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CHATEAUBRIAND
CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS
DU MÊME AUTEUR
Format grand in-18
LES ROIS, roman, 1 vol.
JEAN-JACQUES ROUSSEAU, 1 vol.
JEAN RACINE 1 --
THÉATRE
L'AINÉE, comédie en quatre actes.
L'AGE DIFFICILE, comédie en trois actes.
BERTRADE, comédie en quatre actes.
LA BONNE HÉLÈNE, comédie en deux actes, en vers.
LE DÉPUTÉ LEVEAU, comédie en quatre actes.
PLIPOTE, comédie en trois actes.
MARIAGE BLANC, drame en trois actes.
LA MASSIÈRE, comédie en quatre actes.
LE PARDON, comédie en trois actes.
RÉVOLTÉE, pièce en quatre actes.
LES ROIS, drame en cinq actes.
En cours de publication:
THÉATRE COMPLET
Déjà parus, tomes I, II et III 3 vol.
JULES LEMAITRE
DE L'ACADÉMIE FRANÇAISE
CHATEAUBRIAND
PARIS
CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS
3, RUE AUBER, 3
CHATEAUBRIAND[1]
[Note 1: Ce cours a été professé à la «Société des Conférences».]
PREMIÈRE CONFÉRENCE
ENFANCE ET JEUNESSE.--LE VOYAGE EN AMÉRIQUE
Chateaubriand! Quelles images fait surgir aussitôt ce nom sonore? Une
magnifique série d'attitudes et de costumes. Un enfant rêveur, dans les
bruyères, autour d'un vieux château... Un jeune officier français
chez les Peaux-Rouges, parmi des sauvagesses charmantes, dans la
forêt vierge... Un livre qui fait rouvrir les églises et sortir les
processions... Le clair de lune, la cime indéterminée des forêts,
l'odeur d'ambre des crocodiles... Un écrivain jaloux de la gloire de
Napoléon... Un royaliste qui sert le roi avec la plus dédaigneuse
fidélité... Un vieillard sourd près du fauteuil d'une vieille dame,
belle et aveugle... Un tombeau dans les rochers sur la mer...
Quoi encore? Il avait la plus belle tête du monde, et dont on ne conçoit
les cheveux que fouettés par le vent. Il a su exprimer avec des mots
plus de sensations qu'on n'avait fait avant lui. Il est l'homme qui a
«renouvelé l'imagination française» (Faguet). Il est le père du
romantisme et de presque toute la littérature du dix-neuvième siècle.
Et il est l'inventeur d'une nouvelle façon d'être triste.
Et puis? En ce qui regarde sa gloire, sa chance est inouïe, presque
égale à celle de l'Empereur. Il est, entre nos grands écrivains, le
seul qui soit pleinement «à cheval» sur deux mondes, le seul qui ait
appartenu à l'ancien régime et au nouveau, le seul qui ait presque
autant vécu dans l'un que dans l'autre, le seul aussi qui ait tant
voyagé et qui ait vu tant d'aspects de la terre. Il est né en 1768, dix
ans avant la mort de Voltaire et de Rousseau. Il est mort en 1848, quand
Taine et Renan écrivaient déjà. Nos pères auraient pu le voir entrer
à l'Abbaye-aux-Bois.
Comme l'ancienne France et la nouvelle, il a connu le dur passage de l'une
à l'autre; il en a souffert dans son âme et dans sa chair. Il a vu la
Révolution et il a vu l'Empire. Son génie a reçu de la réalité les
plus beaux ébranlements. Il a «bâillé sa vie», c'est entendu; mais
nul n'a été plus aimé, et nul n'a plus joui de sa gloire et de sa
tristesse. Orgueil, désir, ennui, c'est toute son âme. Il nous a légué
des façons de sentir où nous trouvons encore des délices.
Voilà, sommairement, ce que Chateaubriand est pour nous, et ce qu'il
était pour moi, avant que j'eusse entrepris de l'étudier de plus près.
Je ne sais pas du tout si nous découvrirons en lui quelque chose de plus,
ou bien autre chose. Nous verrons bien. Sa bibliographie est énorme. Je
n'ai pas tout lu, il s'en faut. Je ne vous promets pas d'être complet;
je ne vous promets pas d'être original: je ne puis vous assurer que ma
sincérité. Ce que je vous propose, en somme, c'est une libre promenade
à travers la vie et l'œuvre de Chateaubriand.
Naturellement, je me servirai beaucoup des _Mémoires d'outre-tombe_,
surtout pour ses commencements, sur lesquels nous n'avons que son
témoignage. Je m'en servirai avec la prudence qui convient: car,
lorsqu'il nous raconte son enfance, il a déjà quarante ans. Mais aussi
la façon dont il voit l'enfant qu'il a été nous fait mieux connaître
l'homme.
Le 4 septembre 1768 naissait, à Saint-Malo, dans une rue sombre et
étroite, appelée la rue des Juifs, le chevalier François-Auguste de
Chateaubriand. «Il était presque mort quand il vint au jour.»
«Le mugissement des vagues soulevées par une bourrasque annonçant
l'équinoxe d'automne empêcha d'entendre ses cris... Le bruit de la
tempête berça son premier sommeil... Le Ciel sembla réunir ces diverses
circonstances pour placer dans son berceau une image de ses destinées.»
Bref, Chateaubriand naquit sans aucune simplicité.
Des neuf enfants nés avant lui, un frère et quatre sœurs survivaient,
lorsque, comme il dit, «la vie lui fut infligée». Ne faites pas
attention et ne vous désolez pas; cette vie fut, en effet, l'une des
plus magnifiques que l'on connaisse, et Dieu sait s'il en a joui! Sauf
à l'armée de Condé, après sa blessure, puis à Londres, et peut-être
beaucoup plus tard, dans l'extrême vieillesse, je ne crois pas qu'il ait
excessivement souffert. Il a été triste, oui; mais être triste, c'est
tout autre chose: c'est même, pour lui, presque le contraire.
Il dit encore: «Il est probable que mes quatre sœurs durent leur
existence au désir de mon père d'avoir son nom assuré par l'arrivée
d'un second garçon; je résistais; j'avais aversion pour la vie.» Son
père et sa mère ne l'avaient donc pas désiré pour lui-même. Il n'a
pas été extrêmement aimé par eux. Il les a peu aimés. Son père,
cadet d'une famille ancienne, et qui avait réparé la fortune de la
maison par le commerce en temps de paix et la course en temps de guerre,
était un sinistre vieux gentilhomme; sa mère, une dame grondeuse
et avare. «Mon père était la terreur des domestiques, ma mère le
fléau.» D'ailleurs «une véritable sainte», dit-il autre part: car ça
n'empêche pas.
_Cui non risere parentes_... «Celui à qui ses parents n'ont pas souri ne
fut jamais admis à la table d'un dieu ni au lit d'une déesse.» Cela
ne fut point vrai de Chateaubriand, qui, certes, s'assit aux banquets des
olympiens et connut les amours des déesses mortelles. La rudesse même et
la solitude de son enfance et ce Combourg avare de sourires préparaient
en lui ce génie par où il devait régner et plaire. «Cette dure
éducation, dit-il, a imprimé à mes sentiments un caractère de
mélancolie.»
«On me livra, dit-il encore, à une enfance oisive.» Oisive, mais libre
et très peu surveillée. À Saint-Malo, il pousse comme il plaît à
Dieu, il vagabonde, se bat et polissonne tout le jour. C'est un gamin
un peu court, avec une grosse tête, robuste et dru. Je crois bien qu'il
exagère, lorsqu'il dit: «J'étais surtout désolé, quand je paraissais
déguenillé au milieu des enfants, fiers de leurs habits neufs et de
leur braverie», ou bien, le jour de sa première communion, à Dol: «Mon
bouquet et mes habits étaient moins beaux que ceux de mes compagnons.»
(Pourquoi? était-il si pauvre? ou sa mère si indifférente?) ou enfin:
«Une pierre m'atteignit si rudement (dans une rixe entre galopins) que
mon oreille gauche, à moitié détachée, tombait sur mon épaule» (il a
cette manie de grossir tout ce qui le touche). Mais il eut, certainement,
une enfance tumultueuse, à plaies et à bosses, et qui fait songer à
l'enfance de son compatriote Duguesclin.
Il fit des études décousues à Dol, à Rennes, à Dinan. C'était un
enfant très orgueilleux et très passionné, en même temps que farouche
et rêveur. Tout, dit-il, était passion chez lui, en attendant les
passions mêmes. Il faut lire sa résistance délirante, un jour qu'il a
été condamné à recevoir le fouet: «L'idée de la honte n'avait point
approché de mon éducation sauvage: à tous les âges de ma vie, il n'y a
point de supplice que je n'eusse préféré à l'horreur d'avoir à rougir
devant une créature vivante.» Chez lui, ce que j'appellerai la crise
de la première communion et ensuite la crise de la puberté furent
d'une extrême violence. Je ne sais ce qu'il avait caché en confession;
sûrement autre chose qu'une désobéissance ou un larcin de confiture. Le
prêtre le devine et insiste; l'enfant avoue... «Je n'aurai jamais un tel
moment dans ma vie... Je sanglotais de bonheur.» Or, cette même année,
le hasard avait fait tomber entre ses mains un Horace complet. En outre,
il dérobe un Tibulle. Le quatrième livre de _l'Enéide_ et le sixième
de _Télémaque_ le troublent plus que de raison. Des sermons mêmes de
Massillon sur _la Pécheresse_ et sur _l'Enfant prodigue_, il tirait des
émotions sensuelles.
Et bientôt, revenu à Combourg, ce sont des songeries ardentes, et des
courses folles dans les bois. «... J'entrevis que d'aimer et d'être
aimé d'une manière qui m'était inconnue devait être la félicité
suprême... Je me composai une femme de toutes les femmes que j'avais
vues...» C'est ici que se place le développement fameux sur la
«sylphide», le fantôme d'amour, sur la «charmeresse qui le suit
partout» et qui «varie au gré de sa folie». Morceau de rhétorique,
mais ardente vers la fin, et mélangée de quelques traits plus précis:
«Mes yeux se creusaient, je maigrissais, je ne dormais plus; j'étais
distrait, triste, ardent, farouche. Mes jours s'écoulaient d'une manière
sauvage, bizarre, insensée, et pourtant _pleine de délices_.» Il nous
dit aussi que sa ferveur religieuse se ralentit alors; et je le crois sans
peine.
À Combourg, où il a presque toujours passé ses vacances, il fait, ses
premières études finies, un séjour un peu long. Combourg est un sombre
château féodal parmi des étangs et des landes. Combourg est lugubre,
mais d'un grand aspect et qui tout de même le remplit d'orgueil. Les
soirs d'hiver, après le souper, dans la grande salle éclairée d'une
seule chandelle, pendant que le père maniaque fait invariablement les
cent pas, la mère et les enfants demeurent silencieux devant la vaste
cheminée; puis le chevalier va se coucher dans un donjon isolé, où «il
ne perd pas un murmure des ténèbres». Mais, le jour, il fait ce qu'il
veut, et, pour se consoler, il a ses quatre sœurs et surtout Lucile.
Lucile est une étrange fille, belle, pâle, avec «quelque chose de
rêveur et de souffrant». «Tout lui était souci, chagrin, blessure...
À dix-sept ans, elle déplorait la perte de ses jeunes années... Elle
avait des songes prophétiques.» Tous deux font ensemble d'interminables
promenades et s'échauffent sur la littérature. Ils traduisent ensemble
les plus beaux et les plus désespérés passages de Job et de Lucrèce
sur la vie. Elle écrit de petits poèmes en prose, «d'une sensibilité
passionnée». Il lui raconte tout ce qu'il rêve; elle lui dit: «Tu
devrais peindre tout cela.» Ils s'amusent et s'entraînent tous deux à
être tristes de cette tristesse «qui a fait, dit-il, mon tourment et _ma
félicité_».
Comment, ayant cette amie à son côté, en vient-il à songer au suicide?
Il ne l'explique que par ces mots: «Lucile était malheureuse, ma mère
ne me consolait pas, mon père me faisait éprouver les affres de la
vie.» Et il est vrai que ce fut, plutôt qu'un suicide, une sorte de
défi à la destinée. Il possédait un fusil de chasse dont la détente
était usée: «Je chargeai ce fusil..., je l'armai, j'introduisis le bout
du canon dans ma bouche, je frappai la crosse contre terre, je réitérai
plusieurs fois; le coup ne partit pas, l'apparition d'un garde suspendit
ma résolution.» Peut-être bien qu'il n'avait pas frappé la crosse
très fort... Puis il raconte cela vingt-cinq ans après. Enfin, ce fut
tout au moins une manière de jouer assez dangereusement avec la mort.
Mais je ne puis m'empêcher de croire qu'il a triché.
Comme il rêvait et désirait tout, et qu'en outre il répugnait à toute
discipline, il ne sut pas choisir son métier et sa vie. On avait pensé
à faire de lui un marin: il s'était dérobé. Ensuite il avait dit qu'il
serait prêtre, mais bientôt il ne voulut plus. «Abbé, je me parus
ridicule.»--«Je dis donc à ma mère que je n'étais pas assez fortement
appelé à l'état ecclésiastique.» En quoi il ne se trompait pas. Alors
il déclara qu'il irait au Canada défricher des forêts, ou aux Indes
chercher du service chez quelque rajah. Projet vague et admirable.
Son père demanda simplement pour lui un brevet de sous-lieutenant au
régiment de Navarre.
Après quelques mois de garnison à Cambrai, il vient à Paris et y fait
d'abord un peu la figure du Huron de Voltaire, ou plutôt celle que, dans
les _Natchez_, il prêtera à Chactas visitant Paris. Il est présenté
au roi, suit la chasse à Versailles. Il retrouve à Paris deux de ses
sœurs: Julie, devenue madame de Farcy, élégante et brillante,--et
Lucile. Il s'attache à Malesherbes, dont son frère est devenu le parent
par son mariage avec une Rosambo.--Son père meurt en 1786.
On était à la veille de la Révolution: «Tout était dérangé dans
les esprits et dans les mœurs... Les magistrats tournaient en moquerie
la gravité de leurs pères... Le prêtre, en chaire, évitait le nom
de Jésus-Christ et ne parlait que du législateur des chrétiens... Le
suprême bon ton était d'être Américain à la ville, Anglais à la
cour, Prussien à l'armée: d'être tout, excepté Français. Ce que l'on
faisait, ce que l'on disait n'était qu'une suite d'inconséquences.»
Ainsi écrit-il trente ans plus tard: mais, au moment même, il n'est
pas trop mécontent de ce qui arrive. «Nous nous entendions en politique
(avec M. de Malesherbes): les sentiments généreux du fond de nos
premiers troubles allaient à l'indépendance de mon caractère,
l'antipathie naturelle que je ressentais pour la cour ajoutait force à ce
penchant.»
Mais le monde littéraire l'attire. Il débute dans l'_Almanach des
Muses_; mon Dieu, oui. Il fréquente Parny, Ginguené, Flins, Le Brun, La
Harpe, Chamfort, et son futur grand ami, et qui lui sera si bienfaisant et
si fidèle, Fontanes. De quelques-uns de ces écrivains, il trace,
trente ans après, des portraits fort pittoresques et malveillants: c'est
qu'alors il les juge avec une autre âme, avec ce que les événements lui
ont appris, et du rang où il s'est placé.
Voici, par exemple, comment, en 1820, il juge Chamfort: «Atteint de la
maladie qui a fait les jacobins, il ne pouvait pardonner aux hommes
le hasard de sa naissance... Quand il vit que sous la Révolution il
n'arrivait à rien, il tourna contre lui-même les mains qu'il avait
levées contre la société. Le bonnet rouge ne parut plus à son orgueil
qu'une autre espèce de couronne, le sans-culottisme qu'une sorte de
noblesse, dont les Marat et les Robespierre étaient les grands seigneurs.
Furieux de retrouver l'inégalité des rangs jusque dans le monde des
douleurs et des larmes, condamné à n'être encore que vilain dans
la féodalité des bourreaux, il se voulut tuer pour échapper aux
supériorités du crime...»
Mais, à vingt ans, il est fort content de connaître Chamfort et de
l'amener quelquefois souper dans sa famille. Et, même un peu plus tard,
dans son _Essai historique_, il est beaucoup moins sévère, et pour
Chamfort et pour les autres.
C'est qu'il a assisté, et de tout près, aux commencements de la
Révolution, et que, malgré les horreurs dont il a été témoin: la
prise de la Bastille, et les têtes de Berthier et de Foulon passant
sous ses fenêtres, et le 5 octobre et les premières grandes journées
criminelles, il a senti l'ivresse révolutionnaire, l'ivresse du Paris de
la rue, des clubs, des spectacles, des maisons de jeu, et du Palais-Royal.
Deux fois, il a rencontré Mirabeau; il le juge avec une extrême
indulgence, ou plutôt il l'admire: «Ce fils des lions, lion lui-même à
tête de chimère... était tout roman, tout poésie, tout enthousiasme...
Mirabeau m'enchanta de récits d'amour, de souhaits de retraite... Malgré
son immoralité, il n'avait pu fausser sa conscience.»
Ce qu'il y a d'effréné dans Mirabeau s'accorde fort bien avec ce qu'il y
a d'indompté dans Chateaubriand. Tous deux sont fils de pères terribles.
Et ce qu'il y a d'effréné aussi dans la Révolution ne peut lui
déplaire: ce redoublement de vie, ce mélange des mœurs anciennes et des
mœurs nouvelles, les passions et les caractères en liberté. Les périls
même, dit-il, ajoutaient à l'intérêt de ce désordre. «Le genre
humain en vacances se promène dans les rues débarrassé de ses
pédagogues.» Et dans les derniers salons encore ouverts en 1790, à
l'hôtel de La Rochefoucauld, aux soirées de mesdames de Poix, d'Hénin,
de Simiane, de Vaudreuil, les personnes les plus élégantes connaissent
cette ivresse. Et le sentiment du péril, et de l'incertitude des choses
et des ruines proches, les pousse tour à tour aux amours rapides, ou aux
rêveries dans la solitude, «mêlées de tendresses indéfinissables».
Oui, malgré ses premières atrocités, Chateaubriand garde, des
commencements de la Révolution, le meilleur souvenir émotif et
esthétique. Le désordre des temps lui suggère cette comparaison bien
inattendue: «Je ne pourrais mieux peindre la société de 1789 et 1790
qu'en la comparant à l'architecture du temps de Louis XII et de François
Ier, lorsque les ordres grecs se vinrent mêler au style gothique.» Et,
quand la Révolution sera tout à fait épouvantable, alors éclatera
l'espèce de miracle des victoires révolutionnaires, dues en grande
partie, il est vrai, à l'armée d'ancien régime; et cela éblouira sur
le jacobinisme jusqu'à Joseph de Maistre. C'est, je crois, seulement de
nos jours qu'on a su voir la Révolution toute nue et sans prestige.
Mais Chateaubriand n'en pourra jamais parler de sang-froid ni sans une
sorte d'admiration épouvantée où vivent des souvenirs d'émotions
fortes et secrètement délicieuses. Il ne sera jamais totalement
désenchanté de la Révolution. Comme les libéraux du dix-neuvième
siècle, il distingue toujours, dans les événements révolutionnaires,
«ce qu'il faut condamner, l'accident» et «l'intelligence cachée qui
jette parmi les ruines les fondements du nouvel édifice.» Chose vraiment
étrange, en 1821 (et il le maintient en 1846), il parle sérieusement,
comme feront les Michelet et les Quinet, d'«une rénovation de l'espèce
humaine dont la prise de la Bastille ouvrait l'ère, comme un sanglant
jubilé.» C'est que, voyez-vous, cet enfant de volupté et de théâtre a
trop joui de son imagination et s'est trop amusé ces années-là.
Et cependant (ici je ne comprends plus très bien), au moment où Paris
était si curieux et si grisant et présentait tous les jours, à ce
passionné de drame et d'images, un spectacle unique et irretrouvable,
tout à coup il part pour l'Amérique du Nord.
Dans ses _Mémoires_, il nous dit subitement (et il est vrai que, quelques
années auparavant, il avait songé à aller au Canada ou aux Indes):
«Une idée me dominait, l'idée de passer aux États-Unis. Je me
proposais de découvrir le passage au nord-ouest de l'Amérique.»
Simplement. Et un peu plus loin, il nous dit que M. de Malesherbes lui
montait la tête sur ce voyage; qu'il allait le voir le matin; que, le nez
collé sur des cartes, ils supputaient tous deux les distances du détroit
de Behring au fond de la baie d'Hudson; qu'ils lisaient les divers
récits des voyageurs «anglais, hollandais, français, russes, suédois,
danois»; qu'ils s'inquiétaient du chemin à suivre par terre pour
attaquer le rivage de la mer polaire; qu'ils devisaient des difficultés
à surmonter, des précautions à prendre, et que Malesherbes lui disait:
«Si j'étais plus jeune, je partirais avec vous.»
On conçoit que Malesherbes, l'aimant bien et craignant pour lui s'il
restait à Paris, l'engageât dans ce magnifique «divertissement» d'un
voyage d'exploration (peut-être l'excellent homme feignit-il de croire à
l'utilité et au sérieux de ce projet). Les grands explorateurs, Cook et
Lapeyrouse, étaient à la mode. On continuait à s'occuper beaucoup
de l'Amérique, depuis la guerre de l'Indépendance. Mais au reste, si
Chateaubriand rêve de voyage, il rêve surtout, et par là même, de
littérature. Il a lu en 1787 _les Études de la nature_, de Bernardin de
Saint-Pierre, et le roman de _Paul et Virginie_, qui en est un épisode.
La nature des tropiques, et les papayers et les pamplemousses l'ont
enchanté. Il aura aussi sa nature à lui et sa palette pour la peindre,
aux bords de l'Ohio. Puis, il est plein de Jean-Jacques. Il va, «au delà
des mers, contempler le plus grand spectacle qui puisse s'offrir à l'œil
du philosophe; méditer sur l'homme libre de la nature et sur l'homme
libre de la société, placés l'un près de l'autre sur le même sol».
(Introduction à _l'Essai_.) Paul et Virginie sont déjà de petits
sauvages, ignorants, hors de la civilisation, affranchis de préjugés,
innocents et vertueux; mais ce sont des petits sauvages blancs. Il
trouvera mieux avec les Iroquois et les Muscogulges. Car, à cette
heure-là, il a toutes les illusions de son temps. «La révolution,
dit-il, marchait à grands pas: les principes sur lesquels elle se fondait
étaient les miens; mais je détestais les violences», etc... Il était
alors incroyant: «De chrétien zélé que j'avais été, j'étais devenu
un esprit fort, c'est-à-dire un esprit faible. Ce changement dans
mes opinions religieuses s'était opéré par la lecture des livres
philosophiques.»
C'est donc un disciple et un admirateur de Rousseau et de Bernardin
qui part pour l'Amérique. C'est un fils de marin, qui rêve voyages de
découvertes. Et c'est aussi un jeune homme triste et singulier, qui porte
au fond de son cœur, comme il dit, «un désespoir sans cause».
Et voici une hypothèse complémentaire (elles sont toutes permises,
puisque, sur sa jeunesse, nous ne savons rien que par lui). En 1790, il
mène une vie fort dissipée. Les deux premières lettres que nous
ayons de lui (au chevalier de Châtenet) sont d'un très mauvais ton.
Ce Châtenet voudrait épouser Lucile. Le chevalier de Chateaubriand lui
écrit: «... J'ai rempli tous mes engagements auprès de ma sœur.
Elle t'attend de pied ferme pour continuer le roman.» Et plus loin:
«Ménage-la, si tu la séduis, mon cher Châtenet; songe que c'est
une vierge.»--Et, dans la deuxième lettre au même: «Je suis fâché
qu'Eugénie (sans doute une camarade) m'ait mal jugé; elle est la
première personne qui m'ait reproché le défaut de sensibilité.» Si,
par sensibilité, elle entendait la tendresse, peut-être Eugénie ne se
trompait-elle pas tant. Donc il s'amuse; et il a des dettes, notamment
une «dette d'honneur» qui se monte à cinq mille livres environ. Et M.
Victor Giraud nous a raconté en détail comment, pour payer ses dettes,
le chevalier de Chateaubriand plaçait des bas de fil, et même dans son
régiment.
Dans ces conditions, M. de Malesherbes a dû le presser de partir et,
si j'ose dire, l'expédier en Amérique, paternellement, comme on y
expédiait souvent les mauvais sujets.
Donc il s'embarque à Saint-Malo au printemps de 1791. Il voyage avec
l'abbé Nagot, supérieur de Saint-Sulpice et quelques séminaristes,
qui vont à Baltimore. Un de ces séminaristes, l'abbé de Mondésir,
interrogé cinquante ans plus tard, se souvient surtout des allures
excentriques et tumultueuses et des «menteries incroyables» du chevalier
de Chateaubriand, qui lui est apparu (on le sent) comme une espèce de
fou. (Je vous renvoie encore à M. Victor Giraud, _Nouvelles Études sur
Chateaubriand_.)
Le chevalier de Chateaubriand s'arrête, aux Açores (Santa-Cruz), aux
îles de Saint-Pierre et de Miquelon. Il manque, paraît-il, de se noyer
ou d'être mangé par un requin en se baignant dans la mer. Il débarque
à Baltimore, va en voiture à Philadelphie où il est reçu par
Washington.
Je dois dire qu'il a beau, dans ses _Mémoires_, fortifier cette entrevue
d'un parallèle oratoire entre Washington et Bonaparte, elle est plus
comique que grandiose...
Il nous dit fièrement: «Je n'étais pas ému... Visage d'homme ne me
troublera jamais.» Allons, tant mieux. Une petite servante l'introduit.
Washington est de grande taille, «d'un air calme et froid plutôt que
noble». Le jeune chevalier de Chateaubriand lui explique tant bien
que mal le motif de son voyage. «Il m'écoutait avec une sorte
d'étonnement.» (Vous verrez qu'il y avait de quoi.) «Je m'en aperçus,
et je lui dis avec un peu de vivacité: Mais il est moins difficile de
découvrir le passage du nord-ouest que de créer un peuple comme
vous l'avez fait.--_Well, well, young man!_ Bien, bien, jeune homme!
s'écria-t-il en me tendant la main.»
Qu'est-ce que le chevalier avait donc raconté à Washington? Et que
voulait-il au juste? Voici (et c'est le fameux plan arrêté avec M. de
Malesherbes, qui, à ce qu'il me semble, «en avait de bonnes»): «Je
voulais, dit-il, marcher à l'ouest» (en partant de Baltimore) «de
manière à intersecter la côte nord-ouest au-dessus du golfe de
Californie» (c'est-à-dire traverser l'Amérique du Nord dans sa plus
grande largeur, et la plupart des grands lacs et les montagnes Rocheuses),
«de là, suivant le profil du continent, et toujours en vue de la mer,
je prétendais reconnaître le détroit de Behring, doubler le dernier cap
septentrional de l'Amérique, descendre à l'est le long des rivages de
la mer Polaire et rentrer dans les États-Unis par la baie d'Hudson, le
Labrador et le Canada.»
C'est effrayant! Voilà ce qu'il avait rêvé de faire, il y a cent vingt
ans, les mains dans ses poches. Comme il le dit avec une drôlerie qu'il
ne paraît pas soupçonner: «Quels moyens avais-je d'exécuter cette
prodigieuse entreprise? Aucun.» Il en prend d'ailleurs très vite son
parti: «J'entrevis que le but de ce premier voyage serait manqué... et,
en attendant l'avenir, je promis à la poésie ce qui serait perdu pour la
science.» Et alors au lieu de ce qu'il devait faire, voici ce qu'il fait
(assure-t-il).
De Philadelphie, une diligence le conduit à New-York. Puis il va en
bateau, sur l'Hudson, jusqu'à Albany. Là, il engage un Hollandais qui
parle plusieurs dialectes indiens, et, par des régions encore sauvages,
mais non complètement inhabitées, il se dirige vers le Niagara.
Il entre dans la forêt vierge. Il y rencontre un hangar où un petit
Français, M. Violet, ancien marmiton au service du général Rochambeau,
apprenait à danser à une vingtaine d'Iroquois. Il achète des Indiens
un habillement en peau d'ours; il y ajoute la calotte de drap rouge à
côtes, la casaque, la ceinture, la corne pour rappeler les chiens, la
bandoulière des coureurs de bois. «Mes cheveux flottaient sur mon cou
découvert; je portais la barbe longue; j'avais du sauvage, du chasseur et
du missionnaire. On m'invita à une partie de chasse qui devait avoir lieu
le lendemain pour dépister un carcajou.» Il est parfaitement heureux.
Il arrive au lac des Onondagas. Il rend visite au sachem, qui parle
anglais et entend le français. Il suit une route tracée par des abattis
d'arbres; il est reçu dans des fermes de colons, où il y a des meubles
d'acajou, un piano, des tapis, des glaces, et où les filles de la maison
chantent du Paisiello ou du Cimarosa.
Il atteint le Niagara. En voulant descendre dans le lit de la cataracte,
il tombe sur une saillie de rocher, où il se casse le bras gauche,
raconte-t-il. Il demeure douze jours chez de bons Indiens. Puis, son
Hollandais le quitte. Alors il «s'associe à des trafiquants qui
partaient pour descendre l'Ohio». Avant de partir, il «jette, dit-il,
un coup d'œil sur les lacs du Canada». (Un coup d'œil, qu'entend-il par
là? Les lacs du Canada ne sont pas des mares).
Il arrive à Pittsbourg, au confluent de Kentucky et de l'Ohio. Tout de
suite après, il nous décrit le confluent de l'Ohio et du Mississipi.
Mais une nouvelle compagnie de trafiquants, venant de chez les Creeks dans
les Florides, lui permet de la suivre. «Nous nous acheminâmes vers les
pays connus sous le nom général des Florides.» Cela, par terre, en
«suivant des sentiers». Mais aussitôt, sans qu'on sache comment, il se
retrouve sur l'Ohio. Il aborde avec ses trafiquants une île située
dans un des lacs que l'Ohio traverse. Il s'y amuse une journée avec
deux jeunes Floridiennes, «issues d'un sang mêlé de Chiroki et de
Castillan».
Son itinéraire devient de plus en plus vague. «Je me hâtai de quitter
le désert... Nous repassâmes les montagnes Bleues... J'avisai au bord
d'un ruisseau une maison américaine, ferme à l'un de ses pignons, moulin
à l'autre. J'entrai demander le vivre et le couvert, et fus bien reçu.»
C'est tout. Où ce ruisseau? Où cette maison américaine? Nous ne savons
pas. J'ai envie de dire:--Lui non plus, soyez tranquilles.
Dans cette ferme, coup de théâtre. Il trouve un journal anglais qui lui
apprend la fuite du roi et son arrestation à Varennes, et la formation de
l'armée des princes. Subitement, il prend la résolution de retourner
en France. Il revient à Philadelphie, et s'embarque pour le Havre le 10
décembre 1791.
Il avait passé, d'après les dates qu'il nous donne lui-même, exactement
cinq mois en Amérique. Il y avait fait, en voiture, à cheval et en
bateau, avec des guides, dans des régions connues, une excursion que
tout Européen robuste pouvait accomplir. M. Joseph Bédier paraît avoir
démontré dans ses _Etudes critiques_, en se servant du texte même du
_Voyage en Amérique_ et des _Mémoires d'outre-tombe_, que Chateaubriand
n'a pu visiter aucune des régions où se dérouleront plus tard ses
romans; qu'il les a décrites surtout d'après le Français Charlevoix
et l'Anglais Bartram, mais qu'il n'a pu voir les Florides ni même le
Mississipi; et qu'il a été tout au plus au Niagara. Or, le _Voyage en
Amérique_ étant son premier ouvrage, M. de Chateaubriand aurait donc
débuté dans la littérature par un mensonge, et par un mensonge qu'il a
soutenu imperturbablement toute sa vie: car il ne cesse dans presque tous
ses écrits (_Essai sur les Révolutions_, _Génie du christianisme_,
_Itinéraire_), et dans ses articles et dans ses lettres privées, de
rappeler son séjour chez les bons sauvages de la Louisiane. Mais M.
l'abbé Bertrin a défendu Chateaubriand, et, il me semble, avec succès
sur quelques points. Il reste seulement qu'on démêle fort mal son
itinéraire à partir du Niagara et que, souvent, il s'arrange pour nous
faire croire qu'il a vu beaucoup plus de pays qu'il n'en a visité en
effet.
Quel qu'ait été son voyage, il en rapporte une masse de notes, une
suite de descriptions déjà soignées et achevées, et probablement une
première ébauche des énormes _Natchez_.
Ces notes et ces descriptions, il en transporte une partie, en 1822, dans
le manuscrit des _Mémoires d'outre-tombe_. Le reste, il le publie, en
1827, sous le titre de _Voyage en Amérique_. Mais les morceaux insérés
dans les _Mémoires_ ont été sûrement retouchés ou même «récrits»
par l'auteur; ils sont, à n'en pas douter, de sa dernière et souveraine
manière. Au contraire, le _Voyage en Amérique_ semble bien être la
reproduction à peu près intacte du premier manuscrit; donc, comme je
le disais, le premier livre de Chateaubriand. Il est intéressant à ce
titre.
L'auteur est déjà un fort brillant écrivain. Il est plein, nous le
savons, de Jean-Jacques et de Bernardin. Comme peintre, il les égale,
il ne les dépasse pas: ce qui n'a rien de surprenant, car il n'a que
vingt-deux ou vingt-trois ans. Mais c'est déjà fort beau, vraiment.
Liberté primitive, je te retrouve enfin! Je passe comme cet
oiseau qui vole devant moi, qui se dirige au hasard et n'est
embarrassé que du choix des ombrages. Me voilà tel que
le Tout-Puissant m'a créé, souverain de la nature, porté
triomphant sur les eaux, tandis que les habitants du fleuve
accompagnent ma course, que les peuples de l'air m'enchantent
de leurs hymnes, que les bêtes de la terre me saluent, que les
forêts courbent leur cime sur mon passage. Est-ce sur le front
de l'homme de la société ou sur le mien qu'est gravé le sceau
immortel de notre origine? Courez vous enfermer dans vos cités,
allez vous soumettre à vos petites lois, etc.
Il me semble que voilà d'excellent Rousseau.
De même:
Cette terre commence à se peupler... Les générations
européennes seront-elles plus vertueuses et plus libres sur
ces bords que les générations américaines qu'elles auront
exterminées? Des esclaves ne laboureront-ils point la terre sous
le fouet de leur maître, dans ces déserts où l'homme promenait
son indépendance? Des prisons et des gibets ne remplaceront-ils
point la cabane ouverte et le haut chêne qui ne porte que le nid
des oiseaux? La richesse du sol ne fera-t-elle point naître de
nouvelles guerres? Le Kentucky cessera-t-il d'être la terre du
sang, et les édifices des hommes embelliront-ils mieux les bords
de l'Ohio que les monuments de la nature?
Et encore:
Pourquoi trouve-t-on tant de charme à la vie sauvage?...
Cela prouve que l'homme est plutôt un être actif qu'un être
contemplatif, que dans sa condition naturelle il lui faut peu de
chose, et que la simplicité de l'âme est une source inépuisable
de bonheur.
(À moins, toutefois, qu'il ne regarde les choses presque uniquement pour
les décrire, qu'il n'ait dans son bagage un encrier, une plume et de
gros cahiers de papier, et que, sous la hutte de l'Indien, il ne passe
plusieurs heures par jour à aligner des phrases artificieuses et savantes
dont il attend la renommée et l'admiration des hommes,--comme faisait le
chevalier de Chateaubriand: et c'est là sa principale manière de trouver
à la vie sauvage «tant de charme».) Et voici d'excellent Bernardin
de Saint-Pierre, avec peut-être quelque chose de plus vif dans le
pittoresque:
À quelque distance du rivage, à l'ombre d'un cyprès chauve,
nous remarquâmes de petites pyramides limoneuses qui s'élevaient
sous l'eau et montaient jusqu'à sa surface. Une légion de
poissons d'or faisait en silence les approches de la citadelle.
Tout à coup l'eau bouillonnait; les poissons d'or fuyaient. Des
écrevisses armées de ciseaux, sortant de la place insultée,
culbutaient leurs brillants ennemis. Mais bientôt les bandes
éparses revenaient à la charge, faisaient plier à leur tour les
assiégés, et la brave mais lente garnison rentrait à reculons
pour se réparer dans la forteresse.
Ou bien:
De toutes les parties de la forêt, les chauves-souris accrochées
aux feuilles élèvent leur chant monotone: on croirait ouïr un
glas continu.
Ou encore:
Les canards branchus, les linottes bleues, les cardinaux, les
chardonnerets pourpres brillent dans la verdure des arbres;
l'oiseau whet-shaw imite le bruit de la scie, l'oiseau-chat
miaule, et les perroquets qui apprennent quelques mots autour des
maisons les répètent dans les bois.
Déjà, pourtant, certaines inventions verbales et certaines harmonies
présagent, semble-t-il, le Chateaubriand futur:
Minuit. Le feu commence à s'éteindre, le cercle de sa lumière
se rétrécit. J'écoute: un calme formidable pèse sur ces
forêts; on dirait que des silences succèdent à des silences.
Je cherche vainement à entendre dans un tombeau universel quelque
bruit qui décèle la vie. D'où vient ce soupir? D'un de mes
compagnons: il se plaint, bien qu'il sommeille. Tu vis, donc tu
souffres: voilà l'homme.
Ce n'est pas mal, pour un garçon de vingt-deux ans. Mais peut-être
a-t-il un peu arrangé cela pour l'édition de 1827. Avec lui, on ne sait
jamais.
Nous l'avons laissé au moment où il s'embarquait, pour le Havre. Il nous
dit que ce départ soudain fut le résultat d'un débat de conscience,
qu'il lui parut que c'était pour lui un devoir de revenir au secours du
roi, «quoique les Bourbons n'eussent pas besoin d'un cadet de Bretagne».
Mais, un peu plus loin, à l'heure de rejoindre l'armée des princes, il
prévoit toutes les objections qu'on peut lui faire et s'apprête à
les réfuter, fort posément et du ton d'un homme qui ne se fait point
d'illusions. Cela ne lui apparaissait donc pas, en tout cas, comme un
devoir si impérieux. Je crois que, tout simplement, il en avait assez de
l'Amérique, comme peut-être, lorsqu'il était parti pour l'Amérique, il
en avait assez de la France. C'était une âme invinciblement inquiète.
Un peu avant d'aborder à Saint-Malo, il est assailli par une terrible et
fort belle tempête, qui accroît son magasin de sensations et d'images.
Puis il s'en va à Saint-Malo et se marie.
Pourquoi? pourquoi? pourquoi? C'est affreusement simple. Il s'est aperçu
qu'il n'avait pas assez d'argent pour rejoindre les princes. «On me
maria, dit-il, afin de me procurer le moyen de m'aller faire tuer pour
une cause que je n'aimais pas.» Il épouse une orpheline, mademoiselle
Céleste Buisson de la Vigne, «blanche, délicate, mince et fort jolie»,
qu'il avait aperçue trois ou quatre fois, et dont «on estimait la
fortune de cinq à six cent mille francs». C'était donc un mariage
riche. Mais il se trouva que la fortune de sa femme était en rentes
sur le clergé: «La nation se chargea de les payer à sa façon...» Il
faudra emprunter; un notaire lui procurera dix mille francs. Au moment de
partir, il les jouera, et les perdra, sauf quinze cents francs. C'est
avec ces quinze cents francs qu'il partira pour l'armée des princes. Ce
n'était pas la peine de prendre femme pour cela... Il faut dire que c'est
sa sœur Lucile qui l'a voulu marier. Peut-être verrons-nous plus tard
les raisons qu'elle en avait.
À peine marié, il quitte sa jeune femme. Il l'oubliera totalement
pendant douze ans. Avant son départ, il revoit à Paris M. de Malesherbes
et lui soumet ses scrupules sur l'émigration. Car, dit-il, «mon peu
de goût pour la monarchie absolue ne me laissait aucune illusion sur le
parti que je prenais.» M. de Malesherbes répond à ses objections. «Il
me cita des exemples embarrassants. Il me présenta les Guelfes et les
Gibelins s'appuyant des troupes de l'empereur ou du pape; en Angleterre
les barons se soulevant contre Jean sans Terre; enfin, de nos jours, il
citait la république des États-Unis implorant le secours de la France.»
Mais Chateaubriand nous donne ensuite le vrai mobile de son acte: «Je ne
cédai réellement qu'au mouvement de mon âge, au point d'honneur.» Deux
décrets ayant déjà frappé les émigrés, «c'était dans ces rangs
déjà proscrits, dit-il, que j'accourais me placer... La menace du plus
fort me fait toujours passer du côté du plus faible». Là, il ne ment
pas. L'orgueil, l'impossibilité de «subir», l'impossibilité d'être
longtemps avec la masse, le besoin d'être seul ou avec le petit nombre...
ce sera toujours sa vraie, sa seule vertu.
Il sort de Paris le 15 juillet 1792 avec son frère le comte de
Chateaubriand. Ils avaient deux passeports pour Lille. Ils passent par
Tournay, par Bruxelles, «quartier général de la haute émigration»,
où «les femmes les plus élégantes de Paris et les hommes les plus
à la mode, ceux qui ne pouvaient marcher que comme aides de camp,
attendaient dans les plaisirs les moments de la victoire»; il laisse son
frère à Bruxelles, traverse Liège, Aix-la-Chapelle, Cologne, Coblentz,
Trêves, où il rejoint l'armée des princes. L'ordre est de marcher sur
Thionville (où commande Wimpfen). L'armée royaliste y arrive le 1er
septembre.
«Auprès de notre camp indigent et obscur en existait un autre
brillant et riche. À l'état-major on ne voyait que fourgons remplis de
comestibles; on n'apercevait que cuisiniers, valets, aides de camp.» Le
«camp indigent et obscur» se composait de gentilshommes pauvres classés
par provinces et servant en qualité de simples soldats, qui détestent
l'autre camp, celui des élégants et des gentilshommes de cour. Ainsi,
la partie rurale et pauvre de l'armée des émigrés avait pour l'autre
partie quelques-uns des sentiments des révolutionnaires eux-mêmes. En
somme, cette armée ne semble pas avoir eu la foi.
Chateaubriand raconte tout cela fort gaiement. «Nous surgîmes invaincus
à Thionville, car chemin faisant nous ne rencontrâmes personne.»
Monsieur et le comte d'Artois se montrent, font la reconnaissance de la
place, somment en vain Wimpfen, et disparaissent. Tout cela ne paraît
pas très sérieux. On commence le siège, on fait quelques travaux et
quelques démonstrations, on reçoit quelques bombes. On fait la cuisine,
on lave son linge, on couche sous la tente. La vie est un peu dure,
mais fort convenable à des hobereaux chasseurs. Derrière le camp s'est
formée une espèce de marché ou de foire. Les paysans amènent des
quartauts de vin; on fait frire des saucisses et sauter des crêpes. Des
paysannes vendent du lait. On boit et on mange ferme en racontant des
histoires. «Cette vie de soldat, dit Chateaubriand, est très _amusante_;
je me croyais encore parmi les Indiens.»
Je ne pense pas que personne ait jamais plus clairement senti l'ironie
et la folie des choses, l'envers des grands sentiments et des grands
desseins, la misère des coulisses de l'histoire; ait tour à tour mieux
connu la joyeuse absurdité de tout, plus joui d'être vidé de toute
croyance et raillé plus sinistrement que le chevalier de Chateaubriand
devant Thionville. «Je me souviens d'avoir dit à mon camarade Ferron
que le roi périrait sur l'échafaud et que, vraisemblablement, notre
expédition devant Thionville serait un des principaux chefs d'accusation
contre Louis XVI.» Il avait donc, s'il faut l'en croire, le sentiment de
tuer allègrement son roi en mangeant des saucisses à la foire, auprès
du camp.
Mais, un jour que, recru de fatigue, il dormait presque sous les roues des
affûts où il était de garde, un obus lui envoya un éclat à la cuisse
droite. «Réveillé du coup, mais ne sentant point la douleur, je ne
m'aperçus de ma blessure qu'à mon sang. J'entourai ma cuisse de mon
mouchoir... Pendant ce temps-là, le sang coulait à torrents dans les
prisons de Paris: ma femme et mes sœurs étaient plus en danger que
moi.» Et voilà des émotions.
Quelques heures après, on lève le siège et l'on part pour Verdun. Sa
blessure ne lui permettant de marcher qu'avec douleur, Chateaubriand
se traîne comme il peut à la suite de sa compagnie, qui bientôt
se débande. Le plan du chevalier est de parvenir à Ostende et de
s'embarquer pour Jersey, où il trouvera son oncle Bédée. Tout cela avec
dix-huit livres tournois dans sa poche. Miné de fièvre, puis atteint
d'une «petite vérole confluente», boitillant sur sa béquille, ses
cheveux pendant sur son visage que masquent sa barbe et ses moustaches, la
cuisse entourée d'un torchis de foin, une couverture de laine par-dessus
son uniforme en loques; guettant sur les routes les charrettes des
paysans; couchant où il peut; de fossé en fossé, de grange en grange
et de charrette en charrette, il arrive à Namur, puis à Bruxelles où
il retrouve son frère et reçoit quelques soins; puis à Ostende par les
canaux; nolise avec quelques Bretons une barque pontée, couche dans la
cale sur des galets, fait relâche à Guernesey, où un prêtre émigré
lui lit les prières des agonisants et où le capitaine le fait débarquer
sur le quai pour qu'il ne meure pas à bord. (Tout cela, à ce qu'il
raconte.) Mais il rembarque le lendemain (car il a un tempérament de fer)
et tombe enfin, à Saint-Hélier, chez son oncle Bédée. Il y demeure
quatre mois entre la vie et la mort, et il apprend, dans son lit de
malade, la mort de Louis XVI. Quand il peut marcher, il arrête sa place
dans un paquebot et débarque à Southampton le 17 mai 1793.
Il n'a pas vingt-cinq ans; et l'on peut dire que, pour ce qui est de voir,
de sentir et d'être ému, il n'a pas perdu son temps.
Sans doute une vie ordinaire et tout unie peut contenir des sentiments
violents, et des drames de l'esprit ou du cœur; et sans doute, d'autre
part, il y avait eu dans notre littérature (au dix-septième siècle
même) de beaux aventuriers, et qui avaient vu bien des choses
étonnantes, et qui n'en avaient rien tiré du tout. Mais, étant données
l'imagination et la sensibilité natives de Chateaubriand, il n'est
évidemment pas indifférent qu'il ait eu la jeunesse follement secouée
que nous venons de voir, plutôt que la jeunesse extérieurement
tranquille et quasi sédentaire d'un Corneille, si vous voulez, ou d'un
Bossuet, ou même d'un Racine... Le vagabondage de Jean-Jacques explique
beaucoup du génie de Jean-Jacques. Pareillement, et mieux encore, le
génie propre de Chateaubriand a été mis en branle par les agitations de
son corps et s'est nourri des aventures de ses yeux et de tous ses sens.
Une enfance sauvage, violente et rêveuse dans les landes et sur les
grèves; un suicide à pile ou face; un passage subit de la plus pure
Bretagne d'ancien régime au Paris qui se divertit, puis au Paris
révolutionnaire; huit mois sur la mer et dans les solitudes neuves de
l'Amérique; un mariage aussitôt oublié; quelques mois de guerre civile
«amusante» (c'est lui qui l'a dit), et enfin, pour une fois, la vraie
souffrance, la détresse entière, le désespoir total, la mort vue de
tout près, en sorte que l'idée de la mort, de la douleur, du néant
de toutes choses achèvera toujours la beauté de ses tableaux et que
la tristesse en aiguisera toujours le charme sensuel... Certes voilà
un écrivain d'imagination à qui les souvenirs et les munitions ne
manqueront pas.
Et si vous croyez que je ne l'aime pas tel qu'il est, combien vous vous
trompez!
DEUXIÈME CONFÉRENCE
L'ESSAI SUR LES RÉVOLUTIONS
Je continuerai à vous parler librement de Chateaubriand (en me servant,
d'ailleurs, de Chateaubriand lui-même). Joubert écrivait, un jour,
à Molé: «Il y a un point essentiel, et dont il faut, préalablement,
convenir entre nous: c'est que nous l'aimerons toujours, coupable ou non
coupable; que, dans le premier cas, nous le défendrons; dans le second,
nous le consolerons. Cela posé, jugeons-le sans miséricorde, et
parlons-en sans retenue.»
Puisqu'il est bien convenu que nous l'aimons, nous aussi, j'accepte le
pacte proposé par Joubert. Car enfin, est-ce pour ses vertus que nous
l'aimons? Un peu, car il en a; mais c'est beaucoup plus pour certains
de ses défauts, ou plutôt pour les causes profondes dont ils sont les
effets; pour sa puissance de désir et de dégoût; pour son imagination,
son orgueil, son ennui, et parce que toute cette ardeur et toute cette
tristesse, il les a traduites par des mots qui nous sont un enchantement.
Je lui en suis très reconnaissant; mais que voulez-vous? On n'a pas
toujours le besoin absolu de respecter ceux qu'on aime, ou, si vous
voulez, on n'aime pas ceux-là seulement qu'on respecte.
Le voilà donc arrivé à Londres. Il est toujours malade; il tousse, il
a des sueurs et des crachements de sang. Des amis le traînent de médecin
en médecin. On lui dit qu'il peut durer quelques mois, peut-être un
an ou deux, s'il renonce à toute fatigue. Et alors, certain de sa fin
prochaine, ce garçon de vingt-quatre ans décide d'écrire, avant de
mourir, un ouvrage sur la Révolution et de dire sa pensée sur l'histoire
et sur la vie.
Mais il faut vivre. On s'entr'aide assez volontiers chez les émigrés.
Presque tous travaillent. «Les uns se sont mis dans le commerce des
charbons; les autres font avec leurs femmes des chapeaux de paille; les
autres enseignent le français qu'ils ne savent pas.» «Ils sont tous
très gais.» Le chevalier fait la connaissance de Peltier, principal
rédacteur des _Actes des apôtres_, et ambassadeur du roi d'Haïti
auprès de George III; une espèce de bohème «qui n'avait pas
précisément de vices, mais qui était rongé d'une vermine de
petits défauts». Il confie à Peltier son plan d'un _Essai sur les
Révolutions_. Peltier a subitement foi dans ce garçon, qui, évidemment,
ne ressemble pas à tout le monde. Il s'écrie: «Ce sera superbe!», lui
loue une chambre chez son imprimeur, et lui procure des traductions du
latin et de l'anglais.