Trois princesses luthériennes sortant de branches cadettes peu riches.
_Théodore, fille de Philippe, frère du prince de Hesse-Darmstadt--18
ans._
Luthérienne dont le père était cadet d'une branche cadette, et sa sœur
mère du duc d'Havré, Flamand au service de l'Espagne[15].
Ici le duc de Bourbon arrivait à ses deux sœurs.
_Mademoiselle de Sens--19 ans._
«Il y a quelque chose à dire sur sa taille.»
_Mademoiselle de Vermandois--21 ans._
«Sa figure est telle qu'on la peut souhaiter.»
Ses mœurs ont répondu à son éducation; sa vocation pour la retraite est
un témoignage de sa sagesse et de sa religion.
Elle est d'un caractère doux et d'un esprit aimable; son âge, qui peut
être objecté, la rend plus propre à donner des héritiers bien
constitués, et il pourrait mieux convenir de préférer une personne dont
on connaît l'esprit et le caractère, à une autre dont on les ignore et
qui les pourrait avoir tels qu'on aurait lieu par les suites de se
repentir du choix qu'on aurait fait.
Ici, le duc de Bourbon prenant la parole, disait que la naissance de
mademoiselle de Vermandois ne pouvait être considérée comme un obstacle
à son élévation au trône, puisqu'elle était issue de Louis XIV au même
degré que le duc d'Orléans qui pouvait peut-être devenir roi[16]. Le duc
de Bourbon ajoutait: «Dans les différentes conférences et assemblées
tenues au sujet du mariage de V. M., les personnes consultées n'ont
trouvé que des obstacles qui me sont personnels[17]...»
Après un mûr examen du rapport du duc de Bourbon par les entours du Roi,
quinze princesses étaient rejetées, et il ne restait plus que la
princesse Anne d'Angleterre et mademoiselle de Vermandois sur lesquelles
on voulût faire porter le choix du Roi.
Un conseil était tenu. M. de Fréjus déclarait que la princesse
d'Angleterre lui paraissait le parti préférable, tout en ajoutant que le
mariage du Roi avec une princesse de la maison régnante d'Angleterre
avait l'inconvénient de forcer la France à donner l'exclusion au
chevalier de Saint-Georges. Dans le cas où ce mariage manquerait, il
adoptait l'idée du mariage avec mademoiselle de Vermandois. Villars et
le maréchal d'Uxelles opinaient comme Fleury, le maréchal d'Uxelles,
toutefois, avec une nuance de froideur pour la sœur du duc de
Bourbon[18]. Venaient ensuite M. de Morville, de Bissy et Pecquet qui se
montraient très-chauds pour mademoiselle de Vermandois. Le comte de la
Mark, lui, disait bien haut qu'on ne devait conclure le mariage
d'Angleterre qu'à toute extrémité et qu'il était entièrement favorable à
un mariage contracté avec une des princesses cadettes de la maison de
Condé[19].
Sur ces entrefaites, on recevait le refus du Roi d'Angleterre qui, sondé
secrètement sur le mariage du Roi de France avec sa fille, faisait
répondre que les constitutions de l'État s'opposaient à ce qu'une
princesse anglaise changeât de religion[20], et la cour s'attendait
bientôt à voir mademoiselle de Vermandois devenir la femme de Louis XV,
et le duc de Bourbon son beau-frère.
Comment, alors que tout semblait assurer la réussite d'une alliance qui
faisait la grandeur de la maison de Condé, comment ne se fit-elle pas
avec les facilités, les pleins pouvoirs qu'avait le duc de Bourbon? S'il
faut en croire le récit un peu romanesque de Soulavie et de Lacretelle,
le mariage manqua par un accès de dépit et de colère de madame de Prie,
la maîtresse du duc de Bourbon. Au dernier moment, madame de Prie, qui
voulait dans l'épouse de Louis XV un instrument de domination future,
eut la curiosité de connaître la femme qu'elle travaillait à mettre sur
le trône. Elle se rendit à son couvent, se fit présenter sous un nom
supposé et lui fit pressentir les hautes destinées qui l'attendaient
sans pouvoir exciter chez la hautaine personne un mouvement de surprise,
de joie. Donc peu de reconnaissance à attendre. Madame de Prie poussa la
chose plus loin, elle voulut avoir l'opinion personnelle de la jeune
princesse sur son compte, et, dans la conversation, elle prononça son
nom avec quelques mots d'éloges. Mademoiselle de Vermandois
l'interrompit en laissant percer toute son horreur pour la _méchante
créature_, et plaignant son frère d'avoir près d'elle une personne qui
le faisait détester de toute la France. Madame de Prie quittait le
parloir sur cette phrase qui lui échappait: «Va, tu ne seras jamais
Reine.»
De retour, l'habile femme vantait à son frère la beauté et l'esprit de
mademoiselle de Vermandois, chargeant Paris-Duverney de détourner le Duc
d'un mariage qui la perdrait elle et ses protégés. Duverney, inquiet
pour lui-même, faisait peur au duc de Bourbon de l'hostilité de M. de
Fréjus, qui, tout en ne se mettant pas à la traverse du mariage d'une
manière ouverte, y était très-opposé. Il lui montrait mademoiselle de
Vermandois devenue Reine, prenant uniquement les conseils de madame la
Duchesse sa mère dont il aurait à subir les avis comme des ordres. Enfin
chez le prince faible et un peu effrayé par les criailleries des
partisans de la maison d'Orléans, il éveillait le sentiment d'étonner
par une marque éclatante de désintéressement tous ceux qui le croyaient
étroitement occupé de la grandeur de sa maison[21].
* * * * *
Dès lors il fallait chercher une autre princesse, une princesse qui
n'alarmât pas par la grandeur de sa maison les plans secrets et les
ambitions de madame de Prie. Paris-Duverney, qui avait amené le duc de
Bourbon à renoncer au mariage de sa sœur avec Louis XV, était de nouveau
consulté[22], et il donnait l'idée de faire la femme du Roi de France
de la fille d'un très-pauvre prince auquel il avait prêté un peu
d'argent dans le temps[23].
Stanislas Leczinski, privé de son royaume de Pologne, des revenus de ses
biens confisqués, de la pension que lui faisait Charles XII, et réfugié
en Alsace sous le Régent, vivait avec sa femme et sa fille, à
Weissembourg, en la compagnie de quelques officiers de la garnison, de
quelques chanoines de la localité, et en une misère telle qu'il n'y
avait pas toujours du pain dans le castel délabré[24].
Sa fille très-vertueuse, mais si mal nippée que madame de Prie sera
obligée de lui apporter des chemises[25], le roi Stanislas avait d'abord
cherché à la marier à un simple colonel, Courtanvaux, depuis le maréchal
d'Estrées, auquel il ne demandait d'autre apport que l'obtention du
titre de duc et de pair. Le mariage manqué par la mauvaise volonté du
Régent, Stanislas faisait proposer sa fille au duc de Bourbon, en lui
faisant entrevoir les chances que ce mariage pourrait lui donner pour
une élection au trône de Pologne. Le Duc n'ayant pas répondu, le bon et
excellent père voulant soustraire sa fille aux mauvais traitements de sa
mère qui ne l'aimait pas, après avoir échoué près du duc d'Orléans,
songeait à faire pressentir le duc de Charolais et successivement tous
les princes français.
Au milieu de ces tentatives infructueuses et de ses désespérances de
marier sa fille, Stanislas recevait une lettre du duc de Bourbon qui lui
annonçait le choix qui avait été fait de Marie Leczinska. Le prince
transporté de joie entrait dans sa chambre en lui disant: «Ah! ma fille,
tombons à genoux et remercions Dieu.» Elle le croyait rappelé au trône
de Pologne, quand il lui apprenait que c'était elle qui devenait Reine
de France[26].
Mais l'alliance ne se concluait pas aussi facilement que M. le Duc
l'aurait voulu; malgré les défenses de parler du mariage du Roi sous
peine de prison, défenses faites dans tous les cafés de Paris[27], les
nouvellistes clabaudaient contre cette princesse sans illustration, sans
crédit, sans argent. Puis on recevait une lettre du roi de Sardaigne
qui, comme grand-père du Roi se plaignant de n'avoir pas été consulté,
déclarait qu'il y avait à faire quelque chose de mieux et de plus
convenable que cette chose condamnée par tout le monde et ne donnant pas
grande idée du conseil de M. de Bourbon, lettre qui finissait par la
menace de faire repentir un jour le Duc de ce qu'il faisait contre les
intérêts du Roi[28].
Mais il se produisait un incident plus grave, le duc de Bourbon était
averti par une lettre anonyme que la princesse tombait du haut mal[29],
et que la Reine sa mère avait demandé plusieurs consultations à une
religieuse de Trêves qui avait la réputation de guérir cette maladie.
Là-dessus émoi du duc de Bourbon; demande au maréchal Dubourg de
renseignements auprès d'un habile médecin de Strasbourg sur la
constitution de la princesse, puis envoi près de la religieuse de Trèves
du sieur Duphénix qui devait ensuite entretenir et questionner le
premier médecin du Roi de Pologne sur la santé et le fond du tempérament
de la princesse.
Les consultations de la religieuse de Trèves n'étaient point pour Marie
Leczinska, mais pour une demoiselle attachée au service de sa mère, et
le duc était complètement rassuré par ce certificat attestant la
parfaite santé de la princesse et ses aptitudes à donner un dauphin à la
France.
* * * * *
«Nous soussignés, conformément aux ordres dont Son Altesse Sérénissime
nous a honorés, certifions nous être transportés à la cour de Sa Majesté
polonoise, pour prendre connoissance de la constitution de Son Altesse
Royale, la princesse Stanislas, de sa santé ou de ses infirmités, si
elle étoit atteinte de quelqu'une. Après avoir eu l'honneur de voir Son
Altesse Royale, examiné sa taille et ses bras, le coloris de son visage
et ses yeux, nous déclarons qu'elle est bien conformée, ne paroissant
aucune défectuosité dans ses épaules, ni dans ses bras dont les
mouvements sont libres, sa dent saine, ses yeux vifs, son regard
marquant beaucoup de douceur. À l'égard de sa santé, monsieur Kast, son
médecin, natif de Strasbourg, nous a déclaré que depuis deux ans qu'il a
l'honneur d'être à la cour, elle n'a eu d'autres maladies que quelques
accès de fièvre intermittente en deux différentes saisons qui ont été
terminés chaque fois par une légère purgation et un régime. La vie
sédentaire de Son Altesse Royale et le long espace de temps qu'elle
passe dans les églises, dans une situation contrainte, lui ont causé
quelques douleurs dans les lombes, produites par une sérosité échappée
des vaisseaux gênés par la tension des fibres musculeuses, laquelle
sérosité nous jugeons tout extérieure, la moindre friction ou le
mouvement la dissipant, de même que la chaleur, ce qui fait que pendant
l'été elle n'en a point été attaquée. Nous devons ajouter qu'il nous a
été rapporté par ledit sieur Kast que la princesse est parfaitement
réglée, ses règles d'une louable couleur et ne durant qu'autant qu'il
est nécessaire. On peut juger de ce fait par son coloris qui, quoique un
peu altéré par les derniers accès de fièvre qu'elle a eus récemment, ne
paroît cependant que très-légèrement changé; la carnation étant
naturelle et assez animée pour juger de son rétablissement et de la
régularité de ces mouvements périodiques.
«En témoignage de quoi nous avons signé le présent certificat, ce 12 mai
1725 à Weissembourg[30].
«DUPHÉNIX.
«MOUGUE, _médecin, inspecteur des hôpitaux du Roi_.»
Sur ce certificat, après quelques retardements donnés aux égards que la
cour de France croyait devoir au roi d'Espagne, malgré qu'il eût refusé
deux lettres du Roi, Louis XV, le dimanche 27 mai, déclarait son mariage
qui était annoncé à toute la cour par M. de Gesvres, premier gentilhomme
de la Chambre.
Voici les termes dans lesquels le jeune Roi déclarait son mariage:
«J'épouse la princesse de Pologne. Cette princesse, qui est née le 23
juin 1703, est fille unique de Stanislas Leczinski, comte de Lesno,
ci-devant staroste d'Adelnau, puis palatin de Posnanie, et ensuite élu
roi de Pologne au mois de juillet 1704, et de Catherine Opalinski, fille
du Castellan de Posnanie, qui viennent l'un et l'autre faire leur
résidence au château de Saint-Germain-en-Laye, avec la mère du roi
Stanislas, Anne Janabloruski, qui, en secondes noces, avait épousé le
comte de Lesno, grand général de la grande Pologne»[31].
Aussitôt cette déclaration, le duc de Bourbon écrivait au Roi Stanislas:
«27 mai 1745.
«Le Roi ayant déclaré aujourd'huy son mariage avec la princesse Marie,
fille de Votre Majesté, je crois qu'il est de mon devoir de vous en
rendre compte dans le premier moment, afin d'éviter à Votre Majesté
l'incertitude dans laquelle elle pourroit être, sur les réponses qu'elle
a à faire à ceux qui auront l'honneur de lui en parler. Ainsi,
Monseigneur, voilà l'affaire devenue publique, et par conséquent, ceux
qui la vouloient traverser déconcertés»[32].
Trois jours après le 30 mai, le duc de Bourbon recevait une lettre
confidentielle de Vauchoux, capitaine de cavalerie, qui avait été chargé
de la négociation secrète du mariage. Vauchoux assurait le duc que les
sentiments de Marie Leczinska, élevée par un confesseur alsacien,
étaient ceux d'un enfant ne puisant sa doctrine que dans le
catéchisme[33], lui donnait la confiance que la reconnaissance de la
princesse pour Son Altesse Sérénissime éloignerait toujours de son
intimité les personnes qui ne lui seraient pas entièrement dévouées, et
joignait à sa lettre l'envoi d'une hauteur de jupe, de gants, d'une
pantoufle,--la princesse ne se servait de souliers que pour danser[34].
Le duc de Bourbon poussait, activait les préparatifs du mariage, et le 5
août, le duc d'Antin, ambassadeur extraordinaire du Roi auprès de
Stanislas, roi de Pologne, faisait à Strasbourg la demande en mariage de
la princesse Marie.
À cette demande Marie Leczinska répondait par ces paroles pleines
d'émotion:
«À la déclaration de leurs Majestés, je n'ay rien à ajouter, sinon que
je prie le Seigneur que je fasse le bonheur du Roy comme il fait le mien
et que son choix produise la prospérité du royaume et réponde aux vœux
de ses fidèles sujets[35].»
Le 9 août, était fait et passé à Versailles le contrat de mariage du
Roi, rédigé par La Vrillière:
«AU NOM DE DIEU CRÉATEUR, soit notoire à tous que comme très-haut,
très-excellent et très-puissant prince Louis XV, roi de France et de
Navarre, occupé du soin de contribuer au bonheur de ses peuples et de
satisfaire leurs vœux unanimes, se seroit enfin déterminé à assurer dès
à présent la postérité dont la continuation intéresse si
particulièrement le repos de son royaume et celui de toute l'Europe. Et
que comme la Sérénissime Princesse Marie, fille de très-haut et
très-excellent et très-puissant prince Stanislas, par la grâce de Dieu,
roi de Pologne, et de très-haute et très-excellente et très-puissante
Catherine Opalinska, son épouse, aussi par la grâce de Dieu, Reine de
Pologne, est douée de toutes les qualités qui la peuvent rendre chère à
Sa Majesté et à tout son royaume; Sadite Majesté auroit demandé aux
Sérénissimes Roi et Reine de lui accorder la Sérénissime Princesse
Marie, leur fille, pour épouse et compagne; et dans cette vue elle
auroit nommé des commissaires pour, conjointement avec celui du
Sérénissime Roi Stanislas, converser des articles et conditions
nécessaires pour parvenir à l'accomplissement de ce mariage; lesquels
articles ont été signés et arrêtés à Paris le 19 du mois dernier,
suivant les pouvoirs respectifs, par Sadite Majesté, le 23 du dit mois
et par ledit seigneur Stanislas de Pologne, à Strasbourg, le 22 du même
mois; [...]
«Les convention et traité de mariage entre Sa Majesté et ladite
Sérénissime Princesse Marie ont été accordés et arrêtés ainsi qu'il
suit. Avec la grâce et bénédiction de Dieu, les épousailles et mariage
entre Sa Majesté et ladite Sérénissime Princesse Marie seront célébrés
par parole de présent, selon la forme et solennité prescrites par les
sacrés canons et constitution de l'Église catholique, apostolique et
romaine, et se feront les épousailles et mariage en vertu du pouvoir et
commission qui seront à cet effet donnés par Sadite Majesté, laquelle
les ratifiera et accomplira en personne quand ladite Sérénissime
Princesse Marie sera arrivée en sa cour. [...]
«Sa Majesté donnera à ladite Sérénissime Marie, après la signature des
présentes, pour ses bagues et joyaux, la valeur de cinquante mille écus,
et lors de l'arrivée de ladite Sérénissime Princesse près de Sa Majesté,
jusqu'à la valeur de trois cent mille livres, compris ceux qui lui
auront été remis d'abord, lesquels lui appartiendront sans difficulté,
après l'accomplissement dudit mariage, de même que tous autres bagues et
joyaux qu'elle aura et qui seront propres à ladite Sérénissime
Princesse, ou à ses héritiers et successeurs, ou à ceux qui auront ses
droits et causes.
«Suivant l'ancienne et louable coutume de la maison de France, Sa
Majesté assignera et constituera à la Sérénissime Princesse pour son
douaire vingt mille écus d'or, soldés chacun an, qui seront assignés sur
ses revenus et terres, desquels lieux et terres ainsi donnés et
assignés, ladite Sérénissime Princesse jouira par ses mains et de son
autorité et de celle de ses commissaires et officiers, et aura la
justice comme il a été toujours pratiqué. Davantage à elle
appartiendront les provisions de tous les offices vacans, comme ont
accoutumé d'avoir les Reines de France, bien entendu toutefois que
lesdits offices ne pourront être donnés qu'à des naturels François...»
«Sa Majesté donnera et assignera à ladite Sérénissime Princesse pour la
dépense de sa chambre et entretien de son état et de sa maison une somme
convenable, telle qu'il appartient à la femme et fille d'un Roi, la lui
assurant en la forme et manière qu'on a accoutumé en France de donner
leurs assignations pour leurs entretenemens.
«En cas que ce mariage se dissoût entre Sa Majesté et la Sérénissime
Princesse, et qu'elle survive à Sadite Majesté, en ce cas il sera libre
à la Sérénissime Princesse ou de demeurer en France, dans les lieux
qu'il lui plaira, ou en quelqu'autre lieu convenable que ce soit, hors
dudit royaume de France, toutefois et quantes que bon lui semblera, avec
tous les droits, raisons et actions qui lui seront échus, ses douaires,
bagues, joyaux, vaisselles d'argent et tous autres meubles quelconques
avec les officiers et serviteurs de sa maison, sans que, pour quelque
raison ou considération, on puisse lui donner aucun empêchement, ni
arrêter son départ, directement ou indirectement, empêcher la jouissance
et recouvrement de ses droits, raisons, actions... et pour cet effet Sa
Majesté donnera au Roi Stanislas de Pologne, pour la susdite Sérénissime
Princesse Marie, sa fille, telles lettres de sûreté qui seront signées
de sa propre main et celle de son scel, et les leur assurera et
promettra pour soi et pour ses successeurs Rois, en foi et parole
royale.
«Ce traité et contrat de mariage ont été faits avec dessein de supplier
Notre Saint-Père le Pape, comme Sa Majesté et le Sérénissime Roi
Stanislas de Pologne l'en supplient, de l'approuver, et de lui donner sa
bénédiction apostolique, promettant, Sa Majesté, en foi et parole de
Roi, d'entretenir, garder et observer inviolablement, sans y aller, ni
souffrir qu'il soit allé, directement et indirectement, au contraire,
comme les susdits comte de Tarlo, commissaire procureur du Roi
Stanislas, au nom dudit Roi et de ladite Reine de Pologne, et en celui
de la Sérénissime Princesse Marie, leur fille, stipulant sous l'autorité
des seigneurs et dame, ses père et mère, en vertu de ses pouvoirs et
procurations... ont signé de leur propre main du présent contrat, duquel
l'original est demeuré par-devers nous, pour, en vertu d'icelui, en
délivrer les expéditions nécessaires en la forme ordinaire; fait et
passé à Versailles, le neuvième jour d'août 1725, par-devant nous,
conseiller secrétaire d'État et des commandements de Sa Majesté. Signé,
_Louise-Marie-Françoise de Bourbon; Auguste, duchesse d'Orléans;
Louise-Françoise de Bourbon; L.-H. de Bourbon; Charles de Bourbon;
Marie-Thérèse de Bourbon; Philippe-Élisabeth de Bourbon; N. d'Orléans;
Louise-Anne de Bourbon; Louise-Adélaïde de Bourbon; Louis-Auguste de
Bourbon; Alexandre de Bourbon, Marie-Victoire-Sophie de Noailles,
comtesse de Toulouse, comte de Tarlo; Philippeaux; Fleuriau_»[36].
Le 15 août, jour de la Vierge, le duc d'Orléans[37] épousait à
Strasbourg Marie Leczinska au nom du Roi de France[38].
Il y avait de grandes réjouissances à Strasbourg et un bal donné par le
duc d'Antin. À ce bal, madame de Prie, qui avait fait la conquête de
Marie Leczinska, sur la sollicitation de la Reine, était priée à danser
par le duc d'Épernon avant la princesse de Montbazon et la duchesse de
Tallard qui était une Soubise[39].
Enfin la Reine, munie des instructions de son père[40], se mettait en
voyage[41] pour joindre le Roi qui venait de s'établir à Fontainebleau.
Par cette France qui n'a point encore de routes, en cette année où il
venait de pleuvoir trois mois de suite, dans ces temps de grandeur et de
misère, de luxe et de barbarie, ce fut un terrible voyage que ce voyage
où la femme du Roi pensa plusieurs fois être noyée dans son carrosse, et
d'où on la retirait, avec de l'eau jusqu'à mi-corps, à force de bras et
comme l'on pouvait[42].
Enfin, le 4 septembre, Marie Leczinska arrivait à Moret. Le Roi venait
au-devant d'elle avec toutes les princesses, ne la laissait pas
s'agenouiller sur le carreau qu'on avait jeté parmi la boue du chemin,
et l'embrassait sur les deux joues avec une vivacité qui étonnait tous
ceux qui connaissaient l'éloignement du Roi pour les femmes, tous ceux
qui l'avaient entendu dire il y avait deux ou trois mois qu'on ne le
marierait pas de sitôt[43].
* * * * *
Le 5 septembre, Marie Leczinska, arrivée de Moret à dix heures du matin,
montait tout droit à son cabinet de toilette, et là, accommodée et
parée, se rendait dans le grand cabinet du Roi, d'où le cortège se
mettait en marche pour la chapelle, traversant la galerie de François
Ier, descendant le grand escalier entre la haie des Cent Gardes et des
Suisses, la hallebarde à la main.
Au milieu de la chapelle avait été élevée une estrade au bout de
laquelle se trouvaient un prie-Dieu et deux fauteuils surmontés d'un
dais: le dais, l'estrade, le prie-Dieu, les fauteuils, les carreaux,
recouverts d'une tenture de velours violet semée de fleurs de lis d'or
et chargée des armes de France et de Navarre.
Sur des bancs installés au bas des marches de l'autel à droite et du
côté de l'Épître avaient déjà pris place les archevêques, les évêques,
les abbés nommés par les députés de l'assemblée générale du clergé pour
assister à la cérémonie.
Sur un banc à gauche de l'autel se voyaient le comte de Morville et le
comte de Saint-Florentin qui allaient bientôt être rejoints par les deux
autres ministres et secrétaires d'État, le comte de Maurepas et le
marquis de Breteuil, retenus par leurs fonctions auprès du Roi.
Le chancelier de France, dans sa robe de velours violet doublé de satin
cramoisi, était assis dans son fauteuil à bras et sans dos, entre ses
deux huissiers portant la masse, et derrière lui se groupaient les
maîtres des requêtes en robe et en bonnet carré.
Un public de seigneurs, d'étrangers, de dames en grand habit,
remplissait les tribunes et les amphithéâtres échafaudés dans les
arcades des chapelles, et dont les balcons étaient garnis de tapis à
fond d'or ou de broderies éclatantes.
Le cortège, parti du grand cabinet du Roi, débouchait dans la chapelle
au son des fifres, des tambours et des trompettes.
C'étaient d'abord les hérauts d'armes précédés du marquis de Dreux,
grand maître des cérémonies; venaient ensuite les chevaliers de l'Ordre
du Saint-Esprit, en tête desquels marchaient l'abbé de Pomponne, le
marquis de Breteuil, le comte de Maurepas, grands officiers de l'Ordre.
Après les chevaliers du Saint-Esprit s'avançaient dans des habits
très-magnifiques[44], et marchant seuls, le comte de Charolais, le comte
de Clermont, le prince de Conti.
Enfin apparaissait le Roi, précédé du marquis de Courtanvaux, capitaine
des Cent-Suisses de la Garde, suivi du duc de Villeroi, capitaine des
Gardes du Corps en quartier, et qui avait à sa droite le duc de
Mortemart, premier Gentilhomme de la Chambre, et à sa gauche, le duc de
la Rochefoucauld, grand maître de la Garde-Robe. Louis XV marchait entre
le prince Charles de Lorraine, grand écuyer de France, et le commandeur
de Beringhen, premier écuyer du Roi, tous deux appelés à donner la main
à Sa Majesté. Sur les côtés se tenaient les officiers des Gardes du
Corps, et les Gardes-Écossais portant leurs cottes d'armes en broderie
par-dessus leurs habits, la pertuisane à la main. Le Roi avait un habit
de brocart d'or, garni de boutons de diamant, et, jeté sur les épaules,
un manteau de point d'Espagne d'or.
Suivait la Reine, habillée d'un manteau et d'une robe de velours violet
semé de fleurs de lis d'or, avec un corps formant une cuirasse de
pierreries, et des agrafes de brillant aux manches[45]. Elle portait sur
le haut de la tête une couronne de diamants, fermée par une double fleur
de lis. Marie Leczinska était menée par les ducs d'Orléans et de
Bourbon; et la queue de son manteau royal, qui avait neuf aunes de long,
était portée par la duchesse douairière de Bourbon, par la princesse de
Conti, par la princesse de Charolais qui étaient menées à leur tour et
avaient leur queue portée par les plus grands noms de la monarchie.
Et c'étaient après la Reine la duchesse d'Orléans, puis mademoiselle de
Clermont, et encore des princesses et des dames illustres qui, avec
leurs meneurs et leurs porteurs de queue, formaient une procession qui
n'en finissait pas, et que terminaient les dames d'honneur des
princesses du sang.
Le Roi et la Reine allaient s'agenouiller sous le Haut-Dais; derrière
Leurs Majestés, se plaçaient sur l'estrade les princes et princesses du
sang.
Alors sortait de la sacristie le cardinal de Rohan, vêtu pontificalement
et accompagné de l'évêque de Soissons et de l'évêque de Viviers qui lui
servaient de diacre et de sous-diacre d'honneur. Le cardinal montait à
l'autel, invitait par le héraut d'armes et le marquis de Dreux, le Roi
et la Reine à s'approcher des marches de l'autel, et là leur adressait
un discours et leur donnait la bénédiction nuptiale.
La bénédiction donnée, le Roi et la Reine retournaient à leur prie-Dieu,
où le cardinal venait leur apporter l'eau bénite.
La messe commençait. L'évêque de Viviers chantait l'Épître, l'évêque de
Soissons chantait l'Évangile, et, après avoir donné le livre à baiser au
cardinal, le portait également à baiser au Roi et à la Reine.
Après l'_offertoire_, et pendant les encensements ordinaires, le roi
d'armes allait se placer au pied de l'autel avec un cierge, chargé de
vingt louis d'or. Le Roi descendait alors de son prie-Dieu, se mettait à
genoux devant le cardinal assis dans un fauteuil placé dessus un
marchepied sur l'escalier de l'autel, baisait la bague de l'Éminence, et
lui remettait le cierge tenu par le héraut d'armes.
À la fin du _Pater_, le Roi et la Reine venaient s'agenouiller sur un
drap de pied de velours violet, semé de fleurs de lis, tandis que
l'évêque de Metz et l'ancien évêque de Fréjus étendaient au-dessus des
deux mariés un poêle de brocart d'argent, qu'ils tenaient suspendu sur
leurs têtes jusqu'à la fin des oraisons accoutumées.
La messe terminée, le cardinal de Rohan prenait des mains du curé de
Fontainebleau le registre des mariages, le présentait au Roi et à la
Reine auxquels il donnait la plume pour signer. La plume était présentée
ensuite par l'abbé de Pezé, aumônier du Roi, aux princes et princesses
du sang, pendant qu'au bruit du _Te Deum_ les hérauts d'armes faisaient
la distribution des médailles frappées à l'occasion du mariage.
Au retour de la chapelle, le duc de Mortemart, qui, le matin, avait
apporté à Marie Leczinska la couronne de diamants qu'elle portait à la
cérémonie, lui remettait un coffret de velours cramoisi rempli de bijoux
d'or dont elle faisait des présents dans l'après-midi[46].
Le Roi, du moment où il avait vu Marie Leczinska, laissait éclater les
naïfs symptômes du désir amoureux. Il montrait une gaieté
inexprimable[47] et comme la satisfaction tapageuse d'un adolescent en
bonne fortune.
Le matin du mariage, pendant la toilette de Marie Leczinska, il
envoyait, nombre de fois, savoir quand cette toilette, qui durait du
reste trois heures, serait finie. Après la célébration de la cérémonie à
la chapelle, on le voyait, tout le restant du jour, empressé, attentif,
galamment causeur aux côtés de la jeune Reine. Et le soir il attendait,
avec une impatience fiévreuse, que sa femme fût couchée[48].
Sur cette nuit de noce, qu'on nous permette de citer une dépêche du duc
de Bourbon au Roi Stanislas, dont les détails, intimes et secrets,
doivent être pardonnés comme des détails qui intéressent l'histoire.
«... Je ne répète pas à Votre Majesté la joie et l'empressement que le
Roi a témoignés de l'arrivée de la Reine; tout ce que je puis dire à
Votre Majesté, est que cela a surpassé mes espérances, et, s'il se
pouvait, mes désirs.
«C'est la plus forte peinture que je puisse faire de la manière dont
s'est passée l'entrevue. La Reine a charmé le Roi... Le Roi a passé
toute la journée d'hier chez la Reine, où il me fit l'honneur de me dire
qu'elle lui plaisait infiniment, et Votre Majesté m'en doutera pas, si
elle me permet d'entrer dans un détail sur lequel je sais mieux que
personne qu'il faut garder le silence, et dont je ne rends compte à
Votre Majesté que pour lui prouver que ce n'est point langage de
courtisan, quand j'aurai l'honneur de lui dire que la Reine plaît
infiniment au Roi. Cette preuve est donc, si Votre Majesté me permet de
le lui dire, que le Roi a pris quelques amusements comme comédie[49] et
feu d'artifice, s'est allé coucher chez la Reine, et lui a donné pendant
la nuit sept preuves de sa tendresse[50]. C'est le Roi lui-même qui, dès
qu'il s'est levé, a envoyé un homme de sa confiance et de la mienne pour
me le dire, et qui, dès que j'ai entré chez lui, me l'a répété lui-même,
en s'étendant infiniment sur la satisfaction qu'il avait sur la
Reine[51].»