Pour vous seul[489].»

Indépendamment de la haine qu'elle avoue pour Maurepas, cette lettre est

curieuse comme un témoignage autographe de la jalousie qu'éprouve la

duchesse de Châteauroux pour madame de Flavacourt, jalousie qui s'était

manifestée, pendant tout le printemps de cette année, par l'éloignement

de sa sœur des soupers des petits appartements et des voyages de la

cour[490]. Madame de Châteauroux consent à partager l'amour du Roi avec

sa sœur Lauraguais: celle-ci est sa sœur d'adoption et lui est une

habitude comme l'était madame de Vintimille à madame de Mailly, elle a

les mêmes amis que la favorite, elle est attachée au même système

politique; puis au fond elle est laide, et sa laideur rassure sa sœur

contre une trop grande prise du cœur du Roi pour lequel elle n'est qu'un

caprice libertin et un amusement des sens d'un moment. Madame de

Flavacourt c'est autre chose: elle n'a jamais été en rapport de

caractère et d'esprit avec madame de Châteauroux; madame de Flavacourt,

en dépit de ses relations avec les deux sœurs, appartient d'une manière

occulte au camp ennemi, elle est la familière de la Reine, elle a des

relations avec Maurepas, «aux oreilles duquel elle est toujours pendue»

dit madame de Tencin quelque part; elle est peut-être portée par le

parti La Rochefoucauld pour remplacer sa sœur[491]; enfin elle est

belle, d'une beauté supérieure à la beauté de la favorite, d'une beauté

alors dans tout son éclat et qui la fait nommer quand on veut citer la

plus belle de la cour[492].

Ce qu'il y a de certain, c'est que dans le mois de mai 1744, une

correspondance s'était établie entre madame de Flavacourt et le Roi sous

le couvert de Lebel[493].

Or, madame de Châteauroux n'avait pas une confiance sans limites dans la

durée éternelle de la vertu de sa sœur, et attribuait avec l'opinion

publique les premiers effarouchements de _la Poule_ devant les désirs

de Louis XV, à une peur un peu enfantine des menaces de son mari. Et

vraiment elle ne pouvait être bien rassurée sur la solidité de cette

sagesse par l'aveu presque défaillant de sa sœur, aveu qui ne se

retrouve pas seulement dans la lettre de la duchesse, mais est exprimé

dans des termes presque identiques par madame de Tencin qui dit le tenir

du cardinal de Polignac auquel la Reine avait fait confidence[494].

Et cette annonce à l'avance de la facilité de sa défaite venait à la

suite d'un petit incident de l'hiver, où s'était révélé l'amour du Roi

pour la sœur de la favorite. Dans un bal masqué, donné au mois de

janvier chez Mesdames, il y avait une mascarade de quatre personnes

habillées en aveugles parmi lesquelles madame de Flavacourt menait le

duc d'Agénois qui venait de reparaître à la cour. Madame de Flavacourt

resta masquée pour ne pas être reconnue du Roi à qui elle avait dit

qu'elle ne viendrait pas à ce bal; mais Louis XV informé de sa présence

dans ce quadrille, montra un certain dépit et dit tout haut avec une

brutalité qui n'était pas dans ses habitudes, qu'elle avait bien fait de

ne pas se démasquer, car il lui avait annoncé que, s'il la

reconnaissait, il la ferait sortir du bal et il ajoutait qu'il lui

aurait tenu parole[495].

Or, il faut savoir que dans le moment, d'Agénois, l'ancien amant de

madame de Châteauroux, affichait une grande passion pour madame de

Flavacourt, qui sans se rendre, se laissait très-ostensiblement adorer.

Cette comédie d'amour était-elle pour l'homme un moyen de raviver le

sentiment mal éteint dans le cœur de son ancienne maîtresse? était-elle

pour la femme avec la satisfaction de faire enrager sa sœur, le moyen

d'exciter et de fouetter la passion naissante du Roi[496]?

* * * * *

Mais, pour que madame de Châteauroux allât à l'armée, il restait à

sauver les apparences ou du moins à autoriser le scandale. Il fallait

pour faire le pont une première complaisante. Ce fut une princesse du

sang, la duchesse de Chartres, que sa belle-mère, la très-basse

princesse de Conti, poussa à cette démarche, et dont le voyage fut

couvert par une prétendue chute de cheval du duc de Chartres[497]. Le

grand point était emporté: une cour de femmes était commencée à l'armée

du Roy. Aussitôt Richelieu, inquiet du crédit que le maréchal de

Noailles prend sur l'esprit du Roi, de la confiance dont le duc d'Ayen

s'empare dans les conseils, brusque les choses et frappe les grands

coups. Il mande à madame de Châteauroux de venir en Flandres, même sans

l'ordre du Roi. Il annonce en même temps à Louis XV dans ce pathos

anacréontique, auquel les femmes prêtaient tant de séductions: «le

voyage de l'amour aveugle et désobéissant si digne de pardon quand il

ôte son bandeau;» et pour mieux surmonter les craintes de la maîtresse

aussi bien que les scrupules de l'amant, il déclare à l'un comme à

l'autre d'un ton décidé et d'un air sans réplique, prendre la

responsabilité de tout ce qui pourra suivre le rapprochement[498].

Le 6 juin, mesdames de Châteauroux et de Lauraguais venaient prendre

congé de la Reine, sans toutefois qu'elles osassent parler de leur

voyage de Flandres qui n'était plus un secret pour personne. La Reine

les retenait à souper, leur parlait, et devant cette charité de la femme

légitime, l'on remarquait l'embarras de la favorite pendant le souper et

le jeu, où la duchesse s'était assise le plus loin possible de la Reine.

Quant à madame de Lauraguais, dit de Luynes, «elle ne s'embarrasse pas

si aisément»[499]. Mais l'épreuve de la Reine n'était pas encore finie:

elle était forcée d'essuyer les salutations dérisoires de la cour des

favorites, des autres _coureuses_ à leur suite, de la duchesse de Modène

venant prendre ses ordres avant le départ pour Lille: vile comédie! qui

à la fin lassait la Reine et lui mettait à la bouche l'impatience de

cette réponse: «Qu'elle fasse son sot voyage comme elle voudra, cela ne

me fait rien.»

Deux jours après le 8 juin, dans le secret de la nuit, à l'heure où

dorment les huées d'un peuple, une berline à quatre places, suivie d'une

gondole pleines de femmes de chambre, emportait à l'armée les deux sœurs

avec mesdames du Roure et de Bellefonds[500].

Quelque décence que Richelieu eût mise au rapprochement, quelque habiles

que fussent les arrangements pris par ce maître des cérémonies des

plaisirs du Roi, en dépit de cette cour d'honneur donnée à l'adultère où

l'on ne comptait pas moins de trois princesses du sang; les murmures

allaient croissant et les chansons des Suisses ne respectaient plus les

oreilles du Roi.

Ce n'étaient que plaintes contre l'abandon des repas publics qui faisait

dîner et souper le Roi chez sa maîtresse ou avec elle dans ses petits

cabinets, ce n'étaient que paroles indignées contre l'installation de la

favorite dans le Petit Gouvernement, la maison joignant le palais du

Roi. Et dans la ville provinciale et religieuse le feu ayant pris à un

corps de caserne, deux heures après l'arrivée de la duchesse de

Châteauroux, les habitants voyaient, dans cet incendie, un effet de la

colère céleste, et tous les soirs des troupes de jeunes gens,

paraphrasant la chanson de madame _Enroux_, allaient chanter sous les

fenêtres de la favorite:

Belle Châteauroux,

Je deviendrai fou

Si je ne vous baise[501].

. . . . . . . . . . . .

Le Roi, la favorite et sa sœur, le duc de Richelieu lui-même jugeaient

bon de paraître céder au déchaînement de l'opinion de Paris, des

provinces, de l'armée. Le Roi se séparant de madame de Châteauroux

allait faire le siège d'Ypres.

Ypres était pris le 25 juin. Le même jour la duchesse écrivait à

Richelieu cette lettre qui débute avec l'orgueil d'une rodomontade

espagnole, et dont le papier, rencontre bizarre! porte _Pro patria_ pour

filigrane:

_Lille, ce_ 25 _juin_ 1744, _à deux heures et demie après minuit._

_Assurément, cher oncle, que voilà une nouvelle bien agréable et qui me

fait grand plaisir, je suis au comble de la joye, prendre Ipres en neuf

jours, savé vous bien qu'il ni a rien de si glorieux, ni de si flateur

pour le roy, et que son bisaieul tout grand qu'il estoit n'en a jamais

fait autant; mais il faudroit que la suite se soutint sur le mesme ton

et que cela alla toujours de cet air la. Il faut lespérer, et je m'en

flatte, parceque vous scavé qu'assé volontiers je vois tout en couleur

de rose et que je croit que mon estoille dont je fais cas et qui n'est

pas mauvaise influe surtout; elle nous tiendra lieux de bons généraux,

ministre, etc. Il na jamais si bien fait que de se mettre sous sa

direction. Dite moy donc un peu Meuse ce meurt[502], quelle folie, j'en

suis pourtant faché reellement, cette nouvelle la ma chifonnée toute la

journée: je n'aime point à voir finir les gens avec qui je vit; envoyé

en scavoir les nouvelles de ma part, et si vous le voyé dite luy que je

suis faché de son état. Madame de Modène meurt d'envie d'aller voir

l'entrée du roy dans Ypres; elle vouloit que je le demanda au roy; je

nen ay rien fait parce que je ne scay pas si il ne vaudroit pas mieux

que je ni alla pas, parceque comme nous l'avons dit ensemble, si vous

vous resouvené, avant votre départ qu'il faloit que je fus receus avec

distingtion ou ni point aller, et je le pense. Je luy ay dit que je vous

consulterois et que je n'en avois pas grande envie. Dite moy ce que vous

en pensé et au plus vite parceque je crois qu'il ni a pas un moment de

tems a perdre. Je seré bien aise que du Vernay me donne la réponse de

Monmartel sur les Salles[503]. Il est trop tard pour mentendre sur ce

chapitre; tout ce que je puis vous dire c'est que je les soutiendré tant

que je pouré. Bonsoir cher oncle je vous aime de tout mon cœur[504]._

Après la prise d'Ypres, madame de Châteauroux allait attendre le Roi à

Dunkerque et le laissait visiter seul les principales villes des

Flandres. À peine le Roi était-il venu la retrouver, que le passage du

Rhin par le prince Charles[505], la menace d'une invasion le

déterminaient à aller secourir l'Alsace.

Madame de Châteauroux refusait de quitter le Roi. Elle obtenait de le

suivre[506] et dans cet itinéraire passant par Saint-Omer, Béthune,

Arras, Péronne, La Fère, Laon, Reims, Châlons, Verdun, par toutes les

villes où l'on s'arrêtait, le grand maréchal des logis, le comte de la

Suse, ménageait à l'avance les communications des deux appartements.

Dans ce lent voyage qui ressemble un peu à une promenade militaire en

bonne fortune, le Roi a souvent des aventures pareilles à celles de

Laon. Il dîne incognito avec sa belle en quelque recoin caché. Le peuple

l'a su et le guette, et quand le monarque sort en _catimini_ avec la

duchesse, on l'assourdit des cris: Vive le Roi! Louis XV s'esquive,

serrant contre lui les basques de sa veste, se sauve dans un jardin. On

l'a vu et l'on crie de nouveau: Vive le Roi! et Louis XV court encore...

L'irrespectueux d'Argenson compare ces scènes à la fuite de Pourceaugnac

poursuivi par des clystères[507].

À Reims un mal soudain et singulier[508] jetait la duchesse au lit. Et,

tandis que les médecins ne voyaient dans sa maladie qu'une «ébullition»,

les courtisans y voulaient voir un remords, un des retours de cœur si

ordinaires aux femmes, une révolution survenue en apprenant dans cette

ville la dangereuse blessure que son ancien amant, le duc d'Agénois,

venait de recevoir à la prise du Château-Dauphin. Le Roi donnant cours à

son humeur funèbre parlait déjà de l'endroit où on enterrerait la

duchesse, de la forme à donner à son tombeau[509].

Louis XV retardait d'un jour son départ de Reims, ne faisait que coucher

à Châlons, et arrivait à Metz où le rejoignait madame de

Châteauroux[510], guérie de son mal et faisant taire son cœur et son

passé.

Ce fut là que les amours royales, aguerries aux murmures d'étape en

étape, se cachèrent le plus impudiquement: une galerie en planches bâtie

à grand bruit entre l'appartement du Roi et l'appartement de la favorite

dans l'abbaye de St-Arnould, quatre rues barrées au peuple[511], en

publiaient le scandale en en affichant le mystère.

Tout à coup dans la ville scandalisée, au milieu de ces jouissances

éclatantes qui respectent à peine le regard des foules de la rue, le

bruit se répand que le Roi est malade, très-malade[512].

Le samedi 8 août après une journée passée au grand soleil à visiter les

fortifications, après un long souper et de nombreuses santés au roi de

Prusse, son nouvel allié, après une nuit de fatigues amoureuses[513], le

Roi se réveillait avec la fièvre et un violent mal de tête. Il devait

entendre ce jour-là un _Te Deum_ chanté pour les avantages remportés au

passage des Alpes par le prince de Conti, _son cousin le grand Conti_,

ainsi qu'il l'avait nommé la veille le verre en main; il se sentait hors

d'état de pouvoir s'y rendre.

Malgré les saignées, l'émétique, les purgations, la fièvre et la douleur

de tête du Roi augmentaient, les symptômes morbides s'aggravaient, et le

12, Castéra, un médecin de Metz appelé en consultation, déclarait ne

pouvoir répondre de la vie de Louis XV[514].

Depuis le jour où le Roi tomba malade jusqu'au jeudi 13 après la messe,

les deux sœurs et Richelieu se tenaient seuls dans la chambre du malade,

n'y laissant pénétrer que les domestiques affidés, les quatre valets de

chambre, les huit aides de camp qui appartenaient au parti de la

favorite, enfin le service intime et compromis. Les princes du

sang[515], les grands officiers de la couronne n'y entraient qu'à

l'heure de la messe, et la messe dite, on les faisait avertir qu'ils

avaient à se retirer. La Peyronie tout dévoué à la duchesse de

Châteauroux[516], et complètement maître de Chicoyneau, le premier

médecin et n'appelant que lui aux consultations, et se refusant à y

admettre Marcot, le médecin ordinaire auquel il ne laissait que la

faculté de tâter le pouls du Roi, un moment, dissimulait longtemps la

gravité de la maladie[517].

Il arrivait même que sur la demande par les princes d'une consultation

publique, la Peyronie ne craignait pas de déclarer que les transports

du Roi n'avaient pas de quoi effrayer des médecins et que sa maladie

n'avait point encore de caractère. Il ajoutait de plus que ceux qui

l'interrogeaient devaient craindre de répondre de l'effet des alarmes

qu'ils répandaient déjà, que ces alarmes, si le Roi s'en apercevait,

pouvaient changer de nature ses redoublements fiévreux, le mettre en

danger, et causer un événement dont ses médecins n'étaient pas

responsables[518]. Et seul, tout seul, Richelieu continuait à assister à

ces consultations en dépit du droit absolu du grand chambellan de se

trouver à toutes, et de prendre part à tout ce qui intéresse la santé du

souverain[519].

Les princes du sang éloignés de la personne du Roi, les grands officiers

de la couronne parmi lesquels se trouvaient Bouillon, La Rochefoucauld,

Villeroy, privés du droit d'exercer leurs charges, murmuraient tout haut

dans la pièce qui était avant la chambre du Roi où les deux partis se

rencontraient sans se parler[520].

On faisait représenter à madame de Châteauroux l'indécence du procédé,

on la rappelait à la convenance, à la règle; à ces représentations, la

favorite faisait répondre avec un dédain presque insultant que si on

voulait obéir à ces principes, elle-même n'aurait pas le droit de

rester dans la chambre du Roi. Sur cette réponse, le comte de Clermont,

fort de son nom, de l'habitude du Roi, se décidait à forcer la

porte[521] et, s'approchant du lit de la Majesté malade, lui disait

respectueusement, mais avec les allures de la liberté militaire «qu'il

ne pouvait croire que l'intention de Sa Majesté fût que les princes de

son sang, qui étaient dans Metz, fussent privés de la satisfaction d'en

savoir des nouvelles par eux-mêmes; qu'ils ne voulaient pas que leur

présence pût lui être importune, mais seulement avoir la liberté

d'entrer des moments, et que pour prouver que, pour lui, il n'avoit

d'autre but, il se retirait sur-le-champ[522].»

Le Roi disait à Clermont de rester, mais ce n'était là pour le parti des

princes et des grands officiers de la couronne qu'une bien petite

victoire: la porte de la chambre du Roi ne restait qu'entrebâillée.

L'important pour les adversaires de la maîtresse et de Richelieu était

de faire arriver le confesseur au lit du Roi; et des conférences à ce

sujet se tenaient tous les jours entre le duc de Chartres, le comte de

Clermont, Bouillon, Villeroy, Fitz-James, le petit-fils de Berwick,

évêque de Soissons, prélat d'une grande austérité, et le confesseur

Pérusseau.

La duchesse de Châteauroux était instruite de ces conférences, et devant

la faiblesse croissante de Louis XV, devant les premiers symptômes de

ces terreurs religieuses qui feront tout à l'heure prendre au Roi pour

les flammes de l'enfer la fumée d'un papier qui brûle, craignant de voir

soudainement le malade appeler son confesseur et avec l'absolution

entendre la sentence publique de son renvoi, elle tenait conseil avec

Richelieu et le valet de chambre de service, et dans ce conciliabule on

convenait de traiter avec le confesseur, de chercher à le gagner.

Alors derrière le lit du Roi[523], dans un petit cabinet dont Richelieu

tenait la porte, avait lieu la conférence; une vraie scène de comédie

entre la maîtresse et le jésuite.

La duchesse commençait par aller droit au but, demandant au père jésuite

si elle serait obligée de partir, au cas où le Roi demanderait la

confession et les sacrements; et comme l'homme de Dieu hésitait à

s'expliquer, elle lui demandait une réponse nette, lui représentant

combien un renvoi scandaleux compromettrait la réputation du Roi, et de

quel avantage serait pour son honneur personnel comme pour celui du

monarque, une sortie secrète et volontaire. Pérusseau qui, avec le zèle

du salut du Roi avait de la finesse et de l'adresse et un grand

attachement à son ordre en même temps qu'à sa place, parlait sans

répondre, balbutiait, répétait en se sauvant dans les suppositions et

les hypothèses: «Mais, Madame, le Roi ne sera peut-être pas confessé.»

«_Il le sera_,» lui disait vivement la duchesse qui, parlant de la

religion de Louis XV, de la sienne, déclarait qu'elle serait la première

à exhorter le Roi à se confesser pour le bon exemple, qu'elle ne voulait

pas s'exposer à prendre sur elle qu'il ne le fût pas... et revenant sans

ambages et sans circonlocutions à l'objet de la conférence, jetait au

père jésuite: «_Serai-je renvoyée, dites-le-moi?_»

Pérusseau, troublé par cette interpellation, essayait d'esquiver la

demande en lui remontrant qu'il n'était pas permis d'arranger d'avance

la confession du Roi, que la conduite du confesseur dépendait de l'aveu

du pénitent, qu'il n'avait, lui personnellement, aucune mauvaise opinion

des rapports du Roi avec madame la duchesse, que tout en un mot

dépendait des aveux du Roi.

«_S'il ne faut que des aveux_,» interrompait madame de Châteauroux, et

en quelques mots, elle faisait d'un ton hautain et cavalier la

confession de son amant, et, s'entêtant en sa demande, elle redemandait

en face au jésuite: «_Est-ce le cas de me faire renvoyer?... N'y a-t-il

pas quelque exception pour un Roi?_»

Plus embarrassé que jamais, tiraillé de côté et d'autre, lié de

conscience avec le parti qui faisait de la confession le renvoi de la

maîtresse, pesant aussi le ressentiment de madame de Châteauroux, si le

Roi guérissait sans confession, Pérusseau à bout de paroles ambiguës,

gagnait doucement le fond du petit cabinet et voulait s'évader, quand

Richelieu voyant sa manœuvre lui barrait la retraite, et lui demandant

en grâce de sortir des «_car_, des _peut-être_, des _si_,» le suppliait

d'accorder d'avance à madame de Châteauroux d'être renvoyée sans

scandale.

Mais comme le père Pérusseau s'enferme dans le silence, Richelieu saute

sur lui, le presse, le cajole d'embrassades, le ramène à madame de

Châteauroux qui, laissant monter des larmes à ses yeux, se faisant

humble et caressante, et touchant de ses douces mains le menton du

prêtre avec un geste de Madeleine repentie, lui jure que s'il veut bien

éviter un éclat, elle se retirera de la chambre du Roi pendant sa

maladie, qu'elle ne reviendra plus à la cour que comme son amie, qu'elle

se convertira, que le père Pérusseau la confessera.

Promesses et caresses, rien ne put tirer du père jésuite le secret du

sacrifice qu'il comptait exiger du Roi pour le réconcilier avec

Dieu[524].

Malgré tout, la faiblesse, la maladie, la mort, retiraient d'heure en

heure Louis XV des mains de madame de Châteauroux.

Le mercredi 12, en dépit de l'opposition de la Peyronie[525], quelques

instants avant la messe, monsieur de Soissons s'approchant du lit du

Roi, l'entretenait assez longtemps de la gravité de son état, des

devoirs qu'il avait à remplir.

Richelieu, inquiet de cette conférence et n'osant la troubler, demandait

à monsieur de Bouillon ce que l'évêque de Soissons pouvait dire au Roi.

Monsieur de Bouillon lui répondait qu'il n'en savait rien, mais que si

l'évêque parlait à Louis XV de choses sérieuses en ce moment, il n'y

avait là que rien de très-naturel.

Aux pieuses sollicitations de monsieur de Soissons, Louis XV cherchait à

échapper, disant qu'il était bien faible, qu'il avait un grand mal de

tête, qu'il aurait beaucoup de choses à dire. Vainement monsieur de

Soissons l'engageait à commencer sa confession, quitte à l'achever le

lendemain.

Après la messe, tout le monde sorti, le Roi restait très-préoccupé de sa

conversation du matin, pendant que Richelieu, qui depuis le commencement

de sa maladie, jouait le médecin, lui tâtait le pouls à toute minute,

jurait toute cette après-midi, très-inutilement sur sa tête, que le Roi

n'avait qu'un léger embarras des viscères[526]. Madame de Châteauroux,

qui à force de caresses parvenait à se faire baiser la main, entendait

aussitôt le Roi lui dire: «Ah! princesse, je crois que je fais mal!»

Elle voulait lui fermer la bouche avec un baiser. Louis XV se retirait

de sa maîtresse, en laissant tomber sur la tendre effusion cette froide

parole: «Il faudra peut-être nous séparer.»

La fin de la journée, le Roi la passait dans de grands troubles et de

terribles inquiétudes de l'esprit.

Richelieu jugeant alors l'importance d'empêcher toute nouvelle action du

parti religieux sur l'esprit du Roi, à onze heures du soir, à l'heure où

les princes et les grands officiers étaient réunis dans l'antichambre,

entr'ouvrait la porte de la chambre du Roi, appelait monsieur de

Bouillon et lui disait que le Roi ne voulait pas donner l'ordre.

C'était refermer la porte de la chambre du Roi aux ennemis de la

duchesse de Châteauroux. Aussi monsieur de Bouillon furieux déclarait-il

que ceux qui voulaient prendre l'ordre d'un Vignerot étaient libres,

mais que lui se retirait et ne reviendrait plus.

La nuit du mercredi 12 au jeudi 13 était très-mauvaise à partir de trois

heures, si mauvaise que la Peyronie se voyait obligé d'aller avouer à

monsieur de Bouillon qu'il ne croyait pas que le Roi eût deux jours à

vivre et l'engageait à prévenir monsieur de Soissons. Monsieur de

Bouillon le traitait avec la plus grande violence, lui reprochant

d'avoir osé prendre sur lui toute la conduite de la maladie, l'accusant

de l'avoir exclu des consultations contre tous les règlements de la

maison du Roi. Puis aussitôt il envoyait quérir Champcenetz père et le

chargeait d'avertir Louis XV qu'il entrerait ce jour dans sa chambre à

moins d'un ordre exprès de Sa Majesté. Et avant que la messe commençât,

il pénétrait chez le Roi avec MM. de la Rochefoucauld, de Fleury et les

deux princes du sang. Et Bouillon parlait au Roi de la manière la plus

forte et la plus touchante de la douleur inexprimable où il était de ne

pouvoir lui montrer son zèle et son attachement, de même que les autres

officiers de sa maison, en remplissant les devoirs de sa charge.

Le Roi tout mourant qu'il était, en l'esprit soupçonneux duquel étaient

restées les paroles de Richelieu, lui représentant l'impatience des

grands officiers de la couronne amenés par l'unique désir de faire

parade de leurs charges, répondait: «Je le voudrais bien, mais il n'est

pas encore temps.» Et la messe commençait, lorsque tout à coup le Roi

s'écriait: «Mon Bouillon, mon Bouillon, je me meurs, le père Pérusseau,

vite le père Pérusseau[527].»

Richelieu et madame de Lauraguais ont entraîné la favorite dans le

cabinet où, quelques jours avant, elle traitait avec le confesseur.

Madame de Châteauroux, anxieuse, palpitante, attend, écoute; étourdie de

sa chute, dévorant sa honte, elle s'impatiente d'attendre la disgrâce,

quand, la porte à deux battants s'entr'ouvrant, une voix jette ainsi

l'exil au visage des deux sœurs: «_Le Roi vous ordonne, Mesdames, de

vous retirer de chez lui sur-le-champ._» Cette voix ajoutait encore à

l'humiliation de madame de Châteauroux: c'était celle de l'évêque de

Soissons[528].

Et l'ordre d'expulsion des deux sœurs était, sa confession finie,

confirmé par le Roi disant à monsieur de Bouillon et aux grands

officiers de la couronne: «Vous n'avez qu'à me servir présentement, il

n'y a plus d'obstacles[529].»

Une scène tumultueuse pleine de violentes récriminations et de paroles

colères, éclatait aussitôt dans l'antichambre, où les officiers de la

couronne malmenaient les valets de chambre, le _huguenot_ la Peyronie,

le vieux de Meuse qui se trouvait mal et auquel il fallait aller

chercher un verre d'eau[530].

On les menaçait tout haut, les amis de la Châteauroux, de répondre sur

leurs têtes de la mort du Roi; Richelieu lui-même n'était pas épargné,

mais l'impudent personnage sur un ton de goguenardise qui lui était

habituel annonçait que, l'orage passé, les deux sœurs reviendraient plus

puissantes et plus triomphantes que jamais[531], et cela jusqu'à ce

qu'il reçût l'ordre de rejoindre l'armée du Rhin, avec tous les aides de

camp, parmi lesquels restaient seuls à Metz, de Meuse et le duc de

Luxembourg qui était malade[532].

Le soir, cependant, à l'heure où le Roi devait recevoir le viatique,

l'évêque de Soissons apprend que la favorite n'a point encore quitté

Metz; aussitôt le prélat fait dire à la paroisse que l'on attende pour

apporter le viatique au Roi. Et rentrant chez Louis XV, il lui déclare

que les lois de l'Église et les canons défendent d'apporter le corps de

Notre-Seigneur, lorsque la _concubine_ est encore dans les murs de la

ville, et il arrache au mourant un ordre définitif de départ.

La communion n'est donnée au Roi que lorsque les deux sœurs, fuyant, les

stores baissés, dans les colères de ce peuple impatient de ce

retardement des sacrements et tout prêt à lapider les fuyardes, ont

passé les portes de la ville[533].

Le vendredi 14, l'état du Roi s'aggravant, la résolution était prise de

lui donner l'extrême-onction. Cependant monsieur de Soissons, apprenant

que la duchesse de Châteauroux ne s'était pas éloignée et attendait à

quelques lieues de Metz les évènements, obtenait du Roi un ordre qui lui

prescrivait de continuer son voyage.

Le Roi administré, monsieur de Soissons faisait approcher les princes du

sang et les grands officiers de la couronne et leur disait «que le Roi

demandait pardon du scandale et du mauvais exemple qu'il avait donnés,

déclarait au nom de Sa Majesté que son intention était que madame de

Châteauroux ne restât point auprès de la Dauphine.» À quoi le Roi

ajoutait d'une voix presque ferme: «Ni sa sœur[534].»

La Duchesse de Châteauroux et ses soeurs · 第 37 / 68 题