«Aujourd'hui, may 1725, le Roy, étant à Versailles, a mis en
considération l'exactitude et la dignité avec lesquelles la dame
comtesse de Mailly a servi en qualité de dame d'atours la dauphine sa
mère, et l'empressement que la France témoigne depuis la majorité de Sa
Majesté de se voir assurer, par un prompt mariage, la tranquillité dont
elle jouit, ayant déterminé Sa Majesté à faire un choix digne de remplir
ses vœux et de former, dès à présent, la maison de la Reine, sa future
épouse et compagne, Sa Majesté a cru ne pouvoir mieux choisir pour
remplir la charge de dame d'atours, que la mesme personne qui l'a si
dignement exercée. À cet effet, Sa Majesté a donné et octroyé à dame
Anne-Marie-Françoise de Sainte-Hermine, comtesse de Mailly, la charge de
dame d'atours de la Reine, sa future épouse et compagne, pour par elle
en jouir et user aux honneurs, autorités, privilèges, fonctions, gages,
pensions, états, droits, profits, revenus et émoluments y appartenant et
qui lui seront ordonnés par les États de la maison de ladite dame Reine,
tels et semblables qu'en ont joui les dames d'atours des Reines de
France, et ce, tant qu'il plaira à Sa Majesté qui mande et ordonne au
trésorier-général de la maison de ladite Reine, que lesdits gages,
livrées, états et pensions il y ait à payer à ladite dame comtesse de
Mailly à l'avenir, par chacun an, aux termes et à la manière accoutumée,
sur ses simples quittances, sans que pour raison de ladite charge et de
ses dépendances, il soit besoin d'une plus ample expression de la
volonté de Sa Majesté ni d'autre expédition que le présent brevet
qu'elle a pour assurance de sa volonté[56]...»
Ce brevet est instructif, il nous révèle un fait qu'aucun des
contemporains ne semble savoir[57], c'est que Louise-Julie de Mailly la
première maîtresse de Louis XV, n'était pas dame d'atours de Marie
Leczinska, à l'époque de son mariage avec Louis XV. Je trouvais bien
extraordinaire, avant la découverte de ce brevet, qu'il fût confié à une
jeune fille de quinze ans et qui n'était point encore mariée, une charge
si importante de la monarchie. Aujourd'hui il n'y a plus de doute, la
charge était octroyée à sa future belle-mère, qui la lui transmettait à
une époque inconnue, peut-être l'année suivante, année où elle épousait
son fils.
Les douze dames du Palais qui, avec mademoiselle de Clermont, la
duchesse de Boufflers et la comtesse de Mailly, complétaient la maison
de la Reine, étaient madame de Prie, madame de Nesle, dont les
galanteries étaient publiques avec du Mesnil, la maréchale de Villars,
les duchesses de Tallard de Béthune, d'Épernon, enfin les dames de
Gontaut, d'Egmont, de Rupelmonde de Matignon, de Chalais, de Mérode,
toutes dames aux réputations douteuses et écornées.
Parmi les hommes de sa maison, Marie Leczinska avait comme grand
aumônier M. de Fréjus, qui allait bientôt devenir son plus intime
ennemi.
Puis, au-dessous de ces hauts dignitaires, venait tout ce monde que
groupait autour d'une personne royale les mille domesticités, les mille
services particuliers et spéciaux de la monarchie d'alors.
Il y avait d'abord une première femme de chambre[58] et douze femmes de
chambre ordinaires. C'étaient les médecins, premier médecin, médecin
ordinaire, médecins par quartier;--l'apothicaire du corps, l'apothicaire
du commun;--les pannetiers, les verduriers, les maîtres-queux, les
hâteurs, les galopins ordinaires, les enfants de cuisine, les
lavandiers;--les garde-vaisselle; les capitaines des charrois; les
valets de la garde-robe, les valets de pied pour le carrosse, etc.;--le
marchand poêlier quincaillier;--le baigneur-étuviste;--le porte-manteau
ordinaire;--le porte-chaise d'affaires;--le muletier de la litière;--le
chauffe-cire pour cacheter les lettres.
Et ne croyez pas que le dénombrement de tant de fonctions et
d'attributions soit complet dans les cent pages que contient l'état
manuscrit de la maison de Marie Leczinska: nous trouvons dans le service
des pensions qui se fait après la mort de la Reine, une pension pour
l'homme qui préparait le café de la Reine, une pension pour la
demoiselle chargée du nettoyage des porcelaines du cabinet de la Reine,
une pension pour le luthier qui prenait soin des vielles de la
Reine[59].
* * * * *
Marie Leczinska, dans les nombreux portraits qui la représentent, n'a
point le visage noble que réclamait alors le cadre de Versailles, mais
la princesse polonaise a cette gracieuse mine que célèbrent ses
familiers et dont parle une lettre de Voltaire. C'est une aimable figure
bourgeoise qui est comme l'image de la bonté dans son expression
humaine, dans son enjouement heureux. Elle dit, cette bienveillante et
gaie figure, sous son air, un rien vieillot, la bonne humeur des vertus
de la femme. Car celle qui redoutait de perdre la couronne du ciel en
acceptant la couronne de France ne porte rien sur sa figure du sérieux
ou du soucieux de la dévotion.
Une expression de santé et de satisfaction, la sérénité de la
conscience, le contentement et la patience de la vie rayonnent sur ces
traits éclairés d'une douce malice, et dont le sourire est comme un
reflet de ces libertés innocentes, de cet esprit gaulois avec lequel, de
temps en temps, la Reine s'amusait à faire courir un gros rire parmi ses
dames, sa Semaine Sainte, ainsi que les appelait la cour[60].
La Reine, sauf quelques vivacités qui la rendaient la plus malheureuse
femme du monde et la faisaient aussitôt chercher le moyen de se faire
pardonner, avait le caractère le plus heureux, le plus facile et le plus
sociable. Elle était pleine de saillies, de reparties amusantes[61],
d'observations gaiement spirituelles, et ne redoutait pas le ton de la
galanterie, de la gaillardise même, quand la gaillardise était sauvée
par les grâces du conteur. Qui ne connaît, à ce sujet, l'anecdote dont
M. de Tressan fut le héros?
On parlait devant la Reine des houssards qui faisaient des courses dans
les provinces et approchaient de Versailles.
Là Reine de dire: «Mais si je rencontrais une troupe, et que ma garde me
défendît mal?
--Madame, laissa échapper quelqu'un, Votre Majesté courrait grand risque
d'être _houssardée_.
--Et vous, M. de Tressan, que feriez-vous?
--Je défendrais Votre Majesté au péril de ma vie.
--Mais si vos efforts étaient inutiles?
--Madame, il m'arriverait comme au chien qui défend le dîner de son
maître, après l'avoir défendu de son mieux, il se laisse tenter d'en
manger comme les autres[62].»
Et la Reine de ne pas se fâcher et de presque sourire au hardi propos de
M. de Tressan.
Malheureusement les agréments de la Reine étaient timides, comme ses
vertus étaient pudiques, presque honteuses. La femme, l'épouse ne se
révélait sous la chrétienne, ne montrait les charmes de son esprit et de
son cœur, tous les secrets de son amabilité que dans la familiarité de
quelques amis, dans une petite société qui ne lui imposait pas. Il lui
fallait, pour qu'elle fût encouragée à plaire, pour qu'elle entrât en
pleine possession d'elle-même, le calme d'un salon, où l'âge amortissait
le bruit des voix, la compagnie de la raison, l'intimité de la
vieillesse, un milieu de tranquillité, presque d'assoupissement, qui
convenait à la maturité de son intelligence et de ses goûts. Voilà où
trouvait l'aisance et la liberté une Reine dont l'esprit eut toujours,
comme le visage, l'âge d'une vieille femme. Aussi Louis XV, dont Marie
Leczinska avait une affreuse peur, ne connut jamais la femme que
connurent les de Luynes. Il ne vit dans Marie Leczinska qu'une pauvre
_peintresse_ qui n'avait aucune disposition pour la peinture, une
médiocre et ennuyeuse joueuse de vielle, une liseuse de livres sérieux
qu'elle ne comprenait pas, une étroite dévote, enfin une provinciale
princesse écrasée de la présence et de la grandeur d'un Roi de France,
n'apportant à la vie commune rien du ressort et de l'initiative
plaisante de la femme, ne mettant dans l'union que l'obéissance, dans le
mariage que le devoir, ne sachant de son sexe ni les caresses, ni les
coquetteries, tremblante et balbutiante dans son rôle de Reine, comme
une vieille fille de couvent égarée dans Versailles; groupant autour
d'elle toutes les têtes chauves de la cour, rassemblant l'ennui dans ce
coin du palais, plein d'un murmure de voix cassées, où rien de jeune ne
vivait, où rien de vivant ne parlait aux jeunes ans du Roi.
Un singulier homme, ce jeune mari, ce jeune souverain que, hors la
chasse et les chiens[63], rien n'intéressait, n'amusait, ne fixait, et
dont le cardinal promenait vainement l'esprit d'un goût à un autre, de
la culture des laitues à la collection d'antiques du maréchal d'Estrées,
du travail du tour aux minuties de l'étiquette, et du tour à la
tapisserie, sans pouvoir attacher son âme à quelque chose, sans pouvoir
donner à sa pensée et à son temps un emploi[64]. Imaginez un Roi de
France, l'héritier de la Régence, tout glacé et tout enveloppé des
ombres et des soupçons d'un Escurial, un jeune homme à la fleur de sa
vie et dans l'aube de son règne, ennuyé, las, dégoûté, et au milieu de
toutes les vieillesses de son cœur traversé de peurs de l'enfer
qu'avouait par échappées sa parole alarmée et tremblante. Sans amitiés,
sans préférences, sans chaleur, sans passion, indifférent à tout, et ne
faisant acte de pouvoir, et d'un pouvoir jaloux que dans la liste des
invités de ses soupers[65], Louis XV apparaissait dans le fond des
petits appartements de Versailles comme un grand et maussade et triste
enfant, avec quelque chose dans l'esprit de sec, de méchant, de
sarcastique qui était comme la vengeance des malaises de son humeur. Un
sentiment de vide, de solitude, un grand embarras de la volonté et de la
liberté joint à des besoins physiques impérieux et dont l'emportement
rappelait les premiers Bourbons: c'est là Louis XV à vingt ans; c'est
là le souverain en lequel existait une vague aspiration au plaisir, et
le désir et l'attente inquiète de la domination d'une femme passionnée
ou intelligente ou _amusante_. Il appelait, sans se l'avouer à lui-même,
une liaison qui l'enlevât à la persistance de ses tristesses, à la
monotonie de ses ennuis, à la paresse de ses caprices, qui réveillât et
étourdît sa vie, en lui apportant les violences de la passion ou le
tapage de la gaieté. L'oubli de son personnage de Roi, la délivrance de
lui-même, toutes choses que ne lui donnait pas la Reine; voilà ce que
Louis XV demandait à l'adultère, voilà ce que toute sa vie il devait y
chercher.
* * * * *
Pendant les premiers mois qui suivaient le mariage, il n'était toutefois
question que des empressements, des assiduités amoureuses, des
_coucheries_ régulières et quotidiennes du Roi avec la Reine.
Louis XV comparait Marie Leczinska à la Reine Blanche, mère de saint
Louis, et disait aux courtisans qui voulaient lui faire admirer quelque
femme de la cour: «Je trouve la Reine encore plus belle[66].» Mais un an
ne s'était pas écoulé qu'un évènement politique apportait une grande
froideur dans les relations entre les deux époux.
Marie Leczinska, naturellement pleine de reconnaissance pour le duc de
Bourbon qui l'avait faite Reine de France, avait été en outre gagnée
par les prévenances et les caresses de madame de Prie, qui, entrant à
tout moment dans ses appartements pour surveiller ses actions, inspirant
ses actions, dictant ses lettres[67], était devenue maîtresse absolue de
la faible et timide princesse qui ne faisait qu'exécuter et
contre-signer les ordres de la favorite du Duc. La Reine essayait bien
un peu de résister, sentant dans tout ce que le Duc et sa maîtresse la
poussaient à faire, qu'elle était entre leurs mains un moyen et un
instrument pour ruiner le crédit de M. de Fréjus. Et malgré la
dissimulation du Roi, Marie Leczinska n'était déjà pas sans savoir que
Louis XV n'aimait pas M. le Duc, avait une antipathie des plus
prononcées contre madame de Prie, était sous la complète domination de
son précepteur. C'étaient donc continuellement des scènes, où la Reine
était accusée d'ingratitude par le Duc, et où la Reine pleurait. Enfin
il arrivait un jour où le duc de Bourbon imposait à la malheureuse
princesse de lui avoir un entretien particulier avec le Roi. Sous un
prétexte Louis XV était amené chez la Reine. Marie Leczinska voulait se
retirer, mais le duc de Bourbon la forçait de rester, d'assister à
l'entretien. Alors le Duc commençait à lire une lettre de Rome, une
lettre du cardinal de Polignac qui était un réquisitoire en règle contre
M. de Fréjus. Le Roi écoutait cette lecture avec ennui. À la lettre, le
Duc voulait ajouter des faits. Le Roi donnait des signes d'impatience.
Le Duc, s'apercevant du mécontentement du Roi, lui demandait s'il lui
avait déplu?--Oui.--S'il n'avait pas de bonté pour lui?--Non.--Si M. de
Fréjus avait seul sa confiance?--Oui. Et le Roi, repoussant le Duc qui
s'était jeté à genoux à ses pieds, sortait plein de colère contre sa
femme qui l'avait attiré dans ce piège[68].
Sur ces entrefaites, M. de Fréjus, qui s'était présenté chez le Roi et
avait trouvé la porte fermée par l'ordre de M. le Duc, s'était retiré à
Issy, tandis que le Roi, dans la dernière exaspération, s'était enfermé
chez lui sans vouloir parler à personne... M. le duc de Mortemart,
prenant parti contre la maison de Condé, se faisait donner un ordre qui
enjoignait au duc de Bourbon d'envoyer chercher M. de Fréjus, et le
lendemain le précepteur du Roi reparaissait triomphant à la cour.
Dès lors la chute de M. le Duc n'était plus qu'une question de temps. M.
de Fréjus maintenu sous main par M. le duc d'Orléans, M. le prince de
Conti, M. le duc du Maine, le maréchal de Villars, avait encore pour
lui, dans le moment, les Noailles et la comtesse de Toulouse, qui, dans
les petits et fréquents séjours que Louis XV commençait à faire chez
elle, commençait à prendre une sérieuse influence sur l'esprit du jeune
Roi. Dans un conseil tenu à Rambouillet, où depuis quelque temps se
rendaient directement les courriers d'Allemagne, d'Espagne, de Savoie,
le renvoi du Duc était arrêté, et, le 11 juin 1726, le duc de Bourbon
recevait inopinément une lettre de cachet qui lui ordonnait de se rendre
à Chantilly et lui défendait de voir la Reine. Madame de Prie était
exilée dans sa terre de Normandie[69].
Cette disgrâce du duc de Bourbon et de madame de Prie était suivie d'une
espèce d'abandon fait par le Roi de sa femme aux haines de M. de Fréjus.
Il la mettait pour ainsi dire à sa discrétion dans cette dure lettre de
cachet dont le futur premier ministre était porteur: «Je vous prie,
Madame, et s'il le faut, je vous l'ordonne, de faire tout ce que
l'évêque de Fréjus vous dira de ma part, comme si c'était moi-même.
Signé: LOUIS[70].»
De ce jour, les rancunes du vieil homme d'Église, munies des pleins
pouvoirs du Roi, travaillent à annihiler la Reine et l'épouse par le
retrait de toute influence dans la distribution des grâces, par
l'absence de toute autorité dans le gouvernement de sa maison, par la
privation d'argent même, enfin par une succession d'humiliations voulues
et cherchées: petites et mesquines vengeances que ne pourront désarmer
et lasser la résignation et la dépendance de la pauvre Reine[71]. Les
charités de la Reine l'auront-elles laissé sans un écu, Fleury ordonnera
à Orry de lui faire porter cent louis, ce que le contrôleur-général
déclare donner à son fils quand il est désargenté. La Reine de France
veut-elle faire un souper avec ses dames à Trianon ou ailleurs, il faut
qu'elle en demande la permission à Fleury, et Fleury se donne presque
toujours le plaisir de refuser, alléguant que cela coûterait quelque
extraordinaire[72].
Deux mois après la chute du duc de Bourbon, au mois d'août 1726, Marie
Leczinska tombait malade, et si gravement, qu'elle recevait les
sacrements. Le Roi montrait une grande indifférence pendant sa maladie,
et le 27 septembre, le jour où, complètement rétablie, elle arrivait
retrouver le Roi à Fontainebleau, Louis XV au lieu d'aller à sa
rencontre, partait pour la chasse, prenait deux cerfs et ne rentrait
qu'à neuf heures du soir au château[73].
Ces dédains du Roi, ces mépris visibles, ce manque d'égards, tuaient peu
à peu le respect autour de la Reine qui était traitée par les courtisans
comme une princesse sans conséquence. Le marquis d'Argenson nous la
montre à Versailles, abandonnée de ses dames du Palais[74], ne trouvant
pas même de coupeur parmi les seigneurs de la cour quand, le dimanche,
il lui plaisait de jouer au lansquenet. Et nous la voyons dans ses
appartements désertés, se promenant, la pauvre Reine, à la recherche de
ce coupeur, et toute désolée de ne le point trouver, se plaindre en ces
douces et tristes paroles: «Eh bien, on prétend que je ne veux pas jouer
au lansquenet, ni commencer de bonne heure. Vous voyez qu'il fait bon de
dire que _je_ ne veux pas, mais qu'_on_ ne veut pas[75].»
Toutes ces humiliations qui rendaient la Reine chagrine, boudeuse et
pleureuse, la faisaient peu propre à garder et à retenir le Roi près
d'elle[76], et poussaient le jeune mari dans la société de femmes jeunes
et gaies, dont mademoiselle de Charolais amenait et menait la troupe.
On eût cru voir un gamin, presque un polisson, dans cette princesse de
la maison de Condé qui devait toute sa vie garder son joli visage de
seize ans et ses yeux si vifs, qu'ils se reconnaissaient sous le masque,
dans cette aimable enfant terrible, comme il y en eut toujours dans les
splendeurs ou les tristesses de Versailles, et dont le rôle semble être
de déranger l'étiquette ou de dérider la Gloire.
Les vers, les chansons, les saillies[77], mademoiselle de Charolais
employait tous les dons et toutes les impudences d'un esprit de malice,
et cela avec la liberté d'un garçon, pour chasser les froideurs et le
sérieux de la cour, y appeler l'amusement et les familiarités,
improviser les divertissements, animer les soupers, et semer comme une
Folie effrontée et charmante les extravagances, les refrains et les
imbroglios de carnaval autour du trône, et à côté des affaires d'État.
Encore mieux faite pour entraîner que pour plaire, mêlant toutes sortes
de caractères, la verve des Mortemart à la hauteur des Condé, relevant
les audaces et les inconvenances de sa grâce par un certain air
princesse qui sauvait presque tout, capricieuse, fantasque, vaporeuse,
tourmentée à l'excès d'humeurs noires[78] dont elle se tirait par une
plaisanterie, une échappée hasardeuse, quelque tour de page,
mademoiselle de Charolais devait surprendre, par les contradictions de
sa nature, un jeune mari lassé par l'immuable sérénité de sa femme.
La princesse était de toutes les entreprises hardies et tapageuses; elle
était de ces caravanes nocturnes, où le Roi, qui commençait à battre le
pavé, affrontait, dans les rues de Versailles, l'hôtesse du
_Cheval-Rouge_, pendant qu'avec des paroles facétieuses et libertines,
mademoiselle de Charolais cherchait à calmer la belle insultée qui
criait: «Au voleur! à l'assassin[79]!»
Mademoiselle de Charolais, qui depuis l'âge de quinze ans avait eu des
amants sans compter, et faisait un enfant presque régulièrement chaque
année, regardant cela comme un accident naturel à son état de grande
fille et de princesse[80], affichait dans le moment une passion pour le
Roi, trouvant piquant de le débaucher la première, le poussant à
l'adultère par mille coquetteries, finalement lui mettant ces vers dans
une poche:
Vous avez l'humeur sauvage
Et le regard séduisant;
Se pourroit-il qu'à votre âge
Vous fussiez indifférent?
Si l'amour veut vous instruire,
Cédez, ne disputez rien;
On a fondé votre empire
Bien longtemps après le sien.
Mais le Roi, en sa timidité, échappait aux avances qui amusaient et
effrayaient à la fois ses désirs, tant le jeune souverain était encore
plein des contes à faire peur du vieux Fleury sur les femmes de la
Régence[81].
* * * * *
Une autre femme intimidait moins le jeune Roi que cette endiablée
princesse de Charolais: c'était la comtesse de Toulouse[82].
La comtesse de Toulouse était une belle et puissante créature, aux yeux
brun-foncé[83], au regard assuré et plein de dignité, au sourire
paisible et doux, dont le visage sans rouge et toute la personne
montraient la tranquillité sereine et l'aimable recueillement d'un bel
air dévotieux. Le salon de madame de Toulouse était la petite cour de
Rambouillet, un refuge mondain pendant la brutale Régence de la
galanterie passée, le souvenir et le reste de la cour de Louis XIV. Là
les anciennes vertus des nobles compagnies, les beaux usages, les
manières décentes et polies, le respect de la femme, la retenue du ton,
les traditions des habitudes sociales vivaient encore dans l'aisance de
l'enjouement, dans l'animation et la gaieté d'un nombre restreint de
gens choisis, dans l'heureuse paix et les douceurs épicuriennes d'un
petit monde dévot, jouissant à petit bruit de la vie. Mademoiselle de
Charolais elle-même cédait au génie du lieu en entrant chez madame de
Toulouse, elle n'y était plus qu'une princesse rieuse, un lutin
apportant la vie des plaisirs délicats et des élégants passe-temps à
cette cour d'harmonies, de nuances, de murmures, de suaves paroles, de
galanteries discrètes, sur laquelle planait encore une ombre de grandeur
et de magnificence qu'on ne trouvait que là. Involontairement le jeune
souverain comparait à cette cour la cour bourgeoise et morne de la Reine
de France; et l'amour s'éveillait en lui, un amour tout ému de scrupules
religieux, mais qui se laissait peu à peu aller à la séduction mystique
de cette belle et grasse dévote, que touchaient et troublaient l'hommage
agenouillé et l'adoration platonique de ce Roi, alors le plus bel homme
de son royaume.
Au milieu de ces distractions et de ces tentations qui n'étaient encore
pour le Roi que l'éveil et l'apprentissage du libertinage, le goût du
Roi pour la Reine, ce goût si vif aux premiers jours de leur union,
allait diminuant et se perdant avec le temps comme toute passion
physique.
Les relations du ménage avaient toujours un ton sérieux; elles
prenaient, à partir de l'événement du mois de juin 1726, un air
d'embarras. Cette absence d'abandon, ce manque d'effusion et
d'épanchement réciproque que les valets avaient surpris dans les
entretiens les plus intimes du Roi et de la Reine, augmentaient chaque
jour. Les froideurs du Roi devenaient plus grandes. La Reine pleurait,
cachait mal ses larmes; et la cour se réjouissait de voir au Roi cette
épouse _sans attraits et sans coquetterie_ qui devait si mal garder son
mari et si peu gêner les intrigues. En effet, Marie Leczinska n'était
point une de ces femmes savantes dans l'art de reconquérir leur bonheur
avec les séductions permises du mariage, elle ne cherchait pas à ramener
ce cœur qui lui échappait, et se détachait sans combat et sans murmure
de l'amour du Roi. Elle s'enfermait et se réfugiait dans sa tristesse,
elle s'armait de résignation, elle mettait comme une coquetterie à se
vieillir et se vieillissait de gaieté de cœur, elle ôtait de sa toilette
toutes les parures d'une jeune femme[84], s'enfonçait dans les lectures
spirituelles, s'entourait de sévères compagnies.
Dans ce ménage où la séparation commençait, les riens, même les plus
petites et les plus pardonnables manies venaient encore mettre la
contrariété et l'éloignement. La Reine agaçait les nerfs de ce Roi
nerveux par mille enfantillages, par la peur des esprits, par le besoin
d'être bercée, rassurée et endormie par des contes et d'avoir toujours à
sa portée une femme dont elle pût tenir la main en ses folles terreurs;
puis encore par cent sauts et cent courses, la nuit, dans sa chambre, à
la recherche de sa chienne. Ou bien c'était le matelas mis sur elle par
cette princesse frileuse qui étouffait le Roi, et le chassait du lit de
sa femme.
Enfin, après le labeur de tant d'enfantements, cette épouse qui était
accouchée le 27 avril 1727 de deux filles, le 28 juillet 1728 d'une
troisième fille, le 4 septembre 1729 d'un dauphin, le 30 août 1730 d'un
duc d'Anjou, le 23 mars 1732 d'une quatrième fille, cette épouse qui se
sentait encore enceinte, lasse de son métier de mère pondeuse, recevait
les embrassements de son mari, avec les répugnances d'une femme qui
répétait toute la journée: «Eh quoi! toujours coucher, toujours grosse
et toujours accoucher[85]!»