Refus de Louis XV de désigner à Maurepas le successeur du duc de
Rochechouart.--Richelieu nommé premier gentilhomme de la Chambre.--Les
Parisiens le baptisant: _le Président de la Tournelle_.--Portrait moral
du duc.--Appropriation par l'amant des qualités et des dons supérieurs
de ses maîtresses.--Action dirigeante de madame de Tencin.--Curieux type
de cette femme d'intrigue.--Ses axiomes de la vie pratique du
monde.--Son activité fiévreuse.--La religion de l'esprit.--Madame de
Tencin organise la ligue des Noailles avec les Rohan.--Guerre qu'elle
mène contre Maurepas.--Ses jugements sur le contrôleur-général, le
maréchal de Belle-Isle, de Noailles, d'Argenson.--La surveillance de
l'entourage de la favorite.--Ses mépris de Louis XV et son instinct
d'une grande politique.--Madame de Tencin donne à la duchesse de
Châteauroux l'idée d'engager Louis XV à se mettre à la tête de ses
armées.
Le succès de l'appareillage entre Louis XV et madame de la Tournelle
allait bientôt valoir à Richelieu le salaire qui convenait à ses
services et que méritaient ses complaisances[426]. La place de premier
gentilhomme de la chambre donnée à la mort du duc de Rochechouart, tué
à la bataille de Dettingen à son fils, devenait vacante cinq mois après
par le décès de cet enfant, enlevé à quatre ans par une convulsion. La
place semblait devoir revenir à monsieur de Saint-Aignan dont le père et
le frère avaient possédé cette charge. Monsieur de Saint-Aignan avait
été en outre blessé au service, et ses affaires étaient fort dérangées à
la suite de quatorze années d'ambassade en Italie et en Espagne. La
charge était en outre sollicitée par monsieur de Luxembourg que l'on
disait avoir une promesse écrite du Roi, obtenue du temps de Mailly, et
par monsieur de Châtillon qui allait se trouver sans charge, l'éducation
du Dauphin étant presque terminée, et encore par monsieur de la
Trémoille, très-appuyé par le duc d'Orléans. Au plus fort des
compétitions, Maurepas, voulant avoir un mot du Roi, ne pouvait
l'obtenir. Piqué, le ministre demandait à Louis XV quelle devait être sa
réponse à ceux qui lui demandaient le nom du titulaire. Le Roi lui
disait sèchement «qu'il n'avait qu'à répondre qu'il n'en savait
rien»[427]. Maurepas et les courtisans étaient fixés, la place de
premier gentilhomme de la chambre était donnée à Richelieu: et Louis XV
et madame de Châteauroux attendaient le retour du courrier expédié à
Montpellier et qui devait leur apporter l'acceptation du duc[428].
C'est ainsi que celui que les Parisiens appelaient avec une méprisante
ironie le «_président de la Tournelle_» était mis au premier plan, et
montait à une place dont la constitution de la monarchie française
faisait une des plus grandes influences de l'époque[429].
* * * * *
Le temps est loin où, mêlé et confondu dans le petit monde des
Marmouzets, en cette bande de jeunes gens mettant du rouge, passant une
partie de la journée au lit, usant de l'éventail, une miniature de la
cour des Valois, le modèle de Richelieu et son parangon était le duc de
Gesvres. Le temps n'est plus même, où la conquête de la femme, son
immolation à sa vanité, l'_ostentation dans la volupté_ ainsi que
l'appelle d'Argenson, lui paraissait une gloire suffisante. Aujourd'hui,
en l'homme de cinquante ans s'est éveillée une ambition active et
remuante, mais sourde et cachée, qui marche vers un but certain et fixé
d'avance avec la ceinture lâche de la légèreté et du plaisir. À cette
ambition Richelieu joint un cœur supérieurement sec, un grand mépris
pratique des femmes, une conscience impudique, qui, sans honte du métier
d'entremetteur royal, demande en souriant aux préjugés, si l'on rougit
de donner au souverain un beau vase, un agréable tableau, un bijou
précieux, et pourquoi l'on rougirait davantage de lui offrir ce qu'il y
a de plus aimable au monde, une femme. À ce cynisme absolu, soutenu
d'ironie sceptique et porté avec un grand air, ajoutez une bravoure
toute française, un certain tact des fausses démarches, et la véhémence
et l'affirmation d'une parole subjugante à la façon de son grand oncle
le Cardinal[430], puis encore toutes les grâces d'état du joueur
heureux, l'assurance du succès, la confiance insolente, la superstition
en son étoile, il semble que l'on ait tout Richelieu et que l'on possède
entièrement le secret de ses prospérités.
Et cependant une chose aida plus encore que tous ces dons la fortune de
Richelieu: je veux parler de cette force modeste, la puissance
d'assimilation qui était la qualité supérieure de cet esprit étroit et
de ce génie misérable. Dans ses nombreuses amours, dans ses liaisons
avec ce que la cour et Paris possédaient d'intelligences délicates et
vives, dans le contact et l'épanchement de tant de femmes
supérieurement douées, de mademoiselle de Valois, de la princesse de
Charolais, de madame d'Averne, de la princesse de Rohan, des duchesses
de Villeroy et de Villars, Richelieu s'appropria tout ce que ces cœurs
raffinés, ces esprits éveillés, ces yeux perçants, ces âmes occupées de
curiosité, ces nerfs sensibles, sentaient, devinaient, voyaient,
percevaient pour lui. Il ne puisa pas seulement chez les femmes avec
lesquelles il vécut et à travers lesquelles il passa, la science des
riens, la déduction des apparences, la seconde vue des choses
indifférentes, ce sens d'observation, cet instinct des hommes et des
situations, qui n'appartiennent qu'à ce sexe armé providentiellement de
toutes les armes de la faiblesse; mais il tira encore des femmes qui se
lièrent à lui sa politique, sa diplomatie, ses plans d'intrigue, ses
audaces, les ressorts de sa faveur et les moyens de son rôle. Ce furent
des conversations de femmes, des conseils de femmes, des espionnages et
des comptes-rendus, et encore des indications et des idées de femmes,
qui réglèrent ses projets, dictèrent ou affermirent ses résolutions,
inspirèrent ou arrangèrent ses plans de campagne, marquèrent ses
positions sur la carte de la cour, poussèrent ses manœuvres et lui
soufflèrent la victoire. Pour ôter toute illusion sur la valeur et
l'initiative de la personnalité de Richelieu, il suffit de le considérer
et de le montrer dans cette intrigue de madame de Châteauroux: il
s'agite, mais c'est une femme qui le mène; et à le voir allant, venant,
avançant, reculant, tournant à droite, tournant à gauche, sous la
dictée de madame de Tencin, il semble le pantin des intrigues de cette
femme, le premier ministre de l'intrigue.
* * * * *
Richelieu et madame de Tencin s'étaient rencontrés dans la caverne de
l'intrigue, chez l'abbé Dubois, alors que l'ex-religieuse[431] échappée
de Grenoble pour venir donner d'Alembert à Paris, tenait le ménage et le
salon de l'abbé, et gagnait la faveur du Régent, en apportant à ses
plaisirs la variété de débauches antiques, la distraction de nouvelles
lupercales[432].
Il y avait déjà d'audacieux projets dans cette tête pétillante de malice
et d'esprit si bien ajustée sur un long cou plein de grâce, dans cette
jeune Tencin qui cherchait à se glisser dans les affaires, à se loger
quelque part dans l'État avec son frère! Déjà courant les ministres,
visitant les ambassadeurs, voyant les financiers, sollicitant les
magistrats, donnant audience aux nouvellistes lui apportant la primeur
des histoires de la cour et de la ville, présidant une assemblée furtive
de prélats en permanence chez elle, quand le cardinal de Bissy ou le
nonce du pape ne pouvait pas les recevoir[433], et ayant fait de sa
maison une espèce d'académie, elle est la première des femmes politiques
qui aient compris le pouvoir des gens qui tiennent une plume, qui ait
caressé et choyé ce parti nouveau: les hommes de lettres[434].
Avant le dîner de madame Geoffrin, il y a le _dîner de la Tencin_, chez
laquelle l'autre se glisse pour recueillir ce qu'il y a de meilleur et
de plus illustre dans l'inventaire de la vieille femme.
Madame de Tencin, dit Duclos, avait une qualité que n'a poussée à ce
point aucune femme de son temps: l'esprit d'avoir l'esprit de la
personne avec laquelle elle avait affaire. C'était une merveille que la
simplicité et la bonhomie dont elle enveloppait toute la rouerie de sa
personne, et longtemps Marmontel rira de sa naïveté, quand il se
rappellera au sortir des visites passées, ses exclamations: _la bonne
femme!_
Cette curieuse personnalité du siècle, il fallait l'entendre en sa
petite maison de Passy, en ce lieu de retraite où sa pensée se
recueillait pour ourdir une trame, il fallait l'entendre professer
l'expérience, tenir à ses familiers un cours pratique de la vie du
monde, faire montre de «cet épais bon sens» dont la frêle créature
semble avoir l'orgueil plus que de toute autre chose: «Faites-vous,
disait-elle, à un homme de lettres dont elle avait entrepris
l'éducation, des amies plutôt que des amis. Car au moyen des femmes on
fait tout ce qu'on veut des hommes; et puis ils sont les uns trop
dissipés, les autres trop préoccupés de leurs intérêts personnels pour
ne pas négliger les vôtres; au lieu que les femmes y pensent, ne fût-ce
que par oisiveté. Parlez ce soir à votre amie de quelque affaire qui
vous touche; demain à son rouet, à sa tapisserie, vous la trouverez y
rêvant, cherchant dans sa tête le moyen de vous servir. Mais de celle
que vous croirez pouvoir vous être utile, gardez-vous bien d'être autre
chose que l'ami, car, entre amants, dès qu'il survient des nuages, des
brouilleries, des ruptures, tout est perdu. Soyez donc auprès d'elle
assidu, complaisant, galant même si vous voulez, mais rien de plus,
entendez-vous?[435]»
Madame de Tencin ambitionnait encore la réputation d'être une amie toute
dévouée ou une ennemie déclarée.
* * * * *
Entre cette femme qui, malgré tout, en dépit même de l'indulgence du
temps, ne pouvait échapper à la déconsidération[436], et Richelieu qui,
malgré le relief de ses amours, avait grand'peine à se faire accepter
de la grande société, Richelieu, qui avait eu besoin de tuer en duel le
prince de Lixen pour ne plus entendre bourdonner à ses oreilles le nom
de Vignerot[437], entre ces deux ambitions qui pressentaient de si
grands obstacles, une liaison ne pouvait être qu'une ligue, la mise en
commun de l'esprit d'entreprise de la femme et de la réputation à la
mode de l'homme.
Madame de Tencin pensa que Richelieu était le seul homme qui pût mettre
son frère au ministère, et peut-être, Fleury mourant, lui procurer sa
succession. Elle s'attacha complètement à lui, surveillant les études
de son fils, réglant les comptes de son intendant, servant ses amours,
éclairant par des reconnaissances habiles tout ce qu'il tentait,
interrogeant et confessant pour lui, à l'armée ou en province, la cour,
Paris, le grand monde, le petit monde, la livrée, lui mettant l'oreille
à toutes les portes, lui ouvrant l'intérieur de la Reine, lui dévoilant
les colères du Cardinal, l'avertissant de l'influence naissante de
Mirepoix sur le Roi, prenant la mesure des gens auxquels il allait avoir
affaire, lui en donnant la clef et la valeur, lui ménageant les
entrevues, lui épargnant les démarches, le mettant en garde contre la
sottise des rancunes et la niaiserie des premiers mouvements, l'arrêtant
sur le danger de faire entrer à l'académie un athée comme Voltaire,
l'empêchant de perdre du temps avec de _petites femmes_, lui prêchant
toutefois de les faire parler, le conseillant, le renseignant, lui
annonçant toute chaude l'apoplexie de Breteuil, lui dénonçant la cabale
qui se prépare pour le renverser au voyage de Fontainebleau d'automne,
lui montrant l'ennemi ou le danger, la chose à faire ou le coup à
craindre, la faveur à miner ou le crédit à ménager; et cela, dans une
langue de scepticisme précise et concise, froide et nette comme la
parole même de l'expérience.
Type curieux de ce temps dont l'apparence n'est que mollesse, paresse,
et dont l'abord n'est plein que des dieux du repos, tandis qu'au fond et
dans l'ombre des âmes, s'agitent les ambitions dévorantes et les
activités furieuses qui se plaignent par la voix d'un homme de ce
siècle «de ne pas dormir assez vite»; madame de Tencin n'est que
mouvement, qu'agitation, que fièvre.
Toute la journée aux visites, aux audiences, aux conciliabules des
ministres, aux avis de ses amis, de ses espions; toute la nuit aux
écritures, aux mémorandums, aux rapports, aux missives de dix pages, à
sa fabrique de lettres anonymes, à son _grimoire_[438].
Il semble qu'elle ne soit femme que par le système nerveux, et qu'elle
ne tienne à l'humanité que par cette maladie de foie qui irrite encore
son activité des chaleurs de sa bile. L'amour est pour elle une affaire
de canapé[439]; ni la passion ni le sentiment ne parlent à son cœur,
gagné et rempli tout entier par la nouvelle religion du siècle que
Maurepas baptise «la religion de l'esprit».
* * * * *
Cette femme cependant détachée de son sexe, de son cœur, supérieure aux
instincts tendres, aux illusions, aux émotions, partage son âme avec
une autre moitié d'elle-même. Elle vit dans une de ces communautés
d'existence, et toute à l'un de ces dévouements où souvent tout le cœur
des sceptiques se concentre et se réfugie.
Ces menées sans trève, cette imagination sans sommeil, le maniement
admirable de la flatterie, les ressources de l'intelligence, prescience,
coup d'œil, esprit, séduction, tout était ramené par madame de Tencin
vers l'ambition, vers la fortune de son frère[440], de ce frère avec
lequel, au dire du public, elle faisait ce ménage dont le public voulut
voir un autre exemple dans l'amitié fameuse de la duchesse de Gramont et
du duc de Choiseul; liaisons étranges et profondes, où l'ambition
aurait violé la nature pour faire garder à la famille les secrets
entendus de l'oreiller seul, se dérober aux tentations comme aux
expansions extérieures, et assurer à cette confidence et à cette
intimité dernières la discrétion d'un même sang!
Aussitôt les amours du Roi arrangées par Richelieu, la faveur de madame
de la Tournelle déclarée, madame de Tencin parle à Richelieu du besoin
qu'ils ont d'unir toutes leurs forces pour le soutien de madame de la
Tournelle, et de joindre contre Maurepas, les Rohan aux de
Noailles[441]. Elle lui montre que là est la grande nécessité de leur
situation, leur défense et le nœud du succès: il faut que Richelieu
ramène à lui et rattache au parti madame de Rohan, cette maîtresse qu'il
n'a point voulu offrir au Roi, préférant lui donner la maîtresse de son
cousin. Et pour désarmer ce dépit amoureux d'un nouveau genre, ce sera
madame de Tencin elle-même qui ira trouver madame de Rohan, et qui
parviendra à obtenir qu'elle ne se plaigne plus qu'avec un reste
d'aigreur «de n'avoir pu acquérir un ami, et de n'avoir paru digne à
Richelieu que de certains sentiments».
Après avoir rallié les Rohan à Richelieu, toute son attention et toute
sa stratégie se tournent contre Maurepas, «l'homme au cœur perfide».
Voilà l'ennemi contre lequel madame de Tencin ne cesse de mettre en
garde Richelieu, l'adversaire à craindre, le ministre à ruiner. Elle le
perce, elle le suit. Elle dit à l'oreille de Richelieu le _gazetin_ que
Maurepas rédige et qui est remis au Roi tous les matins, les éclats de
rire continuels que le Roi et le ministre s'en vont cacher dans les
embrasures des fenêtres, l'alliance de Maurepas avec le contrôleur
général, la dépendance d'Amelot qui ne fait pas «une panse d'_a_ sans
les ordres qu'il reçoit de Maurepas», les trois quarts d'heure que
Maurepas a passés avec le Cardinal, la mine joyeuse qu'il montrait en
sortant, la police des propos des petits appartements faite par Meuse
pour le comte de Maurepas, les indiscrétions de Pont de Veyle sur le
compte de son chef, chaque pas, chaque piste, chaque détour, chaque
traité secret, chaque marche et jusqu'à chaque changement de physionomie
de Maurepas. Puis, s'élevant à la conclusion, à la vue générale de la
position, considérant, sans se laisser aveugler par l'hostilité,
l'ensemble du pouvoir de Maurepas, son influence sur l'esprit du Roi, sa
toute-puissance sur le secret de la poste, son armée d'espions, sa
fabrique de petites nouvelles, tenant compte de ses cailletages et de
ses coups fourrés, elle laissait à Richelieu dégrisé et ramené au vrai
sens des choses, l'option entre deux seules conduites: un raccommodage
plâtré ou une attaque à fond; et pour l'attaque, c'est elle encore qui
en trace le plan et en marque le terrain: «La marine a recueilli cette
année 14 millions, et n'a pas mis un vaisseau en mer;» c'est là,
dit-elle, où il faut attaquer Maurepas.
Si rien ne la trouble, ni ne l'effraye, nul ne la trompe ni ne
l'éblouit.
Le contrôleur général ne la dupe pas avec son air brusquement bonhomme,
elle le voit depuis des temps infinis marcher sous terre, sans qu'on
s'en aperçoive, et elle dévoile à Richelieu ses agissements secrets pour
remplacer Amelot par son ami intime M. de Rennes; intrigue qui, si elle
réussissait, ferait les ministres tout-puissants et amènerait la ruine
de Richelieu et de son frère.
Le maréchal de Belle-Isle, dont les trois quarts des Parisiens font un
homme de génie, ce Belle-Isle qui inquiète l'Europe, n'entre dans son
jeu que comme un comparse: elle ne voit en lui qu'un assommoir à
ministres, un moyen d'annihiler Maurepas, et elle engage Richelieu à
renforcer les prôneurs de Belle-Isle, à répéter qu'il fait au-delà des
forces humaines, pour lui faire prendre le haut du pavé et tenir le
ministère dans l'humilité et le néant.
Elle pousse encore en avant le maréchal de Noailles, sachant bien que le
héros n'est guère sérieux, et que c'est une bonne marionnette à faire
disparaître un jour au profit de Richelieu. Cette alliance avec les de
Noailles, il était bon, suivant elle, de l'affermir par une liaison avec
les Paris-Duverney. Elle voyait de solides avantages à s'attacher ces
grands amis de Belle-Isle et à tourner leur enthousiasme naturel au
profit du maréchal de Noailles. Elle montrait qu'ils avaient beaucoup
d'amis, «tous les souterrains possibles,» de l'argent à répandre, rien à
désirer ni à demander, et qu'ils ne seraient accessibles que par les
caresses de l'amitié.
Puis dans cette revue des puissances et des influences, de la cour, des
individualités et des groupes d'intérêts, c'était d'Argenson qu'elle
peignait comme sourdement hostile, dont elle racontait les nuits d'amour
à la maison de Neuilly et les sommeils le lendemain matin au conseil,
d'Argenson qu'elle montrait faisant des soupers _sous le nez_, où il
buvait au point de ne pouvoir ni travailler ni se montrer, d'Argenson
enfin complètement livré à l'intrigante Mauconseil dont la Tencin dira:
«que Richelieu aurait toujours à sa volonté la personne, mais jamais le
cœur».
Lumières, renseignements, conseils, tout aboutissait toujours au centre
des opérations de Richelieu, et au cœur de la faveur: à madame de
Châteauroux. Par madame de Tencin, Richelieu était mis au fait de la
confiance placée bien mal à propos dans telle ou telle femme, et contre
laquelle il fallait la précautionner. Par elle il savait le degré
d'intimité où elle était avec d'Argenson, degré qu'il ne fallait pas
laisser dépasser, par elle il connaissait le commerce d'amitié et
d'ironie que la moqueuse personne avait avec Marville et leur
fabrication en commun de ridicules et de travers, par elle il était
instruit des propos indiscrets du premier valet de chambre de la
favorite «le plus grand babillard de la terre», par elle il pénétrait
dans les mystères de son alcôve. Par madame de Tencin Richelieu était
tenu au courant, jour par jour, de la température de l'amitié de la
duchesse de Châteauroux. Madame de Tencin lui mandait les manœuvres
employées pour refroidir la favorite à son égard, lui disait qu'on ne
cessait de lui répéter qu'il avait déjà dégoûté le Roi de sa sœur, qu'il
en ferait autant d'elle s'il restait dans l'étroite privauté du Maître.
Toute dépitée que fût madame de Tencin des froideurs de madame de
Châteauroux pour son frère[442], du refus qu'elle avait fait de ses
services, de la répulsion qu'elle devinait en elle pour elle-même et ses
intrigues[443], elle ne donnait rien au ressentiment, ni même à
l'antipathie dans ses rapports sur la favorite. Ses jugements sur cette
femme, _haute comme les monts_, ainsi qu'elle dit quelque part, étaient
exempts de toute passion.
Son intelligence l'avait si bien délivrée des jalousies et des
petitesses de son sexe qu'elle travaillait à maintenir, à asseoir la
favorite, à en faire un personnage politique, en retirant à Voltaire la
négociation secrète dont Amelot et Maurepas l'avaient chargée, et en
tâchant d'obtenir que le roi de Prusse déclarât «qu'il nommait madame de
la Tournelle comme la personne en laquelle il plaçait sa confiance.»
Enfin madame de Tencin, en dernier lieu, consentait à lui indiquer un
grand rôle dans une conception virile sortie de sa tête de femme.
* * * * *
Les plaintes de la France n'étaient pas sans écho dans cet esprit de
femme, auquel on ne saurait refuser la clairvoyance, la lucidité, la
netteté, le sang-froid, en même temps que l'instinct d'une politique
générale plus grande, malgré toute la misère de ses détails, que la
politique du ministère. Madame de Tencin souffrait de la faiblesse ou
plutôt de l'absence de cette volonté qui donne la vie aux monarchies et
circule du roi dans l'État. Elle se plaignait de cette indifférence dont
rien ne pouvait tirer le Roi[444], de cette lâcheté apathique qui le
disposait aux résolutions les plus mauvaises, mais lui donnant le moins
d'embarras à prendre et le moins de peine à suivre. Elle déplorait avec
l'opinion publique la somnolence de tête et de cœur de ce souverain, que
la vue de Broglie, à son retour d'Allemagne, n'animait pas même d'un peu
d'indignation, de ce souverain qui se dérobait aux déplorables nouvelles
pour échapper à leur désagrément, et, désertant les affaires, voyant le
mal et le laissant faire par crainte d'un dérangement ou d'un effort,
croyant par lassitude chaque ministre sur parole, paraissait jouer à
pile ou face dans son conseil les plus grands intérêts de l'État. Lui
parler raison «_c'était comme parler aux rochers_», disait madame de
Tencin, avec un fond de mépris qu'elle ne pouvait cacher. Et pour le
tirer de son engourdissement, elle ne voyait d'autre moyen qu'une sortie
violente de ses habitudes et de sa vie, d'autre voix que la voix de sa
maîtresse: madame de Châteauroux devait décider Louis XV à se mettre à
la tête de ses armées.
Tel était le projet dont madame de Tencin faisait donner par Richelieu
l'idée à la favorite; et c'est ainsi que, au moment même où les esprits
indignés des insolences de madame de Châteauroux commençaient à se
tourner contre le Roi, madame de Tencin préparait dans la coulisse une
Agnès Sorel de sa façon, qui devait, dans ses idées, non-seulement
reconquérir à la maîtresse du Roi et au Roi les sympathies de la
nation, mais encore procurer à Richelieu l'oubli de son misérable rôle
de Figaro des petits appartements et la chance d'une grande fortune à
ciel ouvert[445].