Conversion de madame de Mailly à un sermon du P. Renaud.--Elle quitte le
rouge et les mouches.--Le lavement des pieds du Jeudi-Saint de
1743.--Les charités de l'ancienne favorite.--Sa vie de pénitence.--Son
testament et sa mort.
Ainsi des sœurs que le Roi avait aimées, deux étaient mortes tourmentées
de la persuasion d'avoir bu la mort, désespérées et délirantes. Et la
survivante, celle-là qui la première avait mêlé le sang des Nesle au
sang royal, madame de Mailly, condamnée à vivre et réduite à envier le
repos de mesdames de Vintimille et de Châteauroux, traînait dans la
déconsidération, dans les regrets, dans les austérités et les
macérations religieuses les restes d'une existence qui n'était plus
qu'une expiation.
Après quelques lueurs d'espérance, désabusée par les cruelles lettres du
Roi[595], «un curieux monument de la sécheresse humaine,» comme les
appelle le prince de Tingry, madame de Mailly s'était arrachée du monde
pour se jeter en Dieu.
Touchée par un sermon du père Renaud, ce disciple du père Massillon qui,
venu comme lui de la Provence prêtait à la religion les tendresses et
les élancements amoureux du Midi, madame de Mailly se sentait tout à
coup ravie et dégoûtée d'elle-même par cette parole douce et pénétrante
qui parlait du bonheur de vivre avec Dieu. Un jour où elle devait dîner
chez monsieur de la Boissière, où elle était attendue par les convives,
qu'elle avait nommés, elle faisait dire qu'elle ne pouvait pas s'y
rendre; et l'on apprenait ce jour-là le grand renoncement de madame de
Mailly: elle quittait pour toujours le rouge et les mouches[596].
Une transformation s'était faite en elle, pareille à ces illuminations
dont les historiens des premiers siècles de l'Église nous entretiennent
comme de miracles.
De ce jour elle se vouait à une pénitence exemplaire[597] et le
Jeudi-Saint de l'année 1743, la cour et le peuple se pressaient chez
les sœurs grises de Saint-Roch pour voir madame de Mailly,
qu'accompagnait la jeune veuve du duc de la Trémoille, faire humblement
le lavement des pieds[598].
Toute la bourse de l'ancienne favorite, tout son temps, toute son âme
étaient aux bonnes œuvres. Elle ne s'employait qu'à visiter les pauvres
et les prisons, se ruinant et se dépouillant si bien en secours et en
charités, que parfois, c'était à peine si elle se réservait pour son
nécessaire personnel, deux ou trois écus de six livres[599].
Cette vie d'immolation et de sacrifice menée avec courage, avec gaieté
même, dura jusqu'en 1751, année où madame de Mailly mourait avec un
cilice sur la chair[600]. Son légataire universel était son neveu, le
fils du Roi et de madame de Vintimille; son exécuteur testamentaire le
prince de Tingry auquel elle laissait un diamant de prix et, en outre,
une somme de 30,000 livres «_pour ce qu'il savait bien_». Cette somme
était destinée à solder les créanciers mal payés par le Roi et lésés
dans des accommodements[601].
On enterra la pécheresse selon ses volontés, dans le cimetière des
Innocents[602], parmi les pauvres, sous l'égout du cimetière; et une
croix de bois fut toute la tombe de celle qui, dérangeant quelques
personnes à Saint-Roch et souffletée de ce mot: «Voilà bien du train
pour une p...!» avait répondu: «_Puisque vous la connaissez, priez Dieu
pour elle!_»