Refus de la duchesse de Luynes de faire partie du voyage de Choisi.--Le
souper, les jeux de quadrille et de cavagnole.--Madame de la Tournelle
proposant à madame de Chevreuse de changer de chambre.--Le Roi grattant
en vain à la porte de madame de la Tournelle.--Lettre de la favorite
donnant à Richelieu le pourquoi de son refus.--Louis XV malade
d'amour.--L'aigreur et les allusions de la Reine.--Les représentations
du Cardinal.--Lettre faisant appel aux sentiments religieux du Roi.--Les
_calotines_ de Maurepas.--Second voyage de madame de la Tournelle à
Choisi.--La chanson l'_Alleluia_ chantée par la favorite.--Troisième
voyage à Choisi.--La tabatière du Roi tirée par madame de la Tournelle
de dessous le chevet de son lit.--Départ de Richelieu, dans sa
_dormeuse_, pour les États du Languedoc.--La favorite à
l'Opéra.--Chronique des petits appartements envoyée par madame de la
Tournelle à Richelieu.--Post-scriptum polisson d'une lettre de Louis XV.
À quelques jours de l'expulsion de Versailles de sa sœur, madame de la
Tournelle se préparait à ce voyage de Choisi imposé au Roi[337], et où
le Roi se promettait de voir arriver l'heure du berger. Avec un calme
froid, une espèce d'indifférence hautaine, elle en ordonnait la mise en
scène et le scandale. Elle voulait le cortège des plus beaux noms de
France. Ce n'était point assez de la présence d'une princesse de
Bourbon, la nouvelle favorite exigeait encore, pour la consécration de
son installation, la couverture et le patronage de la vertu de la
duchesse de Luynes. Mais la duchesse éludait la proposition, et, quand,
à un souper, le Roi disait au duc qu'il invitait madame la duchesse au
voyage de Choisi, monsieur de Luynes, oublieux du cordon bleu qu'il
sollicitait depuis longtemps, ne répondait que par une profonde
inclination, allait trouver monsieur de Meuse, et le priait de faire
agréer au Roi la peine et le refus de sa femme[338]. Ce fut peut-être la
seule protestation de la Cour. L'empressement à servir et la soif de se
compromettre ne laissaient point longtemps vide la place refusée par
madame de Luynes.
Le lundi 12 novembre, le Roi partait pour Choisi avec mademoiselle de la
Roche-sur-Yon, madame de la Tournelle, madame de Flavacourt, madame de
Chevreuse, le duc de Villeroy, le prince de Soubise. Madame de la
Tournelle était aux côtés de Louis XV dans la gondole royale. Madame
d'Antin et madame de Ruffec, qui avait remplacé la duchesse de Luynes,
étaient arrivées avant le Roi. Les hommes du voyage étaient, outre le
duc de Villeroy et le prince de Soubise, le maréchal de Duras, monsieur
de Bouillon, monsieur le duc de Villars, monsieur de Meuse, le prince de
Tingry, monsieur d'Anville, monsieur du Bordage, les ducs de Luynes et
d'Estissac, monsieur de Guerchy, un ami particulier de madame de la
Tournelle[339].
Le voyage était assez maussade. Peut-être madame de la Tournelle se
trouvait dans une de ces dispositions d'esprit, où les irritations de la
veille reviennent ou s'aigrissent. Était-elle inquiète des lettres du
Roi à madame de Mailly? Était-elle blessée du refus de madame de Luynes?
Était-elle ulcérée des froideurs méprisantes de la Reine? ou bien
entrait-il dans ses plans de feindre la mauvaise humeur pour avoir plus
à elle l'attention du Roi?
En attendant le souper, le Roi faisait une partie de quadrille avec
messieurs du Bordage et de Soubise et mademoiselle de la Roche-sur-Yon.
Madame de la Tournelle avait refusé de se mêler à la partie, trouvant
que les cartes lui avaient été présentées trop froidement[340]. Le reste
des dames jouait à cavagnole.
Lorsque le Roi passait pour souper, mademoiselle de la Roche-sur-Yon
prenait place à sa gauche pendant que toutes les dames attendaient en
face du Roi. Louis XV appelait à sa droite madame d'Antin et mettait
sous son regard, au retour de la table, madame de la Tournelle entre
messieurs de Bouillon et de Soubise. Le souper fut sérieux, presque
silencieux; madame de la Tournelle évitant le regard du Roi, qui la
cherchait des yeux avec complaisance, ne parla pour ainsi dire pas.
Après le souper, la partie de quadrille et le cavagnole recommençaient,
pendant que madame de la Tournelle, appelant madame de Chevreuse[341],
avait avec elle dans un coin du salon une longue conversation debout,
chuchotée à voix basse. Or voici le sujet de la conversation. Au-dessus
de la chambre du Roi, située au rez-de-chaussée, il y avait la chambre
de madame de Mailly, la fameuse _chambre bleue_ communiquant avec les
appartements du Roi par un escalier intérieur. Madame de la Tournelle
avait été placée dans la chambre de Mademoiselle, la chambre la plus
rapprochée de la chambre bleue, tandis que madame de Chevreuse avait été
logée, comme la plus jeune, dans une chambre d'en haut. Madame de la
Tournelle disait à madame de Chevreuse qu'on l'avait mise dans une trop
grande chambre, qu'elle ne pouvait pas souffrir les grands appartements,
et qu'elle devrait lui faire le plaisir de troquer avec elle[342].
Madame de Chevreuse lui faisait observer qu'elle n'osait pas changer
d'appartement dans la maison du Roi sans savoir la volonté du Roi, sans
que Sa Majesté lui en parlât. Là-dessus madame de la Tournelle faisait
signe à Meuse de venir la trouver, et, quoique Meuse assurât que le Roi
trouverait bon le changement, madame de Chevreuse persistait à dire que,
quelque envie qu'elle eût de faire plaisir à madame de la Tournelle,
elle ne pouvait pas y consentir sans savoir les intentions royales[343].
Alors madame de la Tournelle revenait au jeu, et, le Roi couché, jouait
avec une espèce de plaisir furieux, comme si elle eût voulu passer toute
la nuit, ne quittant le cavagnole qu'à deux heures du matin au moment où
tout le monde tombant de fatigue abandonnait la table de jeu.
Madame de la Tournelle se décidait enfin à monter dans sa chambre, s'y
barricadait, et, feignant de dormir, quoique parfaitement éveillée et
l'oreille aux écoutes, laissait longtemps le Roi gratter à sa porte--et
n'ouvrait pas[344].
Ce grattement à la porte, la _petite visite_ refusée, en voici la
mention,--que ne retrouve-t-on pas dans les autographes?--en un
indiscret aveu de la femme aimée à Richelieu, en une lettre intime où la
jeune et machiavélique théoricienne d'amour ne craint pas d'avouer sans
ambages et sans circonlocutions qu'elle s'est conduite ainsi avec le Roi
uniquement parce que _cela augmentera l'envie qu'il en a_.
_À Versailles, ce mardi, à trois heures après minuit._
«_Je ne suis point étonnée, mon cher oncle, de vostre colère, car je m'y
attendois; je ne la trouve pourtant point trop raisonnable, je ne vois
pas où est la sotise que j'ay fait en refusant honnestement la petite
visite. Tout ce qui pourroit m'en faire repentir, c'est que cela
augmentera l'envie qu'il en a. Voilla tout ce que je craint, la lettre
que vous m'aves envoyes est très belle, même trop, je ne lescrirez
pas[345]..., et puis cela auroit l'air d'un grand empressement, ce que
je ne veus en vérité pas. Tachez de me venir voir, c'est absolument
nécessaire. Bon soir, je ne vous en dirée pas davantage, car je ne peux
plus tenir ma plume tant j'ay envie de dormir; je suis pourtant encore
assé éveillé pour sentir que vous estes fol à lier; ce qu'il y a de
plaisant, c'est que vous trouvez fort extraordinaire que les autres ne
le soit pas tout à fait tant. Pour moy je vous avouerez que je men
remercie et que je men sçay le meilleur gré du monde, je naporte pas
autant de vivacité que vous dans cette affaire, et je m'en trouve bien.
Tranquilisé vous, cher oncle, tout ira bien, mais non pas comme vous le
voudriez, j'en suis très fachés, mais cela m'est impossible. Adieu, cher
oncle, je merite que vous ayez un peu d'amitiés pour moi, vu ma façon de
penser pour vous.
Sur toute chose n'ayes pas l'air de rien savoir, car il me recommande un
secret inviolable_[346].»
Madame de la Tournelle savait tout ce qu'elle gagnait à se refuser ainsi
à celui qui, la voyant à tous les instants de la journée, lui écrivait
deux ou trois lettres par jour[347]. Elle exaspérait en les impatientant
les sens de ce Roi maigrissant, dévoré et bientôt malade de passion.
Elle le tenait lié et enchaîné avec ce lendemain qu'elle approchait et
retirait sans cesse de lui, et elle faisait, de ce Louis XV inassouvi et
furieux d'ardeurs, l'amant docile et servile qui lui convenait.
* * * * *
Le Roi revenait à Versailles, le vendredi 16 novembre, de fort méchante
humeur contre son adorée qu'il passait deux jours sans visiter[348],
contre son entourage qu'il ne trouvait pas assez enthousiaste et auquel
il marquait des froideurs, contre son premier ministre qu'il
rembarrait, contre son peuple qui s'était permis d'afficher sur les murs
de Choisi un placard insolent[349], enfin contre sa femme, la douce
Marie Leczinska, à laquelle il ne trouvait pas une soumission assez
résignée.
La Reine, habituée au service de madame de Mailly[350], à ce service
caressant et humble des derniers temps et comme sollicitant un pardon,
n'avait pu s'empêcher d'apporter une pointe d'aigreur dans ses rapports
avec la fière et hautaine dame du palais qui venait de lui être imposée.
Malgré les objurgations de madame de Montauban[351] et ses promesses «de
se bien conduire avec les nouvelles amours du Roi», la Reine se laissait
parfois aller à mettre dans quelque allusion secrète un peu de la
vengeance d'une femme légitime. Or, un jour qu'on parlait du mauvais
état de nos affaires en Allemagne, la Reine s'étant écriée «que ça
allait être bien pire par la colère du ciel[352]», madame de la
Tournelle, regardant en face la Reine, lui demandait avec une
tranquille insolence ce qu'elle voulait dire par là[353]. De ce jour la
présence de la favorite, selon l'expression même de madame de la
Tournelle, devenait de l'opium[354] pour la Reine qui faisait semblant
de dormir aux côtés de sa dame du palais, ne l'engageait plus à veiller,
ne la retenait plus quand minuit était sonné. Dès lors, la Reine ne se
laissait plus aller à aucune hostilité contre madame de la Tournelle,
mais faisait tout haut l'éloge de madame de Mailly, déclarait à tous
ceux qu'elle voyait qu'elle désirait qu'elle fût bien traitée, entourait
le Roi dans Versailles d'un courant de sympathie en faveur de
l'abandonnée, et Louis XV enrageait: un jour il refusait une lettre
qu'on lui apportait de madame de Mailly et défendait qu'on lui en remît
d'autres à l'avenir; un autre jour il demandait à la comtesse de
Toulouse, lui peignant l'état de la malheureuse femme, de ne plus
l'entretenir de cette matière, et comme elle insistait, il lui disait
assez brutalement: «Eh! Madame, il y a plus d'un an que cela m'ennuie,
il me semble que c'est bien assez[355]!»
De plus sérieux ennuis, et de plus grands tracas étaient ceux donnés au
Roi par le Cardinal. Aussitôt qu'il avait appris le départ de madame de
Mailly de Versailles, Fleury était accouru pour faire des
représentations à Louis XV; mais à peine avait-il ouvert la bouche, que
le Roi, enhardi par la passion, avait interrompu l'homélie en disant à
l'Éminence que s'il lui avait abandonné le soin de son État il n'avait
jamais songé à lui donner aucun droit sur sa personne[356]. Louis XV se
croyait délivré de toute nouvelle représentation, quand le Cardinal,
usant d'un moyen que les ministres et les maîtresses emploieront tout le
règne, mettait sous les yeux du Roi une lettre vraie ou supposée
provenant du décachetage de la poste et qui contenait: «Le Roi n'est
plus aimé comme auparavant des Parisiens. On désapprouve hautement le
renvoi de madame de Mailly et le choix d'une troisième sœur pour
maîtresse. Si le Roi persiste dans sa vie scandaleuse, il se fera
mépriser. La troisième n'est pas plus estimée que la seconde.»
«Eh bien, je m'en f...»[357], disait le Roi, après l'avoir lue, en la
rendant au Cardinal abasourdi, et tout aussitôt il s'emportait contre la
liberté que le public se donnait de parler de ses goûts secrets et
marquait un ressentiment colère de ce qu'on était si peu réservé à son
égard.
Le Roi n'était point encore quitte. À quelques jours de là il recevait
une lettre du Cardinal, où le prêtre, parlant à son ancien élève avec
autant de force que de liberté, engageait Louis XV à ne pas aller plus
loin avec madame de la Tournelle, lui représentait le tort que ce
commerce monstrueux apporterait à sa renommée en France et dans toute
l'Europe[358], faisait appel à ses sentiments religieux, ébranlait sa
passion par la menace des châtiments célestes, semait les inquiétudes
dans sa conscience..., et tels étaient les tiraillements du Roi entre
tous les sentiments qui l'assaillaient, son trouble, ses incertitudes
que les courtisans doutaient un instant si Louis XV n'allait pas revenir
à madame de Mailly et à Dieu[359].
L'amour l'emportait sur la morale. C'est alors que Fleury, désespérant
de l'avenir du Roi, mais toutefois ne donnant pas sa démission,
s'embusquait dans une maison sur la route du château de Choisi, lâchait
son confesseur sur le prince[360], déchaînait la Muse de Maurepas et
toute cette volée de chansons moqueuses dont les ironies commençaient à
siffler aux oreilles de madame de la Tournelle.
Héritier de la veine des Ménippées et des Mazarinades, fécond, inventif,
et aidé de la verve pasquinante d'une société d'amis dont l'esprit était
à l'image du sien, Maurepas jetait tous les jours une nouvelle satire
sur la famille et le sang des Nesle[361], fouettant l'opinion de
couplets vifs et gaillards, faisant du rire et du refrain comme
l'enfance et comme les jeux déjà forts de la liberté de la presse. Temps
étrange où, dans notre gai pays, la guerre commençait contre la royauté,
et le vent de la révolution se levait, dans le portefeuille d'un
ministre, de petits vers rimés par une Excellence;--de petits vers
qu'appellera un homme de 93 «les bleuettes de la liberté et les
avant-coureurs des grands mécontentements». Enhardi par son
ressentiment, soutenu par la vogue qu'a toujours rencontrée la chanson
en France, Maurepas égratignait la favorite, avertissait le Roi par
mille ironies légères, volantes, bourdonnantes, qui, des soupers de
Versailles se répandant dans les soupers de Paris, faisaient donner par
tous les échos du beau monde un charivari à ces nouvelles amours.
C'était un petit journal quotidien, cachant ses coups sous l'innocence
du badinage, insaisissable et désarmant la répression comme un bon mot
désarme la colère, et faisant des ruines sans qu'on s'en aperçût, et
montrant aux oisifs, et aux mécontents, et à la curiosité ennemie, et à
l'utopie, l'homme dans le Roi et l'amoureux dans l'homme; en un mot
apprenant l'irrespect aux peuples. Mais Maurepas ne voyait pas si loin,
il jouissait du succès présent, il jouissait des amertumes de madame de
la Tournelle[362]. Et il ne tarissait pas, et il improvisait _calotines_
sur _calotines_, s'inquiétant assez peu d'être soupçonné[363], et
faisant grand fond sur l'habitude que le Roi avait de lui, de son
travail si facile, si léger, si superficiel: une aimable leçon qui ne
demandait à l'élève ni sacrifice de temps, ni effort de réflexion.
* * * * *
Un second voyage avait lieu à Choisi le 21 novembre. C'étaient les mêmes
hommes et les mêmes femmes, sauf la duchesse de Ruffec, que madame de la
Tournelle faisait écarter sous le prétexte que cette dame avait des
attentions pour le Roi, «qui paraissaient en vouloir à son cœur[364]».
La favorite avait, pendant ce séjour à Choisi, une attitude nouvelle;
elle n'était point préoccupée, concentrée, peu parlante comme au premier
voyage; elle jouait la gaieté, l'entrain avec un air de défi tout à
fait singulier, et on l'entendait, le rire aux lèvres, le cœur peut-être
saignant[365], chantonner, par bravade, dans le cercle de quelques amis
rangés autour d'elle[366]:
Grand Roi que vous avez d'esprit,
D'avoir renvoyé la Mailly!
Quelle haridelle aviez-vous là!
Alléluia.
Vous serez cent fois mieux monté
Sur la Tournelle que vous prenez.
Tout le monde vous le dira.
Alléluia.
Si la canaille ose crier
De voir trois sœurs se relayer,
Au grand Tencin envoyez-la.
Alléluia.
Le Saint-Père lui a fait don
D'indulgences à discrétion
Pour effacer ce péché-là.
Alléluia.
Dites tous les jours à Choisy
Avant que de vous mettre au lit
À Vintimille un _libera_.
Alléluia[367].
Dans ce voyage madame de la Tournelle avait pris possession de la
chambre bleue[368]. Cependant, malgré la pression de Richelieu arrivé de
Flandre le 16 novembre, et qui ne quittait pas madame de la Tournelle
depuis son arrivée[369], en dépit de l'air de satisfaction et de
tranquillité répandu sur le visage du Roi, contrairement aux _on dit_
que se murmuraient tout bas à l'oreille les courtisans sur la défaite de
la favorite, il semble que l'affaire n'ait point abouti pendant ce
voyage. Un vulgaire mal de dent dont souffrit Louis XV tout le temps à
Choisi, une défaillance à la suite d'une incomplète extraction de la
dent malade, furent-ils la cause d'un retard et d'une remise?
Il n'y avait point de voyage à Choisi à la fin de novembre, madame de la
Tournelle faisant sa semaine chez la Reine.
* * * * *
Un troisième voyage s'effectuait le 9 décembre, un voyage des plus
brillants, où on comptait vingt hommes et six dames, et où la Duchesse,
qui avait consenti à se rendre aux instances de Louis XV, oubliant ses
soixante-dix ans, au son de sa vieille voix chantant des rondeaux du
feu Roi et de la Régence, mettait en branle et en danse tout le monde.
Une tabatière que le Roi, après être monté en voiture, avait tirée de sa
poche et renfoncée tout aussitôt, cette tabatière, le lendemain matin,
madame de la Tournelle la tirait de dessous le chevet de son lit, et la
montrait à M. de Meuse[370].
L'œuvre de Richelieu était accomplie, le duc tout d'un coup devenu le
favori, l'homme à la mode de la cour particulière du Roi, montait à
Choisi même le lendemain à neuf heures du soir dans sa chaise de poste
pour aller tenir les États du Languedoc. Toute la société du petit
château rangée autour de la _dormeuse_, le duc, après avoir fait
bassiner son lit, entrait dans sa voiture où il y avait une vraie
chambre à coucher et une petite cuisine propre à tenir chaudes trois
entrées. Et en présence de tout ce monde, au milieu duquel madame de la
Tournelle paraissait fort chagrine, il se couchait, disant qu'on le
réveillât à Lyon[371].
Le 19 décembre, madame de la Tournelle dont la présence, quoique
annoncée d'avance, était une surprise, se montrait impudemment à
l'opéra, empressée d'afficher à Paris l'attachement de Louis XV;
désireuse de faire ratifier le goût du Roi par le goût du public[372].
Avec cette liaison, une existence nouvelle commença pour le Roi. Délivré
du préceptorat du Cardinal, de la réserve qu'il imposait à ses goûts, à
ses plaisirs, et ne gardant de ses conseils qu'une pente à l'économie,
il se précipita dans toutes les jouissances de l'amour satisfait, dans
toutes les licences et les paresses des passions vives et des
sensualités molles. Ce fut la furieuse échappade et la folle vie de
garçon d'un jeune homme élevé par un prêtre, qui rompt, à l'époque de la
maturité des appétits et de la plénitude des sens, les entraves de sa
jeunesse. Indifférent à la France, à ses succès, à ses revers, abrégeant
les conseils, il se plongea et s'oublia dans le vin et la bonne chère.
Ni Prague, ni la Bavière, ni l'armée n'avaient place dans sa tête,
pleine du vide des lendemains d'excès, où la pensée allait d'une truite
du lac de Genève envoyée par Richelieu, à l'anecdote graveleuse toute
chaude.
* * * * *
À la fin de décembre, madame de la Tournelle était installée à
Versailles dans son appartement de favorite[373]. Et là, elle s'amusait
à écrire, sous les yeux de Louis XV, la chronique des petits
appartements qui allait porter à Richelieu, lorsqu'il était absent, les
petites et les grandes nouvelles de la cour, la plaisanterie du jour, et
l'assurance de l'amitié de la maîtresse de son Roi:
_À Versailles, ce 28 décembre._
«_Bonjour, cher oncle; en vérité je suis bien aise que vous vous portiez
bien: pour que ma joye fut complette, il faudroit que vous fussiez icy,
car réellement je m'ennuye beaucoup de ne vous pas voir. Il me paroît
que vous este curieux, car vous me faite bien des questions. Je croit
que pour vous plaire ce que je pourrai faire de mieux est d'y repondre:
je me trouve très-bien dans mon appartement nouveau et j'y passe de
très-jolies journées; sçavoir comment l'on m'y trouve, ce n'est pas à
moy à vous dire cela; j'en feré la question de votre part, nous verrons
ce qu'on vous y repondra. J'ai mangé de votre truite[374], dans mon
voisinage on l'a trouvée très-bonne et l'on a bue à votre santé. Je ne
sçai point encore quand mon futur beau-frère arrivera, mais je voudrois
déjà que tout cela fût fini; le beau-père a donné à la Moncavrel[375]
son St-Esprit de diamant et la belle-mère une belle boete: ils font les
choses au mieux comme vous voyes, je ne sçaurois trop me louer de leur
politesse pour moi et pour ma sœur.
Je ne sais ce que vous voulez dire de ce courrier de M. de Broglio. Ce
qu'il y a de sur c'est qu'ils vont prendre leurs quartiers d'hyver. J'ai
lue votre lettre à celuy à qui vous souhaitez tant de bonheur et il vous
en est très obligé; vous avez du recevoir de ses nouvelles; il y a
peut-estre un article qui aura pu vous inquiéter par l'amitié que je me
flatte que vous aves pour votre nièce, mais ce n'est rien; l'on vous
expliquera mieux l'affaire à votre retour: au reste tout est comme quand
vous este parti. J'ay toujours oublié de vous complimenter sur votre
mariage avec mademoiselle Chauvelin. C'est bien mal à vous de ne m'en
avoir rien dit; on n'a que faire de vouloir vous faire des tracasseries
avec moy, il me semble que vous vous en faite bien tout seul. Il faut
pourtant que je rende une justice, c'est que l'on a pas encore essayé.
Je crois que c'est que l'on en sent l'inutilité, et ils ont bien raison,
car quelques choses qu'il arrive vous pouves compter, cher oncle, sur ma
tendre et sincère amitié. Je voudrois pouvoir vous en donner des
preuves, ce seroit assurément de bien bon cœur.
Madame de Chevreuse est toujours très-mal[376] et Fargy est mort[377].
Le Roy est enrhumé, mais cela va bien; la Reine maigrit tous les jours,
incessamment elle sera etique. Voilà toutes les belles nouvelles de la
cour, car sans doute que vous savez que la poule[378] a pondu; madame de
Nivernois est accouchée d'une fille[379]._»
* * * * *
Quelquefois c'était le Maître qui prenait lui-même la plume, et mandait
à son favori ce que faisait le Roi, ce que devenait la _Princesse_,
entremêlant les nouvelles d'ironies ou de réflexions d'un détachement
singulier sur les généraux de ses armées. «... Je suis
fasché,--écrivait-il,--que votre général soit malade de corps et
d'esprit; à l'égard du corps, tout s'use, vous le sentés moins qu'un
autre, mais cela n'en est pas moins vray.» Puis il repassait la lettre à
madame de la Tournelle qui écrivait sur la même feuille:
«_Je nay pas le temps de vous écrire plus au long, cher oncle, parce que
le courier va partir, vos nouvelles sont diabolique et elles mon mis du
noir dans l'esprit toute la journée, et je ne sçai comment sera la nuit.
Je ne vous répondresz pas à tous les articles de votre lettre parce que
ce n'est pas à moy; si le Roy vouloit, il s'en acquitteroit mieux que
moy, vous feroit plus de plaisir et à moy aussi. Bonsoir._»
Et sur le peu de papier qui restait, le Roi écrivait ce badinage qui
tourne si court, et comme une fin de chapitre du _Sopha_[380]:
«Puisque cela feroit plaisir à la princesse, je vous dires donc que je
vous donne le bonsoir et que... adieu[381].»