Les deux portes de l'Œil-de-Bœuf restent fermées toute la journée de la
mort de madame de Vintimille.--Chagrin du Roi partant pour
Saint-Léger.--Louis XV relisant la correspondance de la morte.--Le Roi
est heureux de souffrir d'un rhumatisme en expiation de ses péchés.--Le
petit appartement de M. de Meuse.--Les tristes soupers du petit
appartement.--Mademoiselle de Charolais ne réussissant pas à rentrer
dans l'intimité de madame de Mailly.--Influence de la comtesse de
Toulouse et des Noailles sur le Roi.--Les emportements de madame de
Mailly contre Maurepas.--L'aversion du cardinal de Fleury pour le
maréchal de Belle-Isle.--Le maréchal fait duc héréditaire par la
protection de madame de Mailly.--Chaleur de l'obligeance de madame de
Mailly.--Son billet de recommandation en faveur de Meuse.--Sa
délicatesse en matière d'argent.--L'anecdote des fourrures de la
Czarine.
Le chagrin désespéré que ressentit Louis XV de la mort de madame de
Vintimille montrait chez l'homme et l'amant une sensibilité tout à fait
inattendue.
Au petit lever, La Peyronie, qui avait refusé aux instances de madame de
Mailly de faire réveiller Louis XV pendant que vivait encore la
mourante, entrait le premier. Le Roi lui demandait des nouvelles de la
malade. La Peyronie répondait qu'elles étaient mauvaises. Au ton dont la
réponse lui était faite, le Roi se retournait de l'autre côté et
s'enfermait entre ses quatre rideaux après avoir donné l'ordre qu'on dît
la messe dans sa chambre. La Reine venue pour voir le Roi, comme elle en
avait l'habitude tous les matins, était refusée deux fois. Le Cardinal
lui-même ne pouvait se faire ouvrir et ne parvenait à s'introduire que
pour quelques minutes avec l'aumônier à la fin de la messe. Barjac,
chargé d'un paquet arrivé par le courrier de Francfort, avait toutes les
peines du monde à le faire remettre au Roi. Les gentilshommes de la
chambre n'obtenaient pas leurs entrées, et, ce jour-là, les deux portes
de l'Œil-de-Bœuf restaient fermées jusqu'à cinq heures de l'après-midi.
Le Roi se levait seulement alors, descendant chez la comtesse de
Toulouse, où il trouvait madame de Mailly[232], la prenait avec MM.
d'Ayen, de Noailles, de Meuse, et montait en voiture pour
Saint-Léger[233], se sauvant, pour ainsi dire, de Versailles, et ne
disant pas le jour où il reviendrait.
Le Roi, qui était parti sans gardes, sans flambeaux, et sanglotant et
pleurant, ne pouvait souper le samedi et le dimanche; le lundi, il se
laissait mener à la chasse, mais il était si absorbé en ses tristes
pensées, que, lorsqu'on lui demandait l'ordre pour le premier lancé, il
ne répondait pas.
Dans la petite maison de campagne de Saint-Léger, au milieu de ce cercle
étroit d'amis, où il n'était plus le roi, Louis XV, débarrassé des
homélies du cardinal sur les faiblesses humaines, des consolations
maladroites et peu sincères de la Reine, n'avait plus à cacher ses
larmes et pouvait leur donner toute liberté[234]. Le roi s'enfonçait
dans ses regrets, il trouvait une joie cruelle, une satisfaction
douloureuse à les renouveler et à les raviver. Il s'occupait, il
s'entourait, il semblait se nourrir et vivre du souvenir de tout ce que
sa maîtresse avait été, et il poursuivait son ombre dans tout ce qui lui
parlait d'elle, dans tout ce que la mort épargne d'une femme qui n'est
plus, remontant le temps pas à pas, abîmé dans la lecture des lettres
qu'il lui avait écrites et de celles qu'il en avait reçues, essayant de
ressaisir jour par jour la trace et le parfum du temps envolé, allant de
reliques en reliques et d'échos en échos, pour revenir à cette cassette
aux _deux mille billets_, l'urne où tenaient les cendres de leurs
amours. Et dans de longues conversations entrecoupées de soupirs,
parlant des lettres et des papiers de la morte, il aimait à dire qu'il
n'y avait découvert que des choses à l'honneur de son cœur, «rien que de
très-bien et de très-convenable,» une seule chanson et encore à la
louange de l'abbesse de Port-Royal, où madame de Vintimille avait été
élevée, s'efforçant avec un culte amoureux et presque pieux de sa
mémoire, de détruire l'universelle réputation de méchanceté que la
comtesse avait laissée après elle[235].
Le mois de septembre se passait en petits voyages à Saint-Léger, coupés
de séjours à Versailles, passés en grande partie dans les appartements
de la comtesse de Toulouse en tête à tête avec madame de Mailly, séjours
que le Roi abrégeait le plus qu'il pouvait[236].
La soudaineté de la mort de madame de Vintimille, son mystère, son
horreur, les soupçons d'empoisonnement autour du lit, les insultes
autour du corps, cette fin misérable qu'un Dieu vengeur semblait avoir
abandonnée aux ironies de l'homme pour la faire plus exemplaire et plus
frappante, avaient bouleversé le vif et ardent jeune homme qui était
dans le Roi. L'inquiétude des châtiments célestes, la terreur de l'enfer
qui, malgré les moqueries de madame de Mailly disant _qu'il n'y a pas
d'enfer, que c'était là un conte de bonne femme_, avaient si vivement
tourmenté le Roi il y avait deux ou trois ans, lorsqu'il ne faisait pas
ses dévotions et ne pouvait toucher les malades[237], s'étaient
réveillées tout à coup, livrant un terrible combat aux ardeurs de son
tempérament. Il s'efforçait d'arriver à vivre avec madame de Mailly,
comme M. le Duc vivait avec madame d'Egmont sans cohabitation charnelle,
si ce n'est par accident; de quoi, dit d'Argenson, on se confesse bien
vite. Le Roi écoutait maintenant la messe avec une contrition marquée; à
tout moment il avait à la bouche les mots de religion, de lectures
spirituelles. Il parlait maintenant de ses souffrances physiques avec un
certain plaisir, et un jour les courtisans étaient tout étonnés
d'entendre, après un long silence, tomber des lèvres du Roi: «Je ne suis
pas fâché de souffrir de mon rhumatisme, et si vous en connaissiez la
raison, vous ne me désapprouveriez pas: je souffre en expiation de mes
péchés[238].»
La douleur du Roi trouvait cependant une consolation et un soulagement
dans la douleur de madame de Mailly qui avait si bien immolé son bonheur
aux plaisirs du Roi qu'elle pleurait avec de vraies larmes une sœur dans
madame de Vintimille, et qu'on la voyait tous les jours entendre la
messe en l'église des Récollets sur la tombe de sa rivale[239].
Au mois d'octobre, le Roi, de retour à Versailles et n'en sortant plus
guère que pour la chasse et de petits voyages à la Muette, demandait un
jour à M. de Meuse qui avait une fort triste chambre avec une seule
fenêtre donnant sur la cour des cuisines, s'il ne lui ferait pas plaisir
en lui donnant un autre logement. M. de Meuse répondait qu'il recevrait
toujours avec reconnaissance les bienfaits du Roi.
«Je veux vous en donner un au-dessus de ma petite galerie,» disait le
Roi.
M. de Meuse se confondait en remercîments, et déclarait que sa
reconnaissance serait d'autant plus grande qu'il serait bien près des
cabinets de sa Majesté; «mais je ferai fermer la communication,» faisait
Louis XV.
Et l'on raisonnait sur la distribution du logement; il était question
d'une petite antichambre, d'une seconde antichambre pour y manger, d'une
chambre bien éclairée, d'un cabinet, d'un office, d'une cuisine, etc. Au
bout de quoi le roi ajoutait:
«Votre chambre sera meublée, vous y aurez un lit, mais vous n'y
coucherez point. Vous aurez une chaise percée, mais vous n'en ferez
point usage. Vous aurez la clef dans la poche, et vous pourrez y faire
entrer MM. de Luxembourg et de Coigny, quand ils seront revenus de
l'armée; mais il faudra que vous y dîniez. Qu'est-ce que vous voulez
avoir pour votre dîner?»
M. de Meuse, qui commençait à comprendre, s'écriait gaiement qu'il
aimait faire bonne chère, qu'il ne serait pas fâché d'avoir un potage,
une pièce de bœuf, deux entrées, un plat de rôti, deux entremets.
«Mais j'irai y souper quelquefois,» jetait dans un sourire le Roi.
«Combien demandez-vous?»
À cette question, M. de Meuse, assez embarrassé, craignant de demander
trop ou pas assez, se retournait vers madame de Mailly, lui disant:
«Madame la comtesse, aidez-moi donc.»
Madame de Mailly et M. de Meuse calculaient, supputaient, et M. de
Meuse, pressé par le Roi, déclarait qu'il pensait pouvoir supporter la
dépense avec douze ou quinze cents livres par mois[240].
L'appartement, ainsi donné à M. de Meuse, allait être en effet la
nouvelle habitation de madame de Mailly, dans la société et la compagnie
de laquelle le Roi, en son chagrin, voulait se réfugier, fuir, au milieu
de Versailles, la cour et la vie de représentation du château.
L'appartement au-dessus de la petite galerie, que bientôt madame de
Mailly appellera «_mon petit appartement_,» se composait d'une salle à
manger joignant les cabinets du Roi, d'un corridor où se trouvaient d'un
côté un office et une cuisine, de l'autre une garde-robe de femme de
chambre et une garde-robe de commodité, d'une petite chambre fort jolie
avec un lit dans une niche de toile découpée par un tapissier de Paris,
un cabinet très-bien éclairé, où le Roi passait une partie de l'année à
travailler à ses plans, les après-dînées. Quelques changements y étaient
faits plus tard, on prenait une partie de la cour de madame de Toulouse
pour bâtir un nouvel escalier qui donnait une antichambre de plus, et on
augmentait encore le petit appartement d'un salon d'assemblée trouvé
dans un des cabinets où l'on bouchait les lanternes du plafond. C'était
le salon où madame de Mailly jouait tous les soirs des jours, où le Roi
ne chassait pas et travaillait avec le Cardinal de six à neuf heures.
Le service de la table était des plus simples. Le Roi était servi par un
seul officier de la bouche, un seul officier du gobelet; le valet de
chambre de madame de Mailly, improvisé maître d'hôtel, mettait les plats
sur la table. Il n'y avait que trois douzaines d'assiettes de vaisselle
plate marquées aux trois couronnes, et Moutiers, l'ancien cuisinier des
cabinets, chargé de la dépense, apportait la plus grande économie[241].
Aux soupers du petit appartement qui avaient lieu à sept heures, les
jours de chasse, il y avait en hommes toujours M. de Meuse, très-souvent
le duc d'Ayen avec le comte de Noailles, une fois par hasard le duc de
Villeroy ou le duc de Richelieu, et en femmes madame de Mailly toute
seule. Le Roi continuait à être plongé dans une profonde tristesse.
Souvent il lui arrivait, après avoir mangé un morceau, de tout refuser,
puis de tomber dans une mélancolie noire, dans un état vaporeux dont les
convives ne pouvaient le faire sortir, quelque gaieté qu'ils
apportassent.
Ainsi se passaient ces étranges et lugubres soupers où, à tout moment,
le bruit joyeux des verres, et le rire des paroles prêtes à s'enhardir,
s'éteignaient sous les repentirs dévots du Roi, faisant maigre pour ne
pas commettre «des péchés de tous côtés[242]», arrêtant tout à coup un
sourire commencé pour entrer dans le remords, parlant à tout propos
d'enterrement, et si à ce moment ses yeux venaient à rencontrer les yeux
de madame de Mailly, éclatant en larmes, et forcé de quitter la table,
sans pouvoir fuir cette mort de madame de Vintimille, où il trouvait
au-delà de la mort même une épouvante suprême, la mort sans sacrements,
sans réconciliation avec Dieu... On eût dit que les terreurs et les
faiblesses d'un autre Henri III possédaient la conscience de ce roi du
XVIIIe siècle, mêlant les actes de contrition aux larmes de l'amour.
* * * * *
De ce rapprochement, de ce ménage de larmoiement et de sensualité
funèbre, madame de Mailly tirait une force; elle reprenait un peu
d'autorité amoureuse sur le Roi. Louis XV ne faisait plus de voyages les
jours où madame de Mailly était de semaine près de la Reine. C'était
madame de Mailly qui dressait pour les voyages la liste des invitations
et avertissait les princes et les princesses même.
Devant ce crédit renaissant, les femmes qui avaient autrefois ordonné de
la volonté de madame de Mailly, voulaient ressaisir cette volonté, sans
direction, sans gouvernement, depuis la mort de sa sœur. Mademoiselle,
tenue à distance par madame de Vintimille, cherchait à se rapprocher de
la maîtresse[243]. Elle parvenait à se faire inviter à quelques voyages
à la Muette, mais restant dans l'ignorance si elle en serait jusqu'à la
veille; et toujours la réception était froidement polie et sans aucun
tête à tête avec madame de Mailly[244]. Dans un des voyages de cette
année à Choisi, où le retour était si pénible pour le Roi[245],
Mademoiselle eut le malheur d'avoir au jeu une grosse dispute à propos
d'un petit écu. Le lendemain, pour radoucir son ancienne amie, elle lui
faisait présent d'un fichet à pousser les billets hors les boules, garni
de rubis et de diamants, avec des jetons en agate et en cornaline,
qu'elle avait fait faire pour le cavagnole. Mais le cadeau ne servait à
rien, madame de Mailly était lasse depuis longtemps de la princesse et
de sa domination. On l'avait entendue dire à la Muette, en montant seule
de femme dans le carrosse du Roi, en présence de Mademoiselle retournant
coucher à Madrid: «_qu'elle n'avait pas été fâchée de monter ainsi
devant elle, et de lui faire voir qu'elle pouvait se passer
d'elle_[246].»
À l'heure présente, l'oreille de madame de Mailly et la faveur de
l'amant appartenaient entièrement aux de Noailles, à la comtesse de
Toulouse. Cette _gent_ Noailles, ainsi que l'appelle le marquis
d'Argenson, pour toutes les révolutions morales qui arrivent chez les
souverains, pour les années d'indépendance d'esprit et de libertinage,
pour les périodes d'activité physique, pour les retours d'idées
religieuses, enfin pour toutes les dispositions de l'âme et du corps
d'un Roi, avait des libertins, des athées[247], des chasseurs, des
dévots et des dévotes qu'elle tirait comme d'un magasin d'accessoires et
qu'elle produisait sur la scène de Versailles tour à tour. Or, dans ce
moment, pour ce couple de tristes amoureux que la cour s'attendait d'un
jour à l'autre à voir lire ensemble leur bréviaire, quelle meilleure
confidente, complaisante, amie dirigeante que cette princesse
dévotieuse, sans rouge, passant des deux heures à l'église, dans un
confessionnal, penchée sous la lueur d'une petite bougie sur un livre de
prière[248]! Du reste, la pieuse et prévoyante amie de la maîtresse,
très au fait du peu de durée des affections terrestres, marchait
toujours accompagnée de la jeune demoiselle de Noailles que la cour
regardait comme destinée à recueillir la succession de madame de Mailly,
tout en poussant dans l'intimité du Roi et de la favorite qui la mettait
sur la liste des petits voyages[249], une autre de ses protégées, la
jolie, la séduisante madame d'Antin.
* * * * *
Se sentant maintenue dans le cœur inconstant de Louis XV par la paix
momentanée de ses désirs, et appuyée par cette coalition de tous les
Noailles groupés à l'heure présente autour du Roi, madame de Mailly se
surveillait moins, ne mettait plus de sourdine aux violences de ses
antipathies, laissait éclater ses haines contre ses ennemis dans le
ministère.
Le vieux de Meuse qui était, lieutenant-général et qui aimait la guerre,
obligé de dîner tous les jours avec le Roi et madame de Mailly, ou avec
madame de Mailly toute seule, les jours où le Roi était à la chasse, se
lamentait un soir, à mots couverts, sur l'assiduité, la gêne, la
contrainte de cette vie, sur l'espèce de brillante domesticité dans
laquelle le confinait l'amitié du Roi, et rappelait à Louis XV la
promesse qu'il lui avait faite l'année dernière de servir encore. Louis
XV lui disait qu'il avait changé d'avis, puis, le voyant consterné de
son refus, il ajoutait: «Il ne faut point prendre un air aussi triste,
je suis persuadé de toute votre volonté, mais que voulez-vous faire en
continuant le service? vous n'êtes plus jeune, vous avez une assez
mauvaise santé; que voulez-vous devenir: maréchal de France? Ne puis-je
pas vous faire duc et pair et chevalier de l'Ordre? Tenez-vous donc
tranquille, et ne soyez point aussi affligé que vous le paroissez[250].»
À quelques jours de là, la conversation familière et secrète revenait au
Roi par le Cardinal, enjolivée d'ajoutés, de choses non dites et qui
compromettaient Louis XV. Le Roi s'en plaignait à de Meuse devant
madame de Mailly, qui, prenant tout à coup la parole avec emportement,
disait que c'était elle qui était la cause de ces bavardages, que tout
dernièrement la comtesse de Toulouse plaisantant de Meuse de ce qu'il
n'allait pas à la guerre, et ayant vu sortir de Meuse tout peiné et sans
répondre à la comtesse, elle n'avait pu se retenir de raconter à madame
de Toulouse les regrets de M. de Meuse et la conversation du Roi; elle
ajoutait qu'il y avait là le bailly de Froulay, qui était un ami de
Maurepas et qui avait dû lui rapporter la confidence faite à la
comtesse. Là-dessus, maltraitant de paroles Maurepas, elle donnait
carrière à tous les ressentiments longuement amassés en elle et se
livrait à une véritable exécution du ministre. Le Roi cherchait à le
défendre, soutenant que sa légèreté ne s'étendait pas aux choses
essentielles, qu'il y avait des choses qui n'avaient jamais été sues que
de lui et de son ministre et dont personne n'avait jamais été instruit:
«_Cela est bien extraordinaire_, répondait madame de Mailly avec une
vivacité colère, _s'il n'étoit pas secret en pareil cas, il faudroit
donc que la tête lui eût tourné_[251].»
* * * * *
En cette année 1742, madame de Mailly devient une influence, presque une
puissance[252] à laquelle Breteuil recevant des nouvelles d'Allemagne
envoie un courrier, ainsi qu'il en envoie un à Issy. Héritière de la
politique de sa sœur, elle continue sa protection à Chauvelin et au
maréchal de Belle-Isle; avec l'autorité qu'elle a prise sur le Roi, dans
cette vie d'intimité avec lui, Chauvelin, elle est un moment, une heure
sur le point de le voir rappeler. La lettre de rappel était écrite par
le Roi, elle était remise au duc de Villeroy, ami de Chauvelin, le
courrier se tenait botté pour partir[253], lorsqu'au dernier instant, le
Roi s'ouvrait au cardinal qui avait l'habileté d'appeler au ministère
d'Argenson et le cardinal de Tencin[254]. Et madame de Mailly était
encore une fois jouée par le vieux Fleury.
Mais, si la favorite n'avait pu parvenir à replacer Chauvelin, elle
avait le bonheur de maintenir en place contre les mauvaises dispositions
du cardinal le maréchal de Belle-Isle qu'elle songeait, ainsi que sa
sœur en avait eu l'idée, à faire un jour premier ministre, encouragée
en ce projet par la comtesse de Toulouse devenue _bélisienne_[255] et si
passionnément, qu'elle s'était presque brouillée avec ses neveux.
Madame de Mailly combattait, luttait, mettant à profit les fréquentes
coliques et les jours d'alitement du cardinal à Issy. Mais le vivace
vieillard qu'on avait vu, le jour où il avait eu ses quatre-vingt-neuf
ans, dire, par une espèce de fanfaronnade, la messe à la chapelle[256],
après quelques gobelets d'eau de Vals, quittant tout à coup sa marche
tremblotante, son teint momifié, encore tout foireux et breneux,
apparaissait dans les corridors de Versailles, le visage clair,
redressant sur ses jambes cagneuses sa grande taille diminuée de quatre
pouces, et se glissant et se coulant, ses longs cheveux blancs au vent,
il pénétrait chez le Roi où, en une heure de conversation, il défaisait
le travail de toute une semaine de la favorite.
Le malheur voulait pour madame de Mailly que précisément à cette heure
le cardinal disait pis que _pendre_ du Belle-Isle. Un moment, séduit par
son éloquence et sa réputation de grand homme, mais encore plus par la
croyance que M. de Belle-Isle était le grand ennemi de Chauvelin, le
Cardinal n'avait pas tardé à éprouver une basse jalousie pour l'homme
dont la grandeur des conceptions et des plans étonnait, déconcertait le
terre à terre de ses idées politiques. Puis, lorsque l'Éminence s'était
aperçue que M. de Belle-Isle était l'ami de gens qui passaient pour être
liés secrètement avec Chauvelin, qu'elle avait reconnu qu'il était aimé
du Roi, protégé par la maîtresse, qu'elle l'avait trouvé indépendant,
elle l'avait pris dans l'aversion qu'elle s'était tout à coup sentie
pour M. de Chauvelin, quelques mois avant son exil[257].
Donc la disgrâce du maréchal était résolue par le Cardinal, et le
maréchal, devant arriver d'Allemagne le 3 mars dans la soirée et faisant
prévenir à trois heures le Cardinal qu'il avait besoin de le voir à son
débotté, le Cardinal ajournait l'audience sous le prétexte qu'ils
seraient las tous les deux, et que le maréchal eût à se reposer. Sur cet
ajournement, cachant un refus d'audience, tombait chez l'Éminence madame
de Mailly qui, malgré l'enragement de Barjac, forçait la porte et
demeurait enfermée une heure et demie avec le Cardinal. Le vieux Fleury,
qui avait d'abord pris un ton de galanterie avec la maîtresse, entrait
tout doucement en colère, et se fâchait, et criait, pendant que Barjac,
son âme damnée, pestait dans l'antichambre. Enfin, madame de Mailly, à
force de prières, de flatteries, d'importunités, arrachait au Cardinal
la promesse de recevoir M. de Belle-Isle le lendemain[258].
La réception était des plus froides, durait une minute et demie, et, au
sortir de l'audience du Cardinal, le Roi adressait à peine quelques
paroles au maréchal.
À quelques jours de là, dans un conseil tenu à Issy,--et où, par
parenthèse, le maréchal arrivait en retard, et où ce retard faisait
envoyer savoir chez lui s'il était à la Bastille,--M. de Belle-Isle
rencontrait chez les ministres et surtout chez M. de Maurepas une
hostilité qui n'avait plus la pudeur de se dissimuler. Alors l'homme qui
venait de concilier en Allemagne de grands et difficiles intérêts, qui
venait de mettre la couronne impériale sur la tête de l'électeur de
Bavière, le guerrier et le diplomate que d'Argenson compare «à Gulliver
lié et tourmenté par des pygmées,» se plaignait avec des paroles pleines
d'emportement et d'un hautain mépris, de l'indécence des propos tenus
contre lui, du vilipendage de parti pris auquel s'était livré à son
égard le ministère, du discrédit et du déshonneur dont on l'avait
frappé, finissant par déclarer qu'il n'avait plus l'autorité nécessaire
pour servir le Roi.
C'est alors que madame de Mailly, après cette première démarche auprès
de Fleury qui avait peut-être sauvé le maréchal de l'exil, de la
Bastille, se mettait en tête de lui faire obtenir une marque de
confiance qui lui permît de travailler utilement pour le service du Roi.
Le mercredi 14 mars, la maîtresse s'entretenait avec le duc de
Luynes[259] du besoin, pour l'intérêt du Roi et de l'Etat, que le
maréchal reçût une marque éclatante de bonté de Sa Majesté, répétant
que c'était de toute nécessité et ne prévoyant, disait-elle, d'autre
opposition que celle que pourrait apporter la volonté du Cardinal que le
Roi voulait toujours traiter avec des égards et de la considération.
Madame de Mailly ne cessait de parler de cette marque de bonté aux
personnes qui se trouvaient là, sollicitant leur approbation,
s'efforçant de préparer une opinion favorable à une chose qui semblait
déjà faite au duc de Luynes.
Le lendemain de cette conversation de madame de Mailly avec le duc de
Luynes (15 mai 1742), le maréchal de Belle-Isle était déclaré duc
héréditaire[260].
Cette grâce, que la maîtresse proclamait tout haut son ouvrage, était
une victoire sur Maurepas et presque une défaite du Cardinal qui, à son
coucher, où l'on parlait du duc du matin, laissait échapper sur un ton
indéfinissable: «Madame de Mailly aura été bien aise[261].»
Cette protection de madame de Mailly fut constante et sans lassitude.
Madame de Mailly lutta encore pour Belle-Isle alors même qu'elle avait à
lutter pour elle-même. Au milieu des alarmes de son amour, elle
travaille à le maintenir en grâce auprès du Roi et à fortifier dans le
public les assurances de sa faveur. Alors que des quarante mille hommes
envoyés en Allemagne, Prague ne nous en rend que huit mille, au mois
d'octobre 1742, madame de Mailly force le Roi, qui n'avait pas parlé à
Beauvau dans un souper des cabinets, de l'entretenir, tout le temps d'un
souper au grand couvert, des longs sommeils de Broglie, de ses erreurs,
du génie de Belle-Isle; et par cette parole du maître aussitôt répandue,
non-seulement elle couvre le maréchal, non-seulement elle rassure ses
amis, mais elle engage le Roi dans une espèce de promesse publique de
continuer à employer le maréchal avec de plus grands moyens
d'action[262].
* * * * *
C'est là la femme; et son envie d'être agréable à ceux qu'elle aime
produit, pendant sa liaison avec Louis XV, ce miracle que le Roi timide
parle aux gens. Quand elle sait quelqu'un affligé de son silence, elle
est au désespoir, et n'a de cesse et de tranquillité que lorsqu'elle a
arraché quelques mots à son amant: «il faut qu'on s'en aille content du
Roi.»
Cette chaleur de l'obligeance, vous la rencontrez du reste chez madame
de Mailly, à un point rare et qui n'est pas ordinaire. Elle éclate tant
qu'elle vit chez l'excellente femme, pour son père, pour ses ingrates
sœurs, pour ses amis, pour ses connaissances, pour ceux même qui ne se
recommandent à elle que par l'intérêt du malheur. Un jour paraît un
mémoire d'une demoiselle de Nogent, fille d'un frère de la maréchale de
Biron et d'une femme turque qu'une lettre de cachet avait fait renfermer
dans un couvent. Sur la lecture du mémoire de la demoiselle qui avait de
la fortune, madame de Mailly se monte la tête et s'imagine que ce serait
un parti avantageux pour le chevalier Choiseul, fils de M. de Meuse, et
assez pauvre cadet, et la voilà aussitôt partie pour Paris, et bientôt
chez la maréchale de Biron à laquelle elle communique son idée, de là
chez la maréchale d'Estrées qu'elle emmène, et de là au couvent, chez la
demoiselle qui n'a aucune envie de se marier, mais qui lui demande sa
délivrance; et madame de Mailly se met à courir jusqu'à ce qu'elle ait
obtenu pour la prisonnière la permission de rentrer chez elle[263].
Et ce désir passionné de rendre service, on le retrouve, avec des
tournures de cœur adorables, jusque dans les moindres recommandations
qui échappent à sa plume. Voici un billet dont la pressante insistance
n'a d'égale que la fantaisie de l'orthographe:
_Ille vaquent par la mort de M. dentin (d'Antin) la place de capitaine
des matelot sur le canal, que je déserirait fort pouvoir obtenir pour
qui, pour une homme qui a surement mérité toute autres chose, puis que
cest pour monsieur le marquis de Meuse, l'état de ces afair fait qu'il
se retourne de tout les costés, ne pouvant avoir mieux, il se contente
de peu; je mintéresent ont ne peux pas davantage à tout ce qui le
regarde; et tout les plaisir qu'on peux luy faire je me les tient pour
fait à moy même. J'ayme mieux vous escrire que de vous ennuier
verbalement. Je conte baucoup sur vous pour cette petite afair. Compté
aussy sur ma reconnoissance et sur le plaisir que j'ay de vous asurer
que personne na l'honneur destre plus sincérment, monsieur, votre très
humble et très obéissante servante,_