IV

Bachelier, le valet de chambre du Roi.--Les entretiens avec le Roi, _le

premier rideau tiré_.--Le choix fait par Bachelier d'une favorite sans

ambition et sans cupidité.--Le Roi souffrant du peu de beauté de sa

maîtresse.--Les tribulations de madame de Mailly avec son père et son

mari.--L'inconstance du Roi.--Sa maladie de l'hiver 1738.--Madame

Amelot, la jolie bourgeoise du Marais.--Les immunités et les

distinctions de la favorite.--Les quarante louis des premiers

rendez-vous.--Les chemises trouées et la misère de madame de Mailly

après la disgrâce de Chauvelin.--Mademoiselle de Charolais et madame

d'Estrées travaillant à gouverner le Roi par madame de Mailly.--Humeurs

de la favorite.--_Quand vous déferez-vous de votre vieux précepteur?_

Bachelier[123], le valet de chambre du Roi, était un gros et important

personnage. Épanoui dans l'égoïsme d'un vieux garçon bien portant,

maintenu en belle humeur par ses cinquante mille livres de rente, par sa

jolie propriété de la Celle honorée de la visite de Louis XV, par

l'amour d'une très-agréable personne, mademoiselle la Traverse, la

fille de Baron, renfermé dans la société de deux ou trois gens

d'esprit, battant le pavé et le monde de Paris et lui en apportant les

nouvelles pour l'amusement du maître[124], Bachelier était peut-être

l'homme le plus solide en place auprès de ce Roi, élevé par le Cardinal

dans l'éloignement et la défiance de tout ce qu'il y avait de grand à la

cour, et si bien disposé par son caractère et son éducation aux

influences basses et familières de la domesticité. Et le valet de

chambre du Roi avait encore eu la chance de trouver pour être son

second, un autre lui-même, un sous-valet qu'il avait fait recevoir

garçon bleu de la chambre, et qui, le remplaçant pendant ses courtes

absences, n'entretenait le Roi que du dévouement de Bachelier; puis, son

service fait et son rôle joué en conscience, se remettait aux ordres du

seigneur de la Celle.

Par là-dessus, Bachelier parlait peu, avait l'air de penser

profondément, s'était fait un peu géographe, et politique assez

suffisamment, pour fournir à la conversation du Roi. Mais Bachelier

avait surtout le flair des influences, l'évent des crédits en baisse, le

facile détachement des individus, avec la science des manœuvres doubles

et des ménagements d'avenir, qui, après lui avoir fait abandonner

Chauvelin pour se livrer au Cardinal, lui fera conserver sous main des

relations avec le chancelier exilé à Bourges. Il disait bien haut qu'il

ne voulait jamais se remarier, de manière à écarter tout soupçon d'une

grandeur future à la façon des valets de chambre Beringhen et

Fouquet-Varenne, et jouait le bonhomme au naturel et sans enflure. Ne

mettant à sa façon d'être ni hauteur, ni importance, mais usant de

souplesse et de rondeur, caressant les espérances de tous, ayant un

sourire pour les plans de Belle-Isle, trouvant une larme pour les

chagrins de la Reine, qu'il flattait d'un retour du Roi, Bachelier, ce

vrai souverain des petits appartements[125], le seul courtisan peut-être

en lequel Louis XV eût confiance, ne semblait tenir à autre chose à la

cour qu'à l'amitié de son maître qu'à peine éveillé, et le _premier

rideau tiré_[126], il était seul à entretenir. On entendait Bachelier

parler uniquement de son désir du bien de tous; il n'avait à la bouche

que des paroles d'honnête homme, presque de _citoyen_, ne semblant viser

qu'à réconcilier l'opinion populaire avec sa place, et les préjugés avec

son service.

C'était sous ce jour que se montrait et se donnait à voir Bachelier;

mais au fond ce qu'il avait voulu, ce qu'il voulait encore plus vivement

que ne le voulait toute la cour, c'était une intrigue réglée, c'était

une maîtresse de sa main dans le lit du Roi, une maîtresse convenable

par son rang, mais une créature sans beauté, sans ambition, une femme

capable d'une passion désintéressée pour le Roi, et d'une reconnaissance

sans révolte pour les ouvriers de son élévation.

Et en novembre 1737, lorsque la déclaration de madame de Mailly, comme

maîtresse déclarée, était attendue par une affluence de monde, comme on

n'en avait jamais vu à Fontainebleau depuis Louis XIV, Bachelier[127]

s'unissait peut-être au cardinal de Fleury pour empêcher cette

élévation.

* * * * *

Madame de Mailly n'était vraiment point heureuse en son rôle et en sa

position de favorite. Louis XV lui faisait ressentir les humiliations de

son amour-propre d'amant, lorsqu'il entendait les étrangers, la cour,

les amis aussi bien que les ennemis de sa maîtresse, le mari même à qui

il avait pris sa femme s'étonner de cet attachement pour cette femme

sans jeunesse et inférieure à mille autres beautés de Versailles. Lâche

et honteux devant le refrain général, presque public, qui chaque jour

grandissait, courait dans les chansons, se glissait même dans les

causeries des courtisans et le forçait à crier une nuit par une cheminée

à Flavacourt: «Te tairas-tu»[129]! le Roi, à chaque blessure à sa

vanité, se vengeait sur sa maîtresse par quelque dureté, par quelque

méchant et blessant compliment à l'endroit de sa beauté absente[130].

Puis pour ce Roi _tatillon_, curieux de petites affaires et entrant dans

les détails de parenté, de ménage, d'argent de ceux qui l'approchaient,

les désagréments que madame de Mailly essuyait de sa famille et dont il

subissait le contre-coup, étaient une raison et un prétexte à des

reproches et à des grogneries. Le marquis de Nesle dont les procès

interminables étaient la conversation de Paris, très-indifférent au

scandale et parfaitement insolent dans la ruine, lançait dans le public

un mémoire où, maltraitant ses juges, injuriant son rapporteur Maboul,

il parlait avec une hauteur magnifique de son _misérable procès avec

ses misérables créanciers_[131]. Madame de Mailly tentait de faire

quelques remontrances à son père, mais ses sermons étaient mal

accueillis par le marquis de Nesle qui traitait sa fille de g..., et

continuait à écrire de hautaines lettres où il menaçait tout le monde de

la judicature de ses vengeances[132]. De là mille tracas pour le Roi qui

n'avait pas l'esprit d'éloigner sans bruit le marquis, et de faire

arranger ses affaires par quelqu'un de compétent. Ce n'était pas là, il

est vrai, l'affaire du Cardinal qui voulait une lettre de cachet, un

acte de publicité qui fît dire: «Voilà le précepteur plus maître que

jamais du petit garçon, il fait fouetter le père de sa maîtresse.» Les

filles du marquis de Nesle allaient en vain demander publiquement au

Cardinal la grâce de leur père[133]; il était obligé de partir pour

Caen, le lieu de son exil[134]. L'original et superbe marquis ruiné y

faisait même une façon d'entrée, flanqué de mademoiselle de Seine sa

maîtresse et de quatre pages qui étaient tout son domestique. Et quand

les affaires du père commençaient à laisser tranquille le Roi, venait

le tour du mari qui se faisait arrêter comme franc-maçon[135].

Enfin le Roi se trouvait en ces années en une veine volage, en une

humeur papillonne; il n'avait pas que le besoin amoureux d'une

maîtresse, il avait la tentation et l'appétit de toutes les femmes et de

toutes les sortes de femmes[136]. Il était le jeune et bel infidèle qui,

dans les romans du temps, toujours inassouvi et curieux, se donne à

toutes les occasions, à toutes les rencontres, à tous les hasards. Ce

tempérament ardent, mais cependant si longtemps constant, en cette vie

de soupers inaugurée dans les petits cabinets, était amené à chercher

moins les satisfactions de l'amour que le prurit du plaisir. Chez Louis

XV prenait naissance le libertin, le _polisson_, ainsi que l'avait

appelé cette nymphe du bal de l'Opéra, un peu trop vivement pressée par

le Roi sous le masque[137]. Et madame de Mailly avait tous les jours à

craindre de se voir abandonner pour une passion, un caprice, une

passade.

Presque au moment où madame de Mailly était pour ainsi dire reconnue

comme maîtresse déclarée, on parlait de débauches obscures, de

fillettes amenées par Bachelier au Roi. Bientôt même Paris s'entretenait

d'une galanterie[138] que Sa Majesté avait attrapée avec la fille d'un

boucher de Versailles ou de Poissy. La chose même était assez sérieuse

pour que les chirurgiens remplaçassent auprès du Roi les médecins et que

Louis XV eût un certain nombre d'entrevues avec la Peyronie[139]. Et le

jeune souverain se trouvait un moment, dans le mois de janvier de 1738,

en un tel état d'affaissement et de langueur que la question de la

Régence commençait à s'agiter tout bas entre les courtisans dans les

coins des appartements de Versailles[140].

Louis XV rétabli et guéri pour quelque temps de l'amour des fillettes,

une amie intime de madame de Mailly, madame de Beuvron, «ingrate à

l'égard de la favorite comme Lucifer», était au moment de lui enlever le

Roi.

Madame de Beuvron reléguée au vieux sérail, c'était aussitôt madame

Amelot, la femme du tout nouveau ministre, et nommée par les jolies

femmes bourgeoises de Paris. Dans deux ou trois soupers faits dans les

petits appartements, elle enchantait le Roi par une timidité égale à la

sienne. Pendant plusieurs jours le Roi n'était occupé que de la timide

bourgeoise. Madame Amelot avait l'honneur de faire attendre pendant un

grand quart d'heure, pour une promenade en calèche, Louis XV que l'on

entendait dire: «Allons la prendre chez elle!» et il restait encore un

quart d'heure à sa porte de faction avec toute sa suite. La cour voyait

déjà la femme du ministre maîtresse déclarée, et madame de Mailly,

horriblement malheureuse et très-jalouse, faisait répandre que madame

Amelot était une beauté du Marais dont Sa Majesté se moquait comme de

son apothicaire Imbert, que, par plaisanterie, il avait emmené à la

chasse jusqu'à ce qu'il s'y fût cassé les reins. Mais la bourgeoise du

Marais, désireuse du maintien de son mari au ministère, se refusait

d'entrer en lutte avec la grande dame, lui faisant humblement la cour,

et sollicitant son intérêt et sa protection[141].

Torturée de jalousie, madame de Mailly en tourmentait et persécutait

sans cesse le Roi. Le soupçonnait-elle d'avoir reçu une impression d'une

femme? Elle ne lui laissait de repos qu'après avoir obtenu de lui un mot

désobligeant sur sa figure, sur sa toilette[142]. Elle guettait le Roi

partout, usait sa vie sur ses traces, montait la garde autour des

cabinets pour qu'aucune femme n'y soupât avec le Roi sans qu'elle y fût,

si occupée à cet espionnage, si absorbée dans cette poursuite du Roi

qu'elle ne paraissait plus le soir chez la Reine.

* * * * *

Malgré tout, et en dépit des mépris, des rebuffades et des infidélités

de Louis XV, madame de Mailly se promenait avec l'attelage de chevaux

tigrés tout nouvellement achetés par le Roi, elle était toujours dans la

gondole royale quand les autres dames allaient en calèche, elle était en

carnaval de toutes les parties de bal de l'Opéra dans la petite société

de pèlerins et de pèlerines ou de chauve-souris que menait Louis XV,

elle était la femme qui, au retour des chasses, offrait le pied du cerf

au Roi à sa fenêtre[143]. Au feu de la ville son pliant était le plus

rapproché du Roi, aux soupers elle était toujours à côté de Louis XV, et

s'il y avait des princesses du sang, elle occupait la seconde place à

droite; au jeu, la table où elle jouait n'était séparée de la table du

Roi que par la cheminée, à la messe la seconde travée à droite de la

Chapelle était gardée pour elle[144]. Elle était la seule dame de la

cour fournie de bougie aux voyages de Marly; et à sa toilette assistait

presque tous les jours l'ambassadeur d'Espagne. Madame de Mailly

jouissait donc de toutes les immunités et de toutes les distinctions qui

désignent au public une favorite, mais une favorite qui n'avait pas «un

écu dans sa poche».

Le marquis d'Argenson raconte avec une certaine autorité qu'au bout de

deux entrevues avec Louis XV, madame de Mailly avait parlé au Roi de sa

misère qui était en effet fort grande. Le Roi de lui donner libéralement

les quarante louis qu'il avait sur lui[145]. Puis une seconde libéralité

une autre fois. Mais à la troisième sollicitation, le Roi, ainsi qu'un

page qui aurait craint d'être grondé par son gouverneur, représentait à

sa maîtresse qu'il n'avait que l'argent de sa cassette, qu'il y avait

dessus beaucoup de charges à payer, qu'elle n'y suffisait même pas... Et

les deux amants se lamentaient: madame de Mailly sur les exigences de

ses créanciers, le Roi sur le peu d'argent dont le Cardinal lui laissait

la disposition.

Le garde des sceaux, Chauvelin, qui avait trempé avec Bachelier dans

l'intrigue qui avait amené madame de Mailly dans le lit du Roi, et qui

avait les mêmes intérêts que le valet de chambre à conserver et à

maintenir la maîtresse dans une étroite dépendance, faisait alors dire

au Roi qu'il y avait un moyen très-simple d'arranger cela et de fournir

aux dépenses de la maîtresse sans que le Cardinal le sût; il s'offrait à

solder les rendez-vous sur les fonds secrets du ministère des affaires

étrangères, et l'on était tout étonné de voir un jour madame de Mailly

dans une élégante chaise qui était du même vernis que les cabinets du

Roi[146].

Mais le payement des rendez-vous du Roi par le ministère des affaires

étrangères ne durait guère. Au mois de février 1737, Chauvelin était

renversé et le cardinal de Fleury, en haine des sympathies de madame de

Mailly pour le ministre disgracié, gênait et contrariait les très-rares

libéralités du jeune et avare Bourbon, si bien que madame de Mailly,

perdant cinq écus au quadrille, ne pouvait les payer. Et ses amis

s'entretenaient de ses chemises élimées et trouées[147], de la tenue de

pauvresse de sa femme de chambre, et plaignaient du fond de leur cœur

cette maîtresse de Roi moins payée que la maîtresse d'un sous-fermier.

* * * * *

Dans cette détresse et ce dénuement la malheureuse femme avait encore le

tourment des mauvais conseils, des tentations, des mirages de grandeurs

et de richesses avec lesquels deux femmes troublaient sa faible

cervelle.

Grâce à sa maison de Madrid, qui communiquait avec la Muette par de

petites allées fermées par des barrières pendant le jour, et qui avait

permis à madame de Mailly de rejoindre, sans qu'on le sût, le Roi quand

il couchait hors de Versailles, mademoiselle de Charolais était entrée

dans l'intimité du Roi, effarouché jusqu'à ces derniers temps par ses

hardiesses et ses inconvenances princières. En cette heure de faveur,

poussée par son amant Vauréal, évêque de Rennes[148], et qui visait la

succession de Fleury, Mademoiselle songeait à gouverner le Roi par sa

maîtresse[149]. Elle s'adjoignait dans cette entreprise la maréchale

d'Estrées qui avait fait à ses côtés le métier d'entremetteuse en second

et lui apportait les conseils et l'expérience de son amant, le cardinal

de Rohan. Et ces deux femmes, manœuvrées dans la coulisse par ces deux

grands personnages ecclésiastiques, chauffaient l'ambition de madame de

Mailly, l'excitaient à devenir maîtresse déclarée, à se faire créer

duchesse, à exiger l'octroi de grands biens, et même la maréchale

d'Estrées, exploitant habilement le goût que la maîtresse avait de sa

propriété de Bagatelle, lui proposait de la lui vendre pour prendre sur

elle la puissance et l'autorité d'un créancier.

Les deux femmes cherchaient à la détacher de Bachelier en lui disant

qu'il lui barrerait toujours les grandeurs pour la garder plus

dépendante de lui, qu'il voulait la réduire aux honneurs du mouchoir.

Elles lui répétaient les propos qu'il tenait sur son compte. Oui, sans

doute, il voulait la tirer de la pauvreté, peut-être lui procurer une

petite aisance. Mais n'avait-il pas déclaré qu'il ne souffrirait jamais,

à Dieu ne plaise, qu'on renouvelât les scandales de l'autre règne, qu'on

n'intronisât à la cour une maîtresse régnante et qu'un jour des bâtards

adultérins prissent la place des princes du sang et s'emparassent de

toutes les dignités de l'État?

Le complot cependant s'ébruitait; on détachait alors près de la

maréchale d'Estrées un abbé, ancien amant ou ancien confident, qui la

faisait causer, lui montrant le danger de s'engager trop à fond dans une

intrigue qui pourrait la priver des bienfaits de Sa Majesté. Madame de

Mailly, elle de son côté, s'apercevait du mécontentement du Roi, se

repentait, jurait qu'elle ne le ferait plus.

Après qu'on eut bien causé de la disgrâce et même de l'exil de la

princesse de Charolais[150], le Roi, qui s'ennuyait à Versailles,

revenait dîner à Madrid chez mademoiselle de Charolais et passer

l'après-midi à Bagatelle chez madame d'Estrées, et les deux femmes

recommençaient à parler à l'imagination de la maîtresse. Quoique presque

indifférente à sa pauvreté, et ne voulant entendre aucune proposition

venant d'un homme d'affaire, et toute défendue qu'elle était «par un

petit sens fort droit contre sa tête de linotte[151]», madame de Mailly,

sous le tiraillement des mauvaises suggestions, et dans ce perpétuel

rappel de l'injustice de son sort, ne pouvait se défendre d'accès

d'humeur où elle maltraitait le Roi de la colère ou du mépris de ses

paroles.

Dans ces mauvaises heures, gare au Roi! madame de Mailly ne le ménage

pas, et les courtisans sont dans l'étonnement de l'affolement rageur qui

s'empare tout à coup de la douce créature, et qui au jeu, où elle est

presque toujours malheureuse, lui met à la bouche quand Louis XV lui

marque le chagrin qu'il éprouve de sa perte: _Ce n'est pas étonnant,

vous êtes là!_

Mais où l'humeur de la maîtresse éclate et se répand en coups de boutoir

qui, donnés au Cardinal, vont droit au Roi, c'est dans les soupers de

Lucienne chez mademoiselle de Clermont. Dans ces soupers fouettés de

Champagne jusqu'à l'aube, où le Cardinal est bafoué, honni, vilipendé,

où, selon une expression du temps «on le tient par les pieds et par la

tête tout le temps qu'on boit et qu'on mange,» où les convives se

moquent tour à tour de ses amours séniles[152], de son radotage, de sa

foire perpétuelle, madame de Mailly est la plus âpre à mordre après le

vieux prêtre, et madame de Mailly est la femme qui ramène, comme un

refrain sans pitié, après chaque coup de dent donné au premier ministre,

cette apostrophe au Roi: «_Quand vous déferez-vous de votre vieux

précepteur_[153]?»

V

Mademoiselle de Nesle, pensionnaire à Port-Royal.--Son plan dès le

couvent de gouverner le Roi et la France.--Le besoin qu'avait madame de

Mailly d'une confidente de son sang à Versailles.--Installation de

mademoiselle de Nesle à la cour en mai 1739.--Sa laideur.--Son caractère

folâtre et audacieux.--Louis XV faisant à madame de Mailly l'aveu de son

amour pour sa sœur.--Mariage de mademoiselle de Nesle avec M. de

Vintimille, neveu de l'archevêque.--Célébration du mariage en

septembre.--Le Roi donne la chemise au marié.--Les complaisances de

madame de Mailly.--Madame de Vintimille faisant abandonner à sa sœur la

société de mademoiselle de Charolais pour la pousser dans la société de

la comtesse de Toulouse.

Il y avait alors entre les quatre murs de Port-Royal, dans la paix et la

retraite d'un couvent, dans un monde tranquille d'idées austères ou

tendres, pieuses ou romanesques, une jeune fille qui roulait dans sa

petite tête des ambitions énormes, non l'aspiration vague et impatiente,

mais le projet délibéré et le plan réfléchi du plus audacieux rêve. Son

imagination montait sans peur au rôle de souveraine de France, et

machinait à froid la retraite de Fleury, le renversement du ministère,

l'asservissement du cœur du Roi et l'asservissement de la cour[154]. On

eût dit que tout ce que l'expérience apporte de sécheresse, tout ce que

l'usage de l'humanité, tout ce que le frottement, l'exemple et la vie

donnent de désillusions, avaient vieilli et mûri l'esprit, endurci et

affermi le cœur de cette jeune fille, hier une enfant, de cette Félicité

de Nesle qui déjà peut-être faisait entrer dans les plans de son

élévation le renvoi de sa sœur, madame de Mailly. C'était comme une

prescience, comme une divination machiavélique, qui l'avait éclairée sur

le chemin de ces grandeurs qu'elle entrevoyait, qu'elle touchait

presque, et vers lesquelles sa jeune pensée s'avançait dans un

tâtonnement. Toutes ses espérances reposaient sur une étude ou plutôt

sur une présomption de l'humeur de ce Roi dont elle pressentait et

devinait, sur les ouï-dire et les bruits d'un couvent, la physionomie,

la personnalité, les habitudes, la volonté sans force, le caractère plié

aux dominations, les dégoûts, les lassitudes et les faiblesses.

Et elle étonnait une confidente de son âge, confondue et presque

convaincue par le ton d'assurance avec lequel elle lui disait: «_J'irai

à la cour auprès de ma sœur Mailly; le Roi me verra; le Roi me prendra

en amitié, et je gouvernerai ma sœur, le Roi, la France et

l'Europe_[155].» En même temps elle annonçait les faciles victoires

qu'elle remporterait du premier coup sur le Roi[156], par les

taquineries et les tyrannies dont les femmes savent si bien user, par

un règne de jalousie, de secousses, de scènes, de brusqueries, de

retours, en un mot, par l'ascendant de cette sorte de crainte, qui seule

fait durable le gouvernement de l'amour.

Elle ne se faisait pas illusion sur sa beauté, dont il y avait--elle le

savait--bien peu de chose à faire, mais elle comptait sur la vivacité de

son esprit, plus personnel, plus original que l'esprit de sa sœur[157],

sur l'entrain de son humeur et de ses idées, sur l'influence croissante

que toute nature supérieure et remuante impose, dans le commerce de la

vie, à la timidité et à la paresse de l'être qui lui est associé. Et la

voilà écrivant tous les jours à sa sœur, la sollicitant de l'appeler

auprès d'elle, invoquant ses bontés, parlant à ses tendresses avec les

caresses et les enfantillages d'une petite sœur gâtée, intéressant déjà

peut-être, par-dessus l'épaule de madame de Mailly, le Roi à ces jolies

effusions et aux tournures lutines de son esprit de pensionnaire. Madame

de Mailly ne résistait point longtemps, et la jeune personne sautait du

couvent à Versailles[158].

* * * * *

Madame de Mailly se trouvait avoir besoin dans le moment d'un

dévouement, d'une affection, d'un conseil. Dans l'éclat et l'affiche de

sa liaison longtemps cachée, elle était pleine d'inquiétude, ne comptant

que bien peu sur le courage du Roi pour la défendre, pour la soutenir

contre la plus légère attaque du Cardinal. La favorite était en outre

opprimée, anéantie, pour ainsi dire, sous la protection de son écrasante

amie, mademoiselle de Charolais, qu'elle n'aimait point, qu'elle

craignait, et avec laquelle elle ne s'épanchait pas, malgré les

apparences d'une intimité complète. Le seul véritable ami qu'elle eut

peut-être à la cour, le valet de chambre Bachelier, lui avait donné le

conseil de «ne se fier à personne», et elle suivait ce conseil. Mais

cette femme sans résolution personnelle, sans volonté, sans

concentration, demandait le soulagement, dans l'ouverture de son cœur,

de pouvoir parler à quelqu'un, de pouvoir consulter quelqu'un, appelait

en un mot une confidente de son sang. Or, mademoiselle de Vintimille

avait été de tout temps la sœur préférée de Madame de Mailly[159]. Et

dans ces dernières années, où madame de Mailly s'était brouillée avec la

duchesse de Mazarin[160], qui avait employé pour lui arracher le secret

de sa liaison avec Louis XV l'artifice, les menaces et les mauvais

traitements, l'amitié de la maîtresse du Roi s'était encore accrue pour

celle de toutes les demoiselles de Nesle, dont l'indépendance, dans

l'extrême pauvreté de la famille, avait affecté le plus de hauteur à

l'égard de la duchesse[161].

Mademoiselle de Vintimille, sortie du couvent, se donna toute à son rôle

de complaisante, de confidente de sa sœur; elle ne la quittait pas un

instant, ne faisait aucune visite qu'avec elle, vivait dans la plus

grande retraite au milieu de la cour. Ce don de sa personne, ce

sacrifice de toutes les heures de sa vie, mettaient à tout moment sur

les lèvres de la reconnaissante madame de Mailly le nom de sa sœur

Félicité, avec toutes sortes de louanges passionnées, émues, si bien que

le Roi eut la curiosité de connaître cette créature si dévouée qu'il

jugeait déjà une femme d'esprit à travers les conversations de sa sœur

qu'il avait appris à ne regarder guère que «comme un écho». Louis XV

voulut admettre la sœur de madame de Mailly dans sa société.

Toutefois l'installation de mademoiselle de Nesle n'avait pas été

définitive en décembre 1738, elle faisait encore de temps en temps des

séjours à son couvent, et elle n'avait eu que de bien rares occasions de

se rencontrer avec le Roi, peut-être une fois chez Mademoiselle,

peut-être une autre fois chez la comtesse de Toulouse à une revanche au

cavagnole entre madame d'Antin et madame de Mailly, où le Roi, prévenu

que mademoiselle de Nesle devait venir, donnait l'ordre de l'avertir et

la faisait asseoir. Ce n'était qu'au mois de mai 1739 qu'elle quittait

son couvent pour n'y plus rentrer, pour demeurer avec madame de Mailly

jusqu'au jour où elle serait mariée. Et elle n'était présentée que le 8

juin au Roi avec lequel elle soupait pour la première fois.

Mademoiselle de Nesle devant faire partie du voyage de Compiègne,

Mademoiselle s'empressait d'offrir un appartement à l'invitée du Roi,

mais il ne convenait pas à la hautaine personne d'être sous la

protection de qui que ce soit, et mademoiselle de Nesle refusait cet

appartement, disant à sa sœur: «que puisque le Roi désirait qu'elle eût

l'honneur de le suivre, il aurait la bonté de pourvoir à son logement.»

Cette requête, s'adressant directement à la personne du Roi, plaisait à

Louis XV[162].

* * * * *

Les courtisans qui voyaient mademoiselle de Nesle, ne trouvaient guère

en elle l'étoffe ni l'avenir d'une maîtresse. Ce qui leur sautait aux

yeux, c'était un long cou mal attaché aux épaules, une taille hommasse,

une démarche virile, une peau brune, un ensemble de traits assez

semblable aux traits de madame de Mailly, mais plus sec et presque dur,

et qui n'avait pour lui ni ce rayon de bonté, ni cette tendresse de

passion[163].

Aussitôt entrée à la cour, la jeune sœur de madame de Mailly mettait en

jeu tous les ressorts d'un caractère folâtre, audacieux, et comme animé

d'une pointe de vin. Elle profitait, pour s'avancer, de la première

surprise du Roi, et de cette intimidation de la moquerie, si nouvelle

pour un prince jusque-là entouré de soumissions. Elle s'exposait à ses

désirs avec l'apparente naïveté et la liberté coquette d'une autre

Charolais, mais avec plus de suite, une continuité plus hardie, une

malice plus épigrammatique, et où le Roi se plaisait à reconnaître les

qualités de son propre esprit. Et cette pensionnaire ne tardait pas à se

rendre si agréable, si nécessaire au Roi, qu'il ne pouvait plus se

passer d'elle[164], et qu'il ne semblait plus goûter la conversation et

la société que dans la compagnie de cette amusante enfant répandant la

gaieté autour d'elle. Mademoiselle de Nesle fortifiait ce goût et lui

donnait la solidité d'une habitude, en ne laissant point le Roi à

lui-même, en le tenant toujours sous son charme et sous son caprice, par

des inventions de plaisirs, des boutades de pensées, par le tourbillon

d'activité et d'imagination qui était sa nature avant d'être son rôle.

Mademoiselle de Nesle était bientôt de toutes les chasses et de tous les

soupers de Louis XV, et au mois d'octobre, au voyage de Fontainebleau,

elle était installée dans l'appartement des Villars. Madame de Mailly,

qui s'apercevait que le Roi commençait à choisir, pour ses séjours dans

ses petits châteaux, les semaines où elle était retenue pour son service

près de la Reine[165], ne se sentait plus avoir que les restes des

tendresses et des caresses du Roi. Des railleries, des méchancetés qui

allaient un jour jusqu'à lui couper sa tapisserie, des comparaisons à

l'avantage de sa sœur[166], des brouilleries, tous les contre-coups de

l'infidélité du Roi préparaient lentement madame de Mailly à la

confession qui lui arrachait toute illusion: le Roi lui avouait «aimer

sa sœur autant qu'elle».

* * * * *

Cependant l'intérêt connu que Louis XV portait à la jeune femme et la

protection royale que cet intérêt promettait dans l'avenir au mari,

faisaient rechercher la main de mademoiselle de Nesle en dépit de sa

laideur. Dès le mois de juillet 1739, au voyage de Compiègne, il avait

été question d'une alliance de Félicité de Nesle avec le comte d'Eu,

alliance en faveur de laquelle le Roi aurait assuré le rang des

légitimés à la postérité[167]. On parlait d'un second mariage qui

manquait parce que le maréchal de Noailles s'était blessé de ce qu'on ne

s'était pas adressé à lui, et aussi un peu par la répugnance du Cardinal

à laisser pénétrer dans la faveur intime du maître une si puissante

famille[168]. Enfin Mademoiselle, qui apparaît comme l'entremetteuse du

mariage de la sœur de madame de Mailly, décidait l'archevêque de Paris

voulant être cardinal à demander sa main pour son petit-neveu, M. du

Luc, qui devait prendre en se mariant le nom de Vintimille[169].

Le 14 septembre 1739, le soir à Marly, madame de Mailly faisait part du

mariage à ses amis, annonçait que le Roi accordait 200,000 livres

d'argent comptant, l'expectative d'une place de dame du palais de la

Dauphine, une pension de 6,000 en attendant, et en outre un logement à

Versailles dans l'aile qu'on appelait autrefois _la rue de Noailles_.

Le mariage et le dîner avaient lieu le dimanche 27 à l'archevêché. De là

les mariés se rendaient à Madrid chez Mademoiselle, où ils soupaient.

Le Roi, venu tout exprès de la Muette pour le coucher, faisait

l'honneur au marié de lui donner la chemise, honneur que Louis XV

n'avait fait encore à personne au monde[170]. Et Soulavie, qui fait

remonter la liaison du Roi avec mademoiselle de Nesle au mois de juin

1739, donne à entendre, mais sans appuyer son dire sur aucune autorité,

que le Roi prenait la place du mari[171] qui allait coucher dans le lit

du Roi à la Muette.

Le lendemain, le Roi assistait encore à la toilette de la mariée qui

avait lieu à Madrid[172].

Trois mois après ce mariage, au jour de l'an de l'année 1740, le Roi,

qui avait reçu de madame de Mailly deux magnifiques et singuliers pots à

oille de porcelaine de Saxe, ne donnait d'étrennes qu'à une seule femme

de la cour, à madame de Vintimille[173].

Ce fut sans doute une honteuse complaisance[174] que cette patience et

ce partage par madame de Mailly des amours infidèles de Louis XV, et

elle donna l'éclatant exemple des plus humbles lâchetés et des

accommodements les plus bas en demeurant là où elle était réduite à tout

servir pour ne rien gêner; malheureuse! qui, baissant la tête sous les

dures paroles et dévorant l'injure d'être tolérée, ramassait du cœur du

Roi ce que lui en jetait sa sœur. Et cependant il suffira d'un mot pour

la faire plaindre dans sa honte, elle aimait.

Toutefois cette soumission ne se fit pas en un jour et sans lutte.

Toutes ces années on assiste au déchirement de ce cœur, à travers ces

brusqueries, ces bouderies, ces caprices, ces exigences, ces entêtements

enfantins qui sont les petites et déraisonnables vengeances de la faible

et aimante femme contre l'homme qui ne l'aime plus. Désireuse de jouer,

madame de Mailly ne jouait pas pour empêcher le Roi de jouer. Habillée

et toute prête, elle se refusait de suivre le Roi en traîneau, ou

feignait de se trouver mal de la vitesse avec laquelle le Roi la

menait. Un jour que le Roi avait commencé à souper à Choisi avant

qu'elle fût descendue, rien ne pouvait la décider à se mettre à table,

et elle soupait sur une servante dans une autre pièce. Ou bien, enragée

de sa malechance au jeu, elle laissait le jeu du Roi, et envoyait

acheter un cavagnole à Paris pour jouer sans le Roi[175]. Et aux coups

de tête succédaient les impatiences. Le Roi tardait-il à lui répondre,

elle lui jetait cette phrase: «_Si une femme était si longtemps à

accoucher, elle mourrait en travail_[176].»

On sent en cette pauvre de Mailly, presque tout le temps de sa triste

faveur, le trouble de cervelle et comme l'affolement des amours amères

et maudites. Et cependant le Roi était-il enrhumé, c'était madame de

Mailly qui lui préparait elle-même un bouillon de navet infaillible; le

Roi avait-il le dégoût de sa robe de chambre, c'était encore elle qui

courait aussitôt à Paris, achetait une étoffe charmante, faisait

travailler toute la nuit et étonnait le Roi à son lever le lendemain par

cette toute neuve robe de chambre posée sur la toilette[177].

En présence de ce cœur brisé qui ne lui en voulait pas et semblait

toujours l'aimer, devant cette résignation qui n'avait que la révolte de

la mauvaise humeur, devant peut-être la supplication de n'être point

chassée, madame de Vintimille, qui s'était préparée pour une lutte à

outrance, changeait de plan. Maîtresse absolue de l'esprit du Roi, elle

ne craignait point de laisser sa sœur auprès de lui. Toutes ses

précautions se bornaient à écarter de madame de Mailly les personnes qui

pouvaient la mener et disposer de ses résolutions. Mademoiselle de

Charolais, qui avait fait de la volonté de madame de Mailly un

instrument à ses ordres, était éloignée des soupers[178] ainsi que sa

sœur mademoiselle de Clermont[179]; ses exigences, sa pression sur le

Roi pour faire arriver son amant Vauréal au ministère des affaires

étrangères servaient d'occasion à madame de Vintimille, de prétexte au

Roi, pour la mettre en pleine disgrâce. Ce débarras fait, madame de

Vintimille tournait les amitiés de madame de Mailly vers la comtesse de

Toulouse, vers les Noailles, dont elle connaissait l'ambition, mais dont

elle savait aussi l'attachement et la constance.

La Duchesse de Châteauroux et ses soeurs · 第 22 / 68 题