Mort du cardinal Fleury.--L'ambition sans vivacité de la
favorite.--Interception d'une lettre du duc de Richelieu à madame de la
Tournelle.--Disgrâce momentanée du duc.--Le pot au feu des deux sœurs
dans un cabinet de garde-robe.--Le mutisme affecté de madame de la
Tournelle sur les affaires d'État.--Elle abandonne Belle-Isle et
Chauvelin.--La nouvelle société formée autour de la favorite.--La
_Princesse_, la _Poule_, la _Rue des Mauvaises-Paroles._--Croquis de la
_Poule_.--Madame de Lauraguais, la _grosse réjouie_.--Les physionomies
des ministres.--Crédit de madame de Lauraguais.--Émulation amoureuse
entre les deux sœurs.--La beauté de madame de la Tournelle.--Son
portrait sous l'allégorie de la _Force_.--Les bains de la
favorite.--Voyage de la Cour à Fontainebleau en septembre.--Commencement
de la maison montée de madame de la Tournelle.--Le cercle restreint des
soupeurs et des soupeuses.--La jalousie de madame de Maurepas empêchant
pendant neuf mois madame de la Tournelle d'être élevée au rang de
duchesse.--Lettre de madame de la Tournelle sur son duché.--Sa
nomination et sa présentation le 22 octobre 1743.--Lettres patentes de
l'érection du duché de Châteauroux en faveur de madame de la Tournelle.
L'année 1743[382] commençait, et dans le premier mois de l'année mourait
le vieux Cardinal[383], débarrassant le jeune Roi de toute contrainte
dans ses amours.
Cette mort cependant, dans le premier moment, ne changeait rien à la
position de la favorite, et la superbe prédiction de Richelieu
«annonçant que bientôt celui qui pénétrerait dans l'antichambre de
madame de la Tournelle aurait plus de considération que celui qui était
tout à l'heure en tête-à-tête avec madame de Mailly[384]» ne se
réalisait pas encore.
* * * * *
Au fond, madame de la Tournelle n'a pas l'ambition pressée, active,
impatiente. Elle désire être duchesse, toutefois sans vivacité, avec la
paresse de ses membres si peu remueurs, avec l'indolence de ce corps
toujours couché sur une chaise longue et qu'on ne peut décider à prendre
l'air dehors que sur les huit ou neuf heures du soir[385], mais aussi
avec la persistance continue des natures molles et une tranquille
confiance dans la complicité des choses et des évènements. Ce n'est pas
l'ambitieuse par vocation à la façon de sa sœur Vintimille, et malgré
l'énergie de ses partis-pris et la violence de ses résolutions, la
favorite, dans les premiers temps de sa faveur, apparaît bien plus comme
une femme qui s'est laissé séduire par la grandeur de la position qu'on
lui a offerte. Il semble aussi que, par moments, cette jeune femme qui
ne se sent aucun goût pour le Roi, chez laquelle un ancien amour
rentrait parfois, trouve payer trop cher l'objet de ses ambitions, et,
ainsi qu'elle le dit, ne regarde pas absolument comme _sa félicité_
d'être aimée du Maître[386].
* * * * *
Le Roi aimait, mais l'amant de madame de Mailly avait été accoutumé à si
peu rétribuer l'amour, qu'au moment de tenir ses promesses, il était un
peu effrayé de l'énormité des demandes, et avait besoin de temps pour
prendre l'habitude des générosités royales. Il arrivait encore que, dans
ce temps, Louis XV était mis en défiance contre l'entourage de la
favorite. Maurepas, que la mort du Cardinal laissait chancelant, que le
duc de Richelieu travaillait à renverser, dont le Roi lui-même semblait
annoncer le renvoi en ce rondeau moqueur pour son ministre[387] qu'il
dansait et chantait à la Muette, pendant l'agonie de l'Éminence,
Maurepas avait le bonheur d'intercepter une lettre de cette
correspondance adressée chaque jour par le duc de Richelieu, et où il
minutait à la favorite son plan de conduite, heure par heure[388]. Dans
cette lettre, Richelieu posait, comme une des conditions du maintien de
madame de la Tournelle, le renvoi de la plus grande partie des gens
attachés à Sa Majesté. De là, la rentrée en faveur de Maurepas et une
froideur marquée du souverain pour Richelieu qui n'était pas rappelé à
la cour sitôt qu'il l'avait espéré. Puis, cette espèce de disgrâce
transpirant, il se faisait à la cour, qui n'aimait pas le duc et sa
parole dénigrante, un travail pour rendre à d'Ayen le cœur et l'oreille
du Roi. Un moment, le refroidissement du Maître pour l'ami de madame de
la Tournelle n'était un mystère pour personne; on savait que Richelieu
avait témoigné un dépit presque colère de n'avoir point été de la
dernière promotion des lieutenants-généraux. Et lorsqu'au mois d'avril
Richelieu arrivait du Languedoc, le duc s'attendait en vain à voir le
Roi lui donner le gouvernement de Montpellier qu'il sollicitait depuis
longtemps.
On apprenait même, quelques jours après, que Richelieu proposant au Roi
de lui faire reprendre une lieutenance en Languedoc d'un revenu de
18,000 livres contre Montpellier qui rapportait 22,000 livres,--une
augmentation de 4,000 livres de revenus, c'était une bien petite grâce à
obtenir,--Louis XV n'avait pas donné de réponse à Richelieu, et le
gouvernement de Montpellier n'était point accordé[389]. Madame de la
Tournelle se trouvait enveloppée dans le complot ourdi par Maurepas
contre son conseil; elle sentait le Roi en garde contre elle, et, avec
la perception que développe l'existence des cours, elle remarquait la
contrainte de ceux qui s'approchaient d'elle, et la fière personne, sans
faire un pas, sans tenter une démarche pour ramener le Roi, attendait
dans sa belle et calme impassibilité!
* * * * *
Devant cette résistance du Roi à ne pas lui accorder ce qu'elle
demandait, la favorite ne se fâchait, ni ne s'emportait, ni ne
s'indignait, ne boudait même pas; elle se contentait seulement, avec un
doux entêtement et une volonté poliment indomptable, à se refuser à
aller dîner dans les cabinets, à ne pas permettre que le Roi fît
apporter son souper dans son appartement, élevant presque des
difficultés pour autoriser sa Majesté à faire monter chez elle, les
jours où de Meuse avait la goutte, sa collation, une tasse de lait[390].
C'était sa manière de déclarer à Louis XV qu'elle ne le recevrait que
lorsqu'il l'aurait mise en état de le recevoir, comme il convient à une
maîtresse de roi; il y avait encore dans ce procédé une façon à la fois
discrète et spirituelle de faire honte au petit-fils de Louis XIV, de
sa parcimonie, des habitudes bourgeoises et rétrécies que lui avait
données le Cardinal, de l'économie présente de ses amours. Et la cour
assista pendant quelques mois à un curieux spectacle, le spectacle à
Versailles de la favorite en pleine faveur, envoyant quérir son souper
chez le traiteur et faisant faire son potage par sa femme de chambre
dans un cabinet de garde-robe[391].
* * * * *
Indépendamment de cette sage et habile expectative, madame de la
Tournelle basait toute sa conduite sur une profonde connaissance du Roi.
Du premier coup, elle avait découvert sa marotte _de ne pas vouloir être
pénétré_[392] et n'ignorait pas tout le mal qu'avaient fait à madame de
Mailly ses maladresses à cet égard, sa vivacité à interroger Louis XV
sur les affaires de l'État, son obstination à arracher à ce Roi défiant
et fermé le secret de sa pensée. Madame de la Tournelle afficha donc un
mutisme affecté, poussa l'abstention en toutes ces choses si loin, que
cet éloignement de la politique avait au premier moment charmé et étonné
le Roi comme la moins ordinaire des qualités d'une maîtresse[393].
Madame de la Tournelle forçait ainsi le Roi à parler le premier des
affaires, et se laissait consulter, et se faisait prier pour écouter et
donner son avis[394], tout en ayant l'air d'être seulement à la grave
question de savoir quand le Roi voudrait bien lui accorder une voiture,
et si elle attellerait à six chevaux: ce qui ramenait le Roi sans
défiance à faire un calcul par lequel il cherchait à lui prouver que la
dépense de six chevaux était trop considérable et qu'elle devrait se
contenter de quatre[395].
Madame de la Tournelle avait encore l'art de deviner les répulsions et
les sympathies du Roi pour les individus, et l'esprit de baser sa
politique sur les sentiments personnels, si puissants, si vifs, si
persévérants chez Louis XV. Elle soutenait Orry, le contrôleur général,
le ministre de l'Argent. Elle soutenait d'Argenson qui, répandu dans le
monde et les salons, lui en apportait l'appui, et contre-balançait
Maurepas sur le terrain même de ses influences et de sa puissance. Elle
soutenait les Noailles, malgré leurs étroites liaisons avec sa sœur de
Mailly, malgré les accointances et les amitiés de la famille avec
Maurepas, parce qu'elle savait les de Noailles établis dans l'habitude
et l'amitié du Roi depuis son enfance, et que ses ambitions ne prenaient
nulle alarme de la personnalité du maréchal de Noailles.
Desservi dans l'esprit du Roi par le Cardinal, il n'avait guère été
employé par Louis XV, dans ces dernières années, que pour un travail que
le Roi lui avait fait faire à Saint-Léger sur les affaires de la
succession de madame de Vintimille; mais, le Cardinal mort, et M. de
Belle-Isle retiré pour ainsi dire dans sa terre de Bissy, et surtout
après la remise à Louis XV d'une lettre écrite par Louis XIV peu de
jours avant sa mort et confiée à madame de Maintenon pour être remise à
son petit-fils quand il commencerait à gouverner lui-même, le maréchal
de Noailles devenait non pas seulement un ministre d'État, mais le
personnage important du moment et le maître de la situation.
Mais les hommes que mesdames de Mailly et de Vintimille avaient
protégés, en dépit des secrètes préventions du Roi, espérant abriter la
fortune et la durée de leurs amours à l'ombre de leur gloire, de leur
génie, de leurs grands rêves, de leurs plans heureux; ces hommes étaient
abandonnés par madame de la Tournelle pour des hommes moins brillants,
mais agréables au Roi. C'est ainsi qu'elle abandonnait Belle-Isle, ce
grand homme à projets, nourri de fièvre, et dont la fièvre inquiétait et
troublait la paresse du Roi, ainsi qu'elle abandonnait Chauvelin dont le
grand tort était d'avoir le parti des hommes sérieux de la cour, ce qui
effrayait le Roi[396].
* * * * *
Au mois d'avril, une société, qui n'était plus celle de madame de
Mailly, se formait dans les cabinets autour de madame de la Tournelle.
Les amis particuliers de l'ancienne favorite avaient été éloignés. M. de
Luxembourg n'était plus appelé, et rencontrait même de certaines
difficultés pour être employé à l'armée cette année[397]. Le ménage
Boufflers, enveloppé dans la prévention qui régnait contre Belle-Isle,
invité aux soupers une fois par hasard, était parti pour aller dans ses
terres. De Meuse, le dîneur ordinaire du Roi, qui ne se sentait pas
aimé au fond par la favorite[398], le duc de Villeroy, le duc d'Ayen, le
comte de Noailles, Coigny qui étaient aussi bien les amis du Roi que
ceux de madame de Mailly, avaient trouvé grâce; mais ces commensaux
n'avaient plus l'oreille du Maître comme autrefois. La nouvelle cour des
cabinets, comme l'appelait le duc de Luynes, était composée du duc de
Richelieu, l'homme en faveur et l'amuseur en titre, de MM. de Guerchy et
de Fitz-James, deux anciens amis de madame de la Tournelle, du marquis
de Gontaut, du duc d'Aumont, très-intimement liés avec les deux sœurs.
De toutes les femmes des petits cabinets, la seule madame d'Antin,
quoique de l'intimité de madame de Mailly, avait été assez heureuse pour
se maintenir dans les soupers et les voyages[399].
Les femmes que voyait alors presque uniquement le Roi, et dont il était
entouré à toutes les heures, étaient: _la Princesse_, _la Poule_, _la
Rue des Mauvaises paroles_: les petits noms d'amitié sous lesquels,
dans l'intimité royale, s'appelaient madame de la Tournelle, madame de
Flavacourt, madame de Lauraguais.
Madame de Flavacourt avait le charme des airs effarouchés, le comique
d'effarements charmants devant les admirations trop indiscrètes, les
compliments trop ardents; toute sa personne, à de certains moments,
s'érupait comme se hérissent les plumes d'une poule[400]. Toutefois
madame de Flavacourt ne jouait là qu'un rôle de jolie femme, de créature
à la pudeur gentiment maniérée, un rôle discret, effacé, avec de petits
cris drôles de temps en temps; quoique très bien avec les deux sœurs,
_la Poule_ n'était pas admise aux confidences[401].
Mais, et surtout en ce temps de diplomatie féminine, où la favorite qui
n'avait qu'une médiocre confiance dans les victoires de son esprit, qui
se sentait d'ailleurs portée à la raillerie par le sang de sa famille et
à laquelle on avait fait la leçon sur le danger de parler, gardait un
silence de commande, le premier rôle appartenait à madame de
Lauraguais[402]. Elle était, à l'heure présente, le boute-en-train, la
tueuse de l'ennui des cours, la dérideuse du front du Roi, cette
Lauraguais, cette grasse, cette courte, cette laide commère, craquant de
graisse, allumée d'une joie de peuple, toujours en gaieté, toujours
prête à rire de tout le monde et que de Meuse avait baptisée: _la grosse
réjouie_. Chez cette femme, qui apparaît au milieu de Versailles comme
une duchesse taillée sur le patron de madame Dutour, la marchande de
toile du roman de Marivaux, il y avait un forte et gaillarde santé, un
gaudissement intérieur, débondant, sans une méchanceté bien noire, en
ironies, en moqueries, en gaillardises, en lardons, en paroles
agressives, qui faisait un jour dire au Roi, passant en voiture avec les
deux sœurs, rue des Mauvaises-Paroles: «Ce n'est pas ici une rue qui
convient à la _Princesse_, mais elle pourrait bien convenir à madame de
Lauraguais[403].» Se souciant fort peu des gens qui n'étaient pas ses
amis intimes, s'embarrassant encore moins des choses et des événements,
très-peu allante et venante, et restant comme sa sœur, toute la journée,
enfermée chez elle dans une paresseuse immobilité et une espèce
d'horreur du mouvement, incapable de retenir et de renfermer en elle
cette humeur railleuse, dont l'éruption était comme l'exutoire d'une
activité qui ne se dépensait pas, nullement maîtresse de sa parole, elle
passait le jour et une partie de la nuit à turlupiner la création
entière.
«Beaucoup de paresse, un bon fauteuil, et se réjouir aux dépens de ses
pareils,» c'est le portrait qu'en trace le duc de Luynes dans une phrase
mal construite, mais qui peint la femme au vif[404].
Sous l'influence de madame de Lauraguais, les soupers prenaient un
caractère qu'ils n'avaient point eu sous madame de Mailly; une verve
mordante se mettait à les animer, à les égayer, à les marquer au coin
d'une originalité presque de soupers de lettrés et d'artistes. Les
rapports de police parlaient beaucoup au mois d'avril d'un souper, où
les physionomies des gens de la cour et des ministres avaient été
l'objet des comparaisons les plus piquantes, et où madame de Lauraguais
avait brillé entre tous et toutes. La grosse duchesse, avec le sens
caricatural qui est au fond de tout satirique, avait poliment trouvé que
d'Argenson ressemblait à _un veau qui tette_, M. de Saint-Florentin à
_un cochon de lait_, le contrôleur-général à _un hérisson_, M. de
Maurepas à _un chat qui file_, M. le cardinal de Tencin à _une
autruche_[405], M. Amelot à _un barbet_, M. le cardinal de Rohan à _une
poule qui couve_, M. le duc de Gesvres à _une chèvre_, etc.
Et le bruit courait bientôt que madame de Lauraguais jouissait d'une
faveur égale à celle de sa sœur[406]. Même on disait que le crédit de la
première diminuait, tandis que celui de la seconde augmentait, et
qu'elle faisait maintenant partie d'un conseil secret des
arrière-cabinets dont était écarté le duc de Richelieu. On allait plus
loin encore, on répétait que madame de la Tournelle s'était aperçue de
l'amour du Roi pour madame de Lauraguais, de privautés même qui ne
laissaient aucun doute sur une liaison intime, et l'on ajoutait que la
favorite avait pris le parti de ne faire aucun reproche, moyennant quoi
elle gardait son crédit, pendant que sa sœur faisait tout pour ne pas
lui laisser apercevoir les préférences dont Sa Majesté l'honorait dans
toutes les occasions[407].
* * * * *
Cette rivalité, cette émulation amoureuse entre les deux sœurs
amenait-elle ce qu'elle amène quelquefois entre deux femmes qui se
disputent un homme? Donnait-elle de l'amour à celle qui n'aimait point
encore? ce qu'il y a de certain, c'est qu'au mois de juin, les
courtisans remarquaient que madame de la Tournelle commençait à prendre
du goût pour le Roi, et quelque temps après on entendait la femme aimée
dire de sa propre bouche «que présentement elle aimait le Roi»[408].
Alors ce fut une occupation et une prise de possession du Roi par la
tyrannie de la coquetterie sans cœur et du caprice sans pitié. Madame de
la Tournelle ne ménagea à Louis XV nul des tourments et des
aiguillonnements avec lesquels les liaisons vénales tiennent l'amour en
haleine. Tantôt c'étaient des froideurs qui faisaient craindre au Roi
d'être quitté, tantôt des exigences de femme impérieuses et entêtées
comme des volontés d'enfants, puis des colères, puis des jalousies, une
succession d'indifférences et d'éclats, d'emportements et de bouderies
qui ne laissaient point de trêve au Roi et le tourmentaient sans cesse.
Madame de la Tournelle mettait ses refus dans la possession même et
laissait encore son royal amant gratter à la porte. Elle irritait enfin
par toutes les taquineries et les variations d'humeur cet amour qu'elle
gardait de la satiété, en le maintenant dans l'inquiétude; et elle
s'emparait chaque jour davantage de ce roi inoccupé, égayant ou
assombrissant à toute heure le ciel de ses pensées, et le tenant auprès
d'elle sous le coup et le charme de son inconstance et de sa mobilité.
Madame de la Tournelle faisait aussi appel à toutes les séductions de sa
beauté que les grâces lourdes et vulgaires, la grosse santé des charmes
de madame de Lauraguais faisaient si bien valoir, et qu'elle savait
encore, comme madame de Mailly, relever et ennoblir par de grandes
parures[409], des pans de draperies flottantes, qui lui donnaient une
jeune majesté olympienne et semblaient l'asseoir sur des nuées.
Une peau de tigre attachée à l'épaule, une cuirasse enfermant sa gorge
délicate et drue, il faut voir, dans le serein rayonnement de son front,
dans l'élancement vivace de son corps, la jeune immortelle en cette
allégorie nerveuse de la force sous laquelle Nattier la divinise[410].
Il fallait voir la jeune femme avec son teint à la blancheur
éblouissante, sa marche molle, ses gestes spirituels, le regard
enchanteur de ses grands yeux bleus, son sourire d'enfant, sa
physionomie tout à la fois mutine, passionnée et sentimentale, ses
lèvres humides, son sein haletant, battant, toujours agité du flux et du
reflux de la vie[411].
Et cette beauté de madame de la Tournelle se montrait accompagnée d'un
doux enjouement, d'un art de ravir tout naturel et sans effort, d'une
légère ironie du bout des lèvres,--et, contraste charmant,--«d'un
esprit qui paraissait venir de son cœur quand on parlait de choses
tendres ou sensibles»[412].
* * * * *
Tout le mois d'août, madame de la Tournelle se baignait. Tous les jours
le Roi venait lui tenir compagnie dans son bain, revenant au bout de
quelques instants faire la conversation dans la pièce voisine avec ceux
qui l'avaient accompagné, et de la porte entr'ouverte arrivaient au Roi
et à son monde les paroles, les petits rires de la baigneuse qu'on ne
voyait pas, avec le frais bruit d'éclaboussures faites par des gestes de
femme dans de l'eau. Puis madame de la Tournelle se couchait, et, ainsi
que la Reine d'un _Conte de fée galant_, dînait dans son lit[413], le
Roi assis à son chevet, la petite cour rangée debout autour d'elle.
* * * * *
À la mi-septembre la cour se rendait à Fontainebleau. Pendant que
mesdames de Lauraguais et de Flavacourt se partageaient le logement du
Cardinal, madame de la Tournelle s'installait dans l'appartement de M.
de la Rochefoucauld dont les fenêtres donnaient sur le jardin de Diane.
Il avait été «accommodé tout au mieux», et une porte de communication
le rattachait aux petits cabinets du Roi.
À ce voyage la favorite obtenait un commencement de maison: c'était un
cuisinier, le meilleur qu'on avait pu trouver, c'était un écuyer,
c'étaient six chevaux de carrosse, c'était une berline en train d'être
confectionnée[414]. Dès ce mois de septembre les désirs de madame de la
Tournelle commençaient à être obéis comme des ordres. Aux premiers jours
de l'arrivée de la cour, pendant la _belle semaine_, la semaine que
faisait appeler ainsi la présence autour de la Reine de mesdames de la
Tournelle, de Flavacourt, de Montauban, d'Antin; la favorite s'étant
plainte que les places de la tribune de la chapelle n'étaient point
commodes, que les bancs et les appuis n'étaient que des planches sans
garniture, et que les banquettes pour se mettre à genoux n'étaient
recouvertes que d'un méchant cuir; en vingt-quatre heures tout se
trouvait changé: bancs, appuis, banquettes avaient été garnis de
coussins en peluche cramoisie.
En défiance des empressements nouveaux autour d'elle, et disant qu'elle
faisait grand cas de ceux qui étaient ses amis avant le renvoi de sa
sœur, qu'elle estimait beaucoup ceux qui étaient demeurés les fidèles de
madame de Mailly, mais qu'elle n'avait aucune confiance dans ceux qui
cherchaient à lui plaire aux dépens de la renvoyée, la favorite vivait
et faisait vivre le Roi dans un cercle toujours plus restreint d'hommes
et de femmes. Les hommes soupant dans les cabinets de Fontainebleau
n'étaient plus guère que MM. d'Anville, d'Estissac, de Villeroy, de
Meuse. Et encore de Meuse se sentait-il seulement souffert à cause de la
vieille habitude qu'en avait le Roi, et de l'appui que lui apportait
Richelieu, qui toutefois lui-même ne pouvait triompher de l'antipathie
de la favorite pour l'ami dévoué de madame de Mailly.
Aussi le vieux courtisan se préparait-il philosophiquement à la
retraite, songeant à sa terre de Sorcy en Lorraine, où il avait passé de
bonnes années autrefois, et dont une ancienne inscription, plusieurs
fois répétée sur les murs, lui revenait à la mémoire: _Tout va si mal
que tout ira bien_.
Quant aux femmes, il n'y avait plus que madame d'Antin qui fût tolérée
aux soupers, et encore quelquefois. Madame de Boufflers, déjà
très-rarement invitée aux soupers des cabinets de Versailles, avait été
complètement écartée à la suite d'une altercation avec madame de
Lauraguais. Mademoiselle de la Roche-sur-Yon soupait une seule fois.
Pour la malheureuse mademoiselle de Charolais, quoiqu'elle eût acheté
depuis un an la terre d'Athis pour être à proximité de Choisi, et
quoique son appartement à Fontainebleau donnât sur le jardin de Diane, à
deux pas des cabinets du Roi, elle n'était plus de rien du tout, et le
Roi n'allait pas même lui rendre visite[415].
Dans la longue intimité qu'apportait entre Louis XV et la maîtresse un
séjour presque tête à tête du matin au soir de plus de deux mois, en ce
lieu propice de tout temps aux femmes aimées de nos Rois, en ce
Fontainebleau où plus tard seront accordés les brevets des nombreuses
faveurs et donations arrachées par madame de Pompadour, les ambitieux
désirs de madame de la Tournelle cheminaient vers leur réalisation.
Le duché convoité par madame de la Tournelle, sans qu'elle voulût en
parler à Louis XV, sans qu'elle permît d'en parler ouvertement, mais
tout en laissant tenir par ses amis «tous les propos qui pouvaient
conduire à cette grâce[416]», avait rencontré bien des difficultés et
bien des atermoiements. Le 31 janvier, lors de la présentation de madame
de Lauraguais, la cour s'attendait à entendre le Roi dire: «Madame la
duchesse de Châteauroux, asseyez-vous[417].» Il n'en avait été rien, et
les petites maîtresses de la cour s'étaient donné le plaisir de chanter
pendant plusieurs mois:
Viens à Choisi, mon roitelet,
.............................
Fais-moi gagner le tabouret,
Disait la bien-aimée.
.............................
En mai, le duché semblait ajourné, et même sur le bruit d'une grossesse
de madame de la Tournelle, l'on prétendait que la maîtresse ne serait
faite duchesse qu'après avoir donné des enfants au Roi.
Au fond, le véritable obstacle à l'élévation de madame de la Tournelle,
c'était la jalousie de la vieille madame de Maurepas qui ne pouvait se
faire à l'idée de voir la favorite duchesse, qui ne pouvait _digérer_
que la parente qu'elle s'était accoutumée à regarder du haut de sa
grandeur chez la duchesse de Mazarin, fût assise à la cour, quand elle,
elle y resterait debout[418]! Et Maurepas, obéissant à ses ressentiments
particuliers, en même temps qu'il caressait les petites passions
mauvaises de sa femme, contrariait sourdement cette érection de duché,
disant, au mois d'août, que s'il avait voulu être favorable à l'affaire
de la favorite, elle serait terminée depuis longtemps.
La duchesse était réduite à faire ses affaires elle-même avec le
concours de Richelieu, et un mois avant, elle écrivait à son confident,
au sujet de ce duché, qu'elle semble chercher des yeux sur la carte de
France:
_À Versailles, ce _17_ juillet _1743.
«_Quand je prends la plume pour vous écrire, cher oncle, j'oublie la
moitié de ce que j'ay à vous dire: je ne peut pas m'empêcher de vous
répéter encore que vous m'avez paru d'une humeur de chien dans votre
dernière lettre et déraisonnable au dernier point à l'égard de mon
affaire; elle n est pas plus avancée que quand je vous en ay escrit. Le
Roy a dit au controleur de chercher une terre de vingt mil livres de
rente, aparemment qu'il ne l'a pas encore trouvé, tout ce que je sçay
c'est qu'il luy dit il y a quelque temps que la Ferté Imbault estoit a
vendre, mais ci c'est celle la, je ne veux pas en porter le nom au moins
que de le partager par la moitié par galanterie pour la vieille duchesse
de la Ferté. Quant à ce que vous me dites de prendre mon nom, cela ne
seroit guere possible, premierement, il faudroit une permission de mon
père et du comte de Mailly, et en second lieu une grande malhonneteté
pour la famille de mon mari, au lieu qu'en prenant le nom de la terre
cela est tout simple: l'on m'a dit que le Roy pouvoit la nommer comme il
voudroit, si celuy quelle porteroit ne me convenoit pas; en ce cas dite
moy quel est celuy que je demanderois. Je suis bien faché que vous ne
soyé pas ici car on ne peut pas parler aussi bien de tout cela par
escrit. À l'égard de Vendome et d'Angouleme il ni faut pas compter, l'on
prétend que des qu'il y a dix ans qu'un domaine ou terres est réuni à la
couronne, le Roy n'est plus maitre d'en disposer, ou qu'au moins cela
donneroit sujet à de grandes discussions, et il ne nous en faut point,
il faut quelque chose qui aille tout de suite. Ainsi mendé moy ce que
vous pensé surtout cela, car quand l'humeur ne vous a pas gagné, je vous
crois de bon conseil et ay confiance en vous[419]._»
À la fin d'octobre, au bout de six semaines de séjour à Fontainebleau,
le duché était trouvé[420] et accordé et l'on ne s'occupait plus que de
la rédaction de la grâce que madame de la Tournelle désirait voir
rappeler les précédents de mesdames de la Vallière et de Fontanges[421].
Le duché donné à madame de la Tournelle était le duché de Châteauroux,
tirant son nom de Raoul ou Radulphe de Déols qui avait bâti le château
et la ville sur la rivière de l'Indre au Xe siècle. Cette terre, passée
depuis aux Condé, avait été attribuée dans le partage des biens de la
maison au comte de Clermont qui l'avait vendue au Roi pour payer ses
dettes. Cette terre valait 85,000 livres[422] de rentes, et dans le
renouvellement des fermes qui venait d'avoir lieu, les fermiers généraux
qui continuaient à jouir de cette terre, s'étaient engagés à payer les
85,000 livres par an pendant le courant du bail. Le duché de Châteauroux
demeurait domaine du Roi, madame de Châteauroux en jouissait par brevet
pour sa vie seulement[423].
La présentation avait lieu le mardi 22 octobre 1743, après le débotté.
La présentation se faisait avec un certain appareil:
Il y avait huit dames dont cinq assises qui étaient mesdames de
Lauraguais, de Châteauroux, la maréchale de Duras, les duchesses
d'Aiguillon et d'Agénois. Les trois femmes debout étaient madame de
Rubempré, madame de Flavacourt et madame de Maurepas qui enrageait.
Sortie du cabinet du Roi, la nouvelle duchesse allait prendre son
tabouret chez la Reine qui lui disait: «Madame, je vous fais compliment
sur la grâce que le Roi vous a accordée.» Et s'asseyant, Marie Leczinska
faisait asseoir à sa gauche mesdames de la Tournelle et Lauraguais et à
sa droite madame de Luynes[424].
Quatre mois après Maurepas était obligé de libeller lui-même l'érection
du duché de Châteauroux par ces lettres, où il semble avoir mis la
vengeance de son ironie sérieuse et de son persiflage à froid:
«LOUIS, PAR LA GRÂCE DE DIEU, Roy de France et de Navarre, à tous
présens et à venir, salut. Le droit de conférer les titres d'honneur et
dignités étant un des plus sublimes attributs du pouvoir suprême, les
Rois nos prédécesseurs nous ont laissé divers monuments de l'usage
qu'ils en ont fait en faveur des personnes dont ils ont voulu illustrer
les vertus et le mérite par des dons dignes de leur puissance, de terres
et de seigneuries titrées qui puissent réunir en même temps les honneurs
et les biens dans celles qu'ils ont voulu décorer. À CES CAUSES,
considérant que notre très-chère et bien aimée cousine, _Marie-Anne de
Mailly, veuve du sieur marquis de la Tournelle_, est issue d'une des
plus grandes et illustres Maisons de Notre Royaume, alliée à la nôtre et
aux plus anciennes de l'Europe, que ses ancêtres ont rendu depuis
plusieurs siècles de grands et importants services à notre couronne,
qu'elle est attachée à la Reine, notre très-chère compagne, comme Dame
du Palais, et qu'elle joint à tous ces avantages toutes les vertus et
les plus excellentes qualités de l'esprit et du cœur qui luy ont acquis
une estime et une considération universelle, nous avons jugé à propos de
luy donner par notre brevet du vingt et un octobre dernier _le
Duché-Pairie de Châteauroux et ses appartenances et dépendances, sis en
Berry_, que nous avons acquis de _notre très-cher et très-amé cousin,
Louis de Bourbon, comte de Clermont, prince de notre sang_, qui le
tenoit patrimonialement de la succession du duc de Bourbon son père et
de ses auteurs, pour en disposer en toute propriété par nous et nos
successeurs, et nous avons commandé par ledit brevet qu'il fût expédié à
notre dite cousine toutes lettres sur ce nécessaires en conséquence
dudit brevet. Elle a pris le titre de duchesse de Châteauroux et jouit
en notre cour des honneurs attachez à ce titre. Et désirant que le don
par nous fait à notre dite cousine, duchesse de Châteauroux, ait la
forme la plus solide, la plus honorable et la plus authentique, nous
avons par ces présentes signées de notre main, de notre propre
mouvement, grâce spéciale, certaine science, pleine puissance et
autorité royale...»[425].