Le comte de Gramont nommé au commandement du régiment des gardes sur la
recommandation de madame de Vintimille.--La mort du duc de la
Trémoille.--Le duc de Luxembourg porté par les deux sœurs.--Menaces de
retraite du cardinal.--Lettre dictée à madame de Mailly par madame de
Vintimille.--Fleury, le neveu du cardinal, nommé premier gentilhomme de
la Chambre.--Les protégés des deux sœurs.--Le maréchal de
Belle-Isle.--La fraternité du duc et du chevalier.--Les projets de
démembrement de l'Empire de Marie-Thérèse.--Louis XV entraîné à la
guerre par les favorites.--Belle-Isle nommé ministre extraordinaire et
plénipotentiaire à la diète de Francfort.--Le cardinal forcé de faire
marcher Maillebois en Bohême.--Chauvelin.--Son passé mondain et
galant.--Ses _manières de fripon_.--Il est exilé à Bourges.--Son pouvoir
occulte sur les évènements politiques.--Il est à la tête du parti des
_honnêtes gens_.
Au commencement du mois de mai 1741, la cour eut l'occasion dans deux
circonstances importantes de s'apercevoir de l'influence que madame de
Vintimille prenait, en sa grossesse, sur la volonté du Roi[180].
Le premier duc de Gramont mort, le comte de Gramont, qui faisait
profession ouverte d'être ami des deux sœurs, leur demandait de
s'employer pour qu'il héritât des charges de son frère. Madame de
Vintimille faisait recommander si chaudement l'ami de la famille par
madame de Mailly au Roi, que Louis XV choisissait spontanément et de son
propre mouvement, sur la liste présentée par le Cardinal, le comte de
Gramont pour le gouvernement du Béarn et de la Navarre et le
commandement du régiment des Gardes[181]. Jusque-là, cette liste n'était
qu'un acte de déférence de la part de l'Éminence qui savait que le Roi
ne désignait pour la place que celui qu'il se réservait de lui indiquer
nominalement. Et dans cette nomination enlevée pour la première fois au
Cardinal, madame de Vintimille obéissait moins à une prédilection
particulière pour le comte de Gramont qu'à l'envie d'accoutumer Louis XV
à gouverner, à être le maître, à faire le roi.
Dans le courant du même mois, une autre mort affirmait encore plus
ostensiblement le pouvoir secret de madame de Vintimille sur les
déterminations du Roi. Le 23, le duc de la Trémoille[182] venait à
mourir de la petite vérole, laissant un fils âgé de quatre ans. Le Roi
ne voulait pas donner la charge de premier gentilhomme à un enfant, et,
porté pour M. de Luxembourg, un de ses familiers préférés, n'osait faire
prévaloir son désir. Pendant ce temps, la duchesse de la Trémoille
sollicitait la charge pour son fils, les Bouillon pour le petit prince
de Tarente, tandis que le Cardinal qui l'ambitionnait pour son neveu, et
qui savait que les deux sœurs y poussaient le duc de Luxembourg[183],
n'osait la demander de peur d'un échec et d'un nouveau triomphe de
madame de Vintimille.
Dans cette perplexité l'Éminence restait à Issy, inactive et sans
dévoiler sa pensée. Maurepas, qui déjà, à propos de la nomination du
comte de Gramont, avait traité publiquement avec le dernier mépris les
deux sœurs, et le contrôleur qui, plus avisé, s'était contenté de dire
au Cardinal tout ce qui pouvait l'irriter, venaient le trouver dans sa
retraite. Ils lui représentaient que cette occasion était décisive, que,
s'il n'obtenait pas cette charge pour son neveu, son crédit était ruiné
à ne jamais se relever, qu'il fallait tout employer, prières, menaces...
À la suite de cette visite, le Cardinal écrivait une lettre au Roi, un
chef-d'œuvre d'hypocrisie, où l'homme d'Église faisant valoir, du mieux
qu'il pouvait, les plus mauvaises raisons qu'il avait trouvées en faveur
du petit la Trémoille, suppliait Sa Majesté de ne pas donner à son
préjudice la charge à son neveu déjà comblé des bontés du Roi[184]. Le
Roi, qui était à Rambouillet, frappé du manque de sincérité du Cardinal,
ne répondait pas.
Le soir, à son retour à Versailles, Louis XV trouvait une seconde lettre
de Fleury, une très-longue lettre, dont la lecture le plongeait dans une
mauvaise humeur qui s'échappait en bouffées de colère pendant le souper.
Avant le souper, les courtisans avaient déjà remarqué la sérieuse et
chagrine figure que le Roi avait dans sa visite à la Reine, l'oubli
qu'il avait fait de donner sa main à baiser à Mesdames comme il en
avait l'habitude. Resté seul avec madame de Mailly, Louis XV lui lisait
la lettre du Cardinal. L'Éminence ne parlait plus au Roi de la charge de
premier gentilhomme de la chambre, elle s'étendait sur son âge, sur ses
infirmités qui ne lui permettaient pas de continuer son service, se
plaignait de ce que son esprit n'était pas toujours présent le soir,
enfin terminait sa lettre en demandant la permission de se retirer. Le
Roi, qui perçait le jeu du Cardinal, se répandait en paroles pleines
d'emportement, s'écriant qu'il voyait bien qu'il s'était trompé dans
l'idée qu'il avait eue de l'attachement du Cardinal pour sa personne,
qu'il ne songeait qu'à conserver l'autorité, qu'il jugeait qu'on ne
pouvait se passer de lui, qu'il profitait de ce besoin pour arracher
cette place, mais il était bien décidé à laisser le Cardinal se retirer
et il ne ferait point son neveu premier gentilhomme de la Chambre. Et le
Roi répétait à tout moment: «Je croyais qu'il m'aimait, qu'il était sans
intérêt et sans ambition, qu'il ne faisait cas de son crédit que par
rapport au bien de mon service.»
À toutes ces plaintes pleines d'amertume, à toutes ces paroles de colère
qui demandaient un conseil, madame de Mailly ne répondait rien. Prise à
l'improviste, la timide et indécise créature ne savait quel parti
appuyer, quelle détermination encourager, quelle résolution prendre.
Elle restait muette, tout effrayée au fond que la retraite du Cardinal
n'entraînât sa disgrâce. Aussi à minuit, dès que le Roi la quittait,
courait-elle chez sa sœur. La Vintimille l'écoutait, et aussitôt lui
disait:[185]
--_Écrivez au Roi tout à l'heure, et demandez-lui en grâce de donner la
charge à M. de Fleury_.
--_Je suis trop troublée pour pouvoir faire une lettre_, laissait
échapper madame de Mailly.
--_Prenez votre écritoire, je dicterai_, reprenait la Vintimille.
Et la Vintimille dictait à sa sœur une lettre, où elle demandait avec
instance au Roi de ne plus songer à M. de Luxembourg et de tout
sacrifier pour retenir le Cardinal qui était utile et nécessaire dans
les circonstances présentes. Cela dit, madame de Vintimille ajoutait que
si cependant le parti du Cardinal était pris irrévocablement, il ne
fallait pas que le Roi s'en désespérât, mais qu'il devait se figurer
être au moment où il le perdrait par la mort, et songer aux hommes les
plus dignes de sa confiance. Alors la sœur de madame de Mailly préparait
d'avance le renversement du ministère, passait en revue les ministres.
Le Contrôleur, un semblant d'honnête homme, mais dur, mais haï, mais
borné et tout au plus propre au maniement des finances. Le Maurepas, un
esprit, des talents, mais d'une indiscrétion si outrée, qu'on ne pouvait
rien lui confier. L'Amelot, le Breteuil, le Saint-Florentin, des gens si
médiocres qu'ils ne valaient pas la peine qu'on parlât d'eux; il
fallait donc chercher hors du ministère... Cette lettre, dont le Roi
devinait facilement l'inspiratrice, lui rendait la tranquillité de
l'esprit et le laissait reconnaissant pour celle qui sacrifiait au repos
de son amant l'intérêt qu'elle avait paru prendre au duc de Luxembourg,
pour celle qui, dans son empressement à retenir le Cardinal au pouvoir,
immolait ses ressentiments et ses haines[186].
Le lendemain matin, le Roi après son lever disait au duc de Fleury: «Je
vous donne la charge de premier gentilhomme de la Chambre[187].»
Alors commençait de la part du Cardinal une série de tartufferies du
plus haut comique. À son neveu, qui lui apportait la nouvelle de sa
nomination, il jetait: «Allez vous enfermer dans votre chambre, je vais
trouver le Roi et lui rendre la charge[188].» Son neveu lui ayant fait
observer que le Roi lui avait donné la charge devant tout le monde et
qu'il avait déjà reçu nombre de compliments, le Cardinal se décidait à
aller se jeter aux pieds du Roi en le prenant à témoin qu'il n'avait
jamais demandé la charge. Chez la Reine il demandait à s'asseoir, n'en
pouvant plus et se lamentant sur le malheur de cette charge donnée à son
neveu. À quoi la Reine lui répondait «qu'elle ne voyait rien de si
affligeant pour lui.»
Mesdames de Mailly et de Vintimille venant lui faire leurs compliments,
le Cardinal pâlissait, rougissait, se troublait, voulait les reconduire,
et, madame de Mailly s'y opposant, laissait échapper dans cette phrase
la connaissance et la crainte qu'il avait du crédit de madame de
Vintimille: «Si ce n'est pas pour vous, c'est pour madame de
Vintimille.» _Son Éminence se moque_,» reprenait ironiquement madame de
Mailly[189].
* * * * *
Madame de Vintimille, cherchant de solides assises à sa faveur,
préparait en secret l'avènement de deux hommes vers lesquels l'opinion
en ce moment se tournait comme vers les espérances de l'avenir, et dont
elle voulait faire les ministres de son prochain règne: Chauvelin et le
maréchal de Belle-Isle.
Le maréchal de Belle-Isle, le capitaine[190], le négociateur,
l'administrateur, le harangueur, l'homme politique, l'homme magnifique,
le patron d'une armée de clients, l'enfant gâté de la popularité[191],
ce Pompée enfin, Belle-Isle avait eu grand'peine à sortir de la nuit et
de l'abaissement où Louis XIV avait voulu tenir la famille de Fouquet:
Belle-Isle était le petit-fils du fameux surintendant.
Ce fut seulement sous la Régence que Belle-Isle commença à se montrer,
après avoir tout mis en commun, présent, avenir, fortune, avec un frère
plus jeune, doué des qualités qui lui manquaient, et qui était dans
l'ombre et au second plan une autre moitié de lui-même, le génie modeste
et l'esprit modérateur de son ambition et de son caractère. Les deux
Belle-Isle apportaient à Dubois et à d'Argenson les ressources d'un
esprit flexible, les vues et les plans d'une imagination inépuisable,
propre et prête à tout. Puis on les voyait prendre consistance sous le
ministère de monsieur le Duc par leur entente des affaires étrangères,
par le commandement que l'aîné obtenait dans la guerre d'Allemagne, par
un ensemble de projets hardis que rien ne décourageait, et qui,
repoussés et contrariés, revenaient sans cesse à la charge, gagnaient
l'armée par leur audace, et battaient en brèche la politique du cardinal
de Fleury.
Dès lors les Belle-Isle ne devaient plus que grandir. Liés l'un à
l'autre, ils se complétaient l'un par l'autre. Le chevalier avait les
idées, la réflexion, l'invention des moyens, le dessein des projets, la
suite, la solidité, l'insinuation, la persuasion. Le duc avait tout le
brillant d'un grand comédien pour faire réussir ce qu'imaginait son
frère et enlever le succès. Rien ne lui manquait de ce qui parle au
public, de ce qui séduit et entraîne l'opinion[192]. Il était un de ces
hommes vides mais sonores, nés pour être ce qui ressemble le plus à un
grand homme: un grand rôle. Il avait l'éclat et la passion; et tandis
que la parole de son frère ne gagnait que les individus, la sienne
emportait les partis. Tous deux, le duc et le chevalier, avaient l'art
de se faire des amis partout, de raccoler des dévouements à leur gloire,
d'organiser l'enthousiasme, de semer, de la cour jusqu'au peuple, la foi
dans leurs plans, la confiance dans leur œuvre[193], et ils avançaient
sans se lasser vers la réalisation de ces plans et de cette œuvre,
marchant dans leur union et dans leur force, et montrant, au milieu d'un
monde divisé par l'intérêt et dévoré par l'égoïsme, la fraternité de
deux esprits mariés et confondus dans une unique volonté et dans une
ambition unique[194].
Ces deux hommes représentaient le parti ennemi de l'Autriche, le parti
de la guerre, l'opposition à la politique du Cardinal, à cette politique
de paix à tout prix qui mettait son honneur à tenir fermé le temple de
Janus. Ils accusaient les timidités et les pusillanimités du Cardinal
d'avoir épargné et sauvé déjà trois fois la monarchie autrichienne: en
1730, après l'établissement de la compagnie d'Ostende, en 1734, après la
prise de Philisbourg, et cette campagne d'Italie qui ne laissait à
l'empereur que Mantoue; en 1739, alors que Fleury avait enchaîné la
Turquie victorieuse et prête à marcher à la conquête de l'Autriche. La
mort de Charles VI (20 novembre 1740), les complications que devait
amener la Pragmatique Sanction, semblaient aux deux Belle-Isle donner à
la France l'occasion de reprendre les projets de Richelieu, de les
pousser jusqu'à l'extrémité, et d'en finir avec cette maison d'Autriche
dont l'épée et les droits se trouvaient alors dans la main d'une femme.
C'est dans cette pensée que le duc de Belle-Isle, parvenu dans
l'intimité de madame de Mailly, l'entretenait de ce démembrement, d'un
partage des provinces de Marie-Thérèse, à laquelle il ne consentait à
laisser qu'une petite souveraineté, en rendant aux Bohémiens et aux
Hongrois l'éligibilité de leur couronne rendue héréditaire par la maison
d'Autriche. Belle-Isle, avec l'entraînement et l'éloquence de sa parole,
remplissait madame de Mailly de ses illusions sur les facilités de cette
curée de l'Autriche et l'opportunité de ce remaniement de l'Europe[195].
Il lui parlait d'agir d'abord dans le Nord par des négociations et
d'envoyer 150,000 hommes dans le midi de l'Allemagne pour frapper de
grands coups, de concert avec le roi de Prusse. Il faisait à la
maîtresse du Roi un tableau de l'Europe, selon lequel tout nous
favorisait, et qui promettait à notre agression l'alliance des uns, la
neutralité patiente des autres. Il lui montrait l'Angleterre occupée
chez elle de la reconstitution du principe monarchique, sa
démoralisation par le ministère corrupteur de Walpole, ses embarras
devant une guerre maritime avec l'Espagne, ses appréhensions pour son
électorat de Hanovre, le peu d'initiative de son Roi, toutes les raisons
enfin qui devaient paralyser son action. Il lui montrait la Russie en
proie aux divisions intestines, et distraite du reste de l'Europe par
les mouvements des Suédois. Il lui disait quelle alliance sûre la France
devait trouver auprès de la Prusse, qui avait besoin d'être appuyée dans
son invasion de la Silésie, et à laquelle on offrirait les provinces
autrichiennes à sa convenance; quelle alliance on trouverait en Espagne,
quel appui auprès de la femme de Philippe V, cette princesse ambitieuse
que ne satisfaisait pas encore l'établissement de don Carlos à Naples,
et qui songeait à la Toscane ou au Milanais pour l'établissement du
second Infant. Belle-Isle montrait encore à madame de Mailly et à madame
de Vintimille l'alliance presque certaine du Piémont si on
l'arrondissait aux dépens de l'Autriche, le soulèvement probable du
Turc, l'aide toute-puissante que l'électeur de Bavière donnerait à la
France contre l'offre de la couronne impériale.
Enfin il n'oubliait rien pour étourdir l'esprit, l'imagination et
l'orgueil des deux favorites; il ne demandait que six mois pour réussir;
et quelle gloire le Roi retirerait du succès! Ce serait un nouveau
souverain, échappé aux lisières du Cardinal. Et quel mérite pour les
deux sœurs d'avoir poussé à l'entreprise! Quelle reconnaissance leur en
aurait le public, et quels remercîments leur en ferait l'amour du Roi!
Le cardinal de Fleury objectait les engagements de la France à la
Pragmatique Sanction. Il rappelait vainement le prix dont la France
avait été payée: la cession de la Lorraine à Stanislas avec
réversibilité à la couronne de France. Vainement il rappelait la parole
du Roi, sa promesse au prince de Lichstenstein lors de l'avènement de
Marie-Thérèse de ne manquer _en rien à ses engagements_. Tous ses
efforts venaient échouer contre l'influence des favorites, séduites par
les plans grandioses et les expositions si flatteuses de Belle-Isle.
Madame de Mailly, à laquelle madame de Vintimille laissait la part la
plus compromettante de la lutte, en s'en réservant le commandement,
s'écriait que le cardinal n'était plus «_qu'un vieux radoteur capable de
perdre l'État_»; et quelque partagée et déclinante que fût son autorité
sur le Roi, quelque grande que fût sa paresse à s'occuper des choses de
l'État, elle puisait dans l'enthousiasme que lui avait soufflé
Belle-Isle, dans les illusions dont il l'avait animée, assez de force,
assez de puissance sur elle-même et sur l'esprit du Roi, pour entraîner
Louis XV dans le parti de la guerre.
Cette victoire des favorites et de Belle-Isle opérait une sorte de
révolution dans la politique, ou au moins dans la politique avouée du
cardinal; il équivoquait, puis transigeait avec les plans qui
triomphaient, et paraissait se prêter au coup de grâce que l'on voulait
donner à la monarchie autrichienne. Mais, toujours économe, toujours
préoccupé de marchander la guerre, enchanté d'ailleurs en cette occasion
de couper les vivres au projet d'un ennemi que la gloire pouvait faire
plus dangereux, il préparait l'insuccès de Belle-Isle en ne lui
accordant que quarante mille des cent cinquante mille hommes qu'il
demandait.
Cependant madame de Mailly faisait nommer Belle-Isle ambassadeur
extraordinaire et plénipotentiaire du Roi à la diète de Francfort pour
l'élection d'un empereur; elle lui obtenait la mission de faire le tour
de l'Allemagne pour rattacher les électeurs et les princes de l'Empire
au parti de la France.
Soufflée par madame de Vintimille, elle le soutenait à la cour de tout
ce qu'elle avait d'activité et d'influence, essayant de fouetter
l'apathie du Roi avec les susceptibilités nationales, répétant qu'il
fallait se venger sur Marie-Thérèse de tous les affronts que l'Autriche
avait faits à la France, répétant dans le salon de Choisy: «_Nous
laisserons-nous donner cent coups de bâton sans nous venger_[196]?»
Belle-Isle faisait sa tournée, encouragé par les lettres de madame de
Mailly; il resserrait sur son chemin nos liens avec la Bavière, gagnait
deux électeurs au parti de la France, ébranlait le troisième,
travaillait à attacher le roi de Prusse à la politique française, tandis
que le cardinal, enveloppé dans le mouvement des esprits que menaient
mesdames de Vintimille et de Mailly et le parti de Belle-Isle, cherchait
à tromper Marie-Thérèse par l'ambiguïté de ses réponses. Et quand
l'insuffisance de l'armée accordée à Belle-Isle et l'entêtement de
l'électeur de Bavière après avoir empêché les troupes françaises d'aller
à Vienne, les enfermèrent en Bohême; quand l'héroïsme de Marie-Thérèse,
la défection de la Prusse, la double politique du cardinal parlementant
avec la reine de Hongrie, les discordes entre les généraux, eurent fait
avorter la campagne et les projets de Belle-Isle, les deux favorites ne
purent retenir leurs plaintes contre le cardinal. Elles l'accusèrent
hautement d'avoir perdu l'occasion, d'avoir compromis le maréchal et
trahi l'armée française par ses irrésolutions, ses lésineries et
l'insuffisance de ses secours. Le cardinal effrayé voulait échapper à
ces plaintes et se débarrasser de l'armée de Bohême par de secrètes
négociations de paix. Madame de Mailly déjouait ce projet. Une lettre
qu'elle se faisait adresser de l'armée, et qu'elle laissait traîner sur
sa table, apprenait au Roi la vérité; et le cardinal, malgré sa
résistance au conseil, était forcé de soutenir l'électeur de Bavière et
de faire marcher Maillebois en Bohême.
Par leur protection à Belle-Isle les deux sœurs caressaient l'orgueil
national, cet esprit de guerre et de conquête qui a toujours enivré la
France: il leur fallait un héros dans leur jeu; c'était une popularité
dont elles avaient besoin pour s'abriter. La protection que les deux
sœurs donnaient à Chauvelin était toute différente et par son but et par
sa façon; elle visait à flatter un autre sentiment de l'opinion
publique, et elle manœuvrait avec réserve et ménagement entre les
antipathies du Roi pour la personne de l'ex-chancelier et l'hostilité
des Noailles, jaloux de l'influence de Chauvelin et de son parti.
Ce protégé secret[197], presque désavoué de mesdames de Vintimille et
de Mailly, ce Chauvelin, auquel ses ennemis reprochaient son origine
dans une boutique de charcuterie,--une boutique, au reste, de bonne
noblesse: elle datait de 1543[198],--avait été écrasé à son entrée dans
le monde par la supériorité d'un frère aîné. Cela l'avait jeté, pour
faire quelque figure à côté de ce frère, vers les talents, les
agréments, les beaux airs, tous les moyens de parvenir de l'homme du
monde: sans rival dans tous les exercices du corps, le plus habile des
écuyers, le meilleur danseur, le plus adroit tireur d'épée, et royal
joueur d'hombre, et agréable chanteur, et joli discoureur, le _beau
Grisenoire_ trouvait le temps de devenir un homme d'État.
Une santé à toute épreuve, une volonté de fer, une puissance de travail
énorme, lui donnaient, dans une vie dissipée et mondaine, le loisir et
l'application nécessaires à cette seconde éducation qui ouvre l'esprit
et refait les idées.
D'abord avocat-général remarqué, puis mari de la riche fille d'un
traitant qui avait eu des affaires, puis président à mortier «par les
plus belles intrigues de blanchisseuses et du Pont-aux-choux», il
achetait de M. Bernard la terre de Gros-Bois et la payait avec des
billets de M. Bernard fils, qu'il avait acquis sur la place, revêtant
ainsi tous les actes d'une vie, que d'Argenson dit honnête, des
_manières d'un fripon_[199].
Allié ici et là, un peu parent des Beringhen, un peu parent du duc
d'Aumont par les Louvois, il rayonnait tellement et mettait en avant
tant et de si divers protecteurs, que le Régent disait, en plaisantant,
que tout lui parlait de Chauvelin, que _les pierres même lui répétaient
ce nom_.
Sans emploi sous le Régent, il s'attachait au cardinal de Fleury. Appuyé
auprès de lui par le maréchal d'Uxelles, Chauvelin se rendait précieux
au cardinal par sa science du droit public puisée dans les manuscrits de
M. de Harlai. Et bientôt, devenu le confident et le bras droit de
Fleury, il était fait ministre des affaires étrangères et garde des
sceaux.
Mais, au bout de quelques années, Chauvelin, dont la politique appuyant
les plans de Belle-Isle était «trop fougueuse et trop magnifique» pour
le petit train-train bourgeois du vieux Fleury, travaillait à se créer
secrètement un parti, cherchant des appuis dans la maison de Condé qu'il
opposait aux Toulouse et aux de Noailles, dans Bachelier, le valet de
chambre du Roi, dans le monde des cabinets, dans madame de Mailly dont
nous l'avons vu payer les rendez-vous avec l'argent des fonds secrets,
tentant même d'enlever au cardinal son fidèle Barjac qu'il essayait
d'acheter. Et au moment où son ambition immense, partagée par sa femme,
était divulguée dans la comédie de l'_Ambitieux_[200], il avait été
envoyé en exil à Bourges[201].
Toutefois Chauvelin demeurait, à Bourges et dans la disgrâce, une
puissance, un parti et une idée. Il avait laissé à Paris de chaudes
amitiés[202], et son retour était une des plus vives espérances de
l'opinion. C'est qu'en ce temps si paisible et si dormant d'apparence,
si remué et si agité pourtant, au milieu de ce tiraillement des
consciences, devant l'Église pleine de violences et de factions, où les
plus grandes familles se trouvaient forcées d'entrer pour garder ou
gagner la feuille des bénéfices, devant le scandale des luttes sur la
bulle _Unigenitus_, ce déchirement et ce partage de l'âme humaine en
partis humains: jésuitisme, molinisme, jansénisme, sulpicianisme; en
face du triomphe du sulpicianisme, dont les tracasseries, d'abord
timides, s'élevaient dans le concile d'Embrun jusqu'à la persécution,
Chauvelin représentait le tolérantisme, un tolérantisme qui penchait
pour les persécutés.
Chauvelin tenait pour le parlement, qui était le centre du jansénisme.
Chauvelin ministre, le public était assuré qu'on n'enlèverait pas au
parlement la connaissance des affaires ecclésiastiques pour les
attribuer à une commission ministérielle, comme il en était question. Et
le parlement lui-même, qui, par la voix éloquente de l'abbé Pucelle,
semblait s'enhardir aux remontrances de l'avenir et se préparer aux
audaces du tiers état, le parlement voyait dans le retour de Chauvelin
un encouragement et une victoire.
Actif, répandu, et par des relations immenses, des correspondances
multipliées, pénétrant le ministère et les relations extérieures, bien
venu des femmes les mieux accréditées, insinuant et d'une politesse
affectueuse qui touchait à la grâce, Chauvelin allait encore à la
popularité par le train bourgeois de ses mœurs, par la simplicité de sa
vie à Grosbois, par le rare exemple d'un mari ne découchant jamais, ne
soupant pas, et passant ses soirées au travail, par ses habitudes
d'application aussi bien que par ce grand mot de bien public qui
commençait dans sa bouche son chemin dans le monde[203]. L'état des
esprits et les caractères de l'homme se réunissaient donc pour donner la
première place dans les sympathies publiques au ministre disgracié, que
les deux sœurs soutenaient sans se rendre compte peut-être du mouvement
d'opinion qui les entraînait et les faisait se rencontrer avec le parti
des _honnêtes gens_.