dans la prairie. Il s’avance, les pattes lourdes, et sur sa tête, la
crête longue se replie. Il marche d’un pas saccadé, la queue en
accroche-cœur. Une petite poule l’a suivi. Il ne veut pas la voir et
continue de se prélasser, rebondi, luisant. Mais il se retourne et la
poursuit, les éperons écartés, le bec tendu, les ailes basses, en coup
de vent. Elle a peur, elle va se cacher dans la haie. Il reprend sa
promenade; il a le jabot assez plein. Il défait paresseusement une
taupinière; il découvre quelques délicatesses. Il se redresse, il ouvre
ses plumes au soleil qui touche sa peau grenue. Il porte du ciel; sa
plume est aux couleurs de l’automne. Il agite sa crête épaisse, en
fraise. Un moment, il se couche dans l’herbe; il a trop chaud. Soudain,
il se lève, pointe haut son bec; ses yeux se mettent à clignoter et sa
crête est frémissante. Il tourne la tête à droite, à gauche: son plumage
se gonfle. Il tressaille comme si une guêpe l’agaçait et il se tient en
arrêt près de la taupinière défaite, sans bouger d’un pas. C’est qu’il a
vu poindre un jeune coq noir dont la crête est un peu rouge. Il n’est
pas content; il est maître, ici. Il apparaît plus gros, plus fort, plein
d’un souffle furieux.
Le chétif poursuit sa marche à travers le pré. Sa plume lisse bleuit à
la naissance du cou; la lumière va et vient sur lui, à chacun de ses
mouvements. Son plumage est un mobile miroir; sa crête est allumée en
plein jour comme un lampion. Il a faim; il n’a que faire de friandises;
il happe un criquet charnu; il saute.
Le coq fauve ne le regarde pas tandis qu’il s’approche; il feint de
chercher nourriture, mais en vérité, il cherche comment il pourra crever
les yeux du survenant. Ils sont face à face. Le gros coq tend son bec
qui s’ouvre un peu; le petit s’est mis en garde, il voit le danger et il
recule, bien appuyé sur ses pattes. Il allonge durement son bec
qu’aiguisent ses yeux. Brusquement, il reçoit le coup que lui porte une
masse ébouriffée de colère. Il se rebiffe, il attaque, les yeux dans les
yeux, griffe à griffe. Au soleil, on dirait qu’il fait feu. Tous les
deux, ils prennent un temps pour se recharger de fureur: de nouveau, les
coups de bec partent ensemble.
Ils arrivent au centre de la prairie en bondissant; ils s’agrippent;
leurs pattes ne touchent plus terre, recroquevillées. Le gros coq ne
cède pas la place. A chaque élan, son poids repousse la maigre bête qui
paraît danser sur un herbage élastique. Cet assaut dure longtemps.
Quelques plumes noires voltigent; un peu de sang mouille les becs. La
lutte est chaude. Après s’être frappés ensemble, ils s’élancent jabot
contre jabot, emportés dans une rage si étroite qu’ils ont l’air de ne
plus former qu’un seul animal étrange à deux têtes, avec deux paires
d’yeux, deux paires de griffes, quatre ailes qui battent d’un même
souffle. Le coq noir et le coq fauve se replient et s’éloignent l’un de
l’autre; ils tentent de se fasciner, la crête basse sur l’œil qui brûle.
Le coq fauve est en bien mauvais état, un peu dégonflé; sa crête saigne
et perd son éclat; elle a mine de fraise gâtée. Le petit coq lui porte
des coups rapides. Il les reçoit en reculant. Il ne peut plus rebondir
quand on le frappe. Il n’atteint plus son adversaire qui s’esquive et
revient sur lui avec une force de fronde. On sent qu’il désire la paix;
il tremble et veut fausser compagnie à ce diable si pointu. Un moment,
il essaye de feindre le mépris; il tourne sur ses ergots comme pour
faire entendre qu’on le laisse passer et cheminer. Il oubliera les coups
de bec qu’il a donnés; le coq noir ne les oublie pas: il cogne et pique;
il n’a pas de modération. Le coq fauve, tout fripé, les ailes pendantes,
se met à fuir. Le coq noir le poursuit tandis qu’il se traîne vers un
buisson. Mais la mère Pallier, l’aubergiste, qui les attendait pour leur
jeter un peu de grain, a vu la fin du combat. Elle est indignée. Elle se
tourne vers moi, les poings sur ses hanches disgracieuses et elle crie à
tue-tête:
--Vous pouviez pas les faire finir... Ils s’arracheraient la peau!
C’est-il pitoyable! C’est pire que des hommes, m’est avis.
NOTES SUR LES ARBRES
La parole de Bernard Palissy me vient au bonnet: «La destruction des
forêts est non une faute, mais une malédiction et un malheur à toute la
France... Tous les bois coupés, il faut que les arts cessent et que les
habitants aillent paître ailleurs...» Quelqu’un me dit, ce matin:
--Oui, mais Bernard Palissy ne pouvait prévoir l’usage du ciment armé.
Avec le ciment armé, on arrange tout. On imite même des branches
d’arbres et des fruits. Ce n’est pas désagréable à voir. Si Bernard
Palissy revenait sur terre, il serait très étonné, malgré tout son
génie.
Et il ajoute à voix basse:
--Voyez-vous, il ne faut jamais faire le malin. On arrive à tout
remplacer.
Je regarde celui qui parle et j’admire qu’il ait gardé l’apparence d’un
homme.
* * * * *
--Tant de forêts, que l’on croyait mortes, les voilà au paradis, dans le
chant des musiciens et des poètes. Elles murmurent et grondent; elles
voyagent, enfin délivrées. Tant d’arbres, que l’on croyait abattus et
qui tiennent leurs assemblées dans les nuages!
* * * * *
--Le feu de l’automne monte et, dans la profondeur des feuillages, une
couleur plus frêle que la plume brune du rossignol, une autre, chaude
comme les ailes du pic-vert et du martin-pêcheur, et d’autres encore,
viennent se mêler. C’est l’heure où la dernière voix de mille oiseaux ne
peut retentir dans les airs, mais dans le cœur insondable des hommes.
* * * * *
--Là-bas, au fond d’une ombre bleuâtre, quelques étoiles bougent au
creux des feuilles dont la tige est plus qu’à demi coupée; elles
tomberont ensemble, avant l’aurore.
* * * * *
--Le marchand a décidé de tout égorger: les jeunes frênes ruisselants,
les bouleaux qui ont la grâce d’un long col de colombe blanche et les
tendres petits ormeaux adolescents. Il n’entend pas un bruissement de
feuilles, mais de banknotes. Il tâte sa poche et toise ces arbres. Il
les a marqués d’un coup de craie rouge. Ils sont vendus; ils sont morts.
Il va régler ce marché, à l’auberge, sur un coin de table.
* * * * *
--Ces chênes qui ont poussé lentement, sans cesse, comme ils éteignent
nos vanités dans leurs ombres! Sous leurs branches, elles ne sont plus
que de pauvres bêtes couchées.
* * * * *
--Depuis bien longtemps, je connais deux vieux amis, deux saules
enracinés sur un talus qui domine une route solitaire. L’un d’eux est
troué de part en part. On voit luire dans son bois crispé un peu de ciel
bleu, selon le temps. Leurs têtes broussailleuses se touchent; ils
mourront ensemble comme ils ont vécu.
* * * * *
--Le paysan ébranche sans merci les vieux arbres de clôture. Au fort de
l’hiver, on le voit, par un temps sec, agrippé au tronc, armé d’un
couperet long emmanché. Il frappe à petits coups précis; les ramilles
tombent en amas. Il en fait des fagots et les enserre de liens comme des
gerbes. Il les entasse sur une charrette et les porte au bûcher, où ils
sécheront. Le travail fini, les arbres apparaissent atrocement nus. Ils
sont dépouillés jusqu’au faîte, tondus comme avec des ciseaux. Ce ne
sont plus que d’énormes câbles, roidis de gel, jetés vers le ciel
brumeux; çà et là, des nœuds marquent la coupure des branches. A la nuit
tombante, ils prennent des formes d’animaux fabuleux, à l’inquiétante
immobilité. Ils favorisent de tristes rêves. Ils n’auront plus la figure
des arbres qui n’ont pas été mutilés. Quand la saison des feuilles est
revenue, ils revivent au milieu des haies verdoyantes; ils y sont mêlés
si étroitement qu’ils ressemblent à des buissons verticaux, foisonnant
dans l’air. Au soleil, ils montent en feux verts tout brûlants de ciel.
* * * * *
--Les vieux chênes courbent leurs branches inférieures sur le travail
des racines, tandis que les rameaux de la cime gardent leurs premiers
élans vers le jour. Eux qui sont nés d’un gland que peut broyer la dent
d’un pourceau, ils ont la force dernière d’attester à la fois le sol et
les espaces infinis.
XV
PÊCHE AUX ÉCREVISSES.
Aller à la pêche aux écrevisses! J’en rêvais depuis bien longtemps. Ils
sont loin les ruisseaux où je barbotais dans l’eau glacée en compagnie
de galopins de mon espèce, criant et riant, la culotte troussée jusqu’à
mi-cuisses. Nous soulevions des pierres de toutes formes et, le nuage de
vase dissipé, nous saisissions l’écrevisse, en ayant soin de ne pas être
pincés par elle, ni par le garde champêtre.
Que les écrevisses étaient grosses, en ce temps-là! Que le soleil de
septembre murmurait bien dans les peupliers! Hélas! Ce n’était pas
pêcher, mais piller. Il fallait devenir sages. Quelques années plus
tard, enfin matés au collège, nous devions faire des vers latins, à
l’aide d’un Gradus à mille feuilles, qui nous servait parfois
d’oreiller. Ainsi nous connûmes que les anciens avaient foulé comme nous
l’herbe des prairies et leurs poèmes gardaient à nos yeux une
frémissante couleur verte.
Comme tant d’autres garçons qui se souviennent de leurs premières
lectures, je revois un vieux livre où resplendit une image de l’étonnant
crustacé. Les feuillets où elle se cachait étaient marqués de mouillures
jaunes. On m’avait dit que le papier où furent imprimés les meilleurs
textes de l’époque romantique se tachait de rouille; mais, cette fois,
ce n’étaient pas des hommes qui souillaient les marges d’une belle
histoire. A la faveur de longues vacances, j’avais découvert dans un
grenier campagnard ce livre de fables près de meubles vermoulus et d’un
rouet qui tournait sous un doigt de rêverie. Il était aussi racorni
qu’une feuille morte sous le grand arbre de la charpente. Les oiseaux
qui pénétraient à travers des tuiles fracassées en avaient fait un
perchoir et ils s’étaient oubliés dessus, comme on dit avec vergogne. A
peine entr’ouvert, un prestige s’en élançait: j’admirais, sortant d’un
ruisseau de signes d’imprimerie, une écrevisse qu’un artiste avait
dessinée. Elle apparaissait, magnifique, terriblement moustachue, les
yeux ronds comme deux perles au bout d’un fil; une jeune fille au nez
bien fait y était assise en amazone et elle s’en allait au pays des
fées, à reculons. Quelle idée de choisir une pareille monture! J’étais
bien surpris. Cette image ne brille plus que dans ma mémoire: le livre
qu’elle illustrait fut mis au feu par une cuisinière sans poésie. Ce
n’était pas un de ces ouvrages que l’on place dans une bibliothèque
d’acajou, et je l’avais laissé imprudemment au grenier qu’il rendait
immense à mes regards innocents.
Tout cela me hantait, l’autre jour, comme je cassais du bois pour le
bûcher; il fera froid, cet hiver: le vent aigre qui monte de la vallée
le prédit. Tandis que j’étais appliqué à cette besogne qui met l’esprit
en repos, un de mes amis, coureur, chasseur et pêcheur, entra dans ma
cour.
--Diable! Vous gagneriez votre vie à casser du bois, me dit-il. C’est
demain dimanche. Voulez-vous aller à la pêche? J’ai découvert un
ruisseau, à trois lieues d’ici... Il est ignoré, c’est pourquoi il est
encore habité par des écrevisses. J’ai tout préparé... J’ai hâte de les
voir grouiller dans mes balances... Aussitôt pesé, aussitôt enlevé.
Aucune invite ne pouvait me faire plus de plaisir. Il me parla de son
blé qu’il avait battu et engrangé, des pommes de terre qu’il fallait
arracher. Je le regardais en fendant les bûches d’un coup précis. A
quarante ans passés, il est sec comme un fagot. De taille moyenne comme
les gens de ces parages, il porte bien droit une figure osseuse, où les
yeux ont une vivacité de souris. La plus effrayante solitude ne saurait
le rendre chagrin; il se chargerait de la secouer, si elle s’appliquait
trop sur lui. Il me dit: à demain, et il grimpa dans une automobile qui
me parut être un taxi en retraite. J’ai une grande considération pour
cet homme qui sait poser des balances dans un ruisseau limousin.
Le lendemain, au commencement de l’après-midi, il fut exact au
rendez-vous. Je montai en hâte près de lui, tandis qu’il tenait le
volant; il mit les gaz et partit. Aucun départ ne m’a donné plus de
joie. Il faisait beau temps, le soleil était un peu voilé par des
nuages; à l’horizon, il y en avait un qui nous tendait deux longues
pinces blanches. C’était un bon signe. Mon compagnon parla de ses
pêches:
--Je ne peux plus compter les écrevisses que j’ai prises... Du bout des
pattes à la pointe de la queue, elles feraient le tour du département.
Il se vantait un peu, sans doute. L’automobile ronronnait et laissait
entendre un petit bruit de ferrailles.
--Ce vieux canard, dit mon ami, est encore d’un bon usage. C’est un taxi
qui a roulé sa bosse à Paris, plus de dix ans. Le voilà au vert dans la
prairie, après avoir tant corné sur les boulevards et porté je ne sais
quelles charges... Ici, il peut s’ébattre à son aise. Pas
d’encombrements, n’est-ce pas? Il n’écrase que des insectes imprudents.
On a enlevé le compteur; il est libre... Quelquefois, je lui parle; je
lui dis: «Nous allons au pré des Vergnes qui est rond comme une place
verte, où ne circulent que des bœufs, un chien velu et quelques
journaliers, à la saison... Nous allons à l’étang du Breuil, pêcher la
carpe, ou bien au rond-point des Grands-Chênes... Il me semble que le
moteur frétille.
La campagne devenait sauvage; des métairies aux toits couverts de tuiles
anciennes surgissaient entre des arbres de clôture. Nous arrivions dans
des parages où ne passent ni autobus, ni tramways. De pesantes
compagnies de perdreaux se levaient, le cri de la caille résonnait sur
des terres perdues, fourrées d’ajoncs à fleurs jaunes. L’air avait cette
amertume qui rend la tête subtile, le cœur vif. Au bord des talus,
quelques bergères à cheveux longs, relevés sur des figures comme on n’en
voit guère, taillées à grands plans, menaient un troupeau de moutons
pressés comme s’ils voulaient brouter le même brin d’herbe...
Mon ami fit entrer l’automobile dans un chemin creux et de là, dans un
pré, en guise de garage. Il prit le sac où étaient ses balances et les
appâts. Comme nous traversions un hameau, une troupe d’oies jeta
quelques cris, en notre honneur. Quatre maisons sans étages étaient
gardées par de vieilles femmes taciturnes, qui se tenaient assises,
mains aux genoux, sur le banc du seuil. Filles et garçons dansaient au
bourg voisin. Après maints détours nous entrâmes dans une prairie qui
verdoyait faiblement. Tout d’abord, on ne voyait que le ruisseau en robe
de feuilles. Mais on l’entend couler à quelque distance, dans la
tranquillité du soir. Son courant est révélé par des vergnes qui se
dressent de place en place, et comme lui, sinueux.
L’herbage, tout caressé de silence vivant, aspirait une profonde paix.
Au loin, entre des chênes de buissons, riait une colline bleue. Au bord
d’une haie, il y avait un entassement de bois cassé, mais la solitude
était si grande que l’on ne croyait pas que ce fût par des mains
humaines. Une lumière qui ne semblait pas venir du ciel, à cause du
soleil voilé, se coulait dans l’herbe, serpentait dans les feuillages.
Le pêcheur prépara ses balances, attachant au milieu, de la viande de
mouton, coupée en morceaux. Il frotta les cerceaux avec une gousse
d’ail. Il me dit:
--On peut appâter avec des grenouilles dépouillées, mais il faut leur
rabattre la peau sur la tête pour masquer les yeux.
Cette simple remarque avait quelque chose de terrible, et il n’y prenait
pas garde. Chez les animaux comme chez les hommes, les yeux auraient-ils
un mystérieux pouvoir de défense contre l’assaillant? Ouverts, quand le
cœur cesse de battre et se ferme, ils sont plus épouvantables que toute
autre parcelle d’un corps massacré, et dans les orbites vidées, quelle
ombre invincible veille encore?
Il plaça ses balances; il les posait bien à plat, près des souches de
vergnes, de façon que les écrevisses ne mangent pas par-dessous. D’une
main il tenait une gaule de coudrier, fourchue, et de l’autre la corde
glissant sur la fourche. Il piquait en terre une baguette pour
reconnaître l’endroit de la pose.
Le courant était limpide; au-dessus, les vergnes se rejoignaient en
berceau. Leurs racines étaient emmêlées en paquets de cordes et mon ami
y voyait l’attachement de l’arbre à la source, à ce flot que l’on aurait
pu franchir d’une enjambée. Le ciel se dévoila, et dans l’eau le soleil
se mit à bouger, à l’image des feuilles rondes.
Mon compagnon vint s’asseoir au bord du buisson, en attendant de lever
les balances.
--Vous ne connaissez pas, me dit-il, l’aventure qui arriva au père
Pimpin? Il avait été guéri d’une fluxion de poitrine par un savant
médecin. Il est pauvre et il promit en retour un fameux plat
d’écrevisses. Le médecin acceptait d’être payé comme ça: c’était un
poète... Mon Pimpin vient à la ville. Il avait mis sur sa bonne tête son
chapeau rond, ce qui était un signe d’importance. Il portait dans un
petit sac un cent d’écrevisses, mais le sac était percé. Il n’y avait
guère de chemin à faire, sans cela il n’en serait pas resté une dedans.
La cuisinière ouvrit la porte toute grande, quand il eut prononcé le mot
de passe: Écrevisse et Pimpin. Il monte jusqu’au bureau du docteur:
«Vous êtes frais comme une rose,» lui dit cet homme, à lui, qui était
jaune comme un coing. Mais le propre des médecins c’est de donner
confiance aux malades et aux bien portants. «Oui, mossieu, répondit
Pimpin, je me porte comme un bœuf.» Ce disant, il tâte son sac; il se
gratte les joues: «Je venais pour... Je venais... pour les
écrevisses...» Il en voit une qui était tombée sur le plancher, une
autre sur le pas de la porte. Il redescend l’escalier. Il y en avait sur
toutes les marches. Alors, il revient en coup de vent vers le médecin et
s’écrie: «Ah! mossieu, le bon Dieu me pardonne... elles sont moins bêtes
que moi!... Elles arrivent... elles montent l’escalier... Il y en a
aussi sur la route... Patience!...»
* * * * *
Mon ami se leva soudain et s’approcha du ruisseau à pas de loup. Il
faisait glisser la corde dans la fourche de sa gaule, et soulevait d’un
mouvement rapide la balance. Autour de la viande devenue blanchâtre, les
écrevisses grouillaient. Il rejetait les plus petites, gardant celles
qui étaient de grosseur moyenne. C’est pitié que des ravageurs prennent
tout et même celles qui ne sont pas plus longues que le petit doigt.
Elles n’ont ni goût, ni parfum, mais les barbares mettraient à sec le
ruisseau, arracheraient les trembles du bord, fouilleraient jusqu’aux
racines. Tout cela pour dire: «J’ai pris cinq cents écrevisses. Après
moi, s’il en reste!...» Ils brûleraient une maison pour faire cuire un
œuf. Nos ruisseaux, si fertiles, sont toujours dépeuplés davantage,
d’année en année. Il importe d’exercer une surveillance rigoureuse; s’il
en était autrement l’écrevisse ne vivrait plus que dans les fables.
Mon compagnon continuait sa pêche fructueuse, faisant sauter la balance
sur le pré, comme par enchantement. Il prenait délicatement les
crustacés d’un roux verdâtre, aux pinces lourdes, qui s’agitaient ainsi
que de grands insectes pierreux. Il les mettait dans son sac, sans
perdre de temps, avec une hâte de plaisir.
Parfois, je regardais une balance posée et je voyais manger les
écrevisses dans le flot pur qui les isolait étrangement sous une paroi
de cristal vif. Leur festin était brusquement interrompu; elles
n’avaient pas le temps de donner un coup de nageoires qui les aurait
emportées loin du piège. Alors, je pouvais les toucher de la main,
émerveillé. Elles s’agrippaient au filet, dans l’herbe, si bien
cuirassées, casquées dans leur petite armure de pierre, d’où sortaient
leurs antennes en fin ressort. Comme elles remuaient leurs pattes en
lourds gantelets! Jouets pour une fée capricieuse, si elles
grandissaient soudain et atteignaient à la taille d’un vergne, les
pinces dressées dans les ténèbres du soir, quelle frayeur! Enfin mon ami
vida son sac dans la prairie; il compta plus de cent cinquante
écrevisses. Il était heureux:
--La prochaine fois, s’écria-t-il, nous irons chasser le lièvre, et même
le renard... Vous me portez chance...
L’ombre des arbres glissait dans l’herbe. Le soleil parut se coucher
dans une haie voisine, qui flamboya. L’air fraîchissait et le ruisseau
murmurait au fond du silence, sous les vergnes dont le feuillage
devenait noir. Nous sentions une pointe d’appétit et nous décidâmes de
manger sous le toit d’une métairie amicale. «Rien n’est meilleur que des
écrevisses qui sortent à peine de l’eau et que l’on apprête au
court-bouillon...» Nous avons marché longtemps, à travers un pays bien
clos, bien seul et qui se repliait davantage au toucher du soir. L’air
était d’un bleu sombre, liquide. Il y avait au bord de l’horizon un
blanc scintillement d’étoiles, une aiguille pour une secrète couture: le
ciel gardait un ourlet rouge, au couchant. Un chien aboya.
Nous entrâmes dans la cour d’une métairie, cachée par de vieux ormeaux.
Je passai le seuil de la maison, à la suite de mon ami. La lampe n’était
pas allumée. Un feu de bois brûlait dans une cheminée profonde; il
montait en chevelure droite, hérissée d’un or inconnu; il nous sauta
merveilleusement aux yeux. La ménagère, une grosse femme brune, que nous
connaissions bien, demanda ce que nous voulions:
--Un œuf dans sa coquille, avec un hachis dedans! s’écria mon ami.
Elle se mit à rire, et il riait aussi en disant:
--Ce qui signifie qu’il faut nous servir un lapin sauté, avec un bout de
farce.
Le métayer, un tout petit homme maigre, parut sortir de la muraille. Il
toucha le sac que portait, à la façon d’un colporteur, mon camarade:
--M’est avis, dit-il, que vous avez des épines, là dedans, ou peut-être
bien des écrevisses!...
La métayère alluma la lampe, et la table, la commode, bien cirées,
brillèrent. Une vieille de quatre-vingts ans se leva d’un fauteuil
d’osier, où elle était assise. Elle nous fit une sorte de très léger
salut...
Le lapin fut bientôt immolé, dépouillé, coupé en morceaux dans la
brasière où il commença de cuire à feu vif. Mon ami prépara lui-même le
court-bouillon: de l’eau, un quart de vin blanc, une noix de graisse;
sel, poivre; un gros bouquet: persil, ail, ciboule, girofle, thym,
laurier, basilic, le tout ficelé ensemble; quelques tranches d’oignons
et de carottes. Puis il vint s’asseoir près de la table où le métayer
nous versa un verre de vin rouge.
Nous parlâmes des choses de la terre, de la saison. Nous y mettions
quelque malice du cru. Le temps passa vite, comme cela. Le métayer
déclara à propos de pêche:
--Je ferai pas de mal aux écrevisses; ça ne fait que chatouiller
l’estomac. Ce n’est qu’un amusement... Mais c’est utile: une écrevisse
cuite vous chasse mieux d’un placard les fourmis qu’un pochon de
soufre...
La vieille allait, venait; elle remuait le couvercle de la brasière.
Elle voulait servir encore; le touchant manège!...
La métayère sortit du pot les écrevisses. Une vapeur odorante s’éleva;
le nez de mon ami frémissait d’aise.
--Vous n’aimez pas ce qui est bon, lui dit en riant la métayère.
Elle étendit sur la table une serviette de chanvre qu’elle lissa du plat
de la main. Elle versa les écrevisses en buisson splendide, qui rutilait
à la double lueur de la lampe et du feu de bois. Mon compagnon ôta son
chapeau pour saluer la merveille.
XVI
HIVER.
L’hiver aiguisait cette campagne du Haut Limousin. Au bord des sentiers
qui la sanglaient de dures lanières, des arbres prenaient au filet
quelques parcelles de neige glacée, des oiseaux de morne magie.
Désolation rigide; le silence était si grand, si impérieux qu’un
claquement d’ailes perdues le faisait longtemps vibrer. Le froid, mille
couteaux de diamant, sans rayons, coupait toutes fioritures, tout
ornement d’une terre déjà bien lourde, bien nue. Du ciel bas, fermé
exactement, ne sortait qu’une impalpable poussière grise. Il y avait sur
les fossés des grappes de verre, d’étranges fruits. Les feuilles, que
l’on croyait mortes, revivaient sous des nervures de cristal. Mais le
soleil ne s’allumait pas, et des chênes solitaires le cherchaient de
leurs ramilles en aigrettes, tendues par un fluide mystérieux. Parfois,
un peu de vent apportait jusqu’au hameau de Ballanges le craquement d’un
miroir d’eau, brisé à coups de galoches; la rivière voisine ne faisait
plus son murmure.