III

L'attente universelle de l'infidélité du Roi.--L'Œil-de-Bœuf et

l'antichambre.--Les alarmes de Fleury d'un retour d'influence de la

Reine.--Les suppositions des courtisans.--La santé du Roi à

l'_Inconnue_.--Le devoir refusé par la Reine au Roi.--Bachelier écartant

le capuchon de madame de Mailly.--Son portrait physique.--L'ancienneté

de la famille des de Nesle-Mailly.--Le contrat de mariage de

Louise-Julie de Mailly-Nesle avec son cousin germain.--Sa liaison avec

le marquis de Puisieux.--Ses relations secrètes avec le Roi depuis

1733.--Souper du Roi chez madame de Mailly à Compiègne le 14 juillet

1738.--La facile et commode maîtresse qu'était madame de Mailly.--Les

soupers des petits appartements.--Tempérament atrabilaire de Louis XV.

La cour, de l'Œil-de-Bœuf à l'antichambre, les jeunes femmes, les jeunes

gens, les politiques, la haute domesticité, l'intrigue, l'ambition,

toutes les passions d'un monde qui se lève et se couche sur l'intérêt,

épiaient aux portes les froideurs du ménage, et, calculant le dénoûment

des derniers liens entre le Roi et la Reine, pressaient de leurs vœux

l'avènement d'une maîtresse qui devait amener une révolution à

Versailles, changer le cours des grâces et renouveler le gouvernement.

Tout ce qui était hostile au cardinal de Fleury, tous ceux que

contrariait l'économie du vieux ministre, tous ceux que condamnait au

repos et à l'obscurité la politique bourgeoise de l'homme d'État de la

paix, les avidités des valets contenues et rognées, aussi bien que les

impatiences des hommes à projets barrés dans leur carrière et dans leur

avenir, sans théâtre, sans champ de bataille où déployer leur

imagination ou tenter la fortune, saluaient de leurs espérances

l'adultère du Roi.

Les tentations, les intrigues de la galanterie avaient la complicité et

l'aide des Gesvres, des d'Épernon, des Richelieu. Humiliés du mauvais

succès de leur conspiration des _Marmousets_, brûlants et travaillés de

rancunes dont le ministre disgracié Chauvelin prenait en sous-main la

conduite et le commandement secret, ils remplissaient de moqueries

l'esprit du Roi, et par toutes les armes de l'esprit, le ridicule et

l'ironie plaisante, la facilité des mœurs et l'exemple du plaisir, ils

attaquaient les leçons et l'autorité du vieux prêtre au fond de son

pupille.

La séduction du Roi par une femme convenait aux agitations, à la furie

de grandes choses, à l'activité brouillonne de ce demi-génie, le

maréchal de Belle-Isle, qui voyait seulement là, dans l'appui d'une

maîtresse, flattée d'être associée à sa gloire, la réalisation de plans

qui effrayaient à la fois et la sagesse de Fleury et la timidité du

jeune Roi.

Puis c'était le ménage du frère et de la sœur Tencin, dont le rôle

dissimulé était déjà si grand, si effectif, et qui voyait au bout de la

liaison, au fond de l'affaire de cœur, le maniement de la volonté du

Roi, la conduite de sa faveur, les facilités des approches de sa

personne et de son pouvoir; toutes les suites d'une faiblesse qui permet

et semble légitimer toutes les fortunes. Tant de vœux étaient appuyés,

ils étaient servis par les femmes se piquant de dévotion et

d'ultramontanisme, madame d'Armagnac, madame de Villars, madame de

Gontaut, madame de Saint-Florentin, madame de Mazarin; par les

molinistes zélés, et encore par la maison de Noailles, toute prête à une

élévation de Tencin, en haine de Chauvelin, dont les Noailles

jalousaient et craignaient la supériorité, s'il venait à recueillir la

succession du cardinal.

Enfin, tout au bas de la cour, mais tout auprès du Roi, veillait et

travaillait une influence occulte encore, mais déjà puissante. Les

valets de chambre, réduits et maintenus dans leur rôle secondaire par la

sagesse de Louis XV, sans autres fonctions que leurs devoirs domestiques

dans une cour où le Roi n'appartenait qu'à sa femme, attendaient d'une

cour dissipée et galante, d'un Roi échappé de son ménage et descendu au

besoin de leur discrétion, à la nécessité de leurs complaisances, les

profits complets de leur place.

Chose singulière! ces dispositions tournées au fond, dans toutes les

têtes sérieuses, vers le renversement du ministère et du ministre,

rencontraient, je ne veux point dire l'appui, mais presque

l'acquiescement du cardinal, sous la condition d'être consulté dans le

choix, et d'être assuré de la neutralité de la personne choisie. De

vieux griefs contre la Reine n'étaient point encore morts chez le

cardinal; il se rappelait encore avec amertume une tentative de Marie

Leczinska pour faire rentrer M. le Duc en grâce auprès du Roi, sa

reconnaissance envers les hommes qui l'avaient mise sur le trône[86], et

il voyait dans une maîtresse un préservatif et une garantie contre un

retour d'influence de la Reine, mettant à profit un jour de dévotion du

Roi pour reprendre son mari. C'est ainsi que tous, ceux-là même que la

conspiration menaçait, conspiraient pour l'infidélité du Roi.

Et ce n'était pas seulement à Versailles, c'était, ce qu'on n'a pas dit,

c'était son peuple même qui entourait le jeune Roi de sa complicité, lui

souriait, l'encourageait, comme si, habituée par la race des Bourbons à

la jolie gloire de la galanterie, la France ne pouvait comprendre un

jeune souverain sans une Gabrielle, comme si, dans les amours de ses

maîtres, elle trouvait une flatterie et une satisfaction de son orgueil

national!

Chaque jour le murmure et la promesse de la bonne nouvelle sortaient de

toutes ces espérances, de toutes ces passions, de cette universelle

attente, impatientes de compromettre le Roi, et résolues à préparer et à

précipiter ses amours en les annonçant d'avance. La cour prononçait les

noms de la comtesse de Toulouse, de mademoiselle de Charolais. Les

suppositions couraient et s'abattaient çà et là, et jusque sur les dames

de la Reine, exposées de si près aux désirs du Roi, et dont

quelques-unes avaient les mœurs et les facilités du temps. La Reine,

cette sainte, n'avait-elle point été forcée de se résigner à cette dame

d'honneur, la maréchale de Boufflers, si affichée, à cette dame

d'atours, madame de Mailly, à qui l'on prêtait une liaison avec M. de

Puisieux? Et n'y avait-il pas encore, parmi les douze dames de son

palais, madame de Nesle[87], madame de Gontaut[88], la maréchale de

Villars, les duchesses de Tallard, de Béthune, d'Épernon, les dames

d'Egmont de Chalais, toutes dames méritant l'honneur du soupçon et

l'envie de la cour[89]?

Bientôt on parlait vaguement d'un toast du jeune souverain; et les gens

au courant, les jeunes courtisans entrés au plus intime de la

familiarité et de l'habitude du Roi, racontaient tout bas un souper de

la Muette, où le Roi, après avoir bu à la santé de l'_Inconnue_[90],

avait cassé son verre et invité sa table, et celle que présidait le duc

de Retz, à lui faire raison. Ç'avait été une grande curiosité de

connaître l'_Inconnue_; les voix des deux tables s'étaient partagées

entre madame la Duchesse la jeune mademoiselle de Beaujolais et madame

de Lauraguais, petite-fille de Lassay et belle-fille de M. le duc de

Villars-Brancas. Mais le Roi avait gardé le silence et son secret[91].

Un ministre était un peu plus savant que tout le monde. Dans ses

promenades matinales à cheval au bois de Boulogne, il avait remarqué la

trace toute fraîche des roues d'une voiture allant, à travers des

allées toujours fermées de barrières, de Madrid, résidence de

mademoiselle de Charolais, à la Muette[92]. Mais ses suppositions se

perdaient sur toutes les femmes de la société de mademoiselle de

Charolais, et l'_Inconnue_ restait l'inconnue pour le ministre comme

pour les courtisans, dont quelques-uns avaient cependant observé qu'on

ne pouvait prononcer devant le Roi le nom de madame de Mailly sans qu'il

rougît[93]. Au milieu de ce mystère, le Roi, sorti de sa mélancolie,

avec l'air et le rajeunissement d'un homme heureux de vivre, pris tout à

coup d'une soif de plaisirs et s'empressant aux distractions, promenait

et occupait l'activité d'une fièvre heureuse çà et là; et courant, et se

répandant[94], il partageait les haltes de ses journées entre

Rambouillet, où se tenait la comtesse de Toulouse[95], Bagatelle, où

demeurait la maréchale d'Estrées, Madrid, où vivait mademoiselle de

Charolais[96], douces retraites, palais charmants, petites cours de

galanterie, de piquantes tendresses et de joli esprit, qui semblaient

mettre sur le chemin du Roi les étapes et les stations enchantées d'un

Décaméron français. Un jour, c'était Paris et le bal de l'Opéra que le

jeune Roi étonnait de sa présence, de son entrain, d'une gaieté

d'enfant; ou encore, infatigable, éclatant d'un esprit que la cour ne

lui connaissait pas, il se jetait à des soupers, dont il entraînait et

prolongeait jusque bien avant dans la nuit le bruit et la folie. De là,

assez animé, il rentrait chez la Reine, qui lui témoignait ses

répugnances et son horreur pour l'ivresse du vin de Champagne et son

odeur, et finissait par allonger ses prières jusqu'à ce que le Roi fût

endormi.

Un soir enfin arriva ce que toute la cour prévoyait et attendait.

Bachelier, le valet de chambre du Roi, ayant été prévenir la Reine que

le Roi allait se rendre chez elle, la Reine répondit qu'elle était

désespérée de ne pouvoir recevoir Sa Majesté; à deux nouvelles demandes

du Roi, Bachelier rapportait la même réponse; et de l'indignation, de la

colère du Roi, partagées et enflammées par le valet de chambre, sortait

l'engagement désiré par Bachelier: le Roi déclarait «qu'il ne

demanderait plus jamais le devoir à la Reine[97].» Le jour suivant la

cabale enhardie risquait tout: comme madame de Mailly se glissait en

secret dans les petits appartements pour y passer la nuit, Bachelier,

qui la conduisait, entr'ouvrant comme par mégarde son capuchon, la

laissait voir à deux dames[98].

Madame de Mailly était en 1738 une femme de trente ans, dont les beaux

yeux, noirs jusqu'à la dureté, ne gardaient, aux moments

d'attendrissement et de passion, qu'un éclair de hardiesse fait pour

encourager les timidités de l'amour. Tout, dans sa physionomie, dans

l'ovale maigre de sa figure brune[99], avait ce charme irritant et

sensuel qui parle aux jeunes gens. C'était une de ces beautés

provocatrices, fardées de pourpre, les sourcils forts, dont l'éclat

semble un rayon de soleil couchant, une de ces femmes dont les peintres

de la Régence nous ont laissé le type dans tous leurs portraits de

femme, la gaze à la gorge et l'étoile au front, qui, la joue allumée, le

sang fouetté, les yeux brillants et grands comme des yeux de Junon, le

port hardi, la toilette libre, s'avancent du passé, avec des grâces

effrontées et superbes, comme les divinités d'une bacchanale[100].

Ajoutez que madame de Mailly était inimitable pour porter sa beauté, et

la faire valoir. Nulle femme à la cour ne savait si bien arranger les

modes à sa tournure, ni chiffonner d'une main plus heureuse les

demi-voiles qui prêtaient à ces déshabillés mythologiques le piquant de

la pudeur.

Ce goût, ce soin et ce culte d'une opulente toilette suivaient madame de

Mailly jusque dans la nuit. Elle ne se couchait jamais sans être coiffée

et parée de tous ses diamants. C'était sa plus grande coquetterie, et

l'heure de sa séduction était le matin, alors que, dans son lit,

battant l'oreiller de ses beaux cheveux défrisés par le sommeil et

pleins d'éclairs de diamants, elle donnait audience à ses marchands, à

_ses petits chats_, comme elle les appelait. Ainsi, au milieu des

parures, des deux ou trois millions de bijoux que Lemagnan faisait

scintiller sous ses yeux, des plus riches étoffes étalées devant elle,

et qui s'amassaient au pied de son lit, elle rappelait ces levers de

femme, de l'école vénitienne dans le déploiement et le rayonnement des

brocarts et des bijoux, dans la lumière d'une Tentation versant ses

coffrets et ses écrins, aux pieds de la dormeuse qui s'éveille[101].

Le visage de madame de Mailly disait toute la femme. Ardente,

passionnée, toute heureuse et toute fière de faire, à ses dernières

années d'amour, la conquête de ce Roi de France «beau comme l'amour,»

elle avait dû se montrer prête et résolue à toutes les avances, à toutes

les facilités, à ces entreprises même et à ces violences de séduction

dont Soulavie révèle les honteux détails[102]. Mais aussi elle devait

être susceptible de tous les attachements, de tous les dévouements et de

tous les sacrifices qu'inspire à une femme de cet âge et de ce caractère

une liaison avec un homme de son âge, avec un jeune homme. Et il se

trouvait, par un contraste étrange, que, sous sa rude voix, ses

apparences de bacchante, la hardiesse d'un amour qui avait presque violé

le Roi, madame de Mailly cachait les qualités tendres et douces d'un

cœur aimant, les sentimentalités d'une la Vallière.

* * * * *

Les de Mailly étaient une vieille et illustre famille militaire. Ils

remontaient, dans le milieu du XIe siècle, à Anselme de Mailly, tuteur

du comte de Flandre et gouverneur de ses États, tué au siège de Lille:

belle fin, qui semblait un apanage de cette noble race, dont le dernier

mort avait péri en 1668, à l'âge de trente-six ans, au siège de

Philisbourg. Puis, sous la Régence, on avait vu se perdre dans le

libertinage et rouler dans le scandale l'héritier de ce grand nom, et le

reste de cette vaillante famille, qui, sous les trois maillets des

portes de ses hôtels, écrivait superbement: _Hogne qui voudra_[103]. Le

dernier descendant, Louis III de Nesle, qui ne marque dans l'histoire

que pour avoir étonné le czar, lors de son passage à Paris, par la

variété de ses habits[104], Louis de Nesle avait, avec sa femme,

mademoiselle de la Porte-Mazarin, affiché toutes les hontes, tous les

désordres et tous les abaissements qui semblaient traîner une glorieuse

famille dans la boue où se perdent et finissent les races épuisées et

les grands fleuves las.

Le marquis de Nesle, le père de toutes ces demoiselles de Nesle aimées

par Louis XV, vivait «à pot et à rot» avec les comédiens et les

comédiennes. Amant de mademoiselle de Seine, lors de sa querelle avec la

Balicourt, il prenait une part si vive au différend que, dans la lettre

prêtée par les rieurs à l'actrice, elle disait avoir été empêchée

d'envoyer au duc de Gesvres «la fleur des héros du royaume», ses

créanciers ne lui laissant la liberté de sortir que le dimanche.

Et _la lettre écrite de ... en Flandre, à Messieurs de l'Académie

Françoise_ par _mademoiselle de Seine comédienne du Roi_, disait vrai,

au moins pour les créanciers. Le marquis, jouissant de 250,000 livres de

rente, avait vu appréhender ses biens libres et une partie de ses biens

substitués, à la requête de Philippe Doremus, bourgeois de Paris. Puis,

bientôt les 70,000 livres de rente échappées à ses créanciers étaient

saisies et l'on s'emparait de l'universalité de ses biens saisis et non

saisis[105]. Aux abois, le marquis de Nesle se débattait dans la misère

et les expédients désespérés, au milieu des huées du public et de

l'ironie des nouvelles à la main qui annonçaient un jour: «Monsieur le

marquis de Nesle est enfin parvenu à ne plus vivre à l'auberge, ou pour

mieux dire, son crédit étant absolument épuisé, il a été obligé de faire

faire son pot au feu chez lui, et, pour cet effet, a acheté de la

vaisselle de terre.»

La fille aînée du marquis de Nesle, Louise-Julie de Mailly-Nesle, née le

16 mars 1710, l'année où est né Louis XV, avait été mariée le 31 mai

1726 à Louis, comte de Mailly, seigneur de Rubempré, son cousin germain.

Et voici le contrat de mariage que j'ai eu la bonne fortune de découvrir

aux Archives nationales[106], contrat entre le très-haut et

très-puissant seigneur comte de Mailly, capitaine-lieutenant des

Gendarmes Écossais, et la haute et puissante Damoiselle Louise-Julie de

Mailly:

FURENT PRÉSENS TRÈS-HAULT et très-puissant seigneur, Monseigneur Louis,

comte de Mailly, chevalier Seigneur de Rieux, Rubempré, Brutelle,

Lamothe Manneville et autres lieux, capitaine-lieutenant des Gendarmes

Écossois du Roy, commandant la Gendarmerie de France, fils de deffunt

très-haut et très-puissant Seigneur, Monseigneur Louis, comte de Mailly,

seigneur desdits lieux, maréchal des camps et armées du Roy, et de

très-haulte et puissante dame, Madame Anne-Marie-Françoise de

Saint-Hermine, à présent sa veuve, dame d'atour de la Reyne. Ledit

seigneur comte de Mailly, demeurant en son hôtel, rue de Vaugirard,

paroisse Saint-Sulpice, pour luy et en son nom.

D'une part.

Et très-haut et très-puissant Seigneur, Monseigneur Louis de Mailly,

chevalier des ordres du Roy, marquis de Néelle et de Mailly en

Boulonois, comte de Bohain, Seigneur de plusieurs autres lieux et

très-haute et très-puissante Dame, Madame Armande-Félice de Mazarin, son

épouse, Dame du palais de la Reine, autorisée dudit Seigneur marquis de

Néelle à l'effet des présentes au nom et comme stipulante en cette

partie pour haute et puissante Damoiselle Louise-Julie de Mailly, leur

fille aînée, à ce présente et de son consentement, demeurant à la cour

et à Paris en leur hôtel, rue de Beaune susdite paroisse Saint-Sulpice.

D'autre part.

Lesquelles parties de l'agrément de très-hault, très-puissant,

très-excellent et très-auguste Monarque Louis, par la grâce de Dieu, Roy

de France et de Navarre et de très-haulte et très-puissante et

très-excellente princesse Marie, Reyne de France, très-haulte,

très-puissante et très-excellente princesse Marie de Baden-Baden,

duchesse d'Orléans, très-hault et très-puissant prince Louis de Bourbon

[...] ont reconnu et confessé avoir fait entre elles les traités de

mariage, donation et convention qui ensuivent: c'est à savoir que

lesdits Seigneur Marquis et Dame Marquise de Néelle ont promis de donner

en mariage ladite damoiselle Louise-Julie de Mailly, leur fille aînée,

de son consentement, audit Seigneur comte de Mailly qui de sa part

promet la prendre pour sa femme et légitime épouse et faire célébrer

ledit mariage en face de notre Mère Sainte-Église le plus tôt que faire

se pourra.

Pour être lesdits seigneur et demoiselle, futurs époux comme ils seront

unis et communs en tous biens, meubles et conquêts, immeubles suivant et

au désir de la coutume de Paris, à laquelle ils se soumettent, pour

conformément à icelle leur future communauté et conventions de mariage

être réglée encore qu'ils vinssent à établir leur domicile et faire des

acquisitions en autres pays, coutumes et loix contraires, auxquelles est

expressément dérogé et renoncé pour cet égard seulement.

Ne seront néanmoins tenus des dettes et hypothèques de l'un ou de

l'autre faites et créées avant ledit mariage, et, si aucunes se

trouvaient, elles seront payées et acquittées sur les biens de celuy ou

celle qui les aura faites ou en sera tenu.

En faveur duquel Mariage ledit Seigneur Marquis de Néelle donne par ces

présentes à ladite Damoiselle future épouse la somme de cent soixante

mille livres à prendre après son décès en biens et effets de sa

succession, au payement de laquelle somme, il a affecté et hypothéqué

tous et chacun de ses biens présens et à venir, et en attendant que

ladite somme de cent soixante mille livres devienne exigible par

l'ouverture de la succession dudit Marquis de Néelle, il a promis et

s'est obligé de payer, par chacun an, audit Seigneur et Damoiselle,

futurs époux, la somme de huit mille livres qui commencent à courir de

ce jourd'huy...

Promet en outre le dit Seigneur de Néelle de nourrir et loger lesdits

Seigneur et Damoiselle, futurs époux, avec deux valets de chambre et

deux femmes de chambre, dans les maisons où il fera sa résidence, soit à

Paris ou ailleurs, au moins pendant dix années, lesquels logemens et

nourritures qui auront été fournis sont estimés cinq mille livres par an

et feront partie de la dot de ladite Damoiselle, future épouse; [...]

Le Seigneur futur époux a doué et doue la Damoiselle future épouse de la

somme de huit mille livres par chacun an de douaire, profit dont elle

demeurera saisie du jour du décès dudit Seigneur futur époux, sans être

tenue de faire aucune demande, ni interpellation judiciaire...

Le survivant desdits Seigneur et Damoiselle future épouse aura et

prendra par préciput et avant part en meubles de la communauté tels

qu'il voudra choisir suivant la prisée et l'inventaire et procès-verbal

à criée jusqu'à la somme de vingt mille livres en deniers comptans, au

choix du survivant; si c'est le Seigneur qui survit, il reprendra en

outre ses habits, armes, chevaux et équipage, et, si c'est la Damoiselle

future épouse qui survit, elle reprendra aussi, outre le préciput

réciproque, sa chambre garnie, ses habits, linge, bagues, joyaux,

bijoux, diamans et autres pierreries servant à son usage et à l'ornement

de sa personne, à telle somme que cela puisse monter.

Pour l'amitié que ledit Seigneur futur époux porte à la Damoiselle

future épouse, iceluy Seigneur futur époux a donné et donne par les

présentes par donation entre vifs et irrévocable en la meilleure forme

que donation peut valoir à la Damoiselle future épouse de luy autorisée

autant qu'il se peut, les biens, terres et héritages qui lui

appartiennent en meubles et immeubles, de quelque nature qu'ils soient,

ensemble ceux qui se trouveront luy appartenir au jour de son décès en

quelques pays qu'ils se trouvent et à quelque titre que ce soit, et en

cas qu'au jour dudit décès dudit Seigneur futur époux il y ait des

enfants nés du futur mariage ou des petits enfants, la donation

demeurera nulle et comme non faite...

Car ainsi le tout a été convenu, respectivement stipulé, promis et

accepté entre les parties, lesquelles pour faire insinuer ces présentes

où besoin sera, ont fait et constitué leur procureur général et spécial,

le porteur d'icelle auquel il donne tout pouvoir, et pour leur

exécution ils ont élu leur domicile irrévocable en leurs hôtels et

demeures à Paris... ledit jour, trente mai de l'année mil sept cent

vingt-six.»

* * * * *

En dépit de l'apparentage magnifique, de tous les noms de terres et de

seigneuries défilant dans ce triomphant contrat, en dépit des

stipulations de rente qui ne furent jamais remplies par les grands

parents, l'union du cousin et de la cousine, selon l'expression d'un

contemporain, fut toujours le mariage de _la faim et de la soif_[107].

Par ce contrat de mariage, la jeune fille de seize ans était devenue la

femme d'un débauché fort épris, dans le moment, de la fille d'un

fourbisseur qu'il voulait épouser, et qui ne se décidait à se marier

avec sa cousine que sur un ordre du Roi qui enfermait sa maîtresse[108].

Ainsi mariée à ce mari vivant fort en dehors de son ménage, sans enfant,

et ayant sous les yeux l'exemple et la conduite des dames du palais de

la Reine, madame de Mailly se laissait à avoir un jour une liaison avec

le marquis de Puisieux[109].

Au milieu de cette liaison survenait l'intrigue de madame de Mailly avec

le Roi, intrigue qui ne remonte pas à 1732 comme le dit Soulavie, mais

dont la date est de 1733, ainsi que l'affirme dans cette note, écrite le

8 décembre 1744, le duc de Luynes: «J'ai appris depuis quelques jours

seulement que le commerce du Roi avec madame de Mailly a commencé dès

1733, et je le sais d'une manière à n'en pouvoir douter, et personne

n'en avait aucun soupçon dans ce temps-là.» Et en effet la liaison

connue seulement de Bachelier, de mademoiselle de Charolais, de la

comtesse de Toulouse, était tenue assez secrète pour que d'Argenson, en

général bien informé, ne la fasse dater que de l'année 1736. Elle était

même si peu ébruitée qu'en 1735, Puisieux, tenu à l'écart et toujours

amoureux, tout à coup nommé à Naples par Chauvelin, qui voulait en

débarrasser madame de Mailly, venant offrir à son ancienne maîtresse

l'hommage de son ambassade et lui disant qu'il ne partirait que sur ses

ordres, s'étonnait de se voir souhaiter un bon voyage si délibérément

par cette femme près de laquelle il ne se connaissait pas de successeur.

Peu à peu se faisait, les années suivantes, la divulgation des amours du

Roi avec madame de Mailly. Les courtisans se racontaient qu'à

Versailles, quand le Roi sortait et revenait de souper dans ses petits

appartements, il passait deux heures dans ses garde-robes où l'on

supposait que Bachelier lui amenait madame de Mailly. On parlait aussi

dans les voyages de Fontainebleau d'un appartement meublé situé

au-dessous de la chambre du Roi et où personne ne logeait et dont Louis

XV avait la clef, appartement tout proche du logement occupé par madame

de Mailly[110]. Et le secret, si bien gardé qu'il fût, n'était plus un

secret dans l'automne de 1737, où les amours royales fournissaient un

couplet à la chanson de _la Béquille du père Barnaba_[111].

Enfin, l'année suivante, dans le voyage de Compiègne le Roi déclarait

pour ainsi dire publiquement ses amours dans le souper qu'il allait

faire au su et à la vue de tous chez Madame de Mailly le 14 juillet

1738[112].

Madame de Mailly était une charmante et facile maîtresse qui avait cette

qualité,--tous le reconnaissent,--d'être _très-amusante_[113], une

qualité bien grande pour ce Roi, si souvent inamusable. C'étaient des

petits propos, des babillages drôles, un aimable jargon, du naïf qui

jouait l'esprit, un rien de causticité particulier au sang des de Nesle,

un fond d'enjouement auquel son bonheur prêtait des vivacités, des

étourderies, des ingénuités d'enfant[114], des enfantillages de femme

aimante. Un 2 janvier, jour de la messe de _requiem_, que l'on disait

tous les ans pour les chevaliers de l'ordre du Saint-Esprit morts dans

l'année, cérémonie où Louis XV assistait en perruque naturelle,

quelqu'un apercevait madame de Mailly assise contre la porte de glace

donnant chez le Roi, et dans un état d'affaissement tel qu'il

s'approchait pour lui demander si elle se trouvait mal. Madame de

Mailly lui répondait que non, mais qu'elle était au désespoir, que le

Roi lui avait donné rendez-vous pour qu'elle pût le voir en perruque,

qu'elle craignait d'être arrivée en retard...

Louis XV était aussi reconnaissant à la femme de l'humilité qu'elle

mettait dans son adoration, de la facilité qui la faisait entrer dans

toutes les amitiés et pour ainsi dire dans toutes les camaraderies du

Roi. Elle avait encore ce mérite à ses yeux, d'être désintéressée, de ne

devoir demander que bien peu de chose pour elle et les siens, d'avoir

une certaine peur du cardinal de Fleury, de n'inquiéter enfin, par son

peu d'importance et d'ambition, ni la cour ni la ville. Cette femme sur

le retour, si pleine de qualités, n'avait qu'un défaut,--et ce n'est pas

une médisance de l'histoire,--elle aimait le vin de Champagne comme ses

grand'mères l'aimaient cinquante ans auparavant, et, le verre en main,

aurait été capable de tenir tête à un Bassompierre[115].

Et voilà avec madame de Mailly les petits appartements qui s'animent et

s'égayent jusqu'à la licence. C'est un bruit, une gaieté, un choc des

verres, un pétillement du champagne[116]. Dans ces cabinets qui donnent

par une porte secrète dans la chambre du Roi, et n'ont de communication

avec le reste du château que pour le service, temple dérobé où l'art

épuisa les enchantements, le plaisir s'abandonne et se met à l'aise.

C'est le sanctuaire mystérieux, le palais magique caché dans Versailles,

où les allégories du temps vous montrent du doigt le _Sophi_, le Roi, et

_Rétina_, madame de Mailly, célébrant les fêtes nocturnes en l'honneur

de Bacchus et de Vénus, dans la troupe sacrée des femmes aimables et des

courtisans galants. Tout est exquis et rare dans ces débauches royales

qui suivent les fatigues de la chasse[117]: les vins sont les plus vieux

et les plus fins; la table est succulente, pleines d'épices et de

délices, chargée des mets divins de Moutier[118], l'ancien cuisinier du

duc de Nevers, le cuisinier en chef de la Régence, que la Régence

immortalisa dans ses chansons; elle s'enorgueillit des salades

accommodées par mademoiselle de Charolais et des entremets de truffes

faits sous les yeux du Roi[119]. Parfois même,--cuisine rare et de mains

augustes!--cette table a l'honneur des ragoûts que le Roi s'est amusé à

tourner lui-même sur le feu dans des casseroles d'argent, avec le prince

de Dombes, son premier sous-aide. Et les fêtes succèdent aux fêtes; un

jour, ce sont les petites fêtes où _Sévagi_, _Zélinde_ et _Fatmé_, le

comte, la comtesse de Toulouse et mademoiselle de Charolais, tempèrent

l'orgie et lui font garder le ton du monde et un air de décence; un

autre jour, les grands mystères, où la maîtresse du Roi assiste seule,

affranchissent la débauche, et, jetant les célébrants aux dernières

intempérances de l'ivresse, les ramassent au petit jour et les portent

au lit[120].

Ces excès, ces nuits sans sommeil, cet abus du vin, ont peut-être chez

Louis XV une explication physiologique. Le Roi, dont l'enfance est

attristée par un splénétisme[121], que l'on ne rencontre guère que dans

les dégénérescences royales, a un fond atrabilaire qui le rend tout

jeune, à certaines heures, sauvage, intraitable, ennemi de l'humanité!

On le verra à Fontainebleau, en 1737, rester tout un jour dans son lit,

sans vouloir voir ni entendre personne[122]. Cette humeur noire que

madame de Pompadour aura plus tard tant de peine à détourner de l'idée

fixe qui le hante, de la pensée de la mort, ne se plaît que dans

l'entretien de la maladie, des opérations chirurgicales, des détails

lugubres du néant humain, et n'aime que les alarmes qu'elle inspire aux

vieillards, aux malades. Il y a chez le souverain une bile, des _humeurs

peccantes_ que seules peuvent chasser, pour un moment, le casse-cou de

la chasse à courre, la violente distraction de l'orgie.

Un livre, publié en 1793, contient un chapitre physiologique sur Louis

XV, curieux pour le temps où il a été écrit. L'auteur, mettant à profit

les observations de Sauvage sur les effets produits dans les espèces

animales et végétales par une succession de copulations de père en fils

de la même famille, attribue les _tics_, les _manies_, l'_apathie_, la

_timidité_ de Louis XV à une maladie morale, à un désordre du système

nerveux.

La Duchesse de Châteauroux et ses soeurs · 第 21 / 68 题