VII

Le château de Choisi.--La vie intérieure.--Louis XV ne passant plus

qu'un jour plein à Versailles par semaine.--Les tentatives de madame de

Vintimille pour donner au Roi le goût du gouvernement de sa maison et de

son royaume.--Ses moqueries à l'endroit de la déférence de Louis XV pour

son valet de chambre.--Grossesse laborieuse de la favorite.--Elle est

prise d'une fièvre continue.--Colère du Roi à propos de son mutisme

obstiné.--Retour à Versailles.--Madame de Vintimille accouche d'un

fils.--Sa mort (9 septembre 1741).--Son cadavre servant de jouet à la

populace de Versailles.--Madame de Vintimille la femme à idées et à

imagination de la famille de Nesle.--Grâce maniérée et préciosité

sentimentale de ses lettres.

En ces années le Roi acquérait, de la succession de la princesse de

Conti, Choisi[204], ce petit château qui commençait cette ceinture de

rendez-vous de chasse et de petites maisons que la royauté allait jeter

autour de Versailles et de Paris, partout où il y avait assez de place

et d'ombre pour loger le plaisir et cacher l'amour.

Délicieuse retraite que ce petit château de Choisi, si bien fait pour

délivrer la royauté de l'étiquette de Marly[205] et lui permettre les

aises et les amusements de la vie privée! Sa situation au bord de la

Seine, à proximité de la forêt de Sénart, entre des arbres et de Peau,

au pied d'un coteau, à l'abri des vents du midi, ses agréments

intérieurs, les remaniements exécutés en trois mois, les communications

faciles et dérobées, les portes discrètes et secrètes, la salle à manger

si gaie en ses élégances, «la sculpture, l'or, l'azur, un meuble des

mieux entendus,» la profusion des glaces, la commodité, le bon goût, la

galanterie dont l'art du temps avait le secret et le génie[206], tout

faisait de ce petit château une adorable cachette d'amoureux.

Le Roi s'y plaisait singulièrement: il y donnait carrière à ses goûts de

bâtisse, à ses idées d'arrangement. Il y prenait des plaisirs de

propriétaire, regardant les ouvriers travailler, faisant planter sous

ses yeux un jeu d'oie sur le modèle de celui de Chantilly, marquant les

arbres à couper pour dégager les points de vue. Il y menait la vie d'un

particulier; il y permettait autour de lui la liberté d'une vie de

château; et Choisi donnait aux courtisans de la vieille cour de Louis

XIV l'étonnement de voir le gouverneur du château prendre place à côté

du maître, la société du Roi s'asseoir sur des chaises à dos, les femmes

se promener en robe de chambre, parfois même, au scandale du duc de

Luynes, en robe à peigner et sans paniers. Les jours où le Roi ne

chassait pas, et où la petite calèche fermée n'emportait pas les dames à

sa suite: c'était la messe à midi, le déjeuner à une heure, sur les

trois heures le jeu chez les dames, où le Roi se rendait comme un maître

de maison; à sept heures et demie ou huit heures venait le souper, puis

un cavagnole à dix tableaux qui durait une heure et demie ou deux[207].

Et les jolis matins auxquels il eût fallu les pinceaux fripons d'un

Baudouin, les matins où le Roi venait éveiller les femmes, lutinant en

jouant leur coquetterie ou leur pudeur, et faisant ainsi de chambre en

chambre et d'oreillers de dentelles en oreillers de dentelles ce qu'on

appelait: _la ronde du Roi_[208].

* * * * *

Madame de Vintimille, devenue la souveraine du petit palais, n'en

laissait plus sortir le Roi, qui n'allait plus qu'un jour plein à

Versailles, et ne voyait guère plus d'un quart d'heure le Cardinal par

semaine[209]. Le vieux Fleury, dépité et furieux, appelait de ses vœux

le voyage de Compiègne, où il allait tenir le Roi trois mois sous sa

main, annonçant d'avance pour cette époque le renvoi de la Vintimille.

Mais tout à coup le Roi déclarait à un souper de Choisi qu'il n'irait

point cette année à Compiègne, annonce que tout le monde regardait comme

une victoire de la favorite et l'enlèvement définitif du Roi à

l'influence du Cardinal.

Alors le grand art de madame de Vintimille est d'occuper le Roi, et son

grand effort se tourne à lui apprendre à vouloir. Il semble qu'elle ait

eu l'idée de le préparer au gouvernement de l'État par l'administration

de sa maison et de l'intéresser au pouvoir royal par une autorité

particulière et domestique. On la voit fort appliquée à donner à Louis

XV le goût d'une sorte d'économat de son intérieur, elle le pousse aux

détails de ménage, elle lui fait renvoyer Lazure qui lui volait son vin

de Champagne: c'est déjà l'œil du maître qui s'ouvre en attendant que le

coup d'œil du Roi se montre. Elle secoue dans un petit cercle de

décisions sans portée et de menues affaires la paresse de sa volonté.

Elle enhardit, elle dégage sa résolution, et le Roi lui est

reconnaissant de lui avoir trouvé ce passe-temps et de familiariser sa

timidité avec l'exercice d'une initiative qui l'amuse.

En même temps que madame de Vintimille occupe le Roi, elle l'émancipe,

elle le sort tout doucement des influences et des captations de son

entourage par des railleries qui n'ont peur de personne et portent

jusque sur Bachelier: «_Eh bien! Sire, allez-vous dire encore cela à

votre valet de chambre_[210]?» est la phrase ordinaire avec laquelle

madame de Vintimille pique l'amour-propre du Roi, le tient en garde

contre des confidences qui mettent le maître, même quand il est roi, à

la dévotion des valets.

En amusant ainsi le Roi, en lui donnant des goûts nouveaux d'activité et

d'indépendance, madame de Vintimille ne tarde pas à le gouverner. Le Roi

sourit et se prête à ses plans, à ses amitiés, à sa politique qui ne

cesse d'avoir en vue le renversement du Cardinal, et la création d'un

ministère composé d'hommes animés d'un esprit de force et d'une

inspiration de grandeur que n'avait jamais eu le gouvernement du vieux

Fleury. Cependant, même assurée du Roi, madame de Vintimille ne marche

qu'avec précaution. Elle use de discrétion et de retenue, et ne donne

rien à l'impatience. Madame de Vintimille est la femme maîtresse

d'elle-même, la femme incapable des coups de tête de sa sœur de Mailly,

la femme qui avait su sacrifier M. de Luxembourg à M. de Fleury. La

favorite ne veut rien hâter, rien risquer contre le cardinal; c'est une

disgrâce entière et sans retour qu'elle rêve, qu'elle médite et se

promet, en sentant remuer dans ses entrailles l'enfant de Louis XV, le

gage de sa domination future.

Et tout doucement madame de Vintimille faisait de Choisi, ce château de

plaisir, un sérieux Versailles où elle habituait le Roi à traiter les

affaires, à avoir des entrevues politiques, à tenir des conseils.

* * * * *

La grossesse de madame de Vintimille était laborieuse et traversée de

malaises et de souffrances. Au mois de mars, le Roi, partant pour faire

un séjour de deux jours à Choisi, avait voulu s'opposer au départ de

madame de Vintimille, dans la crainte qu'un voyage aussi court la

fatiguât trop. Mais madame de Mailly, soufflée par sa sœur, disait à

Louis XV en badinant, qu'il ne pouvait pas être défendu de faire sa cour

au Roi, qu'elle logerait dans le village et qu'elle pourrait au moins le

voir pendant le jour[211]. Là-dessus les deux sœurs montaient en voiture

précédant le Roi.

Au mois de mai, dans un voyage à Marly, madame de Vintimille, tombée

malade, était saignée. Le Roi la gardait une partie du temps, assistant

à ses dîners et remontant passer la soirée avec elle.

Au commencement d'août, dans un autre séjour à Choisi, alors que madame

de Vintimille était dans le huitième mois de sa grossesse, elle était

prise d'une fièvre continue avec des redoublements, qui la faisait

saigner trois fois coup sur coup. Le Roi quittait Choisi très-préoccupé,

laissant à la malade, pour lui tenir compagnie avec sa sœur, M. de

Coigny, M. d'Ayen[212], M. de Meuse, et, le temps qu'il passait à

Versailles, il recevait quatre courriers par jour de Madame de

Mailly[213].

Le Roi ne restait que trois jours à Versailles, et, le 13 août, il

revenait à Choisi où il trouvait la malade dans un état un peu meilleur,

mais toujours avec de la fièvre. Le Roi lui annonçait à son arrivée

qu'il lui donnait à Versailles le logement de monsieur et madame de

Fleury; madame de Vintimille faisait espérer au Roi qu'elle serait assez

forte pour venir s'y établir la semaine suivante.

Madame de Vintimille, qui tremblait la fièvre tous les soirs, avait les

inégalités de caractère, les impatiences, les noires concentrations des

jeunes malades qui se sentent atteints dans les sources de leur vie. Une

fois, Louis XV la questionnait sur la cause de sa méchante humeur, lui

demandait si elle se sentait du mal, la priait de lui confier si elle

n'avait point quelque chagrin[214]. À toutes ces tendres et importunes

demandes, madame de Vintimille ne faisait point d'autre réponse «sinon

qu'elle ne se sentait pas dans son état naturel». Le Roi continuant à

l'interroger, la malade ne répondait plus à ses questions. Pris d'un

mouvement de colère devant ce mutisme obstiné, Louis XV ne pouvait se

retenir de dire à la femme aimée: «Je sais bien, madame la comtesse, le

remède qu'il faudroit employer pour vous guérir, ce seroit de vous

couper la tête; cela même ne vous siéroit pas mal, car vous avez le col

assez long; on vous ôteroit tout votre sang, et on mettroit à la place

du sang d'agneau, et cela feroit fort bien, car vous êtes aigre et

méchante[215].»

Ce n'était là qu'une boutade querelleuse d'amoureux, qui ne touchait pas

à la passion de Louis XV pour la femme. Et on voyait le Roi, au

lendemain de cette scène, s'occuper du choix de la voiture dans laquelle

la femme grosse serait le plus commodément pour faire le voyage de

Versailles, essayer lui-même tour à tour une litière et un vis-à-vis,

et, après lui, y faire monter madame de Mailly avec le comte de

Noailles, et en dernier lieu choisir le vis-à-vis.

Madame de Vintimille rentrait à Versailles, le 24 août, suivie d'un

cortège d'amis, s'installait dans son appartement où le Roi venait

passer la soirée. Et les jours suivants Louis XV soupait chez madame de

Vintimille, faisant apporter dans sa chambre le souper des cabinets.

Le vendredi 1er septembre, le Roi restait jusqu'à deux heures du matin

chez madame de Vintimille qui commençait à ressentir les grandes

douleurs, mais qui les cachait. À cinq heures, les douleurs augmentant,

elle envoyait éveiller sa sœur et monsieur de Meuse. Bourgeois

l'accoucheur, qui avait été mandé et qui n'avait pas trouvé de voiture

pour l'amener à Versailles, n'arrivant pas, madame de Vintimille était

accouchée par la Peyronie. Elle mettait au monde un fils que

l'archevêque venait ondoyer aussitôt, accompagné de son neveu qu'il

avait une certaine peine à amener[216].

Le Roi, qui passait toute la journée dans la chambre à coucher, près du

lit établi dans le grand cabinet du cardinal de Rohan[217], y prenait

même son dîner. Le matin, Louis XV avait reçu dans ses bras l'enfant,

puis l'avait posé sur un coussin de velours cramoisi[218], le touchant

et le considérant avec curiosité, attention, plaisir, et comme s'il

cherchait à retrouver en lui les traits du père. On se disait que jamais

les enfants de la Reine n'avaient remué si vivement le cœur du Roi, et

que l'enfant de la Vintimille éveillait en lui des sentiments de

paternité qu'il n'avait jamais connus. Et déjà les courtisans

calculaient tout bas dans la chambre le grand avenir de la Vintimille,

jetée à la mort, huit jours après, toute vivante.

C'était de la part de Louis XV une occupation, mille soins de cette

santé dont il surveillait en personne les détails, faisant mettre du

fumier depuis le haut de la rampe qui règne le long de l'aile droite du

château jusqu'en bas, donnant l'ordre d'arrêter les jets d'eau qui

faisaient trop de bruit.

La fièvre persistait cependant, des inquiétudes commençaient à se

manifester; madame de Mailly, sans aucun ajustement, en jupon blanc et

en petit manteau de lit, ne quittait pas le lit de sa sœur.

Le 7, le Roi ne s'échappait de la chambre que pour le Conseil et son

travail avec le Cardinal.

Le 8 au soir, il y avait une consultation de médecins. On avait mandé

Sylva de Paris et Sénac de Saint-Cyr. Devant l'intensité de la fièvre,

les deux médecins étaient d'accord pour saigner madame de Vintimille au

pied. Le Roi, obligé ce soir-là de souper au grand couvert, abrégeait

son repas et remontait au plus vite dans la chambre de madame de

Vintimille. À minuit, elle était saignée en présence du Roi, qui allait

se coucher à deux heures, rassuré par un mieux survenu dans l'état de la

malade. Mais, sur les trois ou quatre heures, madame de Vintimille était

prise de douleurs atroces qui avaient la violence et mettaient en elle

l'épouvante d'un empoisonnement[219]. Elle demandait un confesseur,

n'avait pas le temps de recevoir les sacrements, mourait dans ses

bras[220] à sept heures du matin. Et comme le confesseur, chargé des

dernières paroles de la mourante, entrait chez madame de Mailly, il

tombait mort[221].

Tout est horrible dans cette mort: le corps ouvert, mal recousu, et

abandonné absolument nu dans la chambre où tout le monde entrait; puis

du château, où ne devait jamais séjourner un cadavre, ce corps emporté

et jeté dans le coin d'une remise; et alors ce corps, et cette tête qui

n'avait plus rien d'humain, et ce visage qui semblait une caricature de

la mort, et cette bouche qui avait rendu l'âme dans une convulsion, et

que l'effort de deux hommes avait dû maintenir fermée pour le

moulage[222]; enfin ces restes macabres et déjà pourris de madame de

Vintimille servant de jouet et de risée à la populace de

Versailles[223].

* * * * *

Madame de Vintimille est la forte tête des cinq demoiselles de Nesle.

Aussitôt qu'elle est établie à Versailles, elle gouverne sa sœur, elle

la tire de son humiliant effacement, elle la force à prendre un parti

dans les intrigues au milieu desquelles elle vivait peureusement, elle

la mêle à la politique, elle l'arrache à sa timidité[224], elle lui

donne la hardiesse de lutter pour ses protégés; de celle qui n'était

rien que la maîtresse soumise du Roi et la servante de tous, elle fait

presque une puissance avec laquelle le Cardinal et les ministres sont

tout étonnés d'avoir à compter. Louis XV, dès qu'elle en est aimée, elle

le tire à la fois de la servitude du Cardinal et de sa domesticité

intime, elle le soulève du néant où le confinent ses ministres, elle

éveille dans le jeune Roi sommeillant l'envie de gouverner, de régner.

De ce Roi, _enfant_ des pieds à la tête, et qui ne s'amuse à trente ans

que des choses de l'_enfance_[225], elle cherche à faire un souverain,

s'efforce d'emporter aux grandes choses cet esprit tout tourné vers les

petites. Peut-être même cette «résurrection» d'un moment chez le

souverain français dont tout l'honneur est attribué à madame de

Châteauroux, n'est due qu'à la reprise, au plagiat, pour ainsi dire, par

la plus jeune des de Nesle, des tentatives, des louables persécutions,

des aimables violences de madame de Vintimille sur son apathique amant!

Le renvoi d'Amelot et le remplacement du ministre des affaires

étrangères par le Roi en personne, ne seront-ils pas une suite des

conseils d'émancipation donnés par la jeune femme enlevée si

soudainement par la mort? Et quant à la résolution du Roi de se mettre à

la tête de ses armées en 1744, lors de la pleine faveur de madame de

Vintimille en 1741, ne parlait-on pas déjà du projet du Roi d'aller

commander en Flandre? n'était-il pas question de la préparation secrète

de grands équipages pour le service du Roi? enfin n'avait-on point

colporté ce mot de Louis XV à son cuisinier de Choisi: «Pajot, as-tu du

cœur? Iras-tu bien à la guerre[226]?» mot qui semblait montrer

prochainement le Roi de France aux frontières. Oui, dans le peu qu'a

fait Louis XV de son métier de Roi pendant tout son règne, madame de

Vintimille en apparaît comme l'inspiratrice, et cette favorite tire ses

inspirations de sa pensée propre, et ne les doit pas comme madame de la

Tournelle aux imaginations d'une madame de Tencin ou d'un Richelieu,

n'apportant au fond, quand elle ne les accepte pas, que l'opposition et

la contradiction des entêtements étroits.

Mais ce qui surprend et intrigue chez la grande dame politique, chez

cette ouvrière de domination, c'est un respect, un goût, un appétit de

l'intelligence, de l'esprit, de ces choses en si médiocre faveur près de

ses sœurs et des gens de l'Œil-de-Bœuf. Il y a en effet dans cette

habitante de Versailles et cette soupeuse des petits appartements, une

épistolaire tout à fait énigmatique avec ses jolies mélancolies dans les

grandeurs de la cour, avec sa soif et sa faim des soupers intelligents

de la du Deffand, avec ses façons de dire sentant le commerce et l'amour

des lettres, avec les efforts de grâce maniérée et le précieux

sentimental de son style.

Qu'on en juge par ces deux lettres dont la première a été écrite deux

jours après son mariage[227]:

_Fontainebleau,_ 29 _septembre 1739._

_Que j'aime monsieur de Rupelmonde[228] de m'avoir procuré une lettre de

vous, et que je vous sais gré d'avoir suivi votre idée! Est-il donc

nécessaire, pour m'écrire, d'avoir beaucoup de choses à me dire? Sachez

qu'une marque de souvenir et d'amitié de votre part me comble de joie,

et de plus mettez-vous bien dans la tête qu'il ne vous est pas possible

de ne dire que des riens. Votre lettre est charmante. Que je serais

heureuse si tous les jours à mon réveil j'en recevais une semblable!

Vous me demandez ce que je fais, ce que je dis et ce que je pense? Pour

répondre au premier, je vais à la chasse trois ou quatre fois la

semaine[229], les autres jours je reste chez moi toute seule; par

conséquent, je ne parle point: ainsi voilà le second article éclairci;

ou bien, quand je fais tant que de parler le reste du temps, c'est pour

le coup que je ne dis que des riens. À l'égard du troisième, vous jouez

le principal rôle, car je pense souvent à vous. Croyez que vous n'êtes

pas la seule qui faites des châteaux en Espagne; je me trouve souvent

dans la petite maison des jeudis au soir, ou vous êtes maîtresse

absolue. Adieu, ma reine. Qu'il serait joli que cela fût réel! c'est ma

seule ambition; ce qui vous surprendra, c'est que je n'en désespère pas.

Adieu, donnez-moi de vos nouvelles souvent, croyez que vous n'en

donnerez jamais à quelqu'un qui vous aime plus tendrement._

_Fontainebleau,_ 7 _octobre 1739._

_Vous êtes aussi aimable la nuit que le jour; l'insomnie vous sied

parfaitement; je ne saurais vous cacher que je ne suis pas trop fâchée

de cette petite incommodité, pourvu qu'elle ne dure pas. Je suis

extrêmement flattée que pour vous amuser vous ayez pensé à m'écrire.

Tout ce que vous me mandez d'obligeant m'enchante. Quoique l'homme soit

porté à avoir beaucoup d'amour-propre, je vous dirai franchement que je

ne crois pas avoir toutes les qualités que vous me prodiguez. Quand je

lis vos lettres, je m'imagine que je rêve, et je vous avoue que

j'appréhende le réveil; car il est agréable d'être loué par quelqu'un

qui se connaît bien en mérite. Ce qui me fait croire que je n'en suis

pas absolument dépourvue, c'est la connaissance que j'ai eue de vous, et

qu'aussitôt que je vous ai vue, j'ai senti tout ce que vous valez: voilà

sur quoi on me doit louer et sur quoi je prends bonne opinion de moi. Le

reste, je l'attribue à l'amitié que vous avez pour quelqu'un dont nous

n'ignorons pas les sentiments et que vous savez qui vous est tendrement

attaché.

Vous me reprochez de ne point vous mander de nouvelles, c'est qu'il n'y

en a pas: nos voyages de la Rivière[230] sont fort simples. Les

princesses y ont été, malgré leur différend avec la maîtresse de la

maison. Nous n'irons point à Choisi pendant Fontainebleau: s'il y avait

quelque chose de nouveau, je vous le manderais, non par la poste, mais

par Grillon ou monsieur de Rupelmonde qui est chargé de vous remettre

cette épître. Que je vous sais bon gré, ma reine, de parler de moi avec

ces dames et le président!

Je serai très-aise de vous devoir leur estime et quelque part dans leur

amitié; comptez que je serai comblée de joie d'être à portée de les voir

souvent, et vous savez que je les trouve aimables. Vous avez bien raison

de croire que je ne suis pas parfaitement contente. Avant que de vous

connaître je me croyais heureuse, mais, depuis que la connaissance est

faite, je trouve que vous me manquez, et la distance qu'il y a entre

nous met un noir et un ennui dans ma vie qui ne se peut exprimer. Vous

conclurez de là avec raison que vous faites mon bonheur et mon malheur.

Je suis touchée, comme je le dois, de ce qu'on vous mande de Bretagne;

je pense de même sur la longueur du temps, la fin novembre n'est pas

prochaine. Vous êtes étonnée, dites-vous, que les gens qui se

conviennent ne soient pas assortis; je ne vois que cela dans le monde,

je ne sais d'où cela vient, si ce n'est que l'on nous assure que nous ne

devons pas être parfaitement heureuses dans cette vie; je crois que

l'étoile y fait beaucoup. Enfin je ne veux pas penser à tout cela; je ne

désespère pas d'être contente un jour, c'est-à-dire de vivre avec vous,

avec votre société: voilà toute mon ambition. Vous me parlez de madame

du Châtelet, je me meurs d'envie de la voir: actuellement que vous

m'avez fait son portrait, je suis sûre de la connaître à fond. Je vous

suis obligée de m'avoir dit ce que vous en pensiez, j'aime à être

décidée par vous; je ferai en sorte de la voir, et le roi de Prusse fera

le sujet de la conversation, si tant est qu'elle daigne m'écouter; car

je crois que je lui paraîtrai fort sotte._

_Adieu, ma reine, vous devez être excédée de mon bavardage, car il

arrive fort à propos. Lisez ma lettre le soir, à coup sûr elle vous

servira d'opium, mais, par grâce, ne vous endormez pas à la fin, ou du

moins promettez-moi de lire les dernières lignes: à votre réveil je veux

que vous sachiez que je vous aime, que je vous en assure, et que vous

devez compter sur moi comme sur vous-même: que ne suis-je à portée de

vous en donner des preuves!_

_Ma sœur me charge de vous faire mille complimens et amitiés: nous

parlons souvent de vous. Faites mention de moi en Bretagne[231]._

La Duchesse de Châteauroux et ses soeurs · 第 24 / 68 题