Il peut être deux heures du soir. Un énorme coq au plumage roux entre

dans la prairie. Il s’avance, les pattes lourdes, et sur sa tête, la

crête longue se replie. Il marche d’un pas saccadé, la queue en

accroche-cœur. Une petite poule l’a suivi. Il ne veut pas la voir et

continue de se prélasser, rebondi, luisant. Mais il se retourne et la

poursuit, les éperons écartés, le bec tendu, les ailes basses, en coup

de vent. Elle a peur, elle va se cacher dans la haie. Il reprend sa

promenade; il a le jabot assez plein. Il défait paresseusement une

taupinière; il découvre quelques délicatesses. Il se redresse, il ouvre

ses plumes au soleil qui touche sa peau grenue. Il porte du ciel; sa

plume est aux couleurs de l’automne. Il agite sa crête épaisse, en

fraise. Un moment, il se couche dans l’herbe; il a trop chaud. Soudain,

il se lève, pointe haut son bec; ses yeux se mettent à clignoter et sa

crête est frémissante. Il tourne la tête à droite, à gauche: son plumage

se gonfle. Il tressaille comme si une guêpe l’agaçait et il se tient en

arrêt près de la taupinière défaite, sans bouger d’un pas. C’est qu’il a

vu poindre un jeune coq noir dont la crête est un peu rouge. Il n’est

pas content; il est maître, ici. Il apparaît plus gros, plus fort, plein

d’un souffle furieux.

Le chétif poursuit sa marche à travers le pré. Sa plume lisse bleuit à

la naissance du cou; la lumière va et vient sur lui, à chacun de ses

mouvements. Son plumage est un mobile miroir; sa crête est allumée en

plein jour comme un lampion. Il a faim; il n’a que faire de friandises;

il happe un criquet charnu; il saute.

Le coq fauve ne le regarde pas tandis qu’il s’approche; il feint de

chercher nourriture, mais en vérité, il cherche comment il pourra crever

les yeux du survenant. Ils sont face à face. Le gros coq tend son bec

qui s’ouvre un peu; le petit s’est mis en garde, il voit le danger et il

recule, bien appuyé sur ses pattes. Il allonge durement son bec

qu’aiguisent ses yeux. Brusquement, il reçoit le coup que lui porte une

masse ébouriffée de colère. Il se rebiffe, il attaque, les yeux dans les

yeux, griffe à griffe. Au soleil, on dirait qu’il fait feu. Tous les

deux, ils prennent un temps pour se recharger de fureur: de nouveau, les

coups de bec partent ensemble.

Ils arrivent au centre de la prairie en bondissant; ils s’agrippent;

leurs pattes ne touchent plus terre, recroquevillées. Le gros coq ne

cède pas la place. A chaque élan, son poids repousse la maigre bête qui

paraît danser sur un herbage élastique. Cet assaut dure longtemps.

Quelques plumes noires voltigent; un peu de sang mouille les becs. La

lutte est chaude. Après s’être frappés ensemble, ils s’élancent jabot

contre jabot, emportés dans une rage si étroite qu’ils ont l’air de ne

plus former qu’un seul animal étrange à deux têtes, avec deux paires

d’yeux, deux paires de griffes, quatre ailes qui battent d’un même

souffle. Le coq noir et le coq fauve se replient et s’éloignent l’un de

l’autre; ils tentent de se fasciner, la crête basse sur l’œil qui brûle.

Le coq fauve est en bien mauvais état, un peu dégonflé; sa crête saigne

et perd son éclat; elle a mine de fraise gâtée. Le petit coq lui porte

des coups rapides. Il les reçoit en reculant. Il ne peut plus rebondir

quand on le frappe. Il n’atteint plus son adversaire qui s’esquive et

revient sur lui avec une force de fronde. On sent qu’il désire la paix;

il tremble et veut fausser compagnie à ce diable si pointu. Un moment,

il essaye de feindre le mépris; il tourne sur ses ergots comme pour

faire entendre qu’on le laisse passer et cheminer. Il oubliera les coups

de bec qu’il a donnés; le coq noir ne les oublie pas: il cogne et pique;

il n’a pas de modération. Le coq fauve, tout fripé, les ailes pendantes,

se met à fuir. Le coq noir le poursuit tandis qu’il se traîne vers un

buisson. Mais la mère Pallier, l’aubergiste, qui les attendait pour leur

jeter un peu de grain, a vu la fin du combat. Elle est indignée. Elle se

tourne vers moi, les poings sur ses hanches disgracieuses et elle crie à

tue-tête:

--Vous pouviez pas les faire finir... Ils s’arracheraient la peau!

C’est-il pitoyable! C’est pire que des hommes, m’est avis.

NOTES SUR LES ARBRES

La parole de Bernard Palissy me vient au bonnet: «La destruction des

forêts est non une faute, mais une malédiction et un malheur à toute la

France... Tous les bois coupés, il faut que les arts cessent et que les

habitants aillent paître ailleurs...» Quelqu’un me dit, ce matin:

--Oui, mais Bernard Palissy ne pouvait prévoir l’usage du ciment armé.

Avec le ciment armé, on arrange tout. On imite même des branches

d’arbres et des fruits. Ce n’est pas désagréable à voir. Si Bernard

Palissy revenait sur terre, il serait très étonné, malgré tout son

génie.

Et il ajoute à voix basse:

--Voyez-vous, il ne faut jamais faire le malin. On arrive à tout

remplacer.

Je regarde celui qui parle et j’admire qu’il ait gardé l’apparence d’un

homme.

* * * * *

--Tant de forêts, que l’on croyait mortes, les voilà au paradis, dans le

chant des musiciens et des poètes. Elles murmurent et grondent; elles

voyagent, enfin délivrées. Tant d’arbres, que l’on croyait abattus et

qui tiennent leurs assemblées dans les nuages!

* * * * *

--Le feu de l’automne monte et, dans la profondeur des feuillages, une

couleur plus frêle que la plume brune du rossignol, une autre, chaude

comme les ailes du pic-vert et du martin-pêcheur, et d’autres encore,

viennent se mêler. C’est l’heure où la dernière voix de mille oiseaux ne

peut retentir dans les airs, mais dans le cœur insondable des hommes.

* * * * *

--Là-bas, au fond d’une ombre bleuâtre, quelques étoiles bougent au

creux des feuilles dont la tige est plus qu’à demi coupée; elles

tomberont ensemble, avant l’aurore.

* * * * *

--Le marchand a décidé de tout égorger: les jeunes frênes ruisselants,

les bouleaux qui ont la grâce d’un long col de colombe blanche et les

tendres petits ormeaux adolescents. Il n’entend pas un bruissement de

feuilles, mais de banknotes. Il tâte sa poche et toise ces arbres. Il

les a marqués d’un coup de craie rouge. Ils sont vendus; ils sont morts.

Il va régler ce marché, à l’auberge, sur un coin de table.

* * * * *

--Ces chênes qui ont poussé lentement, sans cesse, comme ils éteignent

nos vanités dans leurs ombres! Sous leurs branches, elles ne sont plus

que de pauvres bêtes couchées.

* * * * *

--Depuis bien longtemps, je connais deux vieux amis, deux saules

enracinés sur un talus qui domine une route solitaire. L’un d’eux est

troué de part en part. On voit luire dans son bois crispé un peu de ciel

bleu, selon le temps. Leurs têtes broussailleuses se touchent; ils

mourront ensemble comme ils ont vécu.

* * * * *

--Le paysan ébranche sans merci les vieux arbres de clôture. Au fort de

l’hiver, on le voit, par un temps sec, agrippé au tronc, armé d’un

couperet long emmanché. Il frappe à petits coups précis; les ramilles

tombent en amas. Il en fait des fagots et les enserre de liens comme des

gerbes. Il les entasse sur une charrette et les porte au bûcher, où ils

sécheront. Le travail fini, les arbres apparaissent atrocement nus. Ils

sont dépouillés jusqu’au faîte, tondus comme avec des ciseaux. Ce ne

sont plus que d’énormes câbles, roidis de gel, jetés vers le ciel

brumeux; çà et là, des nœuds marquent la coupure des branches. A la nuit

tombante, ils prennent des formes d’animaux fabuleux, à l’inquiétante

immobilité. Ils favorisent de tristes rêves. Ils n’auront plus la figure

des arbres qui n’ont pas été mutilés. Quand la saison des feuilles est

revenue, ils revivent au milieu des haies verdoyantes; ils y sont mêlés

si étroitement qu’ils ressemblent à des buissons verticaux, foisonnant

dans l’air. Au soleil, ils montent en feux verts tout brûlants de ciel.

* * * * *

--Les vieux chênes courbent leurs branches inférieures sur le travail

des racines, tandis que les rameaux de la cime gardent leurs premiers

élans vers le jour. Eux qui sont nés d’un gland que peut broyer la dent

d’un pourceau, ils ont la force dernière d’attester à la fois le sol et

les espaces infinis.

XV

PÊCHE AUX ÉCREVISSES.

Aller à la pêche aux écrevisses! J’en rêvais depuis bien longtemps. Ils

sont loin les ruisseaux où je barbotais dans l’eau glacée en compagnie

de galopins de mon espèce, criant et riant, la culotte troussée jusqu’à

mi-cuisses. Nous soulevions des pierres de toutes formes et, le nuage de

vase dissipé, nous saisissions l’écrevisse, en ayant soin de ne pas être

pincés par elle, ni par le garde champêtre.

Que les écrevisses étaient grosses, en ce temps-là! Que le soleil de

septembre murmurait bien dans les peupliers! Hélas! Ce n’était pas

pêcher, mais piller. Il fallait devenir sages. Quelques années plus

tard, enfin matés au collège, nous devions faire des vers latins, à

l’aide d’un Gradus à mille feuilles, qui nous servait parfois

d’oreiller. Ainsi nous connûmes que les anciens avaient foulé comme nous

l’herbe des prairies et leurs poèmes gardaient à nos yeux une

frémissante couleur verte.

Comme tant d’autres garçons qui se souviennent de leurs premières

lectures, je revois un vieux livre où resplendit une image de l’étonnant

crustacé. Les feuillets où elle se cachait étaient marqués de mouillures

jaunes. On m’avait dit que le papier où furent imprimés les meilleurs

textes de l’époque romantique se tachait de rouille; mais, cette fois,

ce n’étaient pas des hommes qui souillaient les marges d’une belle

histoire. A la faveur de longues vacances, j’avais découvert dans un

grenier campagnard ce livre de fables près de meubles vermoulus et d’un

rouet qui tournait sous un doigt de rêverie. Il était aussi racorni

qu’une feuille morte sous le grand arbre de la charpente. Les oiseaux

qui pénétraient à travers des tuiles fracassées en avaient fait un

perchoir et ils s’étaient oubliés dessus, comme on dit avec vergogne. A

peine entr’ouvert, un prestige s’en élançait: j’admirais, sortant d’un

ruisseau de signes d’imprimerie, une écrevisse qu’un artiste avait

dessinée. Elle apparaissait, magnifique, terriblement moustachue, les

yeux ronds comme deux perles au bout d’un fil; une jeune fille au nez

bien fait y était assise en amazone et elle s’en allait au pays des

fées, à reculons. Quelle idée de choisir une pareille monture! J’étais

bien surpris. Cette image ne brille plus que dans ma mémoire: le livre

qu’elle illustrait fut mis au feu par une cuisinière sans poésie. Ce

n’était pas un de ces ouvrages que l’on place dans une bibliothèque

d’acajou, et je l’avais laissé imprudemment au grenier qu’il rendait

immense à mes regards innocents.

Tout cela me hantait, l’autre jour, comme je cassais du bois pour le

bûcher; il fera froid, cet hiver: le vent aigre qui monte de la vallée

le prédit. Tandis que j’étais appliqué à cette besogne qui met l’esprit

en repos, un de mes amis, coureur, chasseur et pêcheur, entra dans ma

cour.

--Diable! Vous gagneriez votre vie à casser du bois, me dit-il. C’est

demain dimanche. Voulez-vous aller à la pêche? J’ai découvert un

ruisseau, à trois lieues d’ici... Il est ignoré, c’est pourquoi il est

encore habité par des écrevisses. J’ai tout préparé... J’ai hâte de les

voir grouiller dans mes balances... Aussitôt pesé, aussitôt enlevé.

Aucune invite ne pouvait me faire plus de plaisir. Il me parla de son

blé qu’il avait battu et engrangé, des pommes de terre qu’il fallait

arracher. Je le regardais en fendant les bûches d’un coup précis. A

quarante ans passés, il est sec comme un fagot. De taille moyenne comme

les gens de ces parages, il porte bien droit une figure osseuse, où les

yeux ont une vivacité de souris. La plus effrayante solitude ne saurait

le rendre chagrin; il se chargerait de la secouer, si elle s’appliquait

trop sur lui. Il me dit: à demain, et il grimpa dans une automobile qui

me parut être un taxi en retraite. J’ai une grande considération pour

cet homme qui sait poser des balances dans un ruisseau limousin.

Le lendemain, au commencement de l’après-midi, il fut exact au

rendez-vous. Je montai en hâte près de lui, tandis qu’il tenait le

volant; il mit les gaz et partit. Aucun départ ne m’a donné plus de

joie. Il faisait beau temps, le soleil était un peu voilé par des

nuages; à l’horizon, il y en avait un qui nous tendait deux longues

pinces blanches. C’était un bon signe. Mon compagnon parla de ses

pêches:

--Je ne peux plus compter les écrevisses que j’ai prises... Du bout des

pattes à la pointe de la queue, elles feraient le tour du département.

Il se vantait un peu, sans doute. L’automobile ronronnait et laissait

entendre un petit bruit de ferrailles.

--Ce vieux canard, dit mon ami, est encore d’un bon usage. C’est un taxi

qui a roulé sa bosse à Paris, plus de dix ans. Le voilà au vert dans la

prairie, après avoir tant corné sur les boulevards et porté je ne sais

quelles charges... Ici, il peut s’ébattre à son aise. Pas

d’encombrements, n’est-ce pas? Il n’écrase que des insectes imprudents.

On a enlevé le compteur; il est libre... Quelquefois, je lui parle; je

lui dis: «Nous allons au pré des Vergnes qui est rond comme une place

verte, où ne circulent que des bœufs, un chien velu et quelques

journaliers, à la saison... Nous allons à l’étang du Breuil, pêcher la

carpe, ou bien au rond-point des Grands-Chênes... Il me semble que le

moteur frétille.

La campagne devenait sauvage; des métairies aux toits couverts de tuiles

anciennes surgissaient entre des arbres de clôture. Nous arrivions dans

des parages où ne passent ni autobus, ni tramways. De pesantes

compagnies de perdreaux se levaient, le cri de la caille résonnait sur

des terres perdues, fourrées d’ajoncs à fleurs jaunes. L’air avait cette

amertume qui rend la tête subtile, le cœur vif. Au bord des talus,

quelques bergères à cheveux longs, relevés sur des figures comme on n’en

voit guère, taillées à grands plans, menaient un troupeau de moutons

pressés comme s’ils voulaient brouter le même brin d’herbe...

Mon ami fit entrer l’automobile dans un chemin creux et de là, dans un

pré, en guise de garage. Il prit le sac où étaient ses balances et les

appâts. Comme nous traversions un hameau, une troupe d’oies jeta

quelques cris, en notre honneur. Quatre maisons sans étages étaient

gardées par de vieilles femmes taciturnes, qui se tenaient assises,

mains aux genoux, sur le banc du seuil. Filles et garçons dansaient au

bourg voisin. Après maints détours nous entrâmes dans une prairie qui

verdoyait faiblement. Tout d’abord, on ne voyait que le ruisseau en robe

de feuilles. Mais on l’entend couler à quelque distance, dans la

tranquillité du soir. Son courant est révélé par des vergnes qui se

dressent de place en place, et comme lui, sinueux.

L’herbage, tout caressé de silence vivant, aspirait une profonde paix.

Au loin, entre des chênes de buissons, riait une colline bleue. Au bord

d’une haie, il y avait un entassement de bois cassé, mais la solitude

était si grande que l’on ne croyait pas que ce fût par des mains

humaines. Une lumière qui ne semblait pas venir du ciel, à cause du

soleil voilé, se coulait dans l’herbe, serpentait dans les feuillages.

Le pêcheur prépara ses balances, attachant au milieu, de la viande de

mouton, coupée en morceaux. Il frotta les cerceaux avec une gousse

d’ail. Il me dit:

--On peut appâter avec des grenouilles dépouillées, mais il faut leur

rabattre la peau sur la tête pour masquer les yeux.

Cette simple remarque avait quelque chose de terrible, et il n’y prenait

pas garde. Chez les animaux comme chez les hommes, les yeux auraient-ils

un mystérieux pouvoir de défense contre l’assaillant? Ouverts, quand le

cœur cesse de battre et se ferme, ils sont plus épouvantables que toute

autre parcelle d’un corps massacré, et dans les orbites vidées, quelle

ombre invincible veille encore?

Il plaça ses balances; il les posait bien à plat, près des souches de

vergnes, de façon que les écrevisses ne mangent pas par-dessous. D’une

main il tenait une gaule de coudrier, fourchue, et de l’autre la corde

glissant sur la fourche. Il piquait en terre une baguette pour

reconnaître l’endroit de la pose.

Le courant était limpide; au-dessus, les vergnes se rejoignaient en

berceau. Leurs racines étaient emmêlées en paquets de cordes et mon ami

y voyait l’attachement de l’arbre à la source, à ce flot que l’on aurait

pu franchir d’une enjambée. Le ciel se dévoila, et dans l’eau le soleil

se mit à bouger, à l’image des feuilles rondes.

Mon compagnon vint s’asseoir au bord du buisson, en attendant de lever

les balances.

--Vous ne connaissez pas, me dit-il, l’aventure qui arriva au père

Pimpin? Il avait été guéri d’une fluxion de poitrine par un savant

médecin. Il est pauvre et il promit en retour un fameux plat

d’écrevisses. Le médecin acceptait d’être payé comme ça: c’était un

poète... Mon Pimpin vient à la ville. Il avait mis sur sa bonne tête son

chapeau rond, ce qui était un signe d’importance. Il portait dans un

petit sac un cent d’écrevisses, mais le sac était percé. Il n’y avait

guère de chemin à faire, sans cela il n’en serait pas resté une dedans.

La cuisinière ouvrit la porte toute grande, quand il eut prononcé le mot

de passe: Écrevisse et Pimpin. Il monte jusqu’au bureau du docteur:

«Vous êtes frais comme une rose,» lui dit cet homme, à lui, qui était

jaune comme un coing. Mais le propre des médecins c’est de donner

confiance aux malades et aux bien portants. «Oui, mossieu, répondit

Pimpin, je me porte comme un bœuf.» Ce disant, il tâte son sac; il se

gratte les joues: «Je venais pour... Je venais... pour les

écrevisses...» Il en voit une qui était tombée sur le plancher, une

autre sur le pas de la porte. Il redescend l’escalier. Il y en avait sur

toutes les marches. Alors, il revient en coup de vent vers le médecin et

s’écrie: «Ah! mossieu, le bon Dieu me pardonne... elles sont moins bêtes

que moi!... Elles arrivent... elles montent l’escalier... Il y en a

aussi sur la route... Patience!...»

* * * * *

Mon ami se leva soudain et s’approcha du ruisseau à pas de loup. Il

faisait glisser la corde dans la fourche de sa gaule, et soulevait d’un

mouvement rapide la balance. Autour de la viande devenue blanchâtre, les

écrevisses grouillaient. Il rejetait les plus petites, gardant celles

qui étaient de grosseur moyenne. C’est pitié que des ravageurs prennent

tout et même celles qui ne sont pas plus longues que le petit doigt.

Elles n’ont ni goût, ni parfum, mais les barbares mettraient à sec le

ruisseau, arracheraient les trembles du bord, fouilleraient jusqu’aux

racines. Tout cela pour dire: «J’ai pris cinq cents écrevisses. Après

moi, s’il en reste!...» Ils brûleraient une maison pour faire cuire un

œuf. Nos ruisseaux, si fertiles, sont toujours dépeuplés davantage,

d’année en année. Il importe d’exercer une surveillance rigoureuse; s’il

en était autrement l’écrevisse ne vivrait plus que dans les fables.

Mon compagnon continuait sa pêche fructueuse, faisant sauter la balance

sur le pré, comme par enchantement. Il prenait délicatement les

crustacés d’un roux verdâtre, aux pinces lourdes, qui s’agitaient ainsi

que de grands insectes pierreux. Il les mettait dans son sac, sans

perdre de temps, avec une hâte de plaisir.

Parfois, je regardais une balance posée et je voyais manger les

écrevisses dans le flot pur qui les isolait étrangement sous une paroi

de cristal vif. Leur festin était brusquement interrompu; elles

n’avaient pas le temps de donner un coup de nageoires qui les aurait

emportées loin du piège. Alors, je pouvais les toucher de la main,

émerveillé. Elles s’agrippaient au filet, dans l’herbe, si bien

cuirassées, casquées dans leur petite armure de pierre, d’où sortaient

leurs antennes en fin ressort. Comme elles remuaient leurs pattes en

lourds gantelets! Jouets pour une fée capricieuse, si elles

grandissaient soudain et atteignaient à la taille d’un vergne, les

pinces dressées dans les ténèbres du soir, quelle frayeur! Enfin mon ami

vida son sac dans la prairie; il compta plus de cent cinquante

écrevisses. Il était heureux:

--La prochaine fois, s’écria-t-il, nous irons chasser le lièvre, et même

le renard... Vous me portez chance...

L’ombre des arbres glissait dans l’herbe. Le soleil parut se coucher

dans une haie voisine, qui flamboya. L’air fraîchissait et le ruisseau

murmurait au fond du silence, sous les vergnes dont le feuillage

devenait noir. Nous sentions une pointe d’appétit et nous décidâmes de

manger sous le toit d’une métairie amicale. «Rien n’est meilleur que des

écrevisses qui sortent à peine de l’eau et que l’on apprête au

court-bouillon...» Nous avons marché longtemps, à travers un pays bien

clos, bien seul et qui se repliait davantage au toucher du soir. L’air

était d’un bleu sombre, liquide. Il y avait au bord de l’horizon un

blanc scintillement d’étoiles, une aiguille pour une secrète couture: le

ciel gardait un ourlet rouge, au couchant. Un chien aboya.

Nous entrâmes dans la cour d’une métairie, cachée par de vieux ormeaux.

Je passai le seuil de la maison, à la suite de mon ami. La lampe n’était

pas allumée. Un feu de bois brûlait dans une cheminée profonde; il

montait en chevelure droite, hérissée d’un or inconnu; il nous sauta

merveilleusement aux yeux. La ménagère, une grosse femme brune, que nous

connaissions bien, demanda ce que nous voulions:

--Un œuf dans sa coquille, avec un hachis dedans! s’écria mon ami.

Elle se mit à rire, et il riait aussi en disant:

--Ce qui signifie qu’il faut nous servir un lapin sauté, avec un bout de

farce.

Le métayer, un tout petit homme maigre, parut sortir de la muraille. Il

toucha le sac que portait, à la façon d’un colporteur, mon camarade:

--M’est avis, dit-il, que vous avez des épines, là dedans, ou peut-être

bien des écrevisses!...

La métayère alluma la lampe, et la table, la commode, bien cirées,

brillèrent. Une vieille de quatre-vingts ans se leva d’un fauteuil

d’osier, où elle était assise. Elle nous fit une sorte de très léger

salut...

Le lapin fut bientôt immolé, dépouillé, coupé en morceaux dans la

brasière où il commença de cuire à feu vif. Mon ami prépara lui-même le

court-bouillon: de l’eau, un quart de vin blanc, une noix de graisse;

sel, poivre; un gros bouquet: persil, ail, ciboule, girofle, thym,

laurier, basilic, le tout ficelé ensemble; quelques tranches d’oignons

et de carottes. Puis il vint s’asseoir près de la table où le métayer

nous versa un verre de vin rouge.

Nous parlâmes des choses de la terre, de la saison. Nous y mettions

quelque malice du cru. Le temps passa vite, comme cela. Le métayer

déclara à propos de pêche:

--Je ferai pas de mal aux écrevisses; ça ne fait que chatouiller

l’estomac. Ce n’est qu’un amusement... Mais c’est utile: une écrevisse

cuite vous chasse mieux d’un placard les fourmis qu’un pochon de

soufre...

La vieille allait, venait; elle remuait le couvercle de la brasière.

Elle voulait servir encore; le touchant manège!...

La métayère sortit du pot les écrevisses. Une vapeur odorante s’éleva;

le nez de mon ami frémissait d’aise.

--Vous n’aimez pas ce qui est bon, lui dit en riant la métayère.

Elle étendit sur la table une serviette de chanvre qu’elle lissa du plat

de la main. Elle versa les écrevisses en buisson splendide, qui rutilait

à la double lueur de la lampe et du feu de bois. Mon compagnon ôta son

chapeau pour saluer la merveille.

XVI

HIVER.

L’hiver aiguisait cette campagne du Haut Limousin. Au bord des sentiers

qui la sanglaient de dures lanières, des arbres prenaient au filet

quelques parcelles de neige glacée, des oiseaux de morne magie.

Désolation rigide; le silence était si grand, si impérieux qu’un

claquement d’ailes perdues le faisait longtemps vibrer. Le froid, mille

couteaux de diamant, sans rayons, coupait toutes fioritures, tout

ornement d’une terre déjà bien lourde, bien nue. Du ciel bas, fermé

exactement, ne sortait qu’une impalpable poussière grise. Il y avait sur

les fossés des grappes de verre, d’étranges fruits. Les feuilles, que

l’on croyait mortes, revivaient sous des nervures de cristal. Mais le

soleil ne s’allumait pas, et des chênes solitaires le cherchaient de

leurs ramilles en aigrettes, tendues par un fluide mystérieux. Parfois,

un peu de vent apportait jusqu’au hameau de Ballanges le craquement d’un

miroir d’eau, brisé à coups de galoches; la rivière voisine ne faisait

plus son murmure.

Le voyage rustique · 第 9 / 10 段