XV

M. de Rottembourg, mari de la fille de madame de Parabère.--Son entrevue

secrète avec Richelieu, place Royale.--Offre de la coopération armée de

Frédéric pour la campagne de 1744.--Conseil tenu à Choisi entre le Roi,

madame de Châteauroux, Richelieu.--L'alliance du roi de Prusse acceptée,

et rédaction du traité confiée au cardinal de Tencin.--Entrevues de

madame de Châteauroux et de Rottembourg.--Le traité de juin 1744,

précédé du renvoi d'Amelot.--Billet de remerciement de Frédéric à madame

de Châteauroux pour sa participation aux négociations.--Lettre de la

duchesse de Châteauroux au maréchal de Noailles afin d'obtenir son

adhésion à sa présence à l'armée.--Réponse du parrain de _la

Ritournelle_.--Billet ironique de la duchesse.--Les représentations de

Maurepas à Louis XV.--Départ du Roi à l'armée sans sa maîtresse.--Madame

_Enroux_ en Flandre.

Cette faveur de la duchesse de Châteauroux, le besoin qu'un souverain

étranger avait de l'alliance du Roi de France, et l'appel qu'il faisait

à sa maîtresse pour l'obtenir, la poussaient au plus haut point, plaçant

la femme aimée parmi les rares favorites qui partagent, avec l'amour de

leur royal amant, une partie de sa puissance.

La négociation dont Amelot et Maurepas avaient chargé Voltaire, et que

madame de Tencin avec son profond sens politique, voulait mettre aux

mains de celle à la grandeur de laquelle elle travaillait, par un

concours de circonstances heureuses, était confiée à la favorite.

M. de Rottembourg, neveu du diplomate silésien qui finit sa carrière par

l'ambassade d'Espagne, avait épousé la fille de madame de Parabère,

avait mangé au jeu et la fortune de son oncle et la fortune de sa femme;

après quoi, il avait pris le parti de laisser sa femme dans un couvent

en France[456], et de se rendre auprès du Roi de Prusse. Et Berlin

s'émerveillait de la façon dont le Roi recevait Rottembourg, un homme

qui n'avait aucun talent militaire, et dont tout le mérite était d'avoir

été amené par le jeu à vivre dans la meilleure compagnie de Paris.

M. de Rottembourg était depuis des années en Prusse, et le monde de

Paris l'avait parfaitement oublié, lorsque le duc de Richelieu, au

milieu de l'hiver de 1743, recevait un billet par lequel M. de

Rottembourg lui annonçait sa présence à Paris[457]. Dans ce billet il

mandait à Richelieu qu'il désirait un entretien, mais que, ayant une

communication de la plus haute importance à lui faire, il le priait de

le recevoir le plus secrètement qu'il était possible. Richelieu prenait

toutes les précautions imaginables pour qu'il ne fût vu de personne à

son entrée dans son hôtel de la place Royale. Le premier mot de

Rottembourg était: «Voilà ma lettre de créance,» et il remettait une

lettre que Richelieu, après l'avoir décachetée, reconnaissait pour être

de la main du Roi de Prusse. Là-dessus Rottembourg apprenait à

Richelieu, que Frédéric avait des avis certains que pendant la campagne

projetée pour l'année suivante, dans le temps que Louis XV serait occupé

à la conquête de la Flandre, le prince Charles devait passer le Rhin et

entrer en Alsace. Le seul moyen de parer ce coup, selon le Roi de

Prusse, était, aussitôt le passage du Rhin par le prince Charles, que

lui Frédéric entrât en Bohême. Et Rottembourg offrait cette coopération

armée au nom de son maître, mais à une condition expresse: «C'est

qu'aucuns des ministres actuels de S. M. n'auraient connaissance de ce

traité, S. M. prussienne voulant qu'il fût conclu entre les deux Rois et

lui (M. de Richelieu) en tiers[458].»

M. de Richelieu n'avait rien de plus pressé que de faire atteler et de

se rendre sur l'heure à Choisy où se trouvait le Roi. En arrivant, il

demandait ce que faisait le Roi; on lui répondait qu'il était chez

madame de Châteauroux. Louis XV n'aimait pas les visites en ces

moments-là. Richelieu continuait toutefois son chemin devant

l'étonnement de l'homme de la Chambre.

Arrivé à la porte de la chambre de madame de Châteauroux, après avoir eu

la précaution de tourner plusieurs fois la clef, Richelieu se décide à

entrer. Louis XV lui demande sèchement ce qu'il veut: «Je viens rendre

compte à Votre Majesté d'un événement qui le surprendra autant que moi,»

s'écrie Richelieu, qui rend compte de son entrevue avec Rottembourg. Un

conseil est aussitôt tenu entre le Roi, madame de Châteauroux et

Richelieu; l'on prend la résolution d'accepter les propositions du Roi

de Prusse, et Louis XV dit à Richelieu: «qu'il n'a qu'à aller en avant

et à travailler d'après ce plan». Cependant Richelieu ne se trouvant pas

les connaissances diplomatiques nécessaires, et le Roi de Prusse ne

voulant d'aucun des secrétaires d'État, Richelieu conseillait à Louis XV

de prendre pour la rédaction du traité le maréchal de Noailles et le

cardinal de Tencin: «À la bonne heure, disait le Roi, allez leur parler

de ma part, et voyez si l'on en voudra en Prusse[459].»

Du jour où le cardinal de Tencin s'occupait de l'élaboration du traité,

Rottembourg[460], entrait en relation avec la femme qui avait appuyé de

sa parole; dans le conseil de Choisi, l'alliance avec le Roi de Prusse,

et qui pouvait déjà bien avoir été gagnée à Frédéric par quelque habile

flatterie. De nombreuses entrevues avaient lieu entre l'envoyé secret du

Roi de Prusse et la favorite, dans lesquelles le diplomate prussien

recevait de la bouche de la femme aimée de Louis XV, des

recommandations, des avertissements, des instructions propres à mener à

bonne fin la négociation, le mettant dans le secret des antipathies du

Maître, le garant des fausses démarches, lui faisant, pour ainsi dire,

la leçon sur ce qu'il y avait à faire jouer ou à ne pas faire jouer.

C'est ainsi que le 24 avril, à la suite d'un conseil où il avait été

question du traité avec le Roi de Prusse, le cardinal de Tencin écrit

que Rottembourg avait vu le matin madame de Châteauroux qui l'avait

averti que son projet avait été rejeté dans le premier moment par le Roi

à cause de deux difficultés qu'on était en train de tourner[461].

Enfin le projet du traité arrêté dans un comité chez le cardinal de

Tencin, et Rottembourg attendant les ordres qui devaient l'appeler à

Metz auprès du Roi pour la signature, madame de Châteauroux recevait du

roi de Prusse une lettre dans laquelle il la prévenait que son envoyé

secret irait la voir pour la consulter sur la manière dont il devait

parler à Louis XV.

L'entrevue avait lieu à Plaisance, où se trouvait la duchesse de

Châteauroux après le départ du Roi. La favorite, tout en reconnaissant

que Belle-Isle était pour le moment le premier de nos généraux[462],

engageait vivement Rottembourg à ne point déclarer à Louis XV la part

que l'homme en défaveur avait à la négociation, l'engageait même à ne

point le nommer dans la crainte de refroidir le Roi pour le traité. Et

comme Rottembourg réclamait toujours le plus grand secret, et que la

duchesse reconnaissait la difficulté que le traité fût signé à l'armée

sans qu'on en eût connaissance, elle opinait pour que la signature eût

lieu à Paris. Toutefois Tencin n'osait en faire la proposition au Roi et

au maréchal de Noailles, dans la crainte qu'ils ne crussent l'un et

l'autre qu'il avait inspiré cette idée à Rottembourg pour que tout

l'honneur de la négociation lui revînt. Mais le Roi, de son propre

mouvement, ou sur l'avis de madame de Châteauroux, décidait que le

traité serait signé à Paris, et après quelques retardements apportés par

le maréchal de Noailles, le traité d'alliance entre la France et la

Prusse, au succès duquel la favorite avait si puissamment travaillé,

était définitivement conclu au mois de juin[463].

Mais madame de Châteauroux avait fait plus que d'amener le Roi à une

alliance avec la Prusse; servant les rancunes de Frédéric contre notre

ministre des affaires étrangères[464], elle était devenue sa complice

dans les manœuvres qui avaient eu pour but de mettre à la porte du

ministère, un ennemi personnel, un homme qu'elle avait toujours vu

servir les haines de Maurepas avec un semblant de domesticité[465].

Amelot était un petit homme à la physionomie timide, qui de son premier

métier de commis auprès du Cardinal, avait gardé dans ses hautes

fonctions une façon de tremblement; il semblait toujours implorer pour

la conduite de son ministère, des lumières supérieures aux siennes, et

les implorait, en effet, auprès de Maurepas à l'aide d'une porte secrète

pratiquée dans le mur mitoyen de leurs deux cabinets; par là-dessus il

était bègue.

En plein conseil, Amelot,

Comme en compagnie,

N'eût-il à dire qu'un mot,

Il le balbutie.

À qui s'en moque, il répond:

Mais, mais, mais m'en croyez-vous donc

Moins sot, sot, sot,

Moins so, so, moins ca, ca,

Moins so, sociable,

Moins ca, ca, capable[466].

. . . . . . . . . . . . . . .

Le Roi qui depuis assez longtemps mettait une assez mauvaise volonté à

l'écouter, à l'entendre, ne devait pas apporter trop de résistance à

s'en séparer. Dès le commencement d'avril, se trouvant chez la duchesse

de Châteauroux, une femme de la cour entendait le Roi revenant de lui

parler, dire qu'il ne pouvait plus y tenir, qu'avant peu il voulait

changer ce ministre et qu'il prendrait quelqu'un dont personne ne se

doutait[467]. Et le 24 avril, le Roi, que le maréchal de Noailles

sollicitait d'écrire un mot de sa main pour l'avancement des

négociations avec la Prusse, s'y refusait en lui disant: «Il faut qu'une

porte soit ouverte ou fermée, et cette défiance de quelqu'un en qui il

doit paraître que j'ai de la confiance ne me convient point non plus

qu'à mes affaires[468]...» Ce _quelqu'un_ était Amelot.

Le dimanche 26 avril, M. de Maurepas avait beaucoup de monde à souper.

On était au fruit. Quelqu'un vint lui parler tout bas. Le ministre

sortait de table, se rendait chez le Roi qui lui ordonnait d'aller

demander la démission à M. Amelot[469], chez lequel il entrait en lui

disant: «Hodie tibi, cras mihi_[470]!»

L'exécution d'Amelot faite le 27 avril, l'acceptation en principe du

traité par le Roi au commencement de mai, valaient à la duchesse de

Châteauroux comme récompense de ses bons offices, cette lettre de

Frédéric:

«Postdam, le 12 mai 1744.

«Madame,

«Il m'est bien flatteur que c'est en partie à vous, Madame, que je suis

redevable des bonnes dispositions dans lesquelles je trouve le Roi de

France pour resserrer entre nous les liens durables d'une éternelle

alliance. L'estime que j'ai toujours eue pour vous se confond avec les

sentiments de reconnaissance. En un mot, Madame, je suis persuadé que le

Roi de France ne se repentira jamais du pas qu'il vient de faire et que

toutes les parties contractantes y trouveront un avantage égal. Il est

fâcheux que la Prusse soit obligée d'ignorer l'obligation qu'elle vous

a; ce sentiment restera cependant profondément gravé dans mon cœur[471].

C'est ce que je vous prie de croire étant à jamais,

Madame,

Votre très-affectionné ami,

La Duchesse de Châteauroux et ses soeurs · 第 32 / 68 题