XVII

Fuite des deux sœurs de Metz.--La duchesse de Châteauroux décidée un

moment à ne pas aller plus loin que Sainte-Menehould.--Ses lettres

fiévreuses à Richelieu.--Les périls et humiliations du voyage.--Rentrée

à Paris.--Nouvelles lettres.--État successif de découragement et de

surexcitation de la femme.--Travail de Richelieu auprès du Roi toujours

amoureux de la favorite.--Les chances de retour de la duchesse au mois

d'octobre.--Entrevue du Roi et de la duchesse dans la nuit du 14

novembre.--Les têtes demandées par la favorite.--Exils de Châtillon, de

Balleroy, de Fitz-James, de la Rochefoucauld, de Bouillon.--Maurepas

chargé de la commission de rappeler la duchesse de Châteauroux à

Versailles.--Soudaine maladie.--Délire furieux.--La malade est saignée

onze fois.--Sa mort (8 décembre 1744).--Son enterrement.--Les

accusations d'empoisonnement du temps.--La dissertation de l'abbé

Galiani sur l'_aqua tofana_.--Conversation du médecin Vernage.--Maurepas

encore plus incapable de crimes que de vertus.

Quel retour! quelle fuite pour la fière duchesse[535]! Réfugiée dans le

fond de sa berline, poursuivie par les échos furieux des campagnes, elle

courait à toute bride à travers les injures qui l'éclaboussaient,

tremblante à la fois d'effroi et de colère.

Mais soudain, à Bar-le-Duc, la duchesse se rattachant à l'espérance

avec la patience froide et la vue cynique des choses qui semblent le

fond de son âme, déclarait à Richelieu sa résolution de s'arrêter à

Sainte-Menehould et d'y attendre les évènements dans cette lettre où

rien ne bat que l'impatience d'une vengeance de sang.

_À Bar-le-Duc, à dix heures._

_Je ne say pas pour quoy, cher oncle, vous ne voule pas que je prenne de

l'espérance puisque le mieux est considérable, et que Dumoulin dit luy

même qu'il y a grande espérance[536], je vous assure que je ne peut pas

me mettre en teste qu'il en meurt; il est impossible que ce soit les

monstres qui triomphe, mais ce que vous me dite de monsieur de la

Rochefoucault, me fache beaucoup, surtout si c'est pour faire dire

quelques choses à faquinet; je croit bien que tant que la teste du roy

sera faible il sera dans la grande dévotion, mais dès qu'il sera un peu

remit je parie que je lui troterez furieusement dans la teste, et qu'à

la fin il ne poura pas resister et qu'il parlera de moy, et que tout

doucement il demandera a Lebel ou a Bachelier ce que je suis devenu.

Comme il sont pour moy, mon affaire sera bonne; je ne voit point du tout

en noir pour la suite si le roy en revient, et en vérité je le croit; je

ne vais plus à Paris, après mures reflections, je reste a ste menoult

avec ma sœur, et ces dames s'en yront toujours; il est inutile de le

dire parce quavans que lon le sache ils ce passera au moins deux ou

trois jours, et puis je peut estre tombé malade en chemin, qui est

assurément fort vraisemblable; mais remarqués que dicy a ce temps la

chose sera décidé en bien ou en mal: si c'est en bien l'on nosera rien

dire, et comme le roy ne ma pas fait specifier lendroit et qu'il a dit a

paris, ou bien ou elle voudra, pourveu que cela soit loin, il est plus

honneste pour luy si il en revient que j'aye crue que vingt lieus estoit

au bout du monde, et que je me sois retiré dans un lieu ou je ne peut

avoir nul sorte de nouvelles ni de consolation, et uniquement livrées à

ma douleur; et puis dans la convalescence quarante lieues de plus ou de

moins ne laisseront pas que dy faire, non pas pour me revoir car je ni

conte pas sitot, mais pour me faire dire quelque chose; sy il en meurt

je me renderé a paris, ou je vous attendrais la pour pouvoir vous

parler; a légard de ma charge si je ne lay pas je vous dit que cela mets

egal, mais je ne veus avoir rien a me reprocher pour raison, du reste

qu'est ce que l'on pourra me faire, je resteré a paris, avec mes amis,

mais je vous assure que je regretterai le roy toute ma vie, car je

l'aimais a la folie et beaucoup plus que je le faisois paroistre, pour

ce qui est de faire prévenir le Mirepoix, le Broglio, je ne pense pas

comme cela, tant que le roy est vivant il ne me convient pas de faire

aucunes demarches aupres de qui que ce soit, il faut souffrir avec

patience tous les tourment que l'on voudra me faire; si il en revient je

l'en toucheré davantage, et il sera plus obligé à une réparation

publique; si il en meurt je ne suis pas pour faire des bassesses dut il

men revenir le royaume de France; jusqua présent je me suis conduit tel

qu'il me convenoit avec dignyté, je me soutienderé toujour dans le même

gout, cest le seul moyen de me faire respecter, de faire revenir le

public pour moy et de conserver la consideration que je croit que je

mérite; j'oubliois de vous dire sur ce que le Soissons ce defent davoir

parle au roy de madame de Lauraguais, que je le croirois assés et que

jay pensé dès le premier moment que cela venait du roy, et par bonté

pour moy pour que nous ne fussions pas séparé, et pour que ma sœur fut

ma consolation, mais il ne faut pas le dire parce que cela justifieroit

le Soissons et qu'en vérité je ne suis pas payé pour cela; je seré donc

ce soir a sainte menoult, ainsi je vous en prie que demain matin jy ait

un courier, et tous les jours, car vous ne scauriez croire quelle est ma

situation de me trouver eloignée dans ce moment icy; ne laissé jamais

monsieur de la Rochefoucaud teste a teste avec le roy, car cela

m'inquiète; sil en revient, qu'il sera fâché de tout ce qu'il a dit et

fait; je suis persuadé qu'il recevra la reine tout au mieux et qu'il lui

fera cent mille amitiés parce qu'il ce croit des torts avec quelle et

obliger de les réparer, vous me manderé quelle sont les dames quelle a

amenes, vous diré a monsieur de Soubize la resolution ou je suis de

rester a sainte menoult, et sur toutes choses des couriers, mais si il

en revient, cher oncle, que cela sera jolie, vous verrez, je suis

persuader que cecy est une grâce du ciel pour luy faire ouvrir les yeux

et que les méchants périront; si nous nous tirons de cecy vous

convienderé que notre étoile nous conduira bien loing, et que rien ne

nous sera impossible, et jespere beaucoup. Vous faite fort bien de

garder la lettre de Vernage, ne la perdez pas elle nous sera peut estre

utile; ma sœur vous remercie de moitié, je vous aime tendrement_. brulé

mes lettres[537].

Arrivée à Sainte-Menehould le 18, le jour où se répand à Paris la

nouvelle de la convalescence, nouvelle que n'a pas encore la duchesse de

Châteauroux, le ton de son âme est complètement changé. Avec la fatigue

physique qui fait manger les mots à sa plume et lui fait écrire

_davante_ pour davantage, l'abattement moral est venu.

Et dans cette confession du moment, dans cette désespérance d'une heure,

elle donne à Richelieu sa parole qu'elle renonce pour toujours à la

cour:

_À Sainte-Menoult, ce _18_ à onze heures._

_Je suis persuadé que le roy en reviendra et j'en suis dans le plus

grand enchantement, sa dévotion me paroît poussée au plus loin, et cela

ne métonne pas, ne soyé pas effrayé de ma proposition de rester icy. Ma

lettre n'estoit pas party que je fis reflection que cela seroit

ridicule, et nous partirons demain sans faute, mais c'est assé simple

que ma teste se trouve égarée par cy par la, soyé tranquille je vous

promets que je vais tout de suite a Paris, si l'on parle du retardement

vous pouvé dire que ce sont les chevaux qui en sont cause, comme de

fait, et je vous donne ma parole d'honneur que je ne paresse plus.

Jespère que vous nauré pas de scène à essuyer, cela seroit aussi trop

fort, mais il est bien certain que vous estes plus a plaindre que les

autres, estant plus craint et moins soutenu, tout cecy est bien terrible

et me donne un furieux degout pour le pays que jay habité bien malgre

moy, et bien loin de desirer dy retourner un jour comme vous croyé, je

suis persuadée que quand on le vouderoit, je ne pourrois pas my

resoudre, tout ce que je voudrois par la suite cest que l'on repara

l'affront que lon ma fait et nestre pas deshonorée, voila je vous assure

mon unique ambition. bon soir, je ne peut pas vous en dire davante

estant mourante. si vous mecrivez par la poste mandé moy simplement des

nouvelles du roy sans aucunes reflections, mais je voudrois scavoir

comment faquinet aura esté recuet; je conte sur des couriers de tems en

tems, qu'est ce que madame de Bouflers dit de notre triste avanture,

faite luy mes compliment, jay rencontré la Poule[538]; elle meriteroit

bien que monsieur de Soissons luy donna une petite marque de bontée, je

n'en desespere pas, ou elle viendra peut estre du roy[539], cela seroit

assé plaisant; ah, mon Dieu qu'est ce que c'est que tout cecy, je vous

donne ma parole que voila qui est fini pour moy, il faudroit estre une

grande fôle pour avoir envie de sy rembarquer, et vous scavez combien

peu j'estois flatté et éblouit de toutes les grandeurs et que si je m'en

estois crue je n'en serois pas la, mais cest fait, il faut prendre son

parti et ny plus songer, tacher de remettre du calme dans votre esprit,

et de ne point tomber malade[540]._

Le voyage recommença. Ce fut un éternel chemin fait à travers les

malédictions, par le carrosse détesté et honteux qui semblait porter

l'impopularité du Roi. Madame de Châteauroux se cachait aux relais. À

chaque ville, à chaque bourg, elle s'enfonçait et se réfugiait dans

quelque route de traverse où les chevaux venaient la reprendre, sans

pouvoir l'emporter assez vite pour faire taire à ses oreilles les voix

de l'horizon et ce murmure lointain qui demandait sa tête[541].

Enfin elle se glissait inaperçue dans ce Paris, tout entier tendu vers

les courriers de Metz, plein d'anxiétés, de prières et de larmes et

vouant à _Louis le Bien-Aimé_ un de ces grands amours nationaux de la

France qui ressemblent à l'amour: ils en ont la passion, l'élan, la

sincérité, aussi bien que les retours, l'illogisme et le caprice. Là,

encore cachée, et se sauvant du peuple parisien, enfermée chez elle par

les risées des rues et les brutalités des halles, elle se débattait avec

tout ce qui la soutenait et tout ce qui l'obsédait. Aux larmes

succédaient les révoltes, à l'abattement l'orgueil. Elle rejetait la

disgrâce, puis l'espérance; et dans ce faible corps de femme remué et

tourmenté par des crises de nerfs qui allaient jusqu'aux convulsions,

les crises de l'âme variaient et se renouvelaient sans cesse.

À la nouvelle de la réconciliation du Roi avec la Reine, madame de

Châteauroux se laissait aller au désespoir; puis, le surmontant, elle

reprenait courage et se rattachait à cette correspondance avec

Richelieu, qu'elle n'avait point cessée, et qu'elle soutenait avec cet

air d'ironie et ce sourire du bout des lèvres qui est parfois le masque

et le ton des plus amères et des plus profondes douleurs de l'orgueil.

Elle rassemblait ses esprits, son parti, ses chances. Elle pensait à

l'habileté de Richelieu, aux démarches de la princesse de Conti; et,

foulant aux pieds ses chagrins et le présent, elle s'oubliait dans la

poursuite de ses rêves interrompus, elle se berçait avec l'avenir, elle

voyait déjà ses amours renoués, et envoyait en ces termes ses plans

d'intrigues et ses raisons d'espérance à Richelieu:

_... Moy je croît que s'il _(le Roi)_ y alloit tout seul[542] cela

voudroit mieux pour le debarrasser de la reine, et puis pour qu'à son

retour il prit son train de vie ordinaire; je suis persuadé même que

c'est là sa façon de penser et qu'actuellement il rumine a tous ces

arrangements la. Je crois que la première fois qu'il vera ses aides de

camps, il sera un peu embarrassé, mais il faudra tacher de le mettre le

plus a son aise que faire se pourra, vous ne scavé peut être pas la

raison pour quoy monsieur de Soissons en a usé avec tant de douceur pour

moy, c'est que c'est l'homme du monde le plus ambitieux, qui a demandé

au Roy la place de monsieur le cardinal de Rohan, et qui a sceut que je

m'y estois oposé et que javois beaucoup pressé le roy pour le

coadjuteur, vous m'avouré que voilà un saint homme et qu'il est bien

démontré que c'est la religion qui le conduit, en vérité avoir été au

moment de voir périr le roy, pour des intérêts particuliers, est une

chose incroyable, et dont je ne reviendrai pas sitot. Adieu, cher oncle,

je mennuye beaucoup de ne vous pas voir, vous scavez combien je vous

aime._

_Remettes toutes ces lettres à leurs adresses, retournés. Depuis ma

lettre ecrite japrend par la votre celle que monsieur d'Argenson vous a

escrit. Je ne peut pas vous dire dans quel etat elle ma mis, je suis au

désespoir, par la datte de celle de monsieur d'Argenson, je voit que

c'est a sa seconde communion que l'on l'a exigé de luy, et jaime mieux

que ce soit dans ce moment la qu'a present, qu'il est a luy totalement,

cela n'est point ébruité du tout, aparamment qu'il n'en a pas nommé

d'autre, et je ne tiens pas tout perdue, vous avez très bien fait de luy

escrire, pour moy jay une petite lettre toute prete et je n'attend que

le moment pour luy lacher, par ou il aprendra tout ce qui s'est passé

depuis le commencement de sa maladie jusqu'à la fin. Mais il faut bien

prendre son temps, car il ne faut pas manquer son coup. Je ne peut pas

me mettre en teste que tout cela tourne à mal, et suis meme persuade que

vous feré votre ambassade. Vous auriez du tenir secret la lettre de

monsieur Dargenson, et je me meurs de peur que vous n'en ayez parlé;

vous avez bien raison de dire qu'il seroit joli de faire revenire la

journée des dupes pour moy, je n'en doute pas, c'est justement de meme

un jeudy, mais il faut de la patience, il est vray qu'il en faut

beaucoup. Tous les propos que l'on vous a mandé que l'on tenoit à Paris

sont très réelle, vous ne scauriez croire jusqu'où ils sont poussé, si

vous y aviez parue dans ce moment la, vous auriez été mis en pièces.

Vous faite très bien d'aimer madame d'Aiguillon comme vous faite et de

luy escrire si souvent, car elle fait bon usage de vos lettres et elle a

marqués prendre un grand interest a vous et vous aimer beaucoup; je

n'en ay jamais vue un si fol que vous, voue croyé tout ce que l'on vous

dit et que l'on vous aime à la folie, en vérité c'est pitoyable. Le roy

continue a s'ennuyer, je crains meme que cela ne fasse trainer sa

convalescence, mais il ne tient qu'a luy d'y mettre ordre, moyennant

quoy il est moins a plaindre. Vous m'aviez mandé que vous me diriés quel

expédient vous aviés trouvé pour Lebel et Bachelier, vous rendissent

conte de tout ce qui se passeroit, mais, dieu merci, vous n'en avez rien

fait, et vous me paroissé très mal informé, mais quand on reçoit des

lettres de ministres aussi agréables, on doit etre content; c'est très

bien a monsieur d'Argenson d'en user comme il fait avec vous, et j'en

suis d'autant plus aise, qu'il est très nécessaire dans ce moment cy

d'avoir quelquun comme luy dans sa manche[543]. Je vous dis que nous

nous en tirerons, et j'en suis persuadé; ce sera un bien jolie moment,

je voudrais déjà y estre, vous le croiré sans peine. Adieu, cher oncle,

je vous aime, je vous aime de tout mon cœur, et suis outré de vous

entrainer dans mon malheur, cela l'augmente je vous jure de beaucoup.

Brulé toutes mes lettres, c'est a dire celles que je vous escrit.

Joubliois bien de vous dire que vous avez grande raison d'estre

déterminé à ne point donner la démission de votre charge, vous seriez

bien fol, il ne faut la donner qu'avec votre teste, et je suis persuadé

que monsieur de Soissons aura beau faire et beau dire qu'elle restera

sur vos épaules, et que nous aurons le plaisir de l'y voir encore

longtemps. Cela seroit pourtant plaisant que l'on vous coupe la teste

pour ce que vous avez fait pendant la maladie du roy, car je ne peux

imaginer ce que l'on peut luy avoir dit[544]._

Dans une autre lettre du 13 septembre, madame de Châteauroux songeait à

prendre un nouveau rôle, un rôle _inattaquable_, le rôle d'amie du Roi,

et cela dans sa lettre avec des allures viriles dignes de l'allégorie

sous laquelle Nattier avait représenté la nerveuse duchesse.

_Ce_ 13 _septembre_, à Paris.

_Tranquillisé vous, cher oncle, il se prépare de beaux cous pour nous,

nous avons eut de rudes momens a passé, mais ils le sont, je ne connoit

pas le roy dévot, mais je le connoit honneste homme et très capable

damitié, quelques réflections qu'il fasse, sans me flatté je croit

quelle ne seront qua mon avantage, il est bien sure de moi, et bien

persuadé que je l'aime pour luy, et il a bien raison, car j'ay senti que

je l'aimois à la folie, mais c'est un grand point qu'il le sache, et

j'espère que sa maladie ne luy a pas oté la mémoire, jusquicy personne

n'a connu son cœur que moy, et je vous répond qu'il la bon et tres bon;

et tres capable de sentimens, je ne vous nires pas qu'il y ait un peu de

singulier par mi tout cela, mais ce n'est pas ce qui l'emporte, il sera

devot, mais point cagot, je l'aime cent fois mieux, je seré son amie, et

pour lors je seré inattaquable: tout ce que les faquinets ont fait

pendant sa maladie, ne fera que rendre mon sort plus heureux et plus

stable, je nauré plus a craindre ni changemens ni maladie ni le diable,

et nous menerons une vie délicieuse, ajouté un peu plus de foy que vous

ne faites a tout ce que je vous dit, ce ne sont pas des reveries, vous

veré si cela ne se réalisera pas, tout cela est fondée sur la

connaissance que jay de l'homme a qui nous avons afaire et je vous

assure que je connoit tous les plis et replis de son ame, et qu'il y a

du beau et du bon, il ne faut pas le jugé parce qu'il a fait a votre

egard, il n'estoit pas encore bien a luy et je suis persuadé que l'on

luy a dit quelque chose d'affreux, et je ne peux pas imaginer ce que

c'est, je ne suis pas encore bien convaincu que vous nalliés pas en

Espagne; mais en tout cas je ne crois pas qu'il en nomme un autre, il

fera faire la demande par l'eveque de Rennes, voila mon idée, quest ce

que vous en dites. vous avés bien raison de dire qu'il ne faut marquer

avoir aucune esperance de retour, est inutile et cela augmenteroit la

rage de ces monstres qui est déja assé considérables, je pense comme

vous sur ma lettre, il vaut mieux attendre que de manqué son coup[545].

Monmartel est bien pour cela aussi, madame Tencin voudroit déja qu'elle

fut reçut, mais elles sent comme nous les conséquences si elle ne

l'estoit pas bien. Adieu, cher oncle, porté vous bien; pour moy je vas

songer réellement a me faire _une santé de crocheteur_ pour faire

enrager nos ennemis le plus longtemps que je pourré et avoir le temps de

les perdre, et ils le seront, vous pouves en être sure. vous connoissé

mon amitié pour vous, elle est, je vous jure, des plus tendres, faites

mes compliment a messieurs de Soubise et d'Ayen, quand vous reverré du

Mesnil dite luy milles choses et que je ne luy ay pas fait responce

parce que je ne n'ay su ou le prendre, voila une lettre pour monsieur

Daumont que vous lui remettré bien exactement en luy faisant mes

complimens[546]._

Le souffle et l'humeur d'un moment emportaient tout: une désespérance

absolue et sans bornes paralysait toutes ses facultés, la force même

d'un désir lui manquait, et elle demeurait sans mouvement, la pensée

endormie, la volonté morte, dans un de ces anéantissements qu'elle

peignait si bien alors qu'elle disait «ne plus reconnaître en elle ni

madame de la Tournelle ni madame de Châteauroux, et se sentir devenir

une étrangère à elle-même[547].» Puis un rien la tirait de là, un

aiguillon d'amour-propre, un sentiment de vengeance contre Maurepas,

contre Pérusseau, et l'impatience d'une revanche éclatante et sans

pitié, ne tardait pas à la posséder, et à donner à ses idées la furie de

la fièvre.

* * * * *

Le Roi, entièrement guéri au mois de septembre, laissait bientôt voir

une mélancolie qui rendait l'espoir et l'audace à Richelieu: l'amour

n'était point mort dans ce cœur qui trouvait la solitude où madame de

Châteauroux n'était pas. Le courtisan, retiré à Bâle, se remettait à

l'œuvre, il reprenait ses plans, et travaillait pour la favorite avec

l'ardeur d'un homme qui travaille pour sa fortune: ne voyait-il pas dans

le lointain, au bout de ses efforts, derrière le retour de madame de

Châteauroux, ce triomphe personnel de son ambition, cette superbe

récompense de son zèle, le rétablissement en sa faveur de la dignité de

connétable de France? Après s'être éclairé, après avoir fait tâter le

Roi par le cardinal de Tencin et le maréchal de Noailles[548], il

adressait au Roi un mémoire détaillé sur sa maladie de Metz, mémoire

habile où il avait su glisser les ombrages et les soupçons, prêter à la

conduite de ses adversaires des motifs d'ordre humain, attribuer enfin à

tous les ennemis de madame de Châteauroux, qui avaient abusé des remords

et de la faiblesse du Roi, des sentiments d'égoïsme, des vues

ambitieuses le désir presque et l'impatience de la mort du Roi.

Madame de Châteauroux à laquelle le mémoire ou la lettre était adressée

par Tencin écrivait à Richelieu avec le mépris supérieur qu'elle a

l'habitude d'avoir pour l'expérience, la pratique de l'humanité de son

_oncle_.

_À Paris, ce _18_ octobre[549].

_J'ay vue, cher oncle, le cardinal de Tencin dont je suis enchanté; il

ma montré la lettre que vous avés escrit au roy que je trouve comique et

tres bonne, surement elle luy aura plu, mais vous aves mal fait de lui

repondre verbalement a ce qu'il vous avait demendé; il faloit lui

escrire, c'est étonnant vous ne le connoissé pas du tout et vous estes

surpris comme guelquun qui arriveroit à la cour, vous estes un drole

d'homme. J'ai vu et vois madame de Bouflers tous les jours dont je suis

tres aise; mais ma sœur pas tant je croit, je vous charge de faire mes

compliments à monsieur de Belle-Isle et de luy dire que si je ne luy ai

pas écrit sur sa lieutenance[550] c'est que... je ne scay pas quoy, je

men raporte a vous pour tourner cela joliment, vous senté bien que

c'est que jay oublié de lui écrire et que je veux que vous raccommodies

ma sotise. Adieu, cher oncle, je vous aime, je vous assure on ne peut

pas davantage et suis outré d'être si longtemps sans vous voir. À

propos, le petit saint _(Saint-Florentin)_ vous fera des difficultés sur

le changement que vous demandés pour vos etats, mais tachez d'avoir gain

de cause, car il seroit ridicule que vous eussiez quinze jours après le

siége de libre sans venir à Paris, c'est pour lors que l'on diroit que

vous estes en disgrace. Remettes cette lettre au chevalier de

Grille[551]._

Avec les lettres de Richelieu revenaient peu à peu autour du Roi

quelques-uns des favoris que l'appareil des sacrements, les foudres de

Fitz-James, les lettres de cachet de d'Argenson sous enveloppe, avaient

dispersés pendant l'agonie du Roi. Et avec cette correspondance et ce

monde, le Roi se refroidissait pour la Reine.

Dans un court séjour chez son beau-père à la cour de Lorraine, il

montrait à tous par ses distractions et sa taciturnité, un homme

amoureux absorbé dans le souvenir et les regrets. La gloire ne lui

souriait plus, la guerre lui semblait une longue fatigue; et le 8

novembre, aussitôt la capitulation de Fribourg signée, il repartait en

toute hâte pour Paris[552]. Il y courait chercher, non point

l'applaudissement et le triomphe, mais le pardon de sa maîtresse.

Tenue au courant des choses par Richelieu, suivant de sa retraite,

mouvement à mouvement, le cœur du Roi, raffermie et plus osée dans les

insolences de son orgueil par la certitude de tout obtenir, la duchesse

de Châteauroux avait pris la résolution de ne rentrer à Versailles

qu'avec les plus formelles sûretés et les plus grandes satisfactions.

Pour oublier, pour pardonner les scènes de Metz, les ignominies de la

disgrâce, il lui fallait une expiation proportionnée à l'humiliation,

une vengeance qui fît éclat,--ce n'était point assez,--qui fît peur. Et

la duchesse attendait le Roi sans l'appeler, sachant bien qu'il

viendrait.

Elle n'attendait pas longtemps. Dans la nuit du 14 au 15, le second jour

de l'arrivée du Roi à Paris, les femmes de la Reine entendirent trois

fois gratter à la porte. La Reine avertie dit que ce n'était rien, que

c'était le vent. À la troisième fois cependant, au bout d'un intervalle,

on ouvrit, mais on ne trouva personne[553], Le Roi n'y était plus, il

était déjà sorti des Tuileries, avait traversé le Pont-Royal, et escorté

de Richelieu, frappait rue du Bac, chez la duchesse de Châteauroux[554].

Devant cette visite inespérée, mais non si promptement attendue, devant

cette visite d'un Roi venant dans la nuit lui apporter ses excuses et

lui demander ses conditions pour renouer, la duchesse en dépit de son

énergie morale, se trouvait mal, et ne pouvait dire autre chose que ces

paroles qu'elle répétait et répétait encore: «_Comme ils nous ont

traités_[555].» Le Roi la suppliait alors de revenir à Versailles.

Madame de Châteauroux ne consentait à s'y rendre qu'incognito: son

retour officiel devait être précédé de la retraite de tous ses ennemis.

Et le lendemain elle partait pour Versailles cachée dans une de ces

voitures publiques appelées pot-de-chambre. Avant de partir elle avait

dit à ses gens qui l'avertissaient de l'espionnage de Maurepas:

«Bientôt, il ne m'importunera plus.»

À Versailles la duchesse se montrait une autre femme que la femme de la

veille. Elle reprenait ses hauteurs et ses exigences. Elle jouait le

détachement, l'indifférence et répondait froidement aux sollicitations

du Roi, «_que satisfaite de ne pas aller pourrir dans une prison par ses

ordres, et contente d'avoir la liberté et les plaisirs d'une vie privée,

il en coûterait trop de têtes à la France, si elle revenait à la

cour_[556]...» Et la phrase n'a rien d'invraisemblable de la part de la

femme qui dans ses lettres annonce. que «_les méchants périront_» et

plaisante avec tant d'aisance sur des _têtes coupées_.

Le Roi cherchait à la calmer, lui disait «qu'il fallait tout oublier, et

revenir le soir même à Versailles, et reprendre son appartement et ses

emplois à la cour.» Mais ces paroles du Roi ne décourageaient guère les

appétits de vengeance de la favorite.

Les scènes de Metz, la duchesse le savait, avaient froissé

l'amour-propre du Roi; Louis XV y avait vu une diminution de l'autorité

et de la volonté royale, un empiétement dangereux de l'Église, et une

victoire du clergé grossie jusqu'à l'insolence par les prédicateurs de

Paris. Le mémoire et les paroles de Richelieu avaient encore envenimé

ces secrètes alarmes du Roi, et le tableau désillusionnant de toutes

ces ambitions, empressées à son lit de mort avec des attitudes de

dévouement, l'avait vivement et profondément touché. Tout ce qui lui

rappelait Metz lui était importun et suspect; et tous ceux qui l'avaient

précipité dans une pénitence publique de ses faiblesses, lui étaient

devenus presque aussi odieux qu'à madame de Châteauroux. Il avait

perpétuellement à la bouche _la cabale de Metz_, et quant à messieurs de

la Rochefoucauld, Bouillon, Fleury, Balleroy, le Roi ne les appelait que

«ces messieurs! où sont ces messieurs? que font ces messieurs»[557]?

Il couvait une haine sourde contre Châtillon, le gouverneur du Dauphin,

qui, malgré ses volontés avait amené le Dauphin à Metz[558]; il

nourrissait de vives colères contre madame de Châtillon, qui avait

insulté ses amours, et parlé dans ses lettres à la reine d'Espagne de

l'indignité de madame de Châteauroux[559]. Et pendant le reste de la

campagne, il avait laissé échapper ses ressentiments contre l'évêque de

Soissons Fitz-James, et contre son confesseur Pérusseau. Il n'y avait

donc que l'horreur du sang qui séparât le Roi de madame de Châteauroux.

La forme seule des vengeances demandées par sa maîtresse lui répugnait;

et quand madame de Châteauroux abandonnait ces idées de sang, ces

demandes de têtes, qu'elle descendait à se contenter de sévérités qui

suffisaient à sa vanité, l'entente était prête de se faire. Le Roi lui

abandonnait le duc de Châtillon[560] qui élevait le fils du Roi dans le

dégoût des amours de son père. Il lui abandonnait Balleroy[561],

Fitz-James[562], Pérusseau[563], la Rochefoucauld[564], le duc de

Bouillon[565] qui tous étaient envoyés en exil ou punis par la disgrâce.

Pourtant l'impérieuse duchesse caressait de plus énormes satisfactions:

elle voulait rentrer en triomphe dans une cour vaincue et décimée, et

elle demandait que les princes du sang partageassent l'exil de leur

parti, pour que l'expiation de Metz fût entière, et que la punition de

la faction fût un mémorable exemple. Le Roi avait besoin de mille

efforts sur lui-même pour lui refuser ce sacrifice.

Mais où la lutte fut la plus vive, où madame de Châteauroux s'acharna,

ce fut autour de Maurepas. Madame de Châteauroux tenait absolument à ce

qu'il fût chassé. Le Roi s'obstinait à garder ce ministre, le seul qui

lui fit tolérable l'ennui du conseil et facile le travail du

gouvernement. Enfin, après de longues batailles, une transaction eut

lieu: madame de Châteauroux permit au Roi de garder Maurepas, mais à la

condition qu'il lui serait permis de l'humilier, et que la façon, la

mesure et les moyens de l'humiliation seraient laissés à son bon

plaisir.

Tout adouci qu'il était, ce féroce traité de raccommodement entre les

deux amants demandait douze jours de négociations, du 14 au 25 novembre.

* * * * *

Le mercredi 25 novembre, le duc de Luynes apprenait dans la soirée le

rappel des deux sœurs à la cour. Mesdames de Modène et de Boufflers

jouaient chez lui, quand un laquais de madame de Châteauroux apportait

une lettre à madame de Modène. Madame de Modène lisait la lettre en

hâte, se levait aussitôt, donnait son jeu à tenir, passait dans un

cabinet où elle écrivait un mot, et allait parler dans l'antichambre au

courrier auquel elle donnait huit louis. Le laquais de madame de

Châteauroux montrait l'argent aux domestiques du duc de Luynes, en

disant qu'il devait avoir apporté une bonne nouvelle puisqu'il était si

bien payé. La duchesse de Boufflers recevait, elle aussi, une lettre de

la favorite par le même courrier et dont elle donnait plus tard lecture

en particulier à quelques personnes qui se trouvaient dans le salon.

Voici les termes de cette lettre de madame de Châteauroux:

_Je compte trop sur votre amitié pour que vous ne soyez pas instruite

dans le moment de ce qui me regarde. Le Roi vient de me mander par

monsieur de Maurepas qu'il étoit bien fâché de tout ce qui s'étoit passé

à Metz et de l'indécence avec laquelle j'avois été traitée, qu'il me

priait de l'oublier et que pour lui en donner une preuve, il espéroit

que nous voudrions bien revenir prendre nos appartements, à Versailles,

qu'il nous donneroit en toutes occasions des preuves de sa protection,

de son estime, de son amitié, et qu'il nous rendoit nos charges[566]._

Ce mercredi 25 novembre, en effet, le Roi au sortir du conseil faisait

entrer monsieur de Maurepas dans le cabinet des perruques. Là avait lieu

un entretien entre Maurepas et Louis XV qui imposait à son ministre

l'humiliation d'aller en personne annoncer à madame de Châteauroux son

rappel à la cour. Maurepas se disposant à écrire les paroles du Roi,

Louis XV lui disait: «Les voilà toutes écrites» et lui remettait un

billet.

Là-dessus Maurepas partait pour Paris et se rendait à six heures, rue du

Bac à l'hôtel dépendant des Jacobins de la rue Saint-Dominique

qu'habitaient les deux sœurs.

Maurepas demandait au suisse de l'hôtel si madame de Châteauroux était

chez elle: on lui répondait que non. Il se nommait: on lui répétait

qu'il n'y avait personne. Il déclarait enfin qu'il venait de la part du

Roi: la porte lui était alors seulement ouverte[567].

Madame de Châteauroux était au lit, avait dans sa chambre le duc d'Ayen

qui s'éloigna, quand il entendit que Maurepas venait de la part du Roi.

Il y eut d'abord un silence pendant lequel madame de Châteauroux

considéra Maurepas sans un salut, sans une parole et donna aux

ressentiments de sa vanité de femme le spectacle et la pâture de

l'embarras du ministre. Maurepas un moment déconcerté lui remettait le

billet du Roi[568] en lui disant que le Roi la priait de venir reprendre

avec sa sœur leurs places à la cour, et le chargeait de l'assurer qu'il

n'avait eu aucune connaissance de ce qui s'était passé à son égard

pendant sa maladie à Metz.

Madame de Châteauroux répondait:

«_J'ai toujours été persuadée, Monsieur, que le Roi n'avait aucune part

à ce qui s'est passé à mon sujet. Aussi je n'ai jamais cessé d'avoir

pour Sa Majesté le même respect et le même attachement. Je suis fâchée

de n'être pas en état d'aller dès demain remercier le Roi, mais j'irai

samedi prochain, car je serai guérie_[569].»

L'infinie jouissance au fond de l'orgueilleuse femme, quand, la dure

commission faite, Maurepas cherchait à se défendre des préventions qu'on

avait pu lui donner contre lui..., avouait son embarras: aveu qui

faisait venir sur les lèvres de la duchesse «_qu'elle le croyait bien_»,

avec une intraduisible intonation. Et de quel air encore, et avec quel:

«_Cela ne coûte pas cher_[570],» faisait-elle l'aumône de sa main à

baiser à Maurepas prenant congé et sollicitant cette faveur.

La duchesse était donc couchée le mercredi soir, avec un peu de fièvre,

quand Maurepas lui avait fait sa visite[571]. La fièvre augmentait

pendant la nuit, elle devenait plus violente dans la nuit du jeudi au

vendredi, et le vendredi soir elle se compliquait d'élancements de tête

insupportables. Vernage, aussitôt qu'il était appelé, déclarait que:

«c'était une grande maladie,» parlait au duc de Luynes et à

l'archevêque de Rouen de ses inquiétudes au sujet de la malignité de

cette fièvre, ne se montrait pas rassuré par les apaisements momentanés

du mal, et dès le troisième jour de la maladie appelait en consultation

Dumoulin que l'on disait à la malade envoyé par le Roi pour ne pas

l'effrayer[572].

La duchesse avait cependant conscience du danger de son état. Elle

faisait son testament où elle instituait madame de Lauraguais sa

légataire universelle, laissant des récompenses considérables en argent

et en pensions à tous ses domestiques[573]. Elle demandait à voir le

père Segaud auquel elle se confessait, se réconciliait avec sa sœur de

Flavacourt dans une entrevue pleine d'attendrissement[574], recevait le

viatique des mains du curé de Saint-Sulpice.

À la suite de plusieurs saignées, un mieux se produisait le samedi 28

dans l'état de la malade, et qui durait le dimanche et le lundi, mais le

mardi 1er décembre les nouvelles de la nuit étaient très-mauvaises, et

les courtisans faisaient la remarque que le Roi était fort sérieux et

qu'il ne parlait à personne à son lever[575].

Dès lors ce furent chez la duchesse des douleurs folles, des

convulsions, une agitation frénétique de tout le corps, des souffrances

insupportables de la tête, un délire furieux, où dans les divagations

accusatrices des paroles de la favorite se mêlait le mot de poison au

nom de Maurepas.

Dans la nuit du vendredi 4, la malade qui avait perdu depuis deux ou

trois jours la connaissance, était saignée trois fois, et l'on

s'attendait à sa mort pour le samedi[576].

Le Roi ne sortait plus que pour aller à la messe[577], ne paraissait

plus que pour assister au conseil ou donner l'ordre, restant toute la

journée enfermé dans ses cabinets. Messieurs d'Ayen, de Gontaut, de

Luxembourg se relevaient pour lui apporter des nouvelles deux fois par

jour. Et Montmartel adressait chaque jour quatre courriers à Lebel qui

envoyait encore à Paris des gens à lui, de manière que le Roi eût des

nouvelles à toutes les heures.

Le visage du Roi qui, avec ses rembrunissements et ses éclaircies, était

une espèce de miroir sur lequel la cour, tous les jours, lisait le

bulletin de la maladie, annonçait un mieux dans la matinée du samedi.

Dans la journée on parlait de moments où la tête de la malade redevenait

libre, et les amis de la favorite recommençaient à espérer, le jour où

l'on croyait qu'elle allait mourir.

La duchesse de Châteauroux avait autour de son lit le dévouement de

chaudes amitiés[578]. Monsieur de Gontaut, lié avec elle du temps

qu'elle n'était encore que madame de la Tournelle, y passait des heures.

Il était remplacé par d'Ayen pour lequel la froideur de la favorite

s'était changée en une véritable affection, et à d'Ayen succédait

Luxembourg, l'ami personnel de madame de Mailly, d'abord en disgrâce,

mais tout à fait réconcilié avec la duchesse par sa maîtresse madame de

Boufflers. Madame de Boufflers était une des assidues à son chevet, et

l'on raconta que, la veille de la mort de la favorite, dans un moment de

lucidité, la duchesse eut avec elle une longue conversation et la

chargea de dire plusieurs choses secrètes au Roi.

Mais la vraie garde-malade était madame de Modène dont la chaude

affection pour la duchesse l'avait fait accuser de basse complaisance

pendant le voyage de Metz, et qui, dans la sincérité de son affection,

montrait une indifférence qui étonnait pour son mariage avec le duc de

Penthièvre. Madame de Modène soigna la duchesse de Châteauroux jusqu'au

dernier moment, la servant nuit et jour, tenant la place à son chevet de

sa sœur bien-aimée qui manquait.

Car, pendant que la duchesse agonisait, madame de Lauraguais, accouchée

d'une fille quelques jours avant, et alitée dans l'appartement

au-dessus, ignorait que sa sœur était si proche de la mort, croyait

qu'elle était seulement indisposée, qu'elle avait une fluxion sur les

yeux[579]. Et quand les cris de la mourante, dans ses épouvantables

souffrances, montaient jusqu'à madame de Lauraguais, on faisait du bruit

dans sa chambre pour distraire son attention; mais enfin ces cris elle

les entendait: on lui disait alors que c'étaient les cris d'une femme en

douleur d'enfant dans la rue[580].

Le lundi 7, le duc d'Ayen apprenait au Roi que la duchesse n'était pas

encore morte, mais qu'elle était à toute extrémité, et qu'il devait

s'attendre à recevoir la triste nouvelle d'heure en heure. Le Roi

montait aussitôt dans une voiture pour laquelle on gardait un attelage

tout harnaché depuis deux ou trois jours, et escorté de deux

palefreniers portant des flambeaux[581], se rendait à la Muette, mandant

à d'Argenson avant de partir qu'on vînt lui rendre compte seulement

dans le cas d'affaires très-pressées[582].

La duchesse de Châteauroux expirait à l'âge de vingt-sept ans, le mardi

8 décembre 1744[583], à sept heures du matin, après avoir été saignée

une fois à la gorge, une fois au bras et neuf fois au pied sans que la

perte de tout ce sang pût parvenir à maîtriser cette agonie furibonde et

la rage de ce corps épuisé[584].

Elle mourait, la favorite, selon le vœu qu'elle avait formé dès

l'enfance, un jour de fête de la Vierge, le jour de la Conception[585].

Le jeudi 10 décembre, la duchesse de Châteauroux était inhumée dans la

chapelle de Saint-Michel à Saint-Sulpice, à six heures du matin, une

heure avant l'usage, et le guet sous les armes, pour sauver son cercueil

des fureurs de la populace.

Mort étrange, fatale, et qui, rapprochée de tant d'autres morts, de

tant d'autres disparitions subites de la grande scène de Versailles, de

tant d'autres foudroiements, promène, derrière la comédie, la folie et

le sourire de ce siècle, derrière ce carnaval enchanté du plaisir, de la

galanterie, de l'esprit, les soupçons et les terreurs d'une Italie du

seizième siècle! Fins hâtées, brusques dénouements de jeunes existences,

renversements des plus beaux rêves, les coups de la Providence ont en ce

temps une violence qui ne semble appartenir qu'aux mains de l'homme: la

mort y semble véritablement humaine, tant elle se montre jalouse et

précipitée! Princes, princesses, maîtresses de roi, sont enlevés si vite

et dans de si particulières circonstances, qu'on les dirait emportés par

l'ombre de Locuste. Le poison! un poison inconnu et _ad tempus_, voilà

la grande épouvante léguée par la cour de Louis XIV à la cour de Louis

XV. Le poison, c'est le cauchemar des agonies de ce dix-huitième siècle,

qui verra plus tard le successeur de Louis XV entre un homme accusé de

l'empoisonnement du Dauphin, de la Dauphine, et encore entre un homme

accusé de l'empoisonnement de madame de Châteauroux: entre Choiseul et

Maurepas!

Il arrivera même au milieu du siècle que devant la conviction générale

de l'empoisonnement des maîtresses, des princesses des princes, des

hommes et des femmes jouant un rôle à la cour, et devant les soupçons

accusateurs que laisseront échapper les médecins Tronchin et la Breuil,

lors de la mort de la Dauphine[586], il arrivera que Louis XV chargera

le ministre Bertin de s'enquérir s'il existe des poisons qui puissent

faire périr à échéance fixe, sans laisser de traces.

Et quelqu'un aura la mission du ministre Bertin de faire causer l'abbé

Galiani sur les poisons de son pays. Galiani, sans se douter que le Roi

le fait interroger, dira: «... Par exemple à Naples, le mélange de

l'opium et des mouches cantharides, à des doses qu'ils connaissent, est

un poison lent, le plus sûr de tous, infaillible, et d'autant qu'on ne

peut pas s'en méfier. On le donne d'abord à petites doses pour que les

effets soient insensibles: en Italie nous l'appelons _aqua di Tufania,

eau de Toufanie_[587].

«Personne ne peut en éviter les atteintes, parce que la liqueur qu'on

obtient dans cette composition est limpide comme de l'eau de roche et

sans saveur.

«Les effets sont lents et presque imperceptibles; on n'en verse que

quelques gouttes dans du thé, du chocolat, du bouillon, etc. Il n'y a

pas une dame à Naples qui n'en ait sur sa toilette pêle-mêle avec ses

eaux de senteurs; elle seule connaît le flacon et le distingue; souvent

la femme de chambre de confiance n'est pas dans le secret, et prend ce

flacon pour de l'eau distillée ou obtenue par dépôt, laquelle est la

plus pure et dont on se sert pour étendre ou développer les odeurs quand

elles sont trop fortes.

«Les effets de ce poison sont fort simples. Vous ressentez d'abord un

malaise général dans toute l'habitude du corps. Le médecin vous examine,

et n'apercevant aucuns symptômes de maladie, soit externes, soit

internes, point d'obstructions, d'engorgements, d'inflammations, il

conseille les lavages, la diète, la purgation. Alors on redouble la

dose, mêmes malaises, sans être plus caractérisés... Le médecin qui

n'entrevoit rien d'extraordinaire, attribue l'état du plaignant à des

matières viciées, à des glaires, à des humeurs peccantes qui n'ont point

été suffisamment entraînées par la première purgation. Il en ordonne une

seconde. Troisième dose, troisième purgation. Quatrième dose... Alors le

médecin voit bien que la maladie lui échappe; qu'il ne l'a pas connue,

qu'elle a une cause, qui ne se découvrira qu'en changeant de régime. Il

ordonne les eaux, etc., etc. Bref les parties nobles perdent leur

ressort, se relâchent, s'affectent, et le poumon surtout comme la plus

délicate de toutes, et l'une des plus employées dans le travail de

l'économie animale [...]

«Et par cette méthode on suit quelqu'un, tant et si longtemps que l'on

veut: des mois, des années; les constitutions robustes résistent plus

longtemps...[588]»

Et le confident de cette conversation ne pouvait s'empêcher de

reconnaître qu'il était impossible de mieux peindre «les symptômes, les

périodes, les nuances» de la maladie du Dauphin et de la Dauphine.

* * * * *

L'imagination publique, encore sous l'émotion de la mort de madame de

Vintimille, ne taisait plus à la mort de madame de Châteauroux le

murmure de ses accusations. Les accusateurs alléguaient les

dénonciations de la mourante, ses indications précises d'avoir été

empoisonnée une première fois dans une médecine à Reims[589]. Ils

appuyaient sur la demi-journée passée à Paris par Maurepas, et dont

l'emploi était inconnu[590]. Ils parlaient de poisons, subtils comme

les poisons de la Renaissance, glissés dans la lettre du Roi.

Mais ces accusations contemporaines n'étaient que des suspicions et des

préventions passionnées. Les lumières que l'histoire possède aujourd'hui

donnent à l'historien le droit et le devoir d'en faire justice. Il

suffira pour cela de rapporter l'opinion et le témoignage du médecin de

madame de Châteauroux, Vernage. Aux insinuations d'empoisonnement,

Vernage haussait les épaules. Il racontait qu'au retour de Metz, il

avait prescrit à madame de Châteauroux un régime rafraîchissant, de la

distraction, de l'exercice. Mais la duchesse n'avait point voulu suivre

ses recommandations. Tout entière au souvenir et au ressentiment de la

disgrâce, à la vengeance, elle s'était abandonnée à la fièvre de ses

projets et de ses passions. Quinze jours avant sa mort, à la prière des

amis de madame de Châteauroux, Vernage avait eu avec elle une longue et

sérieuse conversation sur sa santé. Il lui avait dit: «Madame, vous ne

dormez pas, vous êtes sans appétit, et votre pouls annonce des vapeurs

noires; vos yeux ont presque l'air égaré; quand vous dormez quelques

moments, vous vous réveillez en sursaut; cet état ne peut durer. Ou vous

deviendrez folle par l'agitation de votre esprit, ou il se fera quelque

engorgement au cerveau, ou l'amas des matières corrompues vous

occasionnera une fièvre putride[591].» Et Vernage insistait auprès

d'elle sur la nécessité pressante de se faire saigner, de se soigner. La

duchesse promettait de prendre soin d'elle à Vernage, à Richelieu, à ses

amis, à tous ceux qui l'approchaient. Mais ce grand retour de fortune,

la réconciliation avec le Roi, les débordements de la joie et de

l'orgueil, les imprudences amoureuses dans un moment dangereux[592],

amenaient la réalisation des prévisions de la médecine: c'était une

fièvre putride, avec transport au cerveau, qui enlevait madame de

Châteauroux. L'autopsie venait encore confirmer le dire de Vernage: elle

ne révélait d'autres désordres intérieurs que la dilatation et le

gonflement sanguin des vaisseaux capillaires de la tête[593].

Cependant, il est au-dessus de ces preuves matérielles des probabilités

morales qui combattent plus victorieusement encore pour la défense de

Maurepas. Le caractère du ministre le met au-dessus ou au-dessous d'une

pareille accusation; et sa défense, une défense qui est en même temps le

jugement de Maurepas, est tout entière dans cette parole de Caylus: «Je

vous réponds qu'il est encore plus incapable de crimes que de

vertus[594].» Pour passer outre, pour persister dans une accusation

contre laquelle protestent toutes les déductions que la justice

historique peut tirer de l'attitude morale de l'homme et des dehors de

son âme, il faudrait admettre qu'il y ait eu dans le dix-huitième siècle

des natures assez supérieures pour cacher sous l'insouciance et

l'ironie, sous la plus charmante et la plus facile légèreté de la

conscience et du ton, des sentiments et des paroles, une arrière-nature

pleine de ténèbres et de profondeurs où les passions sans remords

auraient travaillé à des crimes sans bruit. Évidemment ce serait là une

supposition dont le dix-huitième siècle ne mérite pas l'honneur: les

monstres n'y sont point si parfaits, les scélérats n'y sont que des

roués.

La Duchesse de Châteauroux et ses soeurs · 第 38 / 68 题