XIII

Refus de Louis XV de désigner à Maurepas le successeur du duc de

Rochechouart.--Richelieu nommé premier gentilhomme de la Chambre.--Les

Parisiens le baptisant: _le Président de la Tournelle_.--Portrait moral

du duc.--Appropriation par l'amant des qualités et des dons supérieurs

de ses maîtresses.--Action dirigeante de madame de Tencin.--Curieux type

de cette femme d'intrigue.--Ses axiomes de la vie pratique du

monde.--Son activité fiévreuse.--La religion de l'esprit.--Madame de

Tencin organise la ligue des Noailles avec les Rohan.--Guerre qu'elle

mène contre Maurepas.--Ses jugements sur le contrôleur-général, le

maréchal de Belle-Isle, de Noailles, d'Argenson.--La surveillance de

l'entourage de la favorite.--Ses mépris de Louis XV et son instinct

d'une grande politique.--Madame de Tencin donne à la duchesse de

Châteauroux l'idée d'engager Louis XV à se mettre à la tête de ses

armées.

Le succès de l'appareillage entre Louis XV et madame de la Tournelle

allait bientôt valoir à Richelieu le salaire qui convenait à ses

services et que méritaient ses complaisances[426]. La place de premier

gentilhomme de la chambre donnée à la mort du duc de Rochechouart, tué

à la bataille de Dettingen à son fils, devenait vacante cinq mois après

par le décès de cet enfant, enlevé à quatre ans par une convulsion. La

place semblait devoir revenir à monsieur de Saint-Aignan dont le père et

le frère avaient possédé cette charge. Monsieur de Saint-Aignan avait

été en outre blessé au service, et ses affaires étaient fort dérangées à

la suite de quatorze années d'ambassade en Italie et en Espagne. La

charge était en outre sollicitée par monsieur de Luxembourg que l'on

disait avoir une promesse écrite du Roi, obtenue du temps de Mailly, et

par monsieur de Châtillon qui allait se trouver sans charge, l'éducation

du Dauphin étant presque terminée, et encore par monsieur de la

Trémoille, très-appuyé par le duc d'Orléans. Au plus fort des

compétitions, Maurepas, voulant avoir un mot du Roi, ne pouvait

l'obtenir. Piqué, le ministre demandait à Louis XV quelle devait être sa

réponse à ceux qui lui demandaient le nom du titulaire. Le Roi lui

disait sèchement «qu'il n'avait qu'à répondre qu'il n'en savait

rien»[427]. Maurepas et les courtisans étaient fixés, la place de

premier gentilhomme de la chambre était donnée à Richelieu: et Louis XV

et madame de Châteauroux attendaient le retour du courrier expédié à

Montpellier et qui devait leur apporter l'acceptation du duc[428].

C'est ainsi que celui que les Parisiens appelaient avec une méprisante

ironie le «_président de la Tournelle_» était mis au premier plan, et

montait à une place dont la constitution de la monarchie française

faisait une des plus grandes influences de l'époque[429].

* * * * *

Le temps est loin où, mêlé et confondu dans le petit monde des

Marmouzets, en cette bande de jeunes gens mettant du rouge, passant une

partie de la journée au lit, usant de l'éventail, une miniature de la

cour des Valois, le modèle de Richelieu et son parangon était le duc de

Gesvres. Le temps n'est plus même, où la conquête de la femme, son

immolation à sa vanité, l'_ostentation dans la volupté_ ainsi que

l'appelle d'Argenson, lui paraissait une gloire suffisante. Aujourd'hui,

en l'homme de cinquante ans s'est éveillée une ambition active et

remuante, mais sourde et cachée, qui marche vers un but certain et fixé

d'avance avec la ceinture lâche de la légèreté et du plaisir. À cette

ambition Richelieu joint un cœur supérieurement sec, un grand mépris

pratique des femmes, une conscience impudique, qui, sans honte du métier

d'entremetteur royal, demande en souriant aux préjugés, si l'on rougit

de donner au souverain un beau vase, un agréable tableau, un bijou

précieux, et pourquoi l'on rougirait davantage de lui offrir ce qu'il y

a de plus aimable au monde, une femme. À ce cynisme absolu, soutenu

d'ironie sceptique et porté avec un grand air, ajoutez une bravoure

toute française, un certain tact des fausses démarches, et la véhémence

et l'affirmation d'une parole subjugante à la façon de son grand oncle

le Cardinal[430], puis encore toutes les grâces d'état du joueur

heureux, l'assurance du succès, la confiance insolente, la superstition

en son étoile, il semble que l'on ait tout Richelieu et que l'on possède

entièrement le secret de ses prospérités.

Et cependant une chose aida plus encore que tous ces dons la fortune de

Richelieu: je veux parler de cette force modeste, la puissance

d'assimilation qui était la qualité supérieure de cet esprit étroit et

de ce génie misérable. Dans ses nombreuses amours, dans ses liaisons

avec ce que la cour et Paris possédaient d'intelligences délicates et

vives, dans le contact et l'épanchement de tant de femmes

supérieurement douées, de mademoiselle de Valois, de la princesse de

Charolais, de madame d'Averne, de la princesse de Rohan, des duchesses

de Villeroy et de Villars, Richelieu s'appropria tout ce que ces cœurs

raffinés, ces esprits éveillés, ces yeux perçants, ces âmes occupées de

curiosité, ces nerfs sensibles, sentaient, devinaient, voyaient,

percevaient pour lui. Il ne puisa pas seulement chez les femmes avec

lesquelles il vécut et à travers lesquelles il passa, la science des

riens, la déduction des apparences, la seconde vue des choses

indifférentes, ce sens d'observation, cet instinct des hommes et des

situations, qui n'appartiennent qu'à ce sexe armé providentiellement de

toutes les armes de la faiblesse; mais il tira encore des femmes qui se

lièrent à lui sa politique, sa diplomatie, ses plans d'intrigue, ses

audaces, les ressorts de sa faveur et les moyens de son rôle. Ce furent

des conversations de femmes, des conseils de femmes, des espionnages et

des comptes-rendus, et encore des indications et des idées de femmes,

qui réglèrent ses projets, dictèrent ou affermirent ses résolutions,

inspirèrent ou arrangèrent ses plans de campagne, marquèrent ses

positions sur la carte de la cour, poussèrent ses manœuvres et lui

soufflèrent la victoire. Pour ôter toute illusion sur la valeur et

l'initiative de la personnalité de Richelieu, il suffit de le considérer

et de le montrer dans cette intrigue de madame de Châteauroux: il

s'agite, mais c'est une femme qui le mène; et à le voir allant, venant,

avançant, reculant, tournant à droite, tournant à gauche, sous la

dictée de madame de Tencin, il semble le pantin des intrigues de cette

femme, le premier ministre de l'intrigue.

* * * * *

Richelieu et madame de Tencin s'étaient rencontrés dans la caverne de

l'intrigue, chez l'abbé Dubois, alors que l'ex-religieuse[431] échappée

de Grenoble pour venir donner d'Alembert à Paris, tenait le ménage et le

salon de l'abbé, et gagnait la faveur du Régent, en apportant à ses

plaisirs la variété de débauches antiques, la distraction de nouvelles

lupercales[432].

Il y avait déjà d'audacieux projets dans cette tête pétillante de malice

et d'esprit si bien ajustée sur un long cou plein de grâce, dans cette

jeune Tencin qui cherchait à se glisser dans les affaires, à se loger

quelque part dans l'État avec son frère! Déjà courant les ministres,

visitant les ambassadeurs, voyant les financiers, sollicitant les

magistrats, donnant audience aux nouvellistes lui apportant la primeur

des histoires de la cour et de la ville, présidant une assemblée furtive

de prélats en permanence chez elle, quand le cardinal de Bissy ou le

nonce du pape ne pouvait pas les recevoir[433], et ayant fait de sa

maison une espèce d'académie, elle est la première des femmes politiques

qui aient compris le pouvoir des gens qui tiennent une plume, qui ait

caressé et choyé ce parti nouveau: les hommes de lettres[434].

Avant le dîner de madame Geoffrin, il y a le _dîner de la Tencin_, chez

laquelle l'autre se glisse pour recueillir ce qu'il y a de meilleur et

de plus illustre dans l'inventaire de la vieille femme.

Madame de Tencin, dit Duclos, avait une qualité que n'a poussée à ce

point aucune femme de son temps: l'esprit d'avoir l'esprit de la

personne avec laquelle elle avait affaire. C'était une merveille que la

simplicité et la bonhomie dont elle enveloppait toute la rouerie de sa

personne, et longtemps Marmontel rira de sa naïveté, quand il se

rappellera au sortir des visites passées, ses exclamations: _la bonne

femme!_

Cette curieuse personnalité du siècle, il fallait l'entendre en sa

petite maison de Passy, en ce lieu de retraite où sa pensée se

recueillait pour ourdir une trame, il fallait l'entendre professer

l'expérience, tenir à ses familiers un cours pratique de la vie du

monde, faire montre de «cet épais bon sens» dont la frêle créature

semble avoir l'orgueil plus que de toute autre chose: «Faites-vous,

disait-elle, à un homme de lettres dont elle avait entrepris

l'éducation, des amies plutôt que des amis. Car au moyen des femmes on

fait tout ce qu'on veut des hommes; et puis ils sont les uns trop

dissipés, les autres trop préoccupés de leurs intérêts personnels pour

ne pas négliger les vôtres; au lieu que les femmes y pensent, ne fût-ce

que par oisiveté. Parlez ce soir à votre amie de quelque affaire qui

vous touche; demain à son rouet, à sa tapisserie, vous la trouverez y

rêvant, cherchant dans sa tête le moyen de vous servir. Mais de celle

que vous croirez pouvoir vous être utile, gardez-vous bien d'être autre

chose que l'ami, car, entre amants, dès qu'il survient des nuages, des

brouilleries, des ruptures, tout est perdu. Soyez donc auprès d'elle

assidu, complaisant, galant même si vous voulez, mais rien de plus,

entendez-vous?[435]»

Madame de Tencin ambitionnait encore la réputation d'être une amie toute

dévouée ou une ennemie déclarée.

* * * * *

Entre cette femme qui, malgré tout, en dépit même de l'indulgence du

temps, ne pouvait échapper à la déconsidération[436], et Richelieu qui,

malgré le relief de ses amours, avait grand'peine à se faire accepter

de la grande société, Richelieu, qui avait eu besoin de tuer en duel le

prince de Lixen pour ne plus entendre bourdonner à ses oreilles le nom

de Vignerot[437], entre ces deux ambitions qui pressentaient de si

grands obstacles, une liaison ne pouvait être qu'une ligue, la mise en

commun de l'esprit d'entreprise de la femme et de la réputation à la

mode de l'homme.

Madame de Tencin pensa que Richelieu était le seul homme qui pût mettre

son frère au ministère, et peut-être, Fleury mourant, lui procurer sa

succession. Elle s'attacha complètement à lui, surveillant les études

de son fils, réglant les comptes de son intendant, servant ses amours,

éclairant par des reconnaissances habiles tout ce qu'il tentait,

interrogeant et confessant pour lui, à l'armée ou en province, la cour,

Paris, le grand monde, le petit monde, la livrée, lui mettant l'oreille

à toutes les portes, lui ouvrant l'intérieur de la Reine, lui dévoilant

les colères du Cardinal, l'avertissant de l'influence naissante de

Mirepoix sur le Roi, prenant la mesure des gens auxquels il allait avoir

affaire, lui en donnant la clef et la valeur, lui ménageant les

entrevues, lui épargnant les démarches, le mettant en garde contre la

sottise des rancunes et la niaiserie des premiers mouvements, l'arrêtant

sur le danger de faire entrer à l'académie un athée comme Voltaire,

l'empêchant de perdre du temps avec de _petites femmes_, lui prêchant

toutefois de les faire parler, le conseillant, le renseignant, lui

annonçant toute chaude l'apoplexie de Breteuil, lui dénonçant la cabale

qui se prépare pour le renverser au voyage de Fontainebleau d'automne,

lui montrant l'ennemi ou le danger, la chose à faire ou le coup à

craindre, la faveur à miner ou le crédit à ménager; et cela, dans une

langue de scepticisme précise et concise, froide et nette comme la

parole même de l'expérience.

Type curieux de ce temps dont l'apparence n'est que mollesse, paresse,

et dont l'abord n'est plein que des dieux du repos, tandis qu'au fond et

dans l'ombre des âmes, s'agitent les ambitions dévorantes et les

activités furieuses qui se plaignent par la voix d'un homme de ce

siècle «de ne pas dormir assez vite»; madame de Tencin n'est que

mouvement, qu'agitation, que fièvre.

Toute la journée aux visites, aux audiences, aux conciliabules des

ministres, aux avis de ses amis, de ses espions; toute la nuit aux

écritures, aux mémorandums, aux rapports, aux missives de dix pages, à

sa fabrique de lettres anonymes, à son _grimoire_[438].

Il semble qu'elle ne soit femme que par le système nerveux, et qu'elle

ne tienne à l'humanité que par cette maladie de foie qui irrite encore

son activité des chaleurs de sa bile. L'amour est pour elle une affaire

de canapé[439]; ni la passion ni le sentiment ne parlent à son cœur,

gagné et rempli tout entier par la nouvelle religion du siècle que

Maurepas baptise «la religion de l'esprit».

* * * * *

Cette femme cependant détachée de son sexe, de son cœur, supérieure aux

instincts tendres, aux illusions, aux émotions, partage son âme avec

une autre moitié d'elle-même. Elle vit dans une de ces communautés

d'existence, et toute à l'un de ces dévouements où souvent tout le cœur

des sceptiques se concentre et se réfugie.

Ces menées sans trève, cette imagination sans sommeil, le maniement

admirable de la flatterie, les ressources de l'intelligence, prescience,

coup d'œil, esprit, séduction, tout était ramené par madame de Tencin

vers l'ambition, vers la fortune de son frère[440], de ce frère avec

lequel, au dire du public, elle faisait ce ménage dont le public voulut

voir un autre exemple dans l'amitié fameuse de la duchesse de Gramont et

du duc de Choiseul; liaisons étranges et profondes, où l'ambition

aurait violé la nature pour faire garder à la famille les secrets

entendus de l'oreiller seul, se dérober aux tentations comme aux

expansions extérieures, et assurer à cette confidence et à cette

intimité dernières la discrétion d'un même sang!

Aussitôt les amours du Roi arrangées par Richelieu, la faveur de madame

de la Tournelle déclarée, madame de Tencin parle à Richelieu du besoin

qu'ils ont d'unir toutes leurs forces pour le soutien de madame de la

Tournelle, et de joindre contre Maurepas, les Rohan aux de

Noailles[441]. Elle lui montre que là est la grande nécessité de leur

situation, leur défense et le nœud du succès: il faut que Richelieu

ramène à lui et rattache au parti madame de Rohan, cette maîtresse qu'il

n'a point voulu offrir au Roi, préférant lui donner la maîtresse de son

cousin. Et pour désarmer ce dépit amoureux d'un nouveau genre, ce sera

madame de Tencin elle-même qui ira trouver madame de Rohan, et qui

parviendra à obtenir qu'elle ne se plaigne plus qu'avec un reste

d'aigreur «de n'avoir pu acquérir un ami, et de n'avoir paru digne à

Richelieu que de certains sentiments».

Après avoir rallié les Rohan à Richelieu, toute son attention et toute

sa stratégie se tournent contre Maurepas, «l'homme au cœur perfide».

Voilà l'ennemi contre lequel madame de Tencin ne cesse de mettre en

garde Richelieu, l'adversaire à craindre, le ministre à ruiner. Elle le

perce, elle le suit. Elle dit à l'oreille de Richelieu le _gazetin_ que

Maurepas rédige et qui est remis au Roi tous les matins, les éclats de

rire continuels que le Roi et le ministre s'en vont cacher dans les

embrasures des fenêtres, l'alliance de Maurepas avec le contrôleur

général, la dépendance d'Amelot qui ne fait pas «une panse d'_a_ sans

les ordres qu'il reçoit de Maurepas», les trois quarts d'heure que

Maurepas a passés avec le Cardinal, la mine joyeuse qu'il montrait en

sortant, la police des propos des petits appartements faite par Meuse

pour le comte de Maurepas, les indiscrétions de Pont de Veyle sur le

compte de son chef, chaque pas, chaque piste, chaque détour, chaque

traité secret, chaque marche et jusqu'à chaque changement de physionomie

de Maurepas. Puis, s'élevant à la conclusion, à la vue générale de la

position, considérant, sans se laisser aveugler par l'hostilité,

l'ensemble du pouvoir de Maurepas, son influence sur l'esprit du Roi, sa

toute-puissance sur le secret de la poste, son armée d'espions, sa

fabrique de petites nouvelles, tenant compte de ses cailletages et de

ses coups fourrés, elle laissait à Richelieu dégrisé et ramené au vrai

sens des choses, l'option entre deux seules conduites: un raccommodage

plâtré ou une attaque à fond; et pour l'attaque, c'est elle encore qui

en trace le plan et en marque le terrain: «La marine a recueilli cette

année 14 millions, et n'a pas mis un vaisseau en mer;» c'est là,

dit-elle, où il faut attaquer Maurepas.

Si rien ne la trouble, ni ne l'effraye, nul ne la trompe ni ne

l'éblouit.

Le contrôleur général ne la dupe pas avec son air brusquement bonhomme,

elle le voit depuis des temps infinis marcher sous terre, sans qu'on

s'en aperçoive, et elle dévoile à Richelieu ses agissements secrets pour

remplacer Amelot par son ami intime M. de Rennes; intrigue qui, si elle

réussissait, ferait les ministres tout-puissants et amènerait la ruine

de Richelieu et de son frère.

Le maréchal de Belle-Isle, dont les trois quarts des Parisiens font un

homme de génie, ce Belle-Isle qui inquiète l'Europe, n'entre dans son

jeu que comme un comparse: elle ne voit en lui qu'un assommoir à

ministres, un moyen d'annihiler Maurepas, et elle engage Richelieu à

renforcer les prôneurs de Belle-Isle, à répéter qu'il fait au-delà des

forces humaines, pour lui faire prendre le haut du pavé et tenir le

ministère dans l'humilité et le néant.

Elle pousse encore en avant le maréchal de Noailles, sachant bien que le

héros n'est guère sérieux, et que c'est une bonne marionnette à faire

disparaître un jour au profit de Richelieu. Cette alliance avec les de

Noailles, il était bon, suivant elle, de l'affermir par une liaison avec

les Paris-Duverney. Elle voyait de solides avantages à s'attacher ces

grands amis de Belle-Isle et à tourner leur enthousiasme naturel au

profit du maréchal de Noailles. Elle montrait qu'ils avaient beaucoup

d'amis, «tous les souterrains possibles,» de l'argent à répandre, rien à

désirer ni à demander, et qu'ils ne seraient accessibles que par les

caresses de l'amitié.

Puis dans cette revue des puissances et des influences, de la cour, des

individualités et des groupes d'intérêts, c'était d'Argenson qu'elle

peignait comme sourdement hostile, dont elle racontait les nuits d'amour

à la maison de Neuilly et les sommeils le lendemain matin au conseil,

d'Argenson qu'elle montrait faisant des soupers _sous le nez_, où il

buvait au point de ne pouvoir ni travailler ni se montrer, d'Argenson

enfin complètement livré à l'intrigante Mauconseil dont la Tencin dira:

«que Richelieu aurait toujours à sa volonté la personne, mais jamais le

cœur».

Lumières, renseignements, conseils, tout aboutissait toujours au centre

des opérations de Richelieu, et au cœur de la faveur: à madame de

Châteauroux. Par madame de Tencin, Richelieu était mis au fait de la

confiance placée bien mal à propos dans telle ou telle femme, et contre

laquelle il fallait la précautionner. Par elle il savait le degré

d'intimité où elle était avec d'Argenson, degré qu'il ne fallait pas

laisser dépasser, par elle il connaissait le commerce d'amitié et

d'ironie que la moqueuse personne avait avec Marville et leur

fabrication en commun de ridicules et de travers, par elle il était

instruit des propos indiscrets du premier valet de chambre de la

favorite «le plus grand babillard de la terre», par elle il pénétrait

dans les mystères de son alcôve. Par madame de Tencin Richelieu était

tenu au courant, jour par jour, de la température de l'amitié de la

duchesse de Châteauroux. Madame de Tencin lui mandait les manœuvres

employées pour refroidir la favorite à son égard, lui disait qu'on ne

cessait de lui répéter qu'il avait déjà dégoûté le Roi de sa sœur, qu'il

en ferait autant d'elle s'il restait dans l'étroite privauté du Maître.

Toute dépitée que fût madame de Tencin des froideurs de madame de

Châteauroux pour son frère[442], du refus qu'elle avait fait de ses

services, de la répulsion qu'elle devinait en elle pour elle-même et ses

intrigues[443], elle ne donnait rien au ressentiment, ni même à

l'antipathie dans ses rapports sur la favorite. Ses jugements sur cette

femme, _haute comme les monts_, ainsi qu'elle dit quelque part, étaient

exempts de toute passion.

Son intelligence l'avait si bien délivrée des jalousies et des

petitesses de son sexe qu'elle travaillait à maintenir, à asseoir la

favorite, à en faire un personnage politique, en retirant à Voltaire la

négociation secrète dont Amelot et Maurepas l'avaient chargée, et en

tâchant d'obtenir que le roi de Prusse déclarât «qu'il nommait madame de

la Tournelle comme la personne en laquelle il plaçait sa confiance.»

Enfin madame de Tencin, en dernier lieu, consentait à lui indiquer un

grand rôle dans une conception virile sortie de sa tête de femme.

* * * * *

Les plaintes de la France n'étaient pas sans écho dans cet esprit de

femme, auquel on ne saurait refuser la clairvoyance, la lucidité, la

netteté, le sang-froid, en même temps que l'instinct d'une politique

générale plus grande, malgré toute la misère de ses détails, que la

politique du ministère. Madame de Tencin souffrait de la faiblesse ou

plutôt de l'absence de cette volonté qui donne la vie aux monarchies et

circule du roi dans l'État. Elle se plaignait de cette indifférence dont

rien ne pouvait tirer le Roi[444], de cette lâcheté apathique qui le

disposait aux résolutions les plus mauvaises, mais lui donnant le moins

d'embarras à prendre et le moins de peine à suivre. Elle déplorait avec

l'opinion publique la somnolence de tête et de cœur de ce souverain, que

la vue de Broglie, à son retour d'Allemagne, n'animait pas même d'un peu

d'indignation, de ce souverain qui se dérobait aux déplorables nouvelles

pour échapper à leur désagrément, et, désertant les affaires, voyant le

mal et le laissant faire par crainte d'un dérangement ou d'un effort,

croyant par lassitude chaque ministre sur parole, paraissait jouer à

pile ou face dans son conseil les plus grands intérêts de l'État. Lui

parler raison «_c'était comme parler aux rochers_», disait madame de

Tencin, avec un fond de mépris qu'elle ne pouvait cacher. Et pour le

tirer de son engourdissement, elle ne voyait d'autre moyen qu'une sortie

violente de ses habitudes et de sa vie, d'autre voix que la voix de sa

maîtresse: madame de Châteauroux devait décider Louis XV à se mettre à

la tête de ses armées.

Tel était le projet dont madame de Tencin faisait donner par Richelieu

l'idée à la favorite; et c'est ainsi que, au moment même où les esprits

indignés des insolences de madame de Châteauroux commençaient à se

tourner contre le Roi, madame de Tencin préparait dans la coulisse une

Agnès Sorel de sa façon, qui devait, dans ses idées, non-seulement

reconquérir à la maîtresse du Roi et au Roi les sympathies de la

nation, mais encore procurer à Richelieu l'oubli de son misérable rôle

de Figaro des petits appartements et la chance d'une grande fortune à

ciel ouvert[445].

La Duchesse de Châteauroux et ses soeurs · 第 30 / 68 题