XI

Refus de la duchesse de Luynes de faire partie du voyage de Choisi.--Le

souper, les jeux de quadrille et de cavagnole.--Madame de la Tournelle

proposant à madame de Chevreuse de changer de chambre.--Le Roi grattant

en vain à la porte de madame de la Tournelle.--Lettre de la favorite

donnant à Richelieu le pourquoi de son refus.--Louis XV malade

d'amour.--L'aigreur et les allusions de la Reine.--Les représentations

du Cardinal.--Lettre faisant appel aux sentiments religieux du Roi.--Les

_calotines_ de Maurepas.--Second voyage de madame de la Tournelle à

Choisi.--La chanson l'_Alleluia_ chantée par la favorite.--Troisième

voyage à Choisi.--La tabatière du Roi tirée par madame de la Tournelle

de dessous le chevet de son lit.--Départ de Richelieu, dans sa

_dormeuse_, pour les États du Languedoc.--La favorite à

l'Opéra.--Chronique des petits appartements envoyée par madame de la

Tournelle à Richelieu.--Post-scriptum polisson d'une lettre de Louis XV.

À quelques jours de l'expulsion de Versailles de sa sœur, madame de la

Tournelle se préparait à ce voyage de Choisi imposé au Roi[337], et où

le Roi se promettait de voir arriver l'heure du berger. Avec un calme

froid, une espèce d'indifférence hautaine, elle en ordonnait la mise en

scène et le scandale. Elle voulait le cortège des plus beaux noms de

France. Ce n'était point assez de la présence d'une princesse de

Bourbon, la nouvelle favorite exigeait encore, pour la consécration de

son installation, la couverture et le patronage de la vertu de la

duchesse de Luynes. Mais la duchesse éludait la proposition, et, quand,

à un souper, le Roi disait au duc qu'il invitait madame la duchesse au

voyage de Choisi, monsieur de Luynes, oublieux du cordon bleu qu'il

sollicitait depuis longtemps, ne répondait que par une profonde

inclination, allait trouver monsieur de Meuse, et le priait de faire

agréer au Roi la peine et le refus de sa femme[338]. Ce fut peut-être la

seule protestation de la Cour. L'empressement à servir et la soif de se

compromettre ne laissaient point longtemps vide la place refusée par

madame de Luynes.

Le lundi 12 novembre, le Roi partait pour Choisi avec mademoiselle de la

Roche-sur-Yon, madame de la Tournelle, madame de Flavacourt, madame de

Chevreuse, le duc de Villeroy, le prince de Soubise. Madame de la

Tournelle était aux côtés de Louis XV dans la gondole royale. Madame

d'Antin et madame de Ruffec, qui avait remplacé la duchesse de Luynes,

étaient arrivées avant le Roi. Les hommes du voyage étaient, outre le

duc de Villeroy et le prince de Soubise, le maréchal de Duras, monsieur

de Bouillon, monsieur le duc de Villars, monsieur de Meuse, le prince de

Tingry, monsieur d'Anville, monsieur du Bordage, les ducs de Luynes et

d'Estissac, monsieur de Guerchy, un ami particulier de madame de la

Tournelle[339].

Le voyage était assez maussade. Peut-être madame de la Tournelle se

trouvait dans une de ces dispositions d'esprit, où les irritations de la

veille reviennent ou s'aigrissent. Était-elle inquiète des lettres du

Roi à madame de Mailly? Était-elle blessée du refus de madame de Luynes?

Était-elle ulcérée des froideurs méprisantes de la Reine? ou bien

entrait-il dans ses plans de feindre la mauvaise humeur pour avoir plus

à elle l'attention du Roi?

En attendant le souper, le Roi faisait une partie de quadrille avec

messieurs du Bordage et de Soubise et mademoiselle de la Roche-sur-Yon.

Madame de la Tournelle avait refusé de se mêler à la partie, trouvant

que les cartes lui avaient été présentées trop froidement[340]. Le reste

des dames jouait à cavagnole.

Lorsque le Roi passait pour souper, mademoiselle de la Roche-sur-Yon

prenait place à sa gauche pendant que toutes les dames attendaient en

face du Roi. Louis XV appelait à sa droite madame d'Antin et mettait

sous son regard, au retour de la table, madame de la Tournelle entre

messieurs de Bouillon et de Soubise. Le souper fut sérieux, presque

silencieux; madame de la Tournelle évitant le regard du Roi, qui la

cherchait des yeux avec complaisance, ne parla pour ainsi dire pas.

Après le souper, la partie de quadrille et le cavagnole recommençaient,

pendant que madame de la Tournelle, appelant madame de Chevreuse[341],

avait avec elle dans un coin du salon une longue conversation debout,

chuchotée à voix basse. Or voici le sujet de la conversation. Au-dessus

de la chambre du Roi, située au rez-de-chaussée, il y avait la chambre

de madame de Mailly, la fameuse _chambre bleue_ communiquant avec les

appartements du Roi par un escalier intérieur. Madame de la Tournelle

avait été placée dans la chambre de Mademoiselle, la chambre la plus

rapprochée de la chambre bleue, tandis que madame de Chevreuse avait été

logée, comme la plus jeune, dans une chambre d'en haut. Madame de la

Tournelle disait à madame de Chevreuse qu'on l'avait mise dans une trop

grande chambre, qu'elle ne pouvait pas souffrir les grands appartements,

et qu'elle devrait lui faire le plaisir de troquer avec elle[342].

Madame de Chevreuse lui faisait observer qu'elle n'osait pas changer

d'appartement dans la maison du Roi sans savoir la volonté du Roi, sans

que Sa Majesté lui en parlât. Là-dessus madame de la Tournelle faisait

signe à Meuse de venir la trouver, et, quoique Meuse assurât que le Roi

trouverait bon le changement, madame de Chevreuse persistait à dire que,

quelque envie qu'elle eût de faire plaisir à madame de la Tournelle,

elle ne pouvait pas y consentir sans savoir les intentions royales[343].

Alors madame de la Tournelle revenait au jeu, et, le Roi couché, jouait

avec une espèce de plaisir furieux, comme si elle eût voulu passer toute

la nuit, ne quittant le cavagnole qu'à deux heures du matin au moment où

tout le monde tombant de fatigue abandonnait la table de jeu.

Madame de la Tournelle se décidait enfin à monter dans sa chambre, s'y

barricadait, et, feignant de dormir, quoique parfaitement éveillée et

l'oreille aux écoutes, laissait longtemps le Roi gratter à sa porte--et

n'ouvrait pas[344].

Ce grattement à la porte, la _petite visite_ refusée, en voici la

mention,--que ne retrouve-t-on pas dans les autographes?--en un

indiscret aveu de la femme aimée à Richelieu, en une lettre intime où la

jeune et machiavélique théoricienne d'amour ne craint pas d'avouer sans

ambages et sans circonlocutions qu'elle s'est conduite ainsi avec le Roi

uniquement parce que _cela augmentera l'envie qu'il en a_.

_À Versailles, ce mardi, à trois heures après minuit._

«_Je ne suis point étonnée, mon cher oncle, de vostre colère, car je m'y

attendois; je ne la trouve pourtant point trop raisonnable, je ne vois

pas où est la sotise que j'ay fait en refusant honnestement la petite

visite. Tout ce qui pourroit m'en faire repentir, c'est que cela

augmentera l'envie qu'il en a. Voilla tout ce que je craint, la lettre

que vous m'aves envoyes est très belle, même trop, je ne lescrirez

pas[345]..., et puis cela auroit l'air d'un grand empressement, ce que

je ne veus en vérité pas. Tachez de me venir voir, c'est absolument

nécessaire. Bon soir, je ne vous en dirée pas davantage, car je ne peux

plus tenir ma plume tant j'ay envie de dormir; je suis pourtant encore

assé éveillé pour sentir que vous estes fol à lier; ce qu'il y a de

plaisant, c'est que vous trouvez fort extraordinaire que les autres ne

le soit pas tout à fait tant. Pour moy je vous avouerez que je men

remercie et que je men sçay le meilleur gré du monde, je naporte pas

autant de vivacité que vous dans cette affaire, et je m'en trouve bien.

Tranquilisé vous, cher oncle, tout ira bien, mais non pas comme vous le

voudriez, j'en suis très fachés, mais cela m'est impossible. Adieu, cher

oncle, je merite que vous ayez un peu d'amitiés pour moi, vu ma façon de

penser pour vous.

Sur toute chose n'ayes pas l'air de rien savoir, car il me recommande un

secret inviolable_[346].»

Madame de la Tournelle savait tout ce qu'elle gagnait à se refuser ainsi

à celui qui, la voyant à tous les instants de la journée, lui écrivait

deux ou trois lettres par jour[347]. Elle exaspérait en les impatientant

les sens de ce Roi maigrissant, dévoré et bientôt malade de passion.

Elle le tenait lié et enchaîné avec ce lendemain qu'elle approchait et

retirait sans cesse de lui, et elle faisait, de ce Louis XV inassouvi et

furieux d'ardeurs, l'amant docile et servile qui lui convenait.

* * * * *

Le Roi revenait à Versailles, le vendredi 16 novembre, de fort méchante

humeur contre son adorée qu'il passait deux jours sans visiter[348],

contre son entourage qu'il ne trouvait pas assez enthousiaste et auquel

il marquait des froideurs, contre son premier ministre qu'il

rembarrait, contre son peuple qui s'était permis d'afficher sur les murs

de Choisi un placard insolent[349], enfin contre sa femme, la douce

Marie Leczinska, à laquelle il ne trouvait pas une soumission assez

résignée.

La Reine, habituée au service de madame de Mailly[350], à ce service

caressant et humble des derniers temps et comme sollicitant un pardon,

n'avait pu s'empêcher d'apporter une pointe d'aigreur dans ses rapports

avec la fière et hautaine dame du palais qui venait de lui être imposée.

Malgré les objurgations de madame de Montauban[351] et ses promesses «de

se bien conduire avec les nouvelles amours du Roi», la Reine se laissait

parfois aller à mettre dans quelque allusion secrète un peu de la

vengeance d'une femme légitime. Or, un jour qu'on parlait du mauvais

état de nos affaires en Allemagne, la Reine s'étant écriée «que ça

allait être bien pire par la colère du ciel[352]», madame de la

Tournelle, regardant en face la Reine, lui demandait avec une

tranquille insolence ce qu'elle voulait dire par là[353]. De ce jour la

présence de la favorite, selon l'expression même de madame de la

Tournelle, devenait de l'opium[354] pour la Reine qui faisait semblant

de dormir aux côtés de sa dame du palais, ne l'engageait plus à veiller,

ne la retenait plus quand minuit était sonné. Dès lors, la Reine ne se

laissait plus aller à aucune hostilité contre madame de la Tournelle,

mais faisait tout haut l'éloge de madame de Mailly, déclarait à tous

ceux qu'elle voyait qu'elle désirait qu'elle fût bien traitée, entourait

le Roi dans Versailles d'un courant de sympathie en faveur de

l'abandonnée, et Louis XV enrageait: un jour il refusait une lettre

qu'on lui apportait de madame de Mailly et défendait qu'on lui en remît

d'autres à l'avenir; un autre jour il demandait à la comtesse de

Toulouse, lui peignant l'état de la malheureuse femme, de ne plus

l'entretenir de cette matière, et comme elle insistait, il lui disait

assez brutalement: «Eh! Madame, il y a plus d'un an que cela m'ennuie,

il me semble que c'est bien assez[355]!»

De plus sérieux ennuis, et de plus grands tracas étaient ceux donnés au

Roi par le Cardinal. Aussitôt qu'il avait appris le départ de madame de

Mailly de Versailles, Fleury était accouru pour faire des

représentations à Louis XV; mais à peine avait-il ouvert la bouche, que

le Roi, enhardi par la passion, avait interrompu l'homélie en disant à

l'Éminence que s'il lui avait abandonné le soin de son État il n'avait

jamais songé à lui donner aucun droit sur sa personne[356]. Louis XV se

croyait délivré de toute nouvelle représentation, quand le Cardinal,

usant d'un moyen que les ministres et les maîtresses emploieront tout le

règne, mettait sous les yeux du Roi une lettre vraie ou supposée

provenant du décachetage de la poste et qui contenait: «Le Roi n'est

plus aimé comme auparavant des Parisiens. On désapprouve hautement le

renvoi de madame de Mailly et le choix d'une troisième sœur pour

maîtresse. Si le Roi persiste dans sa vie scandaleuse, il se fera

mépriser. La troisième n'est pas plus estimée que la seconde.»

«Eh bien, je m'en f...»[357], disait le Roi, après l'avoir lue, en la

rendant au Cardinal abasourdi, et tout aussitôt il s'emportait contre la

liberté que le public se donnait de parler de ses goûts secrets et

marquait un ressentiment colère de ce qu'on était si peu réservé à son

égard.

Le Roi n'était point encore quitte. À quelques jours de là il recevait

une lettre du Cardinal, où le prêtre, parlant à son ancien élève avec

autant de force que de liberté, engageait Louis XV à ne pas aller plus

loin avec madame de la Tournelle, lui représentait le tort que ce

commerce monstrueux apporterait à sa renommée en France et dans toute

l'Europe[358], faisait appel à ses sentiments religieux, ébranlait sa

passion par la menace des châtiments célestes, semait les inquiétudes

dans sa conscience..., et tels étaient les tiraillements du Roi entre

tous les sentiments qui l'assaillaient, son trouble, ses incertitudes

que les courtisans doutaient un instant si Louis XV n'allait pas revenir

à madame de Mailly et à Dieu[359].

L'amour l'emportait sur la morale. C'est alors que Fleury, désespérant

de l'avenir du Roi, mais toutefois ne donnant pas sa démission,

s'embusquait dans une maison sur la route du château de Choisi, lâchait

son confesseur sur le prince[360], déchaînait la Muse de Maurepas et

toute cette volée de chansons moqueuses dont les ironies commençaient à

siffler aux oreilles de madame de la Tournelle.

Héritier de la veine des Ménippées et des Mazarinades, fécond, inventif,

et aidé de la verve pasquinante d'une société d'amis dont l'esprit était

à l'image du sien, Maurepas jetait tous les jours une nouvelle satire

sur la famille et le sang des Nesle[361], fouettant l'opinion de

couplets vifs et gaillards, faisant du rire et du refrain comme

l'enfance et comme les jeux déjà forts de la liberté de la presse. Temps

étrange où, dans notre gai pays, la guerre commençait contre la royauté,

et le vent de la révolution se levait, dans le portefeuille d'un

ministre, de petits vers rimés par une Excellence;--de petits vers

qu'appellera un homme de 93 «les bleuettes de la liberté et les

avant-coureurs des grands mécontentements». Enhardi par son

ressentiment, soutenu par la vogue qu'a toujours rencontrée la chanson

en France, Maurepas égratignait la favorite, avertissait le Roi par

mille ironies légères, volantes, bourdonnantes, qui, des soupers de

Versailles se répandant dans les soupers de Paris, faisaient donner par

tous les échos du beau monde un charivari à ces nouvelles amours.

C'était un petit journal quotidien, cachant ses coups sous l'innocence

du badinage, insaisissable et désarmant la répression comme un bon mot

désarme la colère, et faisant des ruines sans qu'on s'en aperçût, et

montrant aux oisifs, et aux mécontents, et à la curiosité ennemie, et à

l'utopie, l'homme dans le Roi et l'amoureux dans l'homme; en un mot

apprenant l'irrespect aux peuples. Mais Maurepas ne voyait pas si loin,

il jouissait du succès présent, il jouissait des amertumes de madame de

la Tournelle[362]. Et il ne tarissait pas, et il improvisait _calotines_

sur _calotines_, s'inquiétant assez peu d'être soupçonné[363], et

faisant grand fond sur l'habitude que le Roi avait de lui, de son

travail si facile, si léger, si superficiel: une aimable leçon qui ne

demandait à l'élève ni sacrifice de temps, ni effort de réflexion.

* * * * *

Un second voyage avait lieu à Choisi le 21 novembre. C'étaient les mêmes

hommes et les mêmes femmes, sauf la duchesse de Ruffec, que madame de la

Tournelle faisait écarter sous le prétexte que cette dame avait des

attentions pour le Roi, «qui paraissaient en vouloir à son cœur[364]».

La favorite avait, pendant ce séjour à Choisi, une attitude nouvelle;

elle n'était point préoccupée, concentrée, peu parlante comme au premier

voyage; elle jouait la gaieté, l'entrain avec un air de défi tout à

fait singulier, et on l'entendait, le rire aux lèvres, le cœur peut-être

saignant[365], chantonner, par bravade, dans le cercle de quelques amis

rangés autour d'elle[366]:

Grand Roi que vous avez d'esprit,

D'avoir renvoyé la Mailly!

Quelle haridelle aviez-vous là!

Alléluia.

Vous serez cent fois mieux monté

Sur la Tournelle que vous prenez.

Tout le monde vous le dira.

Alléluia.

Si la canaille ose crier

De voir trois sœurs se relayer,

Au grand Tencin envoyez-la.

Alléluia.

Le Saint-Père lui a fait don

D'indulgences à discrétion

Pour effacer ce péché-là.

Alléluia.

Dites tous les jours à Choisy

Avant que de vous mettre au lit

À Vintimille un _libera_.

Alléluia[367].

Dans ce voyage madame de la Tournelle avait pris possession de la

chambre bleue[368]. Cependant, malgré la pression de Richelieu arrivé de

Flandre le 16 novembre, et qui ne quittait pas madame de la Tournelle

depuis son arrivée[369], en dépit de l'air de satisfaction et de

tranquillité répandu sur le visage du Roi, contrairement aux _on dit_

que se murmuraient tout bas à l'oreille les courtisans sur la défaite de

la favorite, il semble que l'affaire n'ait point abouti pendant ce

voyage. Un vulgaire mal de dent dont souffrit Louis XV tout le temps à

Choisi, une défaillance à la suite d'une incomplète extraction de la

dent malade, furent-ils la cause d'un retard et d'une remise?

Il n'y avait point de voyage à Choisi à la fin de novembre, madame de la

Tournelle faisant sa semaine chez la Reine.

* * * * *

Un troisième voyage s'effectuait le 9 décembre, un voyage des plus

brillants, où on comptait vingt hommes et six dames, et où la Duchesse,

qui avait consenti à se rendre aux instances de Louis XV, oubliant ses

soixante-dix ans, au son de sa vieille voix chantant des rondeaux du

feu Roi et de la Régence, mettait en branle et en danse tout le monde.

Une tabatière que le Roi, après être monté en voiture, avait tirée de sa

poche et renfoncée tout aussitôt, cette tabatière, le lendemain matin,

madame de la Tournelle la tirait de dessous le chevet de son lit, et la

montrait à M. de Meuse[370].

L'œuvre de Richelieu était accomplie, le duc tout d'un coup devenu le

favori, l'homme à la mode de la cour particulière du Roi, montait à

Choisi même le lendemain à neuf heures du soir dans sa chaise de poste

pour aller tenir les États du Languedoc. Toute la société du petit

château rangée autour de la _dormeuse_, le duc, après avoir fait

bassiner son lit, entrait dans sa voiture où il y avait une vraie

chambre à coucher et une petite cuisine propre à tenir chaudes trois

entrées. Et en présence de tout ce monde, au milieu duquel madame de la

Tournelle paraissait fort chagrine, il se couchait, disant qu'on le

réveillât à Lyon[371].

Le 19 décembre, madame de la Tournelle dont la présence, quoique

annoncée d'avance, était une surprise, se montrait impudemment à

l'opéra, empressée d'afficher à Paris l'attachement de Louis XV;

désireuse de faire ratifier le goût du Roi par le goût du public[372].

Avec cette liaison, une existence nouvelle commença pour le Roi. Délivré

du préceptorat du Cardinal, de la réserve qu'il imposait à ses goûts, à

ses plaisirs, et ne gardant de ses conseils qu'une pente à l'économie,

il se précipita dans toutes les jouissances de l'amour satisfait, dans

toutes les licences et les paresses des passions vives et des

sensualités molles. Ce fut la furieuse échappade et la folle vie de

garçon d'un jeune homme élevé par un prêtre, qui rompt, à l'époque de la

maturité des appétits et de la plénitude des sens, les entraves de sa

jeunesse. Indifférent à la France, à ses succès, à ses revers, abrégeant

les conseils, il se plongea et s'oublia dans le vin et la bonne chère.

Ni Prague, ni la Bavière, ni l'armée n'avaient place dans sa tête,

pleine du vide des lendemains d'excès, où la pensée allait d'une truite

du lac de Genève envoyée par Richelieu, à l'anecdote graveleuse toute

chaude.

* * * * *

À la fin de décembre, madame de la Tournelle était installée à

Versailles dans son appartement de favorite[373]. Et là, elle s'amusait

à écrire, sous les yeux de Louis XV, la chronique des petits

appartements qui allait porter à Richelieu, lorsqu'il était absent, les

petites et les grandes nouvelles de la cour, la plaisanterie du jour, et

l'assurance de l'amitié de la maîtresse de son Roi:

_À Versailles, ce 28 décembre._

«_Bonjour, cher oncle; en vérité je suis bien aise que vous vous portiez

bien: pour que ma joye fut complette, il faudroit que vous fussiez icy,

car réellement je m'ennuye beaucoup de ne vous pas voir. Il me paroît

que vous este curieux, car vous me faite bien des questions. Je croit

que pour vous plaire ce que je pourrai faire de mieux est d'y repondre:

je me trouve très-bien dans mon appartement nouveau et j'y passe de

très-jolies journées; sçavoir comment l'on m'y trouve, ce n'est pas à

moy à vous dire cela; j'en feré la question de votre part, nous verrons

ce qu'on vous y repondra. J'ai mangé de votre truite[374], dans mon

voisinage on l'a trouvée très-bonne et l'on a bue à votre santé. Je ne

sçai point encore quand mon futur beau-frère arrivera, mais je voudrois

déjà que tout cela fût fini; le beau-père a donné à la Moncavrel[375]

son St-Esprit de diamant et la belle-mère une belle boete: ils font les

choses au mieux comme vous voyes, je ne sçaurois trop me louer de leur

politesse pour moi et pour ma sœur.

Je ne sais ce que vous voulez dire de ce courrier de M. de Broglio. Ce

qu'il y a de sur c'est qu'ils vont prendre leurs quartiers d'hyver. J'ai

lue votre lettre à celuy à qui vous souhaitez tant de bonheur et il vous

en est très obligé; vous avez du recevoir de ses nouvelles; il y a

peut-estre un article qui aura pu vous inquiéter par l'amitié que je me

flatte que vous aves pour votre nièce, mais ce n'est rien; l'on vous

expliquera mieux l'affaire à votre retour: au reste tout est comme quand

vous este parti. J'ay toujours oublié de vous complimenter sur votre

mariage avec mademoiselle Chauvelin. C'est bien mal à vous de ne m'en

avoir rien dit; on n'a que faire de vouloir vous faire des tracasseries

avec moy, il me semble que vous vous en faite bien tout seul. Il faut

pourtant que je rende une justice, c'est que l'on a pas encore essayé.

Je crois que c'est que l'on en sent l'inutilité, et ils ont bien raison,

car quelques choses qu'il arrive vous pouves compter, cher oncle, sur ma

tendre et sincère amitié. Je voudrois pouvoir vous en donner des

preuves, ce seroit assurément de bien bon cœur.

Madame de Chevreuse est toujours très-mal[376] et Fargy est mort[377].

Le Roy est enrhumé, mais cela va bien; la Reine maigrit tous les jours,

incessamment elle sera etique. Voilà toutes les belles nouvelles de la

cour, car sans doute que vous savez que la poule[378] a pondu; madame de

Nivernois est accouchée d'une fille[379]._»

* * * * *

Quelquefois c'était le Maître qui prenait lui-même la plume, et mandait

à son favori ce que faisait le Roi, ce que devenait la _Princesse_,

entremêlant les nouvelles d'ironies ou de réflexions d'un détachement

singulier sur les généraux de ses armées. «... Je suis

fasché,--écrivait-il,--que votre général soit malade de corps et

d'esprit; à l'égard du corps, tout s'use, vous le sentés moins qu'un

autre, mais cela n'en est pas moins vray.» Puis il repassait la lettre à

madame de la Tournelle qui écrivait sur la même feuille:

«_Je nay pas le temps de vous écrire plus au long, cher oncle, parce que

le courier va partir, vos nouvelles sont diabolique et elles mon mis du

noir dans l'esprit toute la journée, et je ne sçai comment sera la nuit.

Je ne vous répondresz pas à tous les articles de votre lettre parce que

ce n'est pas à moy; si le Roy vouloit, il s'en acquitteroit mieux que

moy, vous feroit plus de plaisir et à moy aussi. Bonsoir._»

Et sur le peu de papier qui restait, le Roi écrivait ce badinage qui

tourne si court, et comme une fin de chapitre du _Sopha_[380]:

«Puisque cela feroit plaisir à la princesse, je vous dires donc que je

vous donne le bonsoir et que... adieu[381].»

La Duchesse de Châteauroux et ses soeurs · 第 28 / 68 题