Le château de Choisi.--La vie intérieure.--Louis XV ne passant plus
qu'un jour plein à Versailles par semaine.--Les tentatives de madame de
Vintimille pour donner au Roi le goût du gouvernement de sa maison et de
son royaume.--Ses moqueries à l'endroit de la déférence de Louis XV pour
son valet de chambre.--Grossesse laborieuse de la favorite.--Elle est
prise d'une fièvre continue.--Colère du Roi à propos de son mutisme
obstiné.--Retour à Versailles.--Madame de Vintimille accouche d'un
fils.--Sa mort (9 septembre 1741).--Son cadavre servant de jouet à la
populace de Versailles.--Madame de Vintimille la femme à idées et à
imagination de la famille de Nesle.--Grâce maniérée et préciosité
sentimentale de ses lettres.
En ces années le Roi acquérait, de la succession de la princesse de
Conti, Choisi[204], ce petit château qui commençait cette ceinture de
rendez-vous de chasse et de petites maisons que la royauté allait jeter
autour de Versailles et de Paris, partout où il y avait assez de place
et d'ombre pour loger le plaisir et cacher l'amour.
Délicieuse retraite que ce petit château de Choisi, si bien fait pour
délivrer la royauté de l'étiquette de Marly[205] et lui permettre les
aises et les amusements de la vie privée! Sa situation au bord de la
Seine, à proximité de la forêt de Sénart, entre des arbres et de Peau,
au pied d'un coteau, à l'abri des vents du midi, ses agréments
intérieurs, les remaniements exécutés en trois mois, les communications
faciles et dérobées, les portes discrètes et secrètes, la salle à manger
si gaie en ses élégances, «la sculpture, l'or, l'azur, un meuble des
mieux entendus,» la profusion des glaces, la commodité, le bon goût, la
galanterie dont l'art du temps avait le secret et le génie[206], tout
faisait de ce petit château une adorable cachette d'amoureux.
Le Roi s'y plaisait singulièrement: il y donnait carrière à ses goûts de
bâtisse, à ses idées d'arrangement. Il y prenait des plaisirs de
propriétaire, regardant les ouvriers travailler, faisant planter sous
ses yeux un jeu d'oie sur le modèle de celui de Chantilly, marquant les
arbres à couper pour dégager les points de vue. Il y menait la vie d'un
particulier; il y permettait autour de lui la liberté d'une vie de
château; et Choisi donnait aux courtisans de la vieille cour de Louis
XIV l'étonnement de voir le gouverneur du château prendre place à côté
du maître, la société du Roi s'asseoir sur des chaises à dos, les femmes
se promener en robe de chambre, parfois même, au scandale du duc de
Luynes, en robe à peigner et sans paniers. Les jours où le Roi ne
chassait pas, et où la petite calèche fermée n'emportait pas les dames à
sa suite: c'était la messe à midi, le déjeuner à une heure, sur les
trois heures le jeu chez les dames, où le Roi se rendait comme un maître
de maison; à sept heures et demie ou huit heures venait le souper, puis
un cavagnole à dix tableaux qui durait une heure et demie ou deux[207].
Et les jolis matins auxquels il eût fallu les pinceaux fripons d'un
Baudouin, les matins où le Roi venait éveiller les femmes, lutinant en
jouant leur coquetterie ou leur pudeur, et faisant ainsi de chambre en
chambre et d'oreillers de dentelles en oreillers de dentelles ce qu'on
appelait: _la ronde du Roi_[208].
* * * * *
Madame de Vintimille, devenue la souveraine du petit palais, n'en
laissait plus sortir le Roi, qui n'allait plus qu'un jour plein à
Versailles, et ne voyait guère plus d'un quart d'heure le Cardinal par
semaine[209]. Le vieux Fleury, dépité et furieux, appelait de ses vœux
le voyage de Compiègne, où il allait tenir le Roi trois mois sous sa
main, annonçant d'avance pour cette époque le renvoi de la Vintimille.
Mais tout à coup le Roi déclarait à un souper de Choisi qu'il n'irait
point cette année à Compiègne, annonce que tout le monde regardait comme
une victoire de la favorite et l'enlèvement définitif du Roi à
l'influence du Cardinal.
Alors le grand art de madame de Vintimille est d'occuper le Roi, et son
grand effort se tourne à lui apprendre à vouloir. Il semble qu'elle ait
eu l'idée de le préparer au gouvernement de l'État par l'administration
de sa maison et de l'intéresser au pouvoir royal par une autorité
particulière et domestique. On la voit fort appliquée à donner à Louis
XV le goût d'une sorte d'économat de son intérieur, elle le pousse aux
détails de ménage, elle lui fait renvoyer Lazure qui lui volait son vin
de Champagne: c'est déjà l'œil du maître qui s'ouvre en attendant que le
coup d'œil du Roi se montre. Elle secoue dans un petit cercle de
décisions sans portée et de menues affaires la paresse de sa volonté.
Elle enhardit, elle dégage sa résolution, et le Roi lui est
reconnaissant de lui avoir trouvé ce passe-temps et de familiariser sa
timidité avec l'exercice d'une initiative qui l'amuse.
En même temps que madame de Vintimille occupe le Roi, elle l'émancipe,
elle le sort tout doucement des influences et des captations de son
entourage par des railleries qui n'ont peur de personne et portent
jusque sur Bachelier: «_Eh bien! Sire, allez-vous dire encore cela à
votre valet de chambre_[210]?» est la phrase ordinaire avec laquelle
madame de Vintimille pique l'amour-propre du Roi, le tient en garde
contre des confidences qui mettent le maître, même quand il est roi, à
la dévotion des valets.
En amusant ainsi le Roi, en lui donnant des goûts nouveaux d'activité et
d'indépendance, madame de Vintimille ne tarde pas à le gouverner. Le Roi
sourit et se prête à ses plans, à ses amitiés, à sa politique qui ne
cesse d'avoir en vue le renversement du Cardinal, et la création d'un
ministère composé d'hommes animés d'un esprit de force et d'une
inspiration de grandeur que n'avait jamais eu le gouvernement du vieux
Fleury. Cependant, même assurée du Roi, madame de Vintimille ne marche
qu'avec précaution. Elle use de discrétion et de retenue, et ne donne
rien à l'impatience. Madame de Vintimille est la femme maîtresse
d'elle-même, la femme incapable des coups de tête de sa sœur de Mailly,
la femme qui avait su sacrifier M. de Luxembourg à M. de Fleury. La
favorite ne veut rien hâter, rien risquer contre le cardinal; c'est une
disgrâce entière et sans retour qu'elle rêve, qu'elle médite et se
promet, en sentant remuer dans ses entrailles l'enfant de Louis XV, le
gage de sa domination future.
Et tout doucement madame de Vintimille faisait de Choisi, ce château de
plaisir, un sérieux Versailles où elle habituait le Roi à traiter les
affaires, à avoir des entrevues politiques, à tenir des conseils.
* * * * *
La grossesse de madame de Vintimille était laborieuse et traversée de
malaises et de souffrances. Au mois de mars, le Roi, partant pour faire
un séjour de deux jours à Choisi, avait voulu s'opposer au départ de
madame de Vintimille, dans la crainte qu'un voyage aussi court la
fatiguât trop. Mais madame de Mailly, soufflée par sa sœur, disait à
Louis XV en badinant, qu'il ne pouvait pas être défendu de faire sa cour
au Roi, qu'elle logerait dans le village et qu'elle pourrait au moins le
voir pendant le jour[211]. Là-dessus les deux sœurs montaient en voiture
précédant le Roi.
Au mois de mai, dans un voyage à Marly, madame de Vintimille, tombée
malade, était saignée. Le Roi la gardait une partie du temps, assistant
à ses dîners et remontant passer la soirée avec elle.
Au commencement d'août, dans un autre séjour à Choisi, alors que madame
de Vintimille était dans le huitième mois de sa grossesse, elle était
prise d'une fièvre continue avec des redoublements, qui la faisait
saigner trois fois coup sur coup. Le Roi quittait Choisi très-préoccupé,
laissant à la malade, pour lui tenir compagnie avec sa sœur, M. de
Coigny, M. d'Ayen[212], M. de Meuse, et, le temps qu'il passait à
Versailles, il recevait quatre courriers par jour de Madame de
Mailly[213].
Le Roi ne restait que trois jours à Versailles, et, le 13 août, il
revenait à Choisi où il trouvait la malade dans un état un peu meilleur,
mais toujours avec de la fièvre. Le Roi lui annonçait à son arrivée
qu'il lui donnait à Versailles le logement de monsieur et madame de
Fleury; madame de Vintimille faisait espérer au Roi qu'elle serait assez
forte pour venir s'y établir la semaine suivante.
Madame de Vintimille, qui tremblait la fièvre tous les soirs, avait les
inégalités de caractère, les impatiences, les noires concentrations des
jeunes malades qui se sentent atteints dans les sources de leur vie. Une
fois, Louis XV la questionnait sur la cause de sa méchante humeur, lui
demandait si elle se sentait du mal, la priait de lui confier si elle
n'avait point quelque chagrin[214]. À toutes ces tendres et importunes
demandes, madame de Vintimille ne faisait point d'autre réponse «sinon
qu'elle ne se sentait pas dans son état naturel». Le Roi continuant à
l'interroger, la malade ne répondait plus à ses questions. Pris d'un
mouvement de colère devant ce mutisme obstiné, Louis XV ne pouvait se
retenir de dire à la femme aimée: «Je sais bien, madame la comtesse, le
remède qu'il faudroit employer pour vous guérir, ce seroit de vous
couper la tête; cela même ne vous siéroit pas mal, car vous avez le col
assez long; on vous ôteroit tout votre sang, et on mettroit à la place
du sang d'agneau, et cela feroit fort bien, car vous êtes aigre et
méchante[215].»
Ce n'était là qu'une boutade querelleuse d'amoureux, qui ne touchait pas
à la passion de Louis XV pour la femme. Et on voyait le Roi, au
lendemain de cette scène, s'occuper du choix de la voiture dans laquelle
la femme grosse serait le plus commodément pour faire le voyage de
Versailles, essayer lui-même tour à tour une litière et un vis-à-vis,
et, après lui, y faire monter madame de Mailly avec le comte de
Noailles, et en dernier lieu choisir le vis-à-vis.
Madame de Vintimille rentrait à Versailles, le 24 août, suivie d'un
cortège d'amis, s'installait dans son appartement où le Roi venait
passer la soirée. Et les jours suivants Louis XV soupait chez madame de
Vintimille, faisant apporter dans sa chambre le souper des cabinets.
Le vendredi 1er septembre, le Roi restait jusqu'à deux heures du matin
chez madame de Vintimille qui commençait à ressentir les grandes
douleurs, mais qui les cachait. À cinq heures, les douleurs augmentant,
elle envoyait éveiller sa sœur et monsieur de Meuse. Bourgeois
l'accoucheur, qui avait été mandé et qui n'avait pas trouvé de voiture
pour l'amener à Versailles, n'arrivant pas, madame de Vintimille était
accouchée par la Peyronie. Elle mettait au monde un fils que
l'archevêque venait ondoyer aussitôt, accompagné de son neveu qu'il
avait une certaine peine à amener[216].
Le Roi, qui passait toute la journée dans la chambre à coucher, près du
lit établi dans le grand cabinet du cardinal de Rohan[217], y prenait
même son dîner. Le matin, Louis XV avait reçu dans ses bras l'enfant,
puis l'avait posé sur un coussin de velours cramoisi[218], le touchant
et le considérant avec curiosité, attention, plaisir, et comme s'il
cherchait à retrouver en lui les traits du père. On se disait que jamais
les enfants de la Reine n'avaient remué si vivement le cœur du Roi, et
que l'enfant de la Vintimille éveillait en lui des sentiments de
paternité qu'il n'avait jamais connus. Et déjà les courtisans
calculaient tout bas dans la chambre le grand avenir de la Vintimille,
jetée à la mort, huit jours après, toute vivante.
C'était de la part de Louis XV une occupation, mille soins de cette
santé dont il surveillait en personne les détails, faisant mettre du
fumier depuis le haut de la rampe qui règne le long de l'aile droite du
château jusqu'en bas, donnant l'ordre d'arrêter les jets d'eau qui
faisaient trop de bruit.
La fièvre persistait cependant, des inquiétudes commençaient à se
manifester; madame de Mailly, sans aucun ajustement, en jupon blanc et
en petit manteau de lit, ne quittait pas le lit de sa sœur.
Le 7, le Roi ne s'échappait de la chambre que pour le Conseil et son
travail avec le Cardinal.
Le 8 au soir, il y avait une consultation de médecins. On avait mandé
Sylva de Paris et Sénac de Saint-Cyr. Devant l'intensité de la fièvre,
les deux médecins étaient d'accord pour saigner madame de Vintimille au
pied. Le Roi, obligé ce soir-là de souper au grand couvert, abrégeait
son repas et remontait au plus vite dans la chambre de madame de
Vintimille. À minuit, elle était saignée en présence du Roi, qui allait
se coucher à deux heures, rassuré par un mieux survenu dans l'état de la
malade. Mais, sur les trois ou quatre heures, madame de Vintimille était
prise de douleurs atroces qui avaient la violence et mettaient en elle
l'épouvante d'un empoisonnement[219]. Elle demandait un confesseur,
n'avait pas le temps de recevoir les sacrements, mourait dans ses
bras[220] à sept heures du matin. Et comme le confesseur, chargé des
dernières paroles de la mourante, entrait chez madame de Mailly, il
tombait mort[221].
Tout est horrible dans cette mort: le corps ouvert, mal recousu, et
abandonné absolument nu dans la chambre où tout le monde entrait; puis
du château, où ne devait jamais séjourner un cadavre, ce corps emporté
et jeté dans le coin d'une remise; et alors ce corps, et cette tête qui
n'avait plus rien d'humain, et ce visage qui semblait une caricature de
la mort, et cette bouche qui avait rendu l'âme dans une convulsion, et
que l'effort de deux hommes avait dû maintenir fermée pour le
moulage[222]; enfin ces restes macabres et déjà pourris de madame de
Vintimille servant de jouet et de risée à la populace de
Versailles[223].
* * * * *
Madame de Vintimille est la forte tête des cinq demoiselles de Nesle.
Aussitôt qu'elle est établie à Versailles, elle gouverne sa sœur, elle
la tire de son humiliant effacement, elle la force à prendre un parti
dans les intrigues au milieu desquelles elle vivait peureusement, elle
la mêle à la politique, elle l'arrache à sa timidité[224], elle lui
donne la hardiesse de lutter pour ses protégés; de celle qui n'était
rien que la maîtresse soumise du Roi et la servante de tous, elle fait
presque une puissance avec laquelle le Cardinal et les ministres sont
tout étonnés d'avoir à compter. Louis XV, dès qu'elle en est aimée, elle
le tire à la fois de la servitude du Cardinal et de sa domesticité
intime, elle le soulève du néant où le confinent ses ministres, elle
éveille dans le jeune Roi sommeillant l'envie de gouverner, de régner.
De ce Roi, _enfant_ des pieds à la tête, et qui ne s'amuse à trente ans
que des choses de l'_enfance_[225], elle cherche à faire un souverain,
s'efforce d'emporter aux grandes choses cet esprit tout tourné vers les
petites. Peut-être même cette «résurrection» d'un moment chez le
souverain français dont tout l'honneur est attribué à madame de
Châteauroux, n'est due qu'à la reprise, au plagiat, pour ainsi dire, par
la plus jeune des de Nesle, des tentatives, des louables persécutions,
des aimables violences de madame de Vintimille sur son apathique amant!
Le renvoi d'Amelot et le remplacement du ministre des affaires
étrangères par le Roi en personne, ne seront-ils pas une suite des
conseils d'émancipation donnés par la jeune femme enlevée si
soudainement par la mort? Et quant à la résolution du Roi de se mettre à
la tête de ses armées en 1744, lors de la pleine faveur de madame de
Vintimille en 1741, ne parlait-on pas déjà du projet du Roi d'aller
commander en Flandre? n'était-il pas question de la préparation secrète
de grands équipages pour le service du Roi? enfin n'avait-on point
colporté ce mot de Louis XV à son cuisinier de Choisi: «Pajot, as-tu du
cœur? Iras-tu bien à la guerre[226]?» mot qui semblait montrer
prochainement le Roi de France aux frontières. Oui, dans le peu qu'a
fait Louis XV de son métier de Roi pendant tout son règne, madame de
Vintimille en apparaît comme l'inspiratrice, et cette favorite tire ses
inspirations de sa pensée propre, et ne les doit pas comme madame de la
Tournelle aux imaginations d'une madame de Tencin ou d'un Richelieu,
n'apportant au fond, quand elle ne les accepte pas, que l'opposition et
la contradiction des entêtements étroits.
Mais ce qui surprend et intrigue chez la grande dame politique, chez
cette ouvrière de domination, c'est un respect, un goût, un appétit de
l'intelligence, de l'esprit, de ces choses en si médiocre faveur près de
ses sœurs et des gens de l'Œil-de-Bœuf. Il y a en effet dans cette
habitante de Versailles et cette soupeuse des petits appartements, une
épistolaire tout à fait énigmatique avec ses jolies mélancolies dans les
grandeurs de la cour, avec sa soif et sa faim des soupers intelligents
de la du Deffand, avec ses façons de dire sentant le commerce et l'amour
des lettres, avec les efforts de grâce maniérée et le précieux
sentimental de son style.
Qu'on en juge par ces deux lettres dont la première a été écrite deux
jours après son mariage[227]:
_Fontainebleau,_ 29 _septembre 1739._
_Que j'aime monsieur de Rupelmonde[228] de m'avoir procuré une lettre de
vous, et que je vous sais gré d'avoir suivi votre idée! Est-il donc
nécessaire, pour m'écrire, d'avoir beaucoup de choses à me dire? Sachez
qu'une marque de souvenir et d'amitié de votre part me comble de joie,
et de plus mettez-vous bien dans la tête qu'il ne vous est pas possible
de ne dire que des riens. Votre lettre est charmante. Que je serais
heureuse si tous les jours à mon réveil j'en recevais une semblable!
Vous me demandez ce que je fais, ce que je dis et ce que je pense? Pour
répondre au premier, je vais à la chasse trois ou quatre fois la
semaine[229], les autres jours je reste chez moi toute seule; par
conséquent, je ne parle point: ainsi voilà le second article éclairci;
ou bien, quand je fais tant que de parler le reste du temps, c'est pour
le coup que je ne dis que des riens. À l'égard du troisième, vous jouez
le principal rôle, car je pense souvent à vous. Croyez que vous n'êtes
pas la seule qui faites des châteaux en Espagne; je me trouve souvent
dans la petite maison des jeudis au soir, ou vous êtes maîtresse
absolue. Adieu, ma reine. Qu'il serait joli que cela fût réel! c'est ma
seule ambition; ce qui vous surprendra, c'est que je n'en désespère pas.
Adieu, donnez-moi de vos nouvelles souvent, croyez que vous n'en
donnerez jamais à quelqu'un qui vous aime plus tendrement._
_Fontainebleau,_ 7 _octobre 1739._
_Vous êtes aussi aimable la nuit que le jour; l'insomnie vous sied
parfaitement; je ne saurais vous cacher que je ne suis pas trop fâchée
de cette petite incommodité, pourvu qu'elle ne dure pas. Je suis
extrêmement flattée que pour vous amuser vous ayez pensé à m'écrire.
Tout ce que vous me mandez d'obligeant m'enchante. Quoique l'homme soit
porté à avoir beaucoup d'amour-propre, je vous dirai franchement que je
ne crois pas avoir toutes les qualités que vous me prodiguez. Quand je
lis vos lettres, je m'imagine que je rêve, et je vous avoue que
j'appréhende le réveil; car il est agréable d'être loué par quelqu'un
qui se connaît bien en mérite. Ce qui me fait croire que je n'en suis
pas absolument dépourvue, c'est la connaissance que j'ai eue de vous, et
qu'aussitôt que je vous ai vue, j'ai senti tout ce que vous valez: voilà
sur quoi on me doit louer et sur quoi je prends bonne opinion de moi. Le
reste, je l'attribue à l'amitié que vous avez pour quelqu'un dont nous
n'ignorons pas les sentiments et que vous savez qui vous est tendrement
attaché.
Vous me reprochez de ne point vous mander de nouvelles, c'est qu'il n'y
en a pas: nos voyages de la Rivière[230] sont fort simples. Les
princesses y ont été, malgré leur différend avec la maîtresse de la
maison. Nous n'irons point à Choisi pendant Fontainebleau: s'il y avait
quelque chose de nouveau, je vous le manderais, non par la poste, mais
par Grillon ou monsieur de Rupelmonde qui est chargé de vous remettre
cette épître. Que je vous sais bon gré, ma reine, de parler de moi avec
ces dames et le président!
Je serai très-aise de vous devoir leur estime et quelque part dans leur
amitié; comptez que je serai comblée de joie d'être à portée de les voir
souvent, et vous savez que je les trouve aimables. Vous avez bien raison
de croire que je ne suis pas parfaitement contente. Avant que de vous
connaître je me croyais heureuse, mais, depuis que la connaissance est
faite, je trouve que vous me manquez, et la distance qu'il y a entre
nous met un noir et un ennui dans ma vie qui ne se peut exprimer. Vous
conclurez de là avec raison que vous faites mon bonheur et mon malheur.
Je suis touchée, comme je le dois, de ce qu'on vous mande de Bretagne;
je pense de même sur la longueur du temps, la fin novembre n'est pas
prochaine. Vous êtes étonnée, dites-vous, que les gens qui se
conviennent ne soient pas assortis; je ne vois que cela dans le monde,
je ne sais d'où cela vient, si ce n'est que l'on nous assure que nous ne
devons pas être parfaitement heureuses dans cette vie; je crois que
l'étoile y fait beaucoup. Enfin je ne veux pas penser à tout cela; je ne
désespère pas d'être contente un jour, c'est-à-dire de vivre avec vous,
avec votre société: voilà toute mon ambition. Vous me parlez de madame
du Châtelet, je me meurs d'envie de la voir: actuellement que vous
m'avez fait son portrait, je suis sûre de la connaître à fond. Je vous
suis obligée de m'avoir dit ce que vous en pensiez, j'aime à être
décidée par vous; je ferai en sorte de la voir, et le roi de Prusse fera
le sujet de la conversation, si tant est qu'elle daigne m'écouter; car
je crois que je lui paraîtrai fort sotte._
_Adieu, ma reine, vous devez être excédée de mon bavardage, car il
arrive fort à propos. Lisez ma lettre le soir, à coup sûr elle vous
servira d'opium, mais, par grâce, ne vous endormez pas à la fin, ou du
moins promettez-moi de lire les dernières lignes: à votre réveil je veux
que vous sachiez que je vous aime, que je vous en assure, et que vous
devez compter sur moi comme sur vous-même: que ne suis-je à portée de
vous en donner des preuves!_
_Ma sœur me charge de vous faire mille complimens et amitiés: nous
parlons souvent de vous. Faites mention de moi en Bretagne[231]._