MAILLY DE MAILLY.

_Ce mardy_[264].

La bonté, l'ouverture de cœur, la constance en amitié[265], la

bienveillance active sont les vertus de cette femme; mais elle possède

encore une autre grande qualité,--qualité rare pour une femme qui s'est

vendue et qui est toujours pauvre,--c'est le désintéressement, la

délicatesse en matière d'argent, le point d'honneur colère qu'elle met à

ne vouloir pas être même soupçonnée de recevoir un cadeau. Et il y a à

ce sujet une charmante anecdote.

M. de la Chétardie, ami de madame de Mailly, nommé ambassadeur en

Moscovie, près de la Czarine, allait prendre congé de la favorite, lui

offrant ses services pour la cour où il se rendait. Madame de Mailly,

qui n'avait pas de relations dans ce pays lointain, le remerciait,

lorsque, faisant réflexion que c'était la contrée d'où venaient les plus

belles fourrures, elle le priait de lui faire l'emplette d'une fourrure

et de deux toiles de Perse, en lui recommandant que la fourrure et les

toiles de Perse n'allassent pas au-delà de six cents livres, n'étant pas

assez riche pour «se payer du beau».

M. de la Chétardie, arrivé en Moscovie, et qui était sur un très-grand

pied à la cour de la czarine, ne trouvant que des fourrures

très-ordinaires, et ayant appris que les plus belles étaient détenues

par l'Impératrice, qui en faisait une espèce de magasin, parla de sa

commission au duc de Biron, duc de Courlande, favori de l'Impératrice.

Le duc de Courlande lui demanda le nom de la destinataire. M. de la

Chétardie lui nomme naturellement madame de Mailly, mais en ajoutant

qu'elle ne pouvait y mettre qu'un certain prix. Le duc de Courlande de

lui dire de ne plus s'embarrasser de la commission, qu'il en faisait son

affaire. Il en parlait à la Czarine, et la Czarine, voulant faire à la

maîtresse du Roi de France un présent digne de son royal amant,

choisissait deux fourrures dont l'une était de 30,000 livres, l'autre de

60,000 livres, et douze toiles de Perse d'une beauté parfaite. Et un

jour le duc de Courlande, qui avait fait faire lui-même le paquet,

disait à la Chétardie: «Votre affaire est faite, il n'y a plus qu'à

l'envoyer en France.» M. de la Chétardie, qui ne savait pas ce que

contenait le paquet, demandait au duc de Courlande ce qu'il avait à lui

rembourser, à quoi l'autre répondait que c'était une bagatelle et que la

Czarine était charmée de lui faire cette petite gracieuseté.

Et le paquet arrivait à Amelot avec une lettre dans laquelle il y avait:

«À l'égard du paquet de telle façon qui vous est adressé, je vous prie

de le remettre à madame...», le nom ne s'y trouvait pas. Amelot assez

embarrassé en parlait un jour au Roi après le conseil, devant les

ministres, quand Maurepas disait peut-être méchamment: «Mais ce pourrait

être pour madame de Mailly qui connaissait M. de la Chétardie, et qui

lui aura donné quelque commission, il faudra s'éclaircir de ce fait.»

Le soir, le Roi, au souper des petits cabinets, ayant donné le mot à son

monde, entreprit de badiner madame de Mailly sur ce qu'elle recevait

des présents des cours étrangères sans rien dire. Madame de Mailly, qui

ne savait rien, au premier mot du Roi devenait très-sérieuse, puis se

fâchait, déclarait bien haut, devant les soupeurs devenus silencieux,

qu'elle n'était ni femme, ni fille de ministre, tombait sur madame de

Maurepas, sur madame Amelot, sur madame de Fulvy, belle-sœur du

contrôleur général, disait que celle-ci avait un pot-de-vin sur toutes

les marchandises des Compagnies des Indes, que celle-là touchait un

tribut sur chaque vaisseau du Roi, que la troisième..., et finissait par

déclarer que, quand le paquet lui arriverait, elle le jetterait à la

rivière[266].

La Duchesse de Châteauroux et ses soeurs · 第 26 / 68 题