Le Roi las de madame de Mailly.--Introduction de Richelieu dans les
petits appartements.--Richelieu travaille à faire renvoyer la
favorite.--Exclamation d'admiration du Roi à Petit-Bourg devant madame
de la Tournelle.--Mariage de Marie-Anne de Mailly-Nesle avec le marquis
de la Tournelle.--Dévotion du mari.--Apparition de madame de la
Tournelle à la cour en 1740.--Inquiétudes de Fleury.--Entretien du
Cardinal avec la duchesse de Brancas.--Maurepas, l'ennemi des
maîtresses.--Il s'efforce de détruire madame de la Tournelle dans
l'esprit du Roi, en même temps qu'il joue l'amoureux de sa personne.
Au fond, au bout de quelque temps de cette triste vie, tête à tête dans
le petit appartement de Meuse[267], avec cette femme qui
enlaidissait[268], l'ennui revenait à Louis XV et la liaison commençait
à se dénouer. Les scènes de tendresse de madame de Mailly retardaient
seules une rupture; elles enchaînaient encore le Roi, qui, mécontent de
sa faiblesse, s'en fâchait par des duretés et des méchancetés qui
jetaient la malheureuse femme dans le désespoir. Enfin le dénoûment
fatal, dont le Roi avait l'impatience et n'avait pas la force, fut
précipité par un homme qui commençait à prendre un ascendant sur
l'esprit du Roi.
Ce n'était pas encore un familier des petits appartements; mais, dans le
petit nombre de fois qu'il avait été invité aux soupers, le jeune
courtisan avait grandement réussi par le feu de son esprit, la chronique
indiscrète de ses amours et la petite gloire scandaleuse qui commençait
à se faire autour de son nom. La princesse de Charolais, avant que
madame de Vintimille l'écartât de la conduite du faible esprit de madame
de Mailly, avait, dès l'abord, mis la favorite en garde contre ce
nouveau venu: le duc de Richelieu. Animée contre lui de vieilles
rancunes de cœur, et ne lui pardonnant guère, malgré les replâtrages et
les raccommodements, le peu d'importance qu'il avait donnée à son amour,
la princesse ne tarissait pas auprès de madame de Mailly sur le danger
de laisser approcher trop près du Roi un homme érigeant l'inconstance
des hommes en principe, un homme ambitieux de la première place dans
les confidences du Roi et d'une sorte de ministère de ses amours. De là,
une grande froideur de madame de Mailly pour le duc, une intrigue assez
adroitement menée contre son crédit naissant, pour que le Roi lui
infligeât presque un exil. Mais les préventions données par madame de
Mailly s'effaçaient, et Richelieu revenait à la cour, furieux contre
madame de Mailly, et résolu à pousser auprès du Roi une femme qui lui
fût dévouée, d'un caractère plus personnel, et moins susceptible des
impressions extérieures. Il s'unissait avec madame de Tencin pour
remplacer et renvoyer madame de Mailly.
Tous deux passaient en revue la cour, ils discutaient les femmes, ils
pesaient les chances de la beauté, de l'esprit, de la jeunesse, de la
grâce; ils calculaient la docilité et la reconnaissance de chacune; ils
en estimaient le degré et le temps de domination sur le Roi; et leur
choix, après avoir longtemps erré, s'arrêtait sur une femme qui avait
l'avantage de demander aux ennemis de madame de Mailly bien peu
d'efforts pour passer de l'admiration du roi à son amour. C'était cette
beauté qui, la première fois qu'elle avait été aperçue par Louis XV, à
Petit-Bourg, chez M. le duc d'Antin, lui avait arraché cette
exclamation: «Mon Dieu! qu'elle est belle[269]!»
La femme admirée par Louis XV se trouvait être une sœur de madame de
Mailly, dont le portrait, peint en 1740 par Nattier[270], avait donné du
même coup la réputation au peintre et la palme de la beauté parmi les
femmes de la cour à cette autre de Nesle.
Cette sœur, appelée Marie-Anne de Mailly-Nesle, avait été mariée le 19
juin 1734, à l'âge de dix-sept ans, au marquis de la Tournelle.
Mademoiselle Anne de Nesle, qui apportait 9,000 livres en 60 actions,
épousait un mari possédant une terre aux environs d'Autun rapportant
52,000 livres de rente[271]. Et l'histoire est vraiment curieuse de
cette terre de la Tournelle dont le revenu tout en bois ne s'élevait pas
à plus de 4 ou 5,000 livres, il y avait une cinquantaine d'années. M. de
Vauban, ami du grand-père de M. de la Tournelle, étant allé le voir dans
cette terre, s'étonna qu'avec une si grande quantité de bois, il eût si
peu de revenus. Il alla examiner en personne s'il n'y avait pas quelques
débouchés, prenant une exacte connaissance du terrain, et à la fin,
faisant la découverte que, sans beaucoup de frais, il était possible de
creuser un petit canal qui conduirait à une rivière assez forte pour
entraîner à _bois perdu_ le bois jeté. M. de la Tournelle demandait le
secret à Vauban, achetait les bois circonvoisins, faisait creuser le
canal et, en 1734, la terre était affermée 52,000 livres[272].
Le marquis de la Tournelle était un jeune homme très-dévot,
très-charitable[273], vivant sur sa terre et se montrant très-peu à
Versailles. Les mauvais plaisants racontaient qu'il était éperdu d'amour
pour sa femme, mais que c'était de l'amour perdu, n'ayant jamais pu être
heureux[274].
Cependant, en mars 1740, au milieu de la grande faveur de madame de
Mailly, poussé sans doute par sa femme qui s'ennuyait de cette vie
provinciale, le mari de madame de la Tournelle sollicitait et obtenait
la place de colonel-lieutenant du régiment d'infanterie de Condé[275].
Alors commençait à paraître de temps en temps à la cour madame de la
Tournelle dont le nom ne se trouve jusqu'ici sous la plume du duc de
Luynes qu'à propos d'une course en traîneaux dans le mois de janvier
1739. Au mois de mai 1740, la jeune sœur de madame de Mailly est presque
de tous les soupers des petits appartements[276].
Madame de Vintimille régnante, il n'est plus question de la présence de
madame de la Tournelle à la cour, on ne la revoit plus que cinq mois
après la mort de madame de Vintimille, dans le bal masqué du mardi gras
de 1742 donné chez le Dauphin, où elle reparaît costumée en
Chinoise[277].
* * * * *
Quelque secrète qu'ait été l'impression produite sur Louis XV par la
femme rencontrée à Petit-Bourg, par la soupeuse des cabinets pendant le
mois de mai 1740, par la Chinoise du bal masqué du mardi-gras de 1742,
le Cardinal en avait été informé, ainsi que des efforts de Richelieu
pour attiser la passion du Roi; et il était sincèrement désolé de
reconnaître un plan suivi pour perdre le Roi. S'il avait pu fermer les
yeux sur une première faute de son élève, sur un entraînement de
jeunesse et de tempérament, il ne pouvait voir avec patience
l'engagement de son avenir dans une succession de scandales et dans une
carrière de libertinage.
Richelieu l'effrayait comme le mauvais génie du Roi. Le vieillard
devinait ses projets, ses succès futurs, et il avait le pressentiment de
ce que deviendrait dans ses mains la conscience religieuse de Louis XV.
Puis si, aux yeux du prêtre, du chrétien, madame de Mailly était la
meilleure des maîtresses, celle qui dans le scandale apportait le plus
de modestie, et dans le péché le moins d'impénitence, elle était aussi,
au point de vue du ministre, celle qui dans la faveur avait trouvé le
moins d'insolence et cherché personnellement le moins de pouvoir. Madame
de Mailly, le Cardinal le savait, ne voulait d'empire que sur le cœur du
Roi. Il y avait donc tout à redouter pour Fleury dans le remplacement de
la maîtresse. C'était l'audace du changement donné au Roi, c'étaient ses
inconstances enhardies et menées à l'habitude de la débauche, c'était sa
religion affaiblie. Puis, derrière ces inquiétudes spirituelles,
venaient les sollicitudes d'intérêts humains: la volonté du Roi passant
aux mains d'une femme que Fleury ne pourrait plus mener aussi facilement
qu'il avait mené madame de Mailly, sans que la pauvre femme entendît
jamais parler de lui[278].
Nous avons du reste des pensées intimes, des inquiétudes secrètes du
prêtre et de l'homme politique un document curieux: c'est une
conversation avec la duchesse de Brancas l'amie intime de Richelieu, la
mère de celui qui va devenir bientôt le beau-frère de madame de la
Tournelle.
«Passons dans mon cabinet, lui disait un jour le Cardinal, nous serons
mieux assis et aurons le temps de causer.»
Les voilà tous deux assis en face l'un de l'autre et assez mal à l'aise.
Le Cardinal parlait de M. de Richelieu,--cela ne disait pas
grand'chose,--de l'abbé de Vauréal,--pas grand'chose encore--dit la
duchesse «qui avait soin de couper les queues que pouvaient avoir ces
sujets de conversation». Enfin le Cardinal se décidait à en venir à
Petit-Bourg et à madame de la Tournelle.
Ce nom prononcé, l'Éminence poussait un profond soupir, puis, après un
silence: «Eh bien, on veut donc perdre le Roi? Quand sera-t-il perdu?»
La duchesse cherchait à échapper à la brusque interpellation par
quelques paroles évasives, mais le Cardinal lui prenant les mains et
soupirant de plus belle, faisait:
--«Il n'est pas question de tout cela, madame la duchesse; le Roi est
peut-être amoureux de madame de la Tournelle; et ce qui est encore plus
sûr, c'est qu'on l'en rendra amoureux, s'il ne l'est déjà.
--«Et comment, reprenait la duchesse, votre Éminence me croit-elle
instruite de ce qui est et même de ce qui doit être?»
--«Ah! point d'artifice. Je vous parle dans l'affliction de mon cœur,
parlez-moi dans la sincérité du vôtre. Le duc de Richelieu ne pense
point à donner madame de la Tournelle au Roi sans vous l'avoir confié?»
--«Je vous jure que je n'en sais pas un mot.»
--«Comment! pas un mot?»
--«Pas un.»
--«Vrai, vrai?»
--«Si vrai que je ne crois pas que M. de Richelieu ait parlé de tout
cela au Roi.»
--«Réellement?»
--«Si réellement, que je crois qu'il serait fâché que le Roi se détachât
de madame de Mailly.»
--«Serait-ce possible? cela me donnerait bien bonne opinion de votre
ami.»
--«Vous la lui devez tellement, que, si vous voulez, je m'engage à
l'instant de ne pas même le prévenir de vos inquiétudes, tant je pense
qu'il n'a pas besoin de précautions pour se garantir de leur effet.»
Alors le Cardinal prenait un air de résignation et continuait en ces
termes: «Je craignais bien plus le duc de Richelieu qu'un autre: cela ne
me rassure pas tout à fait sur le Roi, mais j'accepte votre promesse; ne
parlez rien de tout ceci au duc de Richelieu; ne le tentons pas de me
punir de mes soupçons et pour m'en punir de les changer en réalités.
Qu'il ne sache rien de ce que nous disons, cela me donnera le temps de
prendre des mesures. Ah! si vous saviez combien il était nécessaire que
madame de Mailly eût le cœur du Roi, combien il serait funeste de le
lui enlever, combien il faut le lui conserver, combien la maréchale de
Villeroy eut raison, tout coupable que cela soit aux yeux de Dieu, de
préparer cet engagement, de le former!... Je tiens sans doute un étrange
langage pour un prêtre, mais... si vous saviez combien j'ai gémi au pied
de cette croix, combien, la pressant sur mon cœur, je l'ai arrosée de
mes larmes, combien j'ai maudit mon pouvoir sans puissance sur le cœur
du Roi! Le Roi a du moins les vertus de madame de Mailly;
laissons-les-lui, je n'ai plus qu'un moment à vivre[279].»
Sortant de cette conversation, la femme de cour qui, certes, avait menti
impudemment, comparait l'Éminence à Tartuffe, non dans la maison d'Orgon
et dans la cuisine de madame Pernelle, mais à Tartuffe cardinal et
premier ministre.
* * * * *
Le Cardinal, que l'air d'embarras et les réticences de la duchesse
pendant cette conversation n'avaient pas rassuré, et que mille petites
choses qu'il apprenait depuis confirmaient dans la conviction qu'il y
avait une intrigue de Richelieu pour mettre la sœur de madame de Mailly
dans le lit de Louis XV, choisissait M. de Maurepas pour faire peur au
Roi de madame de la Tournelle. Maurepas acceptait et jouait le rôle
qu'il eût pris de lui-même s'il ne lui avait pas été donné. Ce singulier
ministre qui avait bâti sa faveur et qui la maintenait sur toutes sortes
de légères assises, sur mille agréments, petits cancans, petits caquets,
petits vers, petits _gazetins_: Maurepas, dont le grand génie de
gouvernement était de plaire et d'amuser, et qui régnait comme une femme
et avec les mêmes moyens, était naturellement jaloux des femmes comme de
rivales, et des amours du maître comme une humiliation de ses talents.
Toute sa vie ministérielle montre une longue rancune de leur crédit, une
vengeance de leurs grâces. Et il semble de leur sexe avoir tout le dépit
qu'il a de leur fortune. Puis, pour servir le Cardinal en cette affaire,
il y avait mieux qu'un tempérament, qu'une vocation chez Maurepas, il y
avait une antipathie personnelle, l'aversion d'un membre de famille
tout-puissant contre de pauvres et obscures parentes prêtes à monter
plus haut que lui; aversion dans laquelle il était maintenu et renforcé
par les sentiments bourgeoisement jaloux de sa femme que sa méchanceté
et sa terrible langue avaient fait surnommer _madame de Pique_[280].
Aussi fit-il une vive guerre à Richelieu. Ce fut contre la maîtresse
menaçante une défense pleine de malices et de pièges, un contre-jeu des
plus habiles. Maurepas était partout rompant l'intrigue aux deux bouts,
refroidissant le Roi chauffé par tous les propos du parti; en laissant
tomber du bout des lèvres sans paraître y prendre garde, un mot sur
l'avidité de madame de Mazarin, sur le caractère altier de madame de la
Tournelle, sur l'ambition des deux femmes. Chez madame de Mazarin où il
entrait familièrement, installé qu'il était dans sa parenté intime et
dans tous ses secrets, il dictait à la tante et à la nièce leur
conduite, s'autorisant auprès d'elle de son amitié, de son bon vouloir,
de son zèle à les servir, paraissant tout leur ouvrir, tout leur donner,
empressement, conseils, appui, crédit, et, sous cet air de leur rendre
de petits services, les retenant loin de la cour.
Un moment même, pour mieux jouer la comédie et tromper des femmes de la
meilleure façon, il feignait avec un grand naturel une violente passion
pour madame de la Tournelle; il l'en impatientait comme à plaisir et
comme s'il avait au fond de lui une joie ironique à persécuter de ses
tendresses le cœur de la jeune femme encore assez sérieusement occupé en
ce moment du duc d'Agénois[281] pour refuser la main du prince de
Soubise. Enfin, excédée de ses importunités, madame de la Tournelle à
laquelle on n'avait pas manqué de dire que l'amour de M. de Maurepas
n'était pas dangereux, lui faisait l'aveu qu'en amour «elle aimait les
périls» avec de tels mépris pour sa personne que pour se venger il se
mettait à la tourmenter des attentions amoureuses et tendres du Roi pour
madame de Mailly, réveillant peut-être imprudemment chez la femme des
convoitises endormies[282].
X
Mort de madame de Mazarin.--L'histoire de la chaise aux brancards ôtés
de madame de Flavacourt.--Les deux logements donnés à Versailles à
mesdames de la Tournelle et de Flavacourt.--La demande d'une place de
dame du palais de la Reine faite par madame de la Tournelle.--Embarras
du Cardinal et ses efforts avec Maurepas pour empêcher la
nomination.--Généreuse et imprudente démission de madame de Mailly en
faveur de sa sœur madame de Lauraguais.--L'ancien sentiment de madame de
la Tournelle pour le duc d'Agénois et sa lettre pour ravoir sa
correspondance.--Les timidités du Roi dans son rôle d'amoureux.--Sa
conversation avec le duc de Richelieu.--Les souffrances de madame de
Mailly pendant six semaines.--Ses lâchetés amoureuses pour être gardée
par le Roi.--_Mes sacrifices sont consommés._--La déclaration du Roi à
madame de la Tournelle, en grande perruque.--La sortie désespérée de
madame de Mailly.--Lettre de madame de la Tournelle sur le renvoi de sa
sœur.--Les conditions _éclatantes_ posées par la nouvelle favorite.--La
retraite de madame de Mailly à l'hôtel de Noailles.--Ses journées et ses
nuits de larmes.--La visite que lui fait le duc de Luynes dans
l'appartement de madame de Ventadour.
Au mois de septembre 1742, madame de Mazarin venait à mourir[283].
Madame de la Tournelle se trouvant seule avec une fortune
insuffisante[284] à ses habitudes, à son nom, à la vie de Paris, privée
de toutes les ressources d'amitié et d'aisance de la maison de sa
bienfaitrice, et de plus embarrassée de sa position de veuve, priait
Maurepas, qui héritait de madame de Mazarin, de lui obtenir quelque
grâce à la cour. Maurepas lui faisait répondre qu'il ne saurait en
parler au Roi sans en prévenir le Cardinal, et qu'elle devait commencer
par se mettre dans un couvent avant de solliciter Son Éminence. Il est
même des récits qui prêtent plus de brutalité à Maurepas: comme héritier
de madame de Mazarin, il avait fait signifier aux deux sœurs, à madame
de la Tournelle et à madame de Flavacourt, d'avoir à sortir de l'hôtel
Mazarin. Ne sachant où se réfugier, sans père, sans mère, sans
protecteurs, le mari de madame de Flavacourt était à l'armée, les deux
jeunes sœurs s'étaient acheminées vers la cour; et tandis que madame de
la Tournelle, toute furieuse de colère, s'en allait répandre l'indigne
conduite de M. de Maurepas, sa sœur, madame de Flavacourt, avait fait
poser sa chaise au milieu de la cour de Versailles, et, les brancards
ôtés, les porteurs renvoyés, elle était demeurée là tranquillement, avec
une sérénité naïve et une effronterie innocente, pleine de foi dans la
Providence qu'elle attendait, et qui ne pouvait manquer de passer. Aussi
ne fut-elle pas étonnée quand la Providence ouvrit la portière de sa
chaise et la salua: c'était le duc de Gesvre. Fort ébahi, le duc lui
demanda comment elle était là, écouta son histoire, et courut la
raconter au Roi, qui la trouva si amusante qu'il donna sur l'heure un
logement aux deux sœurs[285]. Malheureusement, ce n'est là que la
légende très-spirituellement arrangée de l'installation des deux sœurs à
la cour, un charmant conte imaginé, en ses vieux ans, par madame de
Flavacourt, et conté à Soulavie qui l'a crue sur parole. De si jolis
coups de théâtre n'arrivent guère, même dans les cours. Laissons au
roman la chaise sans brancards de madame de Flavacourt: c'est la
désobligeante dételée où Sterne trouvera une préface.
* * * * *
Revenons à la vérité qui est moins romanesque. Madame de Mazarin, se
rendant aux exhortations de son confesseur, s'était réconciliée sur son
lit de mort avec madame de Mailly[286] et bien certainement lui avait
recommandé mesdames de la Tournelle et de Flavacourt. Madame de Mailly,
avec sa bonté naturelle, avec ce sentiment de famille qui ne semble pas
l'abandonner au milieu des plus noires trahisons, s'était chargée de ses
deux sœurs que le duc de Luynes dit, installées à Versailles, aussitôt
la mort de la femme chez laquelle elles habitaient.
Madame de Mailly prêtait à madame de Flavacourt son appartement dans
l'aile neuve. Madame de la Tournelle, sur l'avis de Richelieu[287] qui
avait déjà ses intentions, était logée dans l'appartement de l'évêque de
Rennes, l'appartement dans la cour des Ministres près la cour des
Princes.
La mort de la duchesse de Mazarin laissait une place vacante de dame du
palais de la Reine. Il était tout naturel que madame de la Tournelle
demandât la place[288] et qu'au lendemain de l'engagement qu'elle avait
pris avec la morte, madame de Mailly appuyât la demande de sa sœur.
Le vieux Cardinal, très-embarrassé de cette demande, était
très-perplexe. Il prévoyait qu'une place donnée à madame de la Tournelle
allait être le triomphe du parti de Richelieu, et que le Roi ne
résisterait pas longtemps à des attaques si proches, autorisées et
servies par des occasions et des facilités journalières. Il n'ignorait
pas que le Roi commençait à _s'amouracher_, qu'il avait écrit à madame
de la Tournelle, que la mort de madame de Mazarin lui avait été un
prétexte pour une lettre où il avait mis «du tendre et de
l'affecté[289].»
Puis, quand par une de ces temporisations qui étaient une partie de la
politique du vieillard, Fleury était resté près d'une semaine sans
souffler un mot de la demande au Roi, Louis XV, si hésitant à interroger
les gens, ne lui avait-il pas demandé quel était l'objet de la visite
que lui avait faite madame de la Tournelle? À sa réponse que madame de
la Tournelle désirait une place de dame du palais de la Reine et qu'il
allait demander si le Roi voulait que son nom fût mis sur la liste des
dames qui sollicitaient cet honneur, Louis XV n'avait-il pas dit d'une
manière affirmative: «Oui, j'en ai parlé à la Reine?» Enfin, en dernier
lieu, sur cette liste dressée par le Cardinal, le Roi, après avoir fait
la remarque que le nom de la Tournelle était le dernier sur la liste,
n'avait-il pas tiré son crayon, effacé son nom, écrit ce nom le premier
en tête de la liste, jetant au Cardinal, comme si la première fois il
lui donnait un ordre: «La Reine est prévenue et veut lui donner cette
place?»
Devant cette volonté si précise et se manifestant d'une façon si
nouvelle, le Cardinal ne perdait pas tout espoir; il se mettait, avec la
collaboration de Maurepas, à la recherche de quelque tour de leur
métier, pour réduire à néant la demande, sans avoir l'air de se refuser
ouvertement aux désirs du Roi. Tous deux fouillaient les cartons de
leurs ministères au sujet de la place vacante par le changement de
madame de Villars, devenue dame d'atours par la mort de madame de
Mazarin.
Tous deux faisaient faire des recherches dans les brevets par les commis
et les secrétaires, espérant trouver quelque vieux droit, quelque ombre
de survivance, quelque promesse de réversibilité en faveur de n'importe
quelle femme qu'ils pussent opposer, avec une apparence de précédent ou
de légalité, à l'établissement de madame de la Tournelle à Versailles.
Malheureusement pour les ministres, la maréchale de Villars, en faveur
de laquelle se trouvait une clause dans le brevet de la duchesse de
Villars, se refusait à entrer dans cette petite conspiration, et ne
voulait ou n'osait pas, malgré les instances de sa famille, barrer le
chemin aux demoiselles de Nesle. Battus sur ce premier point, Maurepas
et Fleury produisaient une lettre du marquis de Tessé, rappelant une
parole du Cardinal, vieille de trois années, et la promesse de la place
à une dame de Saulx dont ils faisaient appuyer la candidature par une
recommandation écrite de la Reine, de la pauvre Reine qui, tour à tour
jouet du Roi et des ministres, après avoir demandé la place pour madame
de la Tournelle, la sollicitait pour madame de Villars, et en dernier
lieu osait, sur les instances de Maurepas, non-seulement écrire en
faveur de la créature du Cardinal, mais envoyait chercher madame de la
Tournelle et lui déclarait en face que, malgré tout son désir de l'avoir
dans son palais, si le Roi lui donnait à choisir, elle accorderait la
préférence à madame de Saulx[290].
Le Roi ne laissait pas le choix à la Reine.
Dix jours après la mort de madame de Mazarin, madame de la Tournelle
était déclarée dans la matinée dame du palais de la Reine, et Marie
Leczinska se voyait dans l'obligation de lui en faire passer aussitôt la
nouvelle par sa dame d'honneur[291].
C'était à la cour la nouvelle du matin du 20 septembre; la nouvelle du
soir était la cession pure et simple, et sans aucun dédommagement, faite
par madame de Mailly à madame de Flavacourt de la place de dame du
palais avec les appointements[292].
* * * * *
Madame de Mailly avait toutes les vertus d'une dupe. L'aveugle et bonne
créature, exploitée avec toute l'astuce imaginable par les deux sœurs
dans ses sentiments de famille, dans l'espèce de maternité dont elle
avait pris charge devant Dieu, était entraînée à cette démarche dont
l'imbécile et imprudente générosité avait frappé tout le monde. Les deux
sœurs n'avaient pas manqué de faire entrer en leur noir complot
Richelieu qui, s'insinuant par elles dans l'intimité de madame de
Mailly, après avoir endormi ses défiances, attrapé ses bonnes grâces,
parlait à sa crédulité, exaltait sa confiance dans les protestations
d'amitié et d'éternelle reconnaissance de madame de la Tournelle,
faisait appel à sa bonté, surexcitait son désir d'être agréable au Roi.
Et les sœurs et Richelieu eurent encore, en cette comédie, un adroit
compère dans d'Argenson qui prit à partie l'amour même de madame de
Mailly pour l'inviter au sacrifice, lui représentant, avec les paroles
les plus touchantes, la gratitude du Roi, et le caractère nouveau et
élevé et sûr de son attachement pour une maîtresse capable de ce
dévouement et de cette noblesse d'âme.
La malheureuse, ainsi circonvenue et sollicitée par l'envie secrète
qu'elle sentait le Roi avoir de l'établissement des deux sœurs à la
cour, écrivait au Cardinal une lettre pour se démettre en faveur de
madame de Flavacourt. La lettre, dont le contenu avait été arrangé
d'avance par le Roi, était relue par lui, après que madame de Mailly
l'avait écrite dans son petit appartement, et elle n'était envoyée que
lorsque l'exigeant maître avait dit «qu'elle était bien[293]».
La lettre envoyée, madame de Mailly se rendait chez le Cardinal, qui
tombait de son haut devant cette espèce de suicide résigné et tranquille
en cette terre d'égoïsme et de calcul, jouait l'incompréhension,
l'engageant à ne pas parler à la Reine de sa détermination, finissant
par lui dire que ce n'était pas son avis qu'elle quittât.
Maurepas s'exprimait plus nettement. Il ne craignait pas de dire à
madame de Mailly: «Vous ne connaissez pas, Madame, votre sœur de la
Tournelle; vous devez vous attendre à être chassée de la cour par elle,
lorsque vous vous serez dépouillée de votre charge pour la lui donner.»
Malgré tout ce que Maurepas et les autres pouvaient lui dire, la
favorite persistait dans sa résolution. Et, le 21 septembre, la cour
avait le spectacle de madame de Mailly suivie de madame de la Tournelle
et de madame de Flavacourt allant remercier le Roi et la Reine de ce que
leurs Majestés avaient fait pour elles.
Il y eut bien certainement dans cette immolation entêtée, dans ce
sacrifice qui ne voulait rien entendre, la perception douloureuse de
l'amour du Roi pour madame de la Tournelle, et le lâche désir d'une
femme qui aime, d'être gardée.
On raconte en effet que pendant la brigue de ces plans, et sur
l'intérêt amoureux que le Roi semblait y prendre, un jour, pendant que
Louis XV était à la chasse, madame de Mailly faisait appeler sa sœur. Sa
sœur entrée, madame de Mailly fondait en larmes, puis prenant tout à
coup à bras le corps madame de la Tournelle, elle lui criait dans la
figure: «_Ma sœur, serait-il possible?_» À quoi l'autre, peut-être
touchée dans l'instant par la grandeur et la sincérité du désespoir,
répondait: «_Impossible, ma sœur!_»[294] Un «impossible» qui ne
rassurait madame de Mailly que pour quelques heures.
Au fond la cession de sa place à sa sœur, c'était pour madame de Mailly,
en cas d'abandon du Roi, l'enlèvement d'une retraite à la cour, d'un
refuge dans une charge, la condamnation à l'exil. Et cela pouvait déjà
bien entrer dans les plans de Richelieu.
* * * * *
Voilà donc enfin madame de la Tournelle installée à la cour. Il ne reste
plus à son parti que trois choses à faire, trois victoires à obtenir:
sur madame de Mailly, sur le Roi, sur madame de la Tournelle elle-même.
Il faut guérir madame de la Tournelle d'un amour tout chaud; il faut
décider le Roi à faire en personne la conquête de madame de la
Tournelle; il faut enfin renvoyer de Versailles madame de Mailly.
Les ambitions de madame de la Tournelle, la poursuite, les approches
même de la faveur, l'enivrement et les tentations du rôle de maîtresse
du Roi, n'avaient point éteint en elle un sentiment vif et sincère pour
le duc d'Agénois[295]. Elle avait trop d'esprit pour ne pas penser
très-souvent à l'oublier, et cependant elle ne l'oubliait pas. Richelieu
lui vint en aide. Il envoya le beau duc, qui était son neveu, en
Languedoc, et l'exposa aux avances d'une jolie femme apostée, dressée
par lui, séduite par la promesse d'une grande position à Paris,
enflammée par l'honneur que pouvait faire à l'amour-propre d'une
provinciale la conquête d'un d'Agénois. Les avances amenèrent une
correspondance, où d'Agénois, bien assuré du secret et de l'ignorance de
madame de la Tournelle, se laissa aller à l'aventure avec la facilité et
la reconnaissance d'un homme qui trouve un moyen de passer le temps en
province. Il lança des expressions et des témoignages d'amour, qui, mis
par le Roi[296] sous les yeux de madame de la Tournelle, analysés,
soulignés et commentés avec force railleries sur la fidélité du beau
d'Agénois, la détachèrent d'un souvenir tendre, et la débarrassèrent
presque d'une faiblesse dont elle avait eu l'étourderie de prendre
l'habitude[297].
Et bientôt elle ne pensait plus guère à d'Agénois que pour ravoir de lui
les lettres qu'il avait d'elle:
«_J'ay toujours oublié,--écrit-elle à Richelieu,--de vous parler de
votre neveu: voicy l'armée de Broglio qui va vous joindre, ainsi par
conséquent vous aller vous trouver ensemble; sur toutes choses ne luy
faite aucune confidence de quelques peu d'importances qu'elle puisse
estre. Je sçay positivement qu'il ne vous a pas pardonnes ni qu'il ne
vous le pardonnera jamais; il pourra vous faire bonne mine, ne vous y
fiez pas. Je suis fachés d'être obligé de vous mander cela, mais croyé
que je sçay ce que je dit et que vous en seriez la dupe; je vous ay vue
dans l'intention de lui compter comme tout c'estoit passé sans en rien
omettre: gardé vous en bien, je vous le demande en grâce. Vous pouvez
luy dire sans doute que ce n'est pas vous qui aves mené cette affaire la
et surtout que vous n'en aves rien sçu, que quand le Roy vous la dit,
mais je vous prie retranché tout détaille. Je vous parle vray: il a des
lettres de moy que je voudrois bien ravoir avant qu'il vins à Paris
parce que je ne me soucirait pas que monsieur de Maurepas et sa mère
missent le nez dedans, ce qui pourroit fort bien arriver, ils sont gens
à cela. Peut estre votre neveu ne les donneroit il pas, mais dans un
moment de pique, enfin cela est plus sure si il vous les remettoit ou
si vous ne voulé pas vous chargé de les redemander, monsieur le prince
de Conti pourroit bien avoir cette bonté; en ce cas vous me les
renverriés petit à petit par des couriers toujours à l'adresse de ma
sœur. Adieu car j'entend le tambour j'aime autant fermer ma
lettre[298]._»
* * * * *
Il y avait une œuvre plus difficile que d'allumer le dépit de madame de
la Tournelle et de ramener toutes ses passions à son ambition. Il
s'agissait de décider le Roi, ce Roi paresseux, timide, ennemi des
entreprises, habitué à être servi en amour comme en toute autre chose,
gâté par les victoires toutes prêtes et les conquêtes toutes faites,
accoutumé à la reconnaissance du droit divin de son plaisir, aux
adorations comme aux complaisances, il s'agissait de le décider à se
donner la peine d'aimer, la fatigue de plaire, à remplir ce rôle d'homme
et d'homme amoureux qu'avaient rempli autrefois ses illustres aïeux. Et
puisqu'il voulait posséder une fière et capricieuse jolie femme, trop
haute ou trop habile pour se laisser mettre dans le lit du maître par
les mains d'un ministre, il devait lui faire la cour, et la mériter par
les efforts et les soins de ce noviciat d'amour dont toute maîtresse
exigeait l'hommage et l'épreuve.
Mais, à peine engagé dans ce métier, la patience échappait au Roi. Tout
à coup il interpellait Richelieu avec une voix presque colère: «Vous
avez voulu que j'écrivisse, j'ai écrit, j'ai écrit deux fois, vous ne me
conseillerez pas apparemment d'écrire une troisième... j'ai pris mon
parti et pense à quelqu'un[299].»
Le Roi demandait alors à Richelieu s'il ne connaissait pas madame une
telle, puis telle autre, puis celle-ci, puis celle-là[300], et à chaque
nom prononcé, on pense de quelle manière Richelieu habillait la femme.
Le Roi de s'écrier dans son étonnement: «Qu'est-ce donc que ces
femmes-là?»
--«Des femmes galantes, assez jolies et pas mal ennuyeuses au bout de
vingt-quatre heures.»
--«Il faut donc, disait le Roi, penser à une femme qui me tente,
quoiqu'elle m'inquiète. Avez-vous eu aussi madame de ***?»
--«Ah! pour ça, oui, répondait Richelieu; elle m'a fait trop de
noirceurs pour l'oublier jamais: c'est madame de Prie, absolument
elle[301].»
--«N'en parlons plus, reprenait le Roi, changeant tout à coup de visage,
au nom de cette femme abhorrée, mais que faire? Pas même de réponse de
madame de la Tournelle!»
--«C'est que madame de la Tournelle, se mettait à dire Richelieu avec
une certaine éloquence, ne ressemble pas à madame de ***; c'est que
belle comme les Amours, elle doit être une conquête; c'est que vos
généraux ne feront point cette conquête pour vous; c'est qu'elle ne sera
pas conquise si vous ne la conquérez pas. Assurément vos pareils ont des
avantages; mais le plus grand en amour est d'être jeune, beau comme
Votre Majesté, et surtout d'être aimable. François Ier, Henri IV, Louis
XIV se donnèrent la peine de plaire: celle-là devrait coûter moins à
Votre Majesté qu'à personne. Mais une maîtresse n'est point un
portefeuille, et si vos ministres vous apportent le leur à votre
conseil, je doute fort qu'ils puissent mettre madame de la Tournelle
dans vos bras. Il faut lui plaire et commencer par lui dire que vous en
êtes épris[302].»
* * * * *
Pendant ce long dévorement d'impatiences, de tourments, de feux, que
Louis XV ne connaissait pas, et qui ramenaient toujours à madame de la
Tournelle un amant plus humble dans un Roi plus amoureux, pendant les
six semaines que durèrent ces révoltes, et ces combats, et ces
capitulations, il est facile d'imaginer l'existence et les souffrances
de la malheureuse de Mailly, vivant côte à côte avec cette passion
irritée par une résistance qui étonnait le Roi, et dont elle sentait,
avec ses nerfs et sa sensibilité de femme, chaque reprise, chaque
progrès, chaque ravivement. Ce fut un calice bu goutte à goutte. Nulle
douleur, nulle humiliation ne manqua à cette agonie de l'amour, la plus
douloureuse, peut-être, dont une maîtresse de roi ait subi
l'humiliation. Le Roi ne fit grâce de rien à madame de Mailly. Il ne lui
épargna même pas ces duretés qui dénouent les plus vulgaires liaisons.
Las de sa chaîne et sans force pour rompre, Louis XV se vengeait sur
elle de ses impatiences et de ses irrésolutions, par toutes les
cruautés des hommes faibles au bout des amours qu'ils n'ont pas le
courage de briser. Versailles et Choisi retentirent de ces paroles
impitoyables[303] dont la brutalité soufflette une femme, et comme la
pauvre de Mailly s'obstinait à dévorer les affronts, comme elle voulait
pardonner et aimer jusqu'à la fin, comme elle restait, s'attachant à une
illusion dernière, la patience de son amour, après avoir fatigué la
pitié, exaspérait la lassitude du Roi qui prenait en haine cette femme
qui ne se tenait jamais pour chassée.
Les dîners et les soupers continuaient, mais c'étaient de tristes
dîners, de tristes soupers, des repas aux longs silences, au milieu
desquels une parole du Roi faisait tout à coup fondre madame de Mailly
en larmes[304].
Devant la sincérité de ce désespoir, il prenait au Roi un instant le
remords et la honte de violences qui dépassaient son caractère et
perdaient jusqu'au ton d'un homme bien né. Madame de Mailly croyait
avoir regagné l'indulgence et la charité du Roi, quand Louis XV lui
venait dire qu'il était amoureux fou de madame de la Tournelle, qu'il ne
l'avait pas encore, mais que bientôt il l'aurait, qu'il ne pouvait donc
plus l'aimer[305].
En cette femme,--elle l'avouera plus tard,--qui ne s'était donnée au
Roi, qui n'avait vécu avec lui les premiers temps que poussée par une
extrême misère, mais chez laquelle l'amour était venu au bout de deux
mois[306], et n'avait fait que grandir avec les années, se mêlaient à la
fois, à cette heure, les tendresses suprêmes de la vieille femme, qui se
sent aimer pour la dernière fois et les humilités de passion de la
courtisane qui aime pour la première fois. Et au mépris de tout
amour-propre, et sans aucune honte, et agenouillée dans les lâchetés de
l'amour madame de Mailly promettait de fermer les yeux, de tout
permettre, de tout souffrir, ne demandant que la grâce de rester, comme
elle eût demandé la force de vivre. Le maître répondait: «Il faut se
retirer aujourd'hui même.» Madame de Mailly se traînait aux pieds de
Louis XV, elle suppliait, elle allongeait l'entrevue, et s'accrochait en
défaillant aux misérables prétextes, à tous les petits retardements des
amours condamnées, pour ne point partir encore. Elle finissait par
s'adresser à la pudeur du Roi, l'assurant que s'il consentait à ne point
la renvoyer, elle trouverait dans son amour le courage de cacher à ses
sujets ce nouvel amour capable de diminuer leurs respects. Et le Roi,
attendri par ces pleurs, par l'humilité de cette douleur, par cette
immolation devant le soin de sa gloire, ébranlé peut-être aussi par la
crainte d'un éclat, accordait, malgré ses engagements avec madame de la
Tournelle, quelques jours de sursis à madame de Mailly.
Et les heures qu'elle passait encore à Versailles, et pendant lesquelles
il lui était donné d'approcher encore de son amant, ces dernières
heures, il fallait les conquérir chaque jour. C'est ainsi que la veille
de son départ, le 2 novembre, l'on voyait, dans la journée, démeubler
son petit appartement à côté des cabinets du Roi, et que l'on apprenait
que madame de Flavacourt devait y venir coucher le soir sur un lit de
camp[307]. Mais, au souper, la malheureuse femme trouvait pour retarder
sa disgrâce d'un jour, des accents si vrais, des élans si touchants, que
le Roi n'avait pas le courage de sa détermination, révoquait l'ordre,
lui permettait de coucher encore cette nuit dans son petit
appartement[308].
* * * * *
Richelieu, qui, en ces derniers temps, avait laissé les choses aller, le
temps agir, et cet amour, où il avait fait tant de ruines, suivre la
marche fatale et précipitée des amours qui finissent, et cette lente
rupture défendre d'avance tout retour aux deux amants par le
détachement journalier, et les duretés croissantes envenimées par une
longue impatience, Richelieu commençait à s'inquiéter de la tranquillité
de madame de la Tournelle, de son peu de hâte, de sa paresse à entrer
dans son rôle de maîtresse et à se saisir du Roi. Les démarches et les
manèges des ministres, les sympathies excitées par le désespoir de
madame de Mailly, le murmure d'attendrissement presque unanime de la
cour, les amitiés qui se groupaient en parti autour de cette disgrâce
intéressante, décidaient Richelieu à remettre la main aux affaires de
madame de la Tournelle et à hâter un dénoûment[309]. Il obtenait de
madame de la Tournelle qu'elle reçût en sa présence le Roi au milieu de
la nuit. Avec ce rendez-vous convenu et accepté, Richelieu terminait
tout[310]. Il allait trouver madame de Mailly, et, se disant désolé et
uniquement occupé d'elle depuis qu'elle ne pouvait plus aimer le Roi, il
lui peignait vivement ce qu'elle se devait à elle-même, le soin de sa
gloire, l'indignité du cœur du Roi, de ce Roi qui la délaissait et
auquel il serait beau de renoncer. En finissant, il offrait de la mener,
quand elle le voudrait, à Paris. Richelieu prenait ainsi le congé à son
compte, en dégageant la personne du Roi. «_Mes sacrifices sont
consommés_, dit madame de Mailly, _j'en mourrai, mais je serai ce soir à
Paris_[311].»
* * * * *
De là, Richelieu se rendait auprès du Roi, et sans plus lui laisser le
temps de se reconnaître, de respirer, de réfléchir, qu'il n'avait laissé
à la favorite le temps de résister, il lui annonçait le départ de madame
de Mailly, et le rendez-vous arraché à madame de la Tournelle. Puis il
lui parlait du secret à garder, des grandes cours à traverser, des
espions de Maurepas à tromper, du déguisement à prendre qui l'attendait
chez lui.
Un peu après minuit, le Roi est chez Richelieu. Il y trouve de grandes
perruques à l'usage des médecins, des habits noirs, des manteaux. Et
voilà Louis XV et son confident déguisés qui se rendent le long des murs
chez madame de la Tournelle, recevant pour la première fois une
déclaration en perruque carrée[312]. La surprise empêchait l'embarras,
et le romanesque, le comique presque de cette première entrevue en
sauvait la gêne, mettait le Roi à l'aise, dissipait la peur que le
timide amoureux avait de la fière créature. Le Roi sortait de chez
madame de la Tournelle tout à fait engagé, et trouvant à cette cour
ainsi faite un côté piquant, une nouveauté et un caractère d'aventure
qui le charmaient comme un enfant[313].
Entre cette visite de Richelieu à madame de Mailly et le rendez-vous de
la nuit, il y eut un dernier dîner, un dîner intime, où il n'y avait que
de Meuse entre le Roi et la maîtresse prête à quitter Versailles[314].
Nul témoignage, nul livre, nul billet ne raconte ce dîner. Rien n'en dit
le déchirement[315]. Seulement on vit sortir madame de Mailly de son
petit appartement, la poitrine haletante, les yeux remplis de larmes,
désespérée, presque folle, marchant sans voir et sans entendre. Derrière
elle, venait le Roi qui la suivait, l'apaisait, la soutenait de paroles
basses et douces, et finissait par lui dire: «À lundi.»
Ce «à lundi,» était-ce une permission de revenir à Versailles que
reprendra ce soir même madame de Châteauroux à Louis XV? Était-ce
simplement un leurre pour tromper sa douleur et endormir son
désespoir[316]?
* * * * *
Madame de la Tournelle, sa sœur chassée, écrivait quelques jours après à
Richelieu parti pour la Flandre:
«_... J'ai montré au Roi vos lettres qui l'ont diverti; il m'a assuré
qu'il n'avoit point dit à madame de Mailly que ce fut vous qui eussiez
mené l'affaire, mais simplement qu'il vous avoit dit le fait et que vous
l'aviez accompagné chez moi. Vous sentez bien que l'on fera bien des
contes; vous n'avez qu'à toujours soutenir que vous n'en avez jamais
rien su que quand cela a été fort avancé; cela est même convenable pour
moi. Je ne veux point avoir l'air d'avoir recherché cet avantage, ni mes
amis pour moi, d'autant que nous n'y songions ni les uns ni les
autres... Sûrement Meuse vous aura mandé la peine que j'ai eue à faire
déguerpir madame de Mailly; enfin j'ai obtenu qu'on lui mandât de ne
point revenir que quand on lui demanderoit. Vous croyez peut-être que
c'est une affaire finie? Point du tout; c'est qu'il est outré de
douleur, et qu'il ne m'écrit pas une lettre qu'il ne m'en parle, et
qu'il me demande de la faire revenir et qu'il ne _l'approchera pas_,
mais qu'il me demande de la voir quelques fois: j'en reçois une dans ce
moment où il me dit que si je lui refuse, je serai bientôt débarrassée
d'elle et de lui; voulant dire apparemment qu'ils en mourront de chagrin
tous deux. Comme il me conviendroit fort peu qu'elle fût ici, _je compte
tenir bon_. Comme je n'ai pas _pris d'engagement_, dont je vous avoue
que je me sais bon gré, il décidera entre elle et moi... Je prévois,
cher oncle, que tout ceci me donnera bien du chagrin. Tant que le
Cardinal vivra, je ne ferai rien de ce que je voudrai. Cela m'a donné
envie de mettre ce vieux coquin dans mes intérêts en l'allant trouver.
Cet air de confiance me le gagneroit peut-être... Ceci mérite
réflexion... Vous pensez bien que tout le monde est en l'air et qu'on a
les yeux sur le Roi et sur moi... Pour la Reine, vous imaginez bien
qu'elle me fait une mine de chien; c'est le droit du jeu... Je vais vous
dire les dames qui iront à Choisy: mademoiselle de la Roche-sur-Yon,
mesdames de Luynes, de Chevreuse, d'Antin, de Flavacourt et votre
très-humble servante... Il n'osoit pas même aller à Choisy, c'est moi
qui lui ai dit que je le voulois. Personne ne logera dans l'appartement
de madame de Mailly; moi je serai dans celui que l'on appelle le vôtre,
c'est-à-dire_ si _M. Dubordage en a l'esprit, car le Roi n'en dira
mot... Il vous a mandé que l'_affaire étoit finie entre nous_, car il me
dit dans sa lettre de ce matin de vous détromper, parce qu'il ne veut
pas que vous en croyiez plus qu'il y en a. Il est vrai que, quand il
vous a écrit, il comptoit que ce seroit pour le soir; mais j'ai apporté
_quelques difficultés à l'exécution_, dont je ne me repens pas[317]._»
Cette lettre est madame de la Tournelle tout entière, et l'histoire
offre peu de documents pareils où une femme se soit ainsi peinte
elle-même en pied et aussi crûment. Nul portrait qui vaille cette
confession: c'est la femme même avec le sang-froid et l'impudeur de ses
ingratitudes, le cynisme de ses sécheresses, la férocité moqueuse de son
esprit et de son cœur. Il semble qu'elle pousse sa sœur par les deux
épaules avec ces mots qui ont la basse énergie des expressions du
peuple. Et quelle aisance dans sa sereine implacabilité! Rien ne la
trouble, rien ne la touche, pas même cette surprenante douleur arrachée
à l'égoïsme, les larmes de Louis XV! Au milieu de tout ce qu'elle a
brisé, et de tout ce qui pleure, se lamente et meurt autour d'elle, elle
raisonne, calcule, intrigue, avec une insensibilité dont le naturel
épouvante. «_Je compte tenir bon... J'ai apporté quelques difficultés à
l'exécution, dont je ne me repens pas_,» sont des mots qui donnent toute
sa mesure et avouent tout son caractère. On la voit, ayant pris jour
avec elle-même pour sa défaite, et voulant d'avance lui faire rendre
tout ce qu'une défense lui donne de prix. Elle entend beaucoup obtenir
avant de rien livrer: c'est une affaire où il faut des garanties. Il ne
lui convient pas de commencer comme madame de Mailly, d'en passer par
l'économie des dépenses de poche du Roi, de se salir les mains à
ramasser le peu de louis qui avaient payé les premiers rendez-vous de sa
sœur[318], de louer ses parures comme elle, et de recourir comme elle à
la bourse de Villars et de Luxembourg[319]. Elle ne veut pas non plus
qu'il lui arrive comme à sa sœur d'être obligée, après des années
d'amour et de faveur, d'aller emprunter pour les visites royales des
flambeaux et des jetons d'argent à sa voisine[320], et elle demande
d'autres générosités que celles inscrites sur le Livre rouge.
Puis, au-dessus de ses exigences d'argent, madame de la Tournelle couve
des exigences plus hautes; il faut que son orgueil ait part à son amour.
Il y aurait pour elle l'humiliation du mystère dans une liaison furtive,
dans un scandale caché et secret: elle entend paraître et éclater dans
le triomphe d'une favorite. Ces volontés, ces conditions _éclatantes_,
madame de la Tournelle ne tardait pas à les faire connaître, à les faire
porter au Roi. Elle lui laissait entrevoir que le renvoi de madame de
Mailly ne lui suffisait pas, qu'elle voulait être maîtresse déclarée,
sur le pied de la Montespan; qu'elle ne se souciait pas comme de Mailly
d'un petit logement aux soupers économiques, qu'elle demandait une
maison montée, un appartement où elle pût recevoir le Roi d'une façon
royale, la faculté enfin, dans ses besoins d'argent, d'envoyer toucher
sur ses billets au Trésor. Il était question dans le public d'une terre
de trente mille livres de rente, d'un hôtel à Paris et à la cour, de
cinquante mille livres par mois, de cinq cent mille livres de
diamants[321]. Le bruit courait même que l'ambitieuse personne avait
stipulé qu'au bout de l'an, elle aurait des lettres de duchesse
vérifiées au parlement, et que, si elle devenait grosse, sa grossesse
serait publique et son enfant légitimé. Les petites vanités d'une femme
étaient au fond de ces ambitions si grandes, si énormes, si insolentes
de madame de la Tournelle, et dans ce furieux désir d'élévation, dans
cette demande impérieuse du titre de duchesse, il y avait l'envie
impatiente de se venger de Maurepas, d'humilier sa femme et de punir, en
l'écrasant, le ministre qui avait tenté sans relâche de traverser sa
fortune, et s'opiniâtrait à n'en point vouloir oublier le point de
départ, ni les premiers commencements. Déjà elle s'approchait du
tabouret en préparant l'alliance d'une de ses sœurs toute dévouée à ses
intérêts, l'alliance de mademoiselle de Montcavrel avec le duc de
Lauraguais qui mettait le précédent d'un duché dans la famille[322].
C'était beaucoup attendre, beaucoup exiger d'un Roi peu familiarisé avec
les prodigalités de l'amour, et tenu «de si court» par le Cardinal; et
le caractère du Roi, timide et craignant l'opinion, peureux devant toute
résolution un peu brave, aurait dû encore diminuer la confiance de
madame de la Tournelle. Mais tout cela ne rabattait rien de ses
prétentions, elle comptait sur l'amour pour changer le Roi, lui faire
perdre cet esprit d'économie, ce respect humain et ces pudeurs. En
attendant, elle jouait l'indifférente; puis, ce jeu usé, elle faisait
semblant de revenir au duc d'Agénois, disant que les lettres
interceptées ne prouvaient qu'un caprice, et qu'elle n'y voyait point de
quoi lui être infidèle. Elle agaçait, rebutait et aiguillonnait le Roi
par les plus adroites comédies et les plus savantes coquetteries de son
sexe, l'assurant qu'il lui ferait plaisir de s'occuper d'autres dames,
et ne cessant, malgré tout, de l'entourer et de l'étourdir, par les
demi-mots et les indiscrétions de ses amis, de ses ambitions, de ses
volontés, de ses conditions[323].
Au bas de l'escalier de Versailles, à la nuit tombée[324], madame de
Mailly avait trouvé un carrosse de la cour qui l'avait menée à Paris, à
l'hôtel de Toulouse, chez les Noailles[325]. Les Noailles avaient la
vertu, l'esprit d'être fidèles à leurs amis. Ils donnèrent l'hospitalité
à la favorite sans abri, et qui n'aurait su, sans leur amitié, échapper
aux mauvais traitements de son mari, peut-être où coucher! Madame de
Mailly avait au chevet de son lit la maréchale de Noailles tout le temps
de sa première douleur. Ce fut d'abord un désespoir affreux, une crise
de sanglots et d'étouffements, une espèce de délire dans lequel la
malheureuse femme appelait à grands cris Louis XV[326]. Le curé de
Saint-Sulpice ne pouvait calmer la malade. On tremblait autour d'elle
pour sa raison, pour sa vie. On avait peur que, dans la violence et
l'égarement de son chagrin, elle ne fût prise de la tentation de
mourir[327].
Au transport succéda l'agitation, une fièvre de projets, des vouloirs
courts et saccadés, suivis d'abattement. Elle voulait partir pour
Versailles[328], elle se dressait pour se lever, et, la voiture
attelée, elle fondait en larmes, et retombait sur son lit.
C'étaient de douloureuses nuits blanches passées tout entières à creuser
sa disgrâce; c'étaient des journées employées à envoyer chercher les
gens qu'elle se persuadait attachés à sa personne[329] pour les
consulter sur le parti qu'elle avait à prendre, implorant des avis[330]
et ne prenant conseil que de sa douleur.
La vie de madame de Mailly était toute à la lecture et à la _relecture_
des billets du Roi, que presque chaque jour de Meuse lui apportait;
billets où, avec l'égoïsme cruel de l'amour, le Roi ne parlait guère que
de sa passion pour madame de la Tournelle, du charme de la jeune femme,
de l'empire à tout jamais pris sur lui. Ces lettres, ces dix-huit
lettres[331] qu'au mois de novembre l'ancienne maîtresse était fière de
montrer à ses familiers, elle en interrogeait chaque phrase, chaque mot,
y cherchant, y poursuivant l'espérance, aujourd'hui désolée et voyant
l'exil éternel, demain croyant l'épreuve finie et l'amour du Roi
revenu.
Ces derniers espoirs qui rattachèrent madame de Mailly à la vie
n'étaient point tout à fait aussi illusoires qu'ils pouvaient le
paraître. La lettre de madame de la Tournelle à Richelieu nous montre
que le cœur du Roi avait éprouvé après coup le déchirement de la
rupture, et qu'il s'était bien plutôt séparé que détaché de son ancienne
maîtresse, par les duretés et les brutalités inspirées par la sœur et
arrachées à la débile volonté de l'amant. Dépité par les froideurs de
madame de la Tournelle, humilié par sa longue résistance, Louis XV se
retournait avec des remords de reconnaissance vers la douce et facile
madame de Mailly. La séparation réveillait le sentiment qu'il croyait
mort, et mille souvenirs se levant de ce passé d'hier dont tout portait
le deuil autour de lui, mettaient dans ces billets tout amoureux d'une
autre, quelque chose _d'un revenez-y_ tendre et mélancolique pour la
délaissée.
La petite société qui entourait madame de Mailly, pour lui donner du
calme, la dérober peut-être au suicide, travaillait à la maintenir dans
cette persuasion, lui répétant que le Roi n'était point décidé, que son
appartement n'était point encore occupé, que la politique avait eu plus
de part à son éloignement que toute autre chose.
Et, dans la succession des espérances et des désespérances qui se
suivaient sans motif chez madame de Mailly, il y avait des jours où,
suppliante, elle faisait l'impossible pour obtenir seulement d'habiter
Versailles, s'engageant à ne jamais mettre les pieds au château; il y
avait d'autres jours où, dans des fanfaronnades enfantines, la femme
chassée se vantait d'avoir un moyen infaillible de rentrer à la cour
quand elle voudrait[332].
Cependant, dans la première quinzaine de décembre, au temps du retour de
ce voyage de Choisi où madame de la Tournelle avait enfin cédé au Roi,
madame de Mailly apprenait--ses amis ne pouvaient plus longuement lui en
cacher la nouvelle--qu'on avait démeublé ses logements de Versailles, et
que son petit appartement, l'appartement où elle avait passé après la
mort de madame de Vintimille tant de douces et solitaires heures en tête
à tête avec Louis XV, était condamné par une barre de bois clouée sur la
porte[333].
Il lui fallut se résigner. Le duc de Luynes, qui voyait en ces jours la
pauvre madame de Mailly installée dans un logement emprunté à madame de
Ventadour aux Tuileries, nous fait une peinture navrante de
l'abandonnée. Il la trouvait dans une immense chambre bien triste et
bien froide. Des larmes coulaient continuellement sur son visage
amaigri. Avec ce déliement des volontés brisées par un grand malheur,
elle paraissait ne plus vouloir rien, s'abandonnant d'avance à tout ce
que voudrait bien ordonner le Roi à son égard... Elle ne savait rien des
arrangements en train de se faire pour le paiement de ses dettes[334],
et s'y montrait complètement indifférente et comme étrangère. Elle
disait enfin, d'un ton mourant, que maintenant elle ne comptait plus
jamais revoir Versailles... Et la vie de madame de Mailly à cette heure
était celle-ci: Elle allait tous les jours dîner à l'hôtel de Noailles
avec la maréchale et quelquefois en tiers la duchesse de Gramont,
revenait de bonne heure chez elle où elle restait jusqu'à neuf heures,
repartait passer la soirée en tête à tête avec la comtesse de Toulouse.
Dans ce temps, complètement vaincue et s'humiliant à plaisir, elle
écrivait à celle qui l'avait supplantée une lettre où elle s'excusait
auprès d'elle des violences et des colères de ses paroles[335].
À quelques jours de là, madame de Mailly était privée de la seule
douceur qui lui fût accordée dans l'amer néant de la vie, de la
correspondance du Roi. Et la raison que Louis XV donnait pour la cesser
est bien touchante: il disait ne pas vouloir ruiner madame de Mailly,
qui jetait tout son argent au courrier lui apportant un bienheureux
billet[336].