Transformation de la duchesse de Châteauroux.--Ses efforts pour
_ressusciter_ le Roi.--La nomination du duc de Noailles au commandement
de l'armée de Flandre.--La vieille maréchale de Noailles.--Le sermon du
Père Tainturier sur _la vie molle_.--La grande faveur de la duchesse de
Châteauroux.--Elle est nommée surintendante de la maison de la
Dauphine.--La nomination de toutes les places accordées au bon plaisir
de la favorite.
Le projet de madame de Tencin tombait dans une âme qui y était toute
prête et disposée: madame de Châteauroux se précipitait au rôle que
Richelieu lui apportait. Aux ardeurs, aux hauteurs d'orgueil d'une
Montespan, elle unissait sous l'apparence paresseuse de son corps les
énergies et les ambitions viriles d'une Longueville. Cette cour molle et
paresseuse, ce temps de petites choses, ce règne sans appareil, sans
grandeur, sans déploiement de majesté, lui paraissaient un théâtre trop
étroit pour son amour; dans sa fierté, dans ses impatiences, dans la
fièvre de sa volonté, dans l'activité de ses projets, dans la passion de
son esprit, il y avait le feu d'une Fronde aussi bien que l'âme d'un
grand règne.
Enivrée par le plan de madame de Tencin, elle devenait tout à coup une
autre maîtresse et révélait une autre femme: elle se mettait à remuer
les volontés du Roi, à le mener au plus haut de ses devoirs, à lui faire
manier presque de force les plus grandes parties du gouvernement, à
l'aiguillonner et à l'accabler du sentiment de sa responsabilité, à lui
parler sans cesse des ministres, du parlement, de la paix, de la guerre,
de ses peuples, de l'État, et faisait à tout moment le rôle et le bruit
de la conscience d'un roi auprès de ce monarque fainéant qui, tout
étourdi de ces grandes paroles, de ces grandes idées dont madame de
Châteauroux ne cessait de le poursuivre, lui disait: «Vous me
tuez!--_Tant mieux, Sire_, répondait madame de Châteauroux, _il faut
qu'un roi ressuscite_[446]!»
«Ressusciter le Roi!» rendre à l'État un roi enlevé à une reine, l'armer
pour l'honneur de sa couronne et le salut de ses peuples, marcher debout
à côté de lui comme la victoire, être l'inspiration de son courage, la
voix de sa gloire, et désarmer enfin les chansons de la France avec les
_Te Deum_ de Notre-Dame..., telle est la superbe ambition qui s'empare
de la favorite, éblouie de ce magnifique avenir.
Et voilà madame de Châteauroux versant à Louis XV le zèle qui la dévore,
l'exhortant à la guerre, le poussant aux armées. Elle lui promet la
reconnaissance et les adorations de ses sujets. Elle lui montre les
insolences de l'ennemi, nos frontières menacées, nos armes sans audace,
nos généraux sans génie, nos troupes sans confiance, notre fortune
épuisée. Elle sort du tombeau l'ombre de Louis XIV pour rappeler à son
petit-fils les soins de son héritage, les obligations de son sang. Elle
tente à toute heure les mains du Roi avec cette épée de la France, si
belle à porter.
* * * * *
Des intrigues de cour qui se croisaient bientôt, servaient et
secondaient les projets belliqueux de madame de Châteauroux. Maurepas,
désarmant un moment, entrait dans les vues de la favorite: il comptait,
pendant la guerre et à l'armée, s'insinuer plus avant dans les bonnes
grâces du Roi, aller à ses fins, faire rendre à sa position tous ses
avantages, se ménager de faciles occasions de s'attacher des créatures,
rendre son ministère plus recommandable, et rapporter tous les succès de
la campagne à la sagesse de ses avis et à la célérité de ses ordres.
Le maréchal de Noailles venait après M. de Maurepas donner aux plans
enthousiastes de madame de Châteauroux l'appui de représentations
énergiques et l'autorité de sa position à la cour. Aimé du Roi[447],
craint des ministres, les inquiétant par la supériorité de son esprit,
l'ascendant de son âge, le crédit de ses alliances, le maréchal de
Noailles avait été désigné par les avis réunis du conseil pour commander
l'armée de Flandres; et le Roi l'avait nommé.
«Il faudra que vous voyagiez!» disait un jour Louis XV au maréchal. Le
duc de Noailles répondait sur le ton de la plaisanterie qu'il était bien
vieux pour entreprendre des voyages, mais voyant que le Roi parlait
sérieusement et que l'on était dans la galerie, il lui faisait observer
que ce n'était pas le lieu convenable pour prendre ses ordres, et qu'il
le priait de vouloir bien lui marquer l'heure à laquelle il devait venir
les recevoir. Le Roi donnait rendez-vous au maréchal après le débotté,
dans sa garde-robe. Aussitôt que Louis XV lui déclarait qu'il le faisait
appeler pour commander en Flandre, le maréchal s'écriait: «Est-ce vous,
sire, qui le voulez?» Le Roi lui répondant que c'était lui-même qui le
désirait; le maréchal lui représentait longuement les malheureuses
circonstances présentes, l'éloignement de toutes les forces du Roi, le
peu de troupes qui se trouvaient en Flandre et la supériorité des
troupes d'Angleterre unies aux Autrichiens et aux Hanovriens...
Cette nomination était un coup habile des ministres: le maréchal était
par ce commandement exilé de la cour, écarté de la personne du Roi; et
un moment le maréchal eut peur pour son crédit de ce commandement des
forces de la France du Rhin à la mer et qui lui permettait de promener
en maître l'armée d'une frontière à l'autre.
Mais il y avait dans la famille de Noailles un conseil précieux, une
femme de tête, qui, malgré ses quatre-vingt-dix ans, passait encore aux
yeux des bons observateurs, pour le plus habile politique de son temps.
Cette femme, vénérable et redoutable, dont tout le cœur et tout l'esprit
n'avaient été tournés, pendant tout le cours d'une si longue vie, que
vers l'agrandissement de sa maison; cette aïeule, mère de onze filles et
de dix fils, dont les enfants, petits-enfants, arrière-petits-enfants,
tant morts que vivants, poussés par elle aux premiers emplois de l'État,
montaient à plus de cent; cette femme de cour, sans scrupule et sans
rigorisme étroit, qui avouait avoir usé également, presque
indifféremment, du confesseur et de la maîtresse pour le gouvernement de
la faveur des princes et l'avancement des siens, la vieille maréchale de
Noailles, née Beurnonville, n'était point encore rassasiée des
prospérités, des charges, des héritages, des survivances, qu'elle avait
amassés sur son sang; et lorsque ses courtisans la comparaient à la mère
des douze tribus d'Israël, lorsqu'ils lui promettaient que sa race
s'étendrait comme les étoiles du firmament et le sable de la mer, il
échappait à la vieille maréchale inassouvie, dans un soupir, ce regret:
«Et que diriez-vous si vous saviez quels bons coups j'ai manqués[448]!»
Le maréchal avait une conférence avec sa mère, et sortant d'auprès
d'elle, Maurepas avait presque de l'étonnement à le voir entrer aussi à
fond et avec une telle apparence d'innocence dans tous ses plans. La
vieille femme avait fait toucher à son fils du doigt la situation: il
fallait emmener le Roi à l'armée et tout seul[449], de façon à jouer aux
ministres ce piquant tour d'avoir le maître sous la main, et de
travailler avec lui sur tous les paquets venant de Paris.
* * * * *
Insinuations de Maurepas, représentations du maréchal, insistances de
Richelieu, de tous les familiers, de tous les courtisans à la dévotion
de la maîtresse, tout conspirait auprès du Roi et dans ses entours les
plus intimes pour le succès de madame de Châteauroux. Dans le cœur même
de Louis XV se réveillaient les véhémentes apostrophes que le père
jésuite Tainturier avait osé lui adresser en face du haut de la chaire,
dans son sermon sur la _Vie molle_; et il sentait retentir en lui cette
voix audacieuse et sévère l'appelant à toutes les activités, à toutes
les initiatives, à tous les courages de la royauté, lui montrant, à côté
de son conseil à éclairer, de ses ministres à gouverner, ses armées à
conduire pour faire éclater en elles la puissance du bras de Dieu[450].
La duchesse de Châteauroux triomphait, et, si des empêchements
divers[451] s'opposaient au départ du Roi, en l'automne de l'année 1743,
elle avait la certitude que, au printemps prochain, le Roi se mettrait à
la tête des armées.
* * * * *
Et l'année 1744, l'année de la grande faveur en même temps que de la
disgrâce, commence pour la favorite. Alors on la voit menée par le Roi à
l'Opéra dans le carrosse où il a ses filles[452].
On la trouve à l'audience de congé de l'attaché de Suède, placée la
première en tête des dames titrées à la droite de la Reine. Elle
apparaît un jour avec au cou un collier de perles de cent mille livres,
acheté par le Roi à la princesse de Conti, un collier au milieu duquel
il y avait une admirable perle longue. Parmi les caprices qui viennent à
la toute-puissance, la duchesse avait la fantaisie d'avoir une clef des
quatre balcons fermés du salon de Marly: aussitôt le contrôleur général
du château s'empressait de lui faire forger et de lui porter cette clef
qu'il n'avait pas lui-même[453].
* * * * *
Une place d'une très-grande importance et telle qu'il fallait remonter à
madame de Montespan pour en retrouver une pareille dans l'histoire des
faveurs de la monarchie, était donnée à la fin d'avril, au moment du
départ du Roi pour l'armée, à la duchesse de Châteauroux. Elle était
nommée surintendante de la maison de la Dauphine[454], de l'Infante
dont Richelieu devait aller faire la demande en Espagne.
Mais la place n'était rien auprès de l'influence que la duchesse avait
eue dans toutes les nominations, et qui faisaient de la maison de la
Dauphine comme une chambrée de tous les amis, parents et parentes et
créatures de la favorite et du duc de Richelieu. Et ces choix avaient
été insolemment faits au mépris des prévisions et des listes courant
déjà Paris qui nommaient la maréchale de Berwick ou de Duras pour la
charge de dame d'honneur, madame de Matignon ou madame d'Antin pour la
charge de dame d'atours. Les noms qui étaient prononcés pour les dames
de la Dauphine, étaient madame d'Egmont la belle-fille, la duchesse de
Rochechouart, madame de Lesparre, madame de Forcalquier.
La dame d'atours: c'était madame de Lauraguais. Parmi les autres femmes
nommées on citait d'abord madame de Pons, fille de Lallemand de Metz qui
avait toute la confiance de madame de Châteauroux, madame de Champagne,
fille de madame de Doyes et nièce de monsieur d'Estissac; madame de
Faudoas dont le beau-père avait rendu tous les services imaginables, il
y avait quelques années de cela, en Languedoc à Richelieu. Madame de
Châteauroux lui annonçait sa nomination dans ce billet: «_Ne soyez point
inquiète, le Roi vous a nommée dame du Palais de madame la Dauphine, je
vous en fais mon compliment_:» un billet qui troublait grandement les
traditions des gens de la cour, qui ne reconnaissaient de palais que
celui du Roi et de la Reine.
Deux autres femmes que nous retrouverons dans la voiture de la duchesse
de Châteauroux, lors de sa fuite de Metz, étaient l'une madame de
Bellefonds, nièce de Richelieu, l'autre madame du Roure, que la duchesse
ne connaissait pas, mais qui était la sœur de son plus intime ami, le
marquis de Gontaut. La duchesse pressait le marquis d'accepter une place
dans la maison de la Dauphine, le marquis s'y refusait, disant qu'il
aimait trop sa liberté. Là-dessus, elle lui demandait s'il n'avait pas
quelque parent à qui il serait bien aise de faire plaisir. Le marquis
lui nommait alors sa sœur qui avait peu de bien. Madame de Châteauroux
de se désoler qu'il ne lui eût pas parlé plus tôt, de lui dire que
toutes les places étaient données, qu'il était trop tard, et le soir, le
Roi de recommencer les jérémiades de la duchesse.
... Ce n'était qu'une aimable plaisanterie, et quelques jours après la
place était donnée à la sœur de M. de Gontaut[455].
Il semble que, dans toutes ces nominations, le bon plaisir de la
maîtresse ait été seul écouté: c'est ainsi que monsieur de Chalais qui
désirait très-vivement pour sa fille, madame de Périgord, une place chez
la Dauphine, ne l'obtenait pas, malgré les instantes recommandations de
Maurepas.