--L’autre jour, Bravaud, le marchand de bœufs qui n’avait jamais fait

que s’amuser avec le goujon, fut piqué tout d’un coup par l’envie de

pêcher la truite. Drôle d’idée. Il s’amène à l’auberge de Marie Pallier.

Il se tourne, les oreilles rouges, du côté d’un franc pêcheur qui buvait

du vin en fumant sa pipe: «Vous prenez toutes les truites, les petites

et les grosses. Vous êtes trop gourmand. C’est t-honteux. Il y en a que

pour vous. Ça changera. Je vais, ce soir, à la rivière. J’ai «acheté un

poisson artificiel». (Jeantou ne pouvait prononcer ce mot; il disait: un

poisson-ficelle.) L’autre répond par une bouffée de sa pipe, qu’il lui

souffle au nez. Moi, je sors avec Bravaud. C’était du bon sang. Il me

tape sur l’épaule comme un insolent; il est si gras qu’il a des cerises

de viande au bout des oreilles. Il court chercher une canne vernie, une

ligne de crin et le poisson-ficelle. Je le suivis à quelques pas. Il

gonflait ses joues, bouillait dans sa peau. Il arrive au Pont-Rouget et

s’appuie contre un petit arbre. La rivière n’a pas beaucoup d’eau, à cet

endroit; les mignonnes s’y baignent les pieds, le dimanche, elles qui

ont plus peur de se mouiller que des chattes. Lui, lance sa ligne comme

pour tirer un bœuf. Le poisson-ficelle se plante dans un tremble de

l’autre bord. Bravaud tire et tireras-tu! Un enfant gardait ses moutons

dans le pré. Bravaud crie très fort: «Eh! petit! va quérir le poisson.

Tu auras dix sous.» L’enfant le décroche. Bravaud change de place et il

me promet une gifle; j’aime pas ces promesses. Il jette sa ligne, plus

doucement cette fois, mais ce diable de poisson-ficelle se pique dans un

chêne, derrière lui. Le chêne tient bon. Bravaud appelle le moutard: «Tu

auras dix sous... arrache-le... sans le casser...» L’enfant, bien

content, grimpe comme un écureuil et décroche encore le poisson-ficelle.

«Voilà dix sous.--Merci, mossieu.» Le marmot lui dit: «Tenez, pêchez

là.» il montre une rive chauve comme un œuf. Moi, je m’en vais... Je

cognais ma figure dans l’herbe, tant je riais... Tout à coup, j’entends

des cris comme si on saignait un bon cochon, sauf votre respect.

Bravaud, qui venait de lancer sa ligne, avait, cette fois, l’hameçon

dans le gras du dos: «Ah! petit, hurlait-il, à mon secours! C’est plus

le chêne, c’est moi! Voilà mon couteau... Coupe un peu du drap de mon

pantalon... Tiens, voilà vingt sous... pour toi...» Il sautait comme un

jeune taureau piqué par un taon. Je pleurais de rire et je fuyais à

toutes jambes; il aurait passé sa colère sur mon échine. Le lendemain,

il me tapa tout doucement sur l’épaule; il me dit: «Je n’ai pas pêché,

le poisson-ficelle était même pas mouillé.» Moi, j’ai rien répondu. Il

m’a payé un verre de vin, à l’auberge. C’est un bon homme. Peut-être

qu’il prendra des truites quand il aura le poil blanc...

Jeantou fit une pause, puis il piqua entre des choux quelques brins de

genêt vert afin d’éloigner les chenilles. Sa besogne finie, il se remit

à parler:

--Poulot pêchait la truite... Arrivent deux inconnus, très bien

habillés, ma foi, c’étaient Jésus et saint Pierre. «Fais-nous passer

l’eau sur tes reins, mon vieux petit père.» Poulot fait le travail et il

refuse vingt sous. Alors, saint Pierre lui souffle au tuyau de

l’oreille: «Demande ce que tu veux... mon compagnon a le bras très

long... demande le paradis...» Mais Poulot: «Faites excuse, pas encore,

mossieu le saint, je suis pas trop mal au bord de l’eau. Pas encore.

Merci quand même...»

XIII

L’ENFANT CRUEL.

JEANTOU DANS SON JARDIN.

AUTOUR D’UN BERCEAU.

L’ENFANT CRUEL

Marcel, le plus jeune fils des Montier, de la Bregère, allait partir

pour l’école où il se prépare au certificat, lorsqu’il aperçut au bord

d’un champ un oiseau qui était de la grosseur d’une petite poule. Son

regard va loin; il a des yeux d’un gris vif dans une figure rose de sang

sauvage. Il s’approcha en rampant, mais l’oiseau, malade sans doute, ne

bougeait pas. Marcel s’écria dans la solitude du matin d’été: «Je la

tiens, c’est une grôle!» Il en avait vu voler sous les nuages avec un

bruit de noix ensorcelées que l’on écraserait dans l’air. Il enferma

dans ses mains les ailes qu’il savait appartenir au vent. La membrane

qui préserve du soleil glissait sur la perle noire de l’œil; le bec

pesant restait appliqué sur le jabot. Marcel étreignit plus fort

l’oiseau qui leva son bec; il recommença de le serrer par jeu. Son cœur

battait comme le jour où il avait crevé, en les traversant d’une

aiguille à tricoter, les yeux d’un merle à demi mort.

Quand sa mère le vit entrer dans la cuisine, elle dit:

--Veux-tu jeter cette bête qui sent mauvais!

Il ne répondit pas et s’en alla après avoir pris des ciseaux dans la

commode. Il rogna les plumes du corbeau et il le lâcha dans le verger.

L’oiseau tomba à terre, plusieurs fois, et soudain il parut se

regaillardir, il se mit à marcher gravement. Marcel, curieux, la lèvre

retroussée sur les dents, fut surpris de cette étrange gravité, comme si

le corbeau, devenant vieux comme le monde, se moquait de lui. Mais vite

il sentit que la bête sombre avait peur, et il la força de courir. Puis

il appela Tant-Belle, la chienne, en l’exhortant à la chasse. Elle

sortit de la grange et, comprenant ce que l’on voulait, elle éternua

deux ou trois fois, en signe de mépris. «Tu peux partir, la grôle,

va-t’en!» criait Marcel. Il savait qu’elle ne pouvait s’enfuir; il avait

la joue rouge d’un profond plaisir animal.

Maintenant, le corbeau gisait, renversé sous un pommier, le bec piqué

dans une motte. Marcel pensa qu’il allait crever et qu’il lui

échapperait ainsi; il vint dans la salle de cuisine et glissa au fond du

long bec un peu de pain trempé dans du vin. L’oiseau s’ébroua, ses yeux

brillèrent. Marcel l’enferma dans un panier où sa mère avait mis trois

œufs durs et une miche pour le repas de midi. «On ne croira pas que ce

sont des œufs de grôle... Elle est trop petite...» pensa-t-il. Il prit

le chemin de l’école. Il raconterait qu’il avait attrapé ce corbeau à la

course; il ne craindrait pas d’assurer qu’il en avait reçu des coups de

griffes. A cause de sa méchanceté, il serait condamné à mort.

Toute la matinée, il fut distrait. Le maître, un homme doux et sérieux,

s’en étonnait. L’enfant était d’habitude très attentif. La cloche

annonça la fin de la classe. Marcel bondit dans la cour, rassembla ses

camarades: les frères Bontaud, deux garçons trapus, et Firmin Dardier,

chétif. Il se réfugia derrière le hangar afin d’échapper à la

surveillance, et il ouvrit son panier.

--Eh quoi! c’est une grôle, fit Dardier. Ton manger sera empoisonné...

Marcel, baissant la voix, déclara:

--Il faut punir cette charogne; elle a manqué me percer l’œil...

La bête ne pouvait se servir de ses ailes, mais elle filait avec ses

pattes tout comme un lièvre. Au moment où il mettait la main dessus,

elle s’était retournée, en traître, et l’avait frappé.

--Je l’ai condamnée à mort...

--Il fallait la tuer d’un coup de pied, dit Jacques Bontaud.

--Non, c’était trop facile...

Marcel saisit le corbeau et le serra sous les ailes. Il serrait fort et

chaque fois il criait:

--Lève le bec!

--Laisse donc ça, conseilla Dardier, c’est sale...

Mais Marcel appliqua le corbeau contre une planche; il enfonça au moyen

d’une grosse pierre deux pointes à travers les ailerons. La bête apparut

au soleil, petite loque noire, que le vent semblait agiter; elle ouvrait

et refermait convulsivement son bec sans pouvoir faire entendre un cri.

Les enfants regardaient cela, fascinés. Le corbeau continuait d’ouvrir

tout large son bec et la lumière de l’été allumait un feu rouge au fond

de sa gorge.

--Je vais le saigner, dit Marcel, comme fait ma mère d’un poulet...

Il prit les ciseaux qu’il avait gardés dans sa poche. Il coupa ce qu’il

appelait le tuyau. Pas une goutte de sang ne coula. L’oiseau se

débattit, et peu à peu les enfants s’en éloignèrent, comme s’il en

sortait de terribles paroles obscures.

Le maître, qui lisait sous un tilleul un chapitre des _Confessions_ de

Rousseau, appela Marcel. Comme il ne recevait pas de réponse, il vint

derrière le hangar, tandis que les garçons lapidaient le corbeau

écartelé. Il s’approcha de Marcel et le gifla. Marcel, la tête dans les

coudes, hurla:

--Oh! vous m’avez troué l’oreille!

Le soir, en classe, le maître parla de la cruauté qui sommeille au cœur

des hommes. Il avait écrit en belle ronde, sur le tableau: «Soyez bons

pour les animaux.»

Le lendemain, Yvonne Montier est venue à l’école; elle avait mis ses

vêtements du dimanche. Elle a dit au maître:

--Vous avez frappé mon enfant. Et vous dites qu’il faut être bon pour

les animaux! Marcel a pris la fièvre; il est au lit... Tout ça, à cause

d’une grôle...

JEANTOU DANS SON JARDIN

Ce matin, Jeantou fait la guerre aux limaces. Son jardin est beau; les

choux-pommes prennent de la panse; les haricots, bien alignés, ont des

palettes; les laitues restent vertes malgré la sécheresse. Jeantou a bu

un verre de vin blanc; il est de joyeuse humeur. Mais, tout à coup, sans

apparente raison, il fiche dans la terre sa bêche. Il se plaint du sort.

Il se souvient qu’il n’est plus conseiller municipal, ce qui lui donnait

le droit de parler fort et même de crier dans la salle de mairie, qui

est sonore. L’an prochain, on remettra les choses au point; on fera le

compte. Il bousculera, s’il le faut, le diable et son train.

--Ils n’ont plus voulu de moi, à cause que j’avais mangé mes sous...

Qu’est-ce que ça peut leur faire?...

Il prend un langage plus électoral. Autrefois, il lisait beaucoup de

journaux le soir, à la chandelle. Il sait des phrases par cœur. Il dit:

--On m’a accusé d’avoir une politique; oui... de justice et d’humanité,

assurément...

Puis, il fait un geste très large:

J’ai un parti, mais ce parti, où est-il? Vous connaissez ce gros homme

rouge: il a tapé sur la table et il a dit de moi: «Il n’est pas franc...

C’est comme ça et comme ça...» Moi, je lui aurais tiré de la paupière la

boule de l’œil, comme à un lapin. Il a compris. Alors, il s’est corrigé,

il a dit: «Vous êtes un bon homme.--Oui, un bon homme, que je lui ai

répondu. Oui! Quatre millions d’hommes comme moi, et ça changerait!» Et

je l’ai fait déguerpir, ce savetier. C’est malheureux, tout de même: il

y a plus personne pour causer au maire. Il s’ennuie à périr.

Jeantou s’apaise; il sort de sa poche une tabatière en corne de bœuf. Il

renifle le tabac et le vent frisquet du matin. C’est comme s’il avait de

la terre de fourmilière au bout du nez. Il voit que j’admire son jardin,

il s’écrie:

--Ils sont tous à me dire: «Quel brave jardin! Vous êtes sorcier?» Je

suis pas sorcier, je travaille. Je donne ma force dans ce dernier carré

de terrain. Tous les jours, ça boit quatre seaux d’eau, jamais moins...

Quand je bêche, ça se sent. Plus je bêche, plus j’enfonce et plus il y a

de fraîcheur et plus ça respire... Après, la terre reste calme: elle est

contente; elle rend. Ceux qui passent, disent: «Oh! à qui appartient ce

jardin?...» Bien sûr, il n’est pas à tout le monde. Il faudrait courir,

pour en trouver un comme ça... J’ai eu des pleins chapeaux de fraises...

Il fait une pause et donne un coup de poing à son chapeau de paille, qui

est déjà assez marmiteux.

--Ah! le blé est superbe; la chaleur l’a fatigué, elle le fait un peu

dépérir et le dessèche trop vite. Mais il est fameux... Lundi, j’ai

coupé du seigle; j’ai compté dans le même épi soixante-quinze grains,

pas tous valables, c’est vrai; et dans un autre, cinquante-quatre... La

paille est grosse comme la moitié du petit doigt. L’herbe mauvaise a été

grillée: le soleil a fait le travail... Mais les pommes de terre ont

méchante mine. Il y a des parcelles où l’on peut espérer encore... C’est

chiche. Le foin, de première, mais pas beaucoup...

Comme le soleil monte davantage, Jeantou m’invite à m’asseoir, à l’ombre

douce d’un sureau. Il s’anime et se gratte la joue:

--Je voudrais vous conter ma vie... Vous ririez bien... Je me suis mis

sur la paille, à cause du sexe (il dit «sesque»), mais surtout à cause

de l’élevage du cochon. C’est pas la même chose, tout de même! Il y a

quinze ans, j’avais une étable où je soignais cent vingt cochons...

C’était une petite usine. J’avais mis dedans tous mes sous. J’aimais ça.

Le cochon est solide, mais s’il lui tombe dessus une maladie, il est

délicat. Il claque comme une vessie. Je connais cet animal; il est brute

et il est calme. On élève le cochon comme on élève un chien. J’en ai vu

qui me suivaient. Ils sont bourrus; mais à force de les caresser, vous

les amenez à vous. Ils sont féroces, mais une fois civilisés, ils ne

feront pas de mal, au contraire. Ils ont du sang: la mère-cochon, pour

sauver ses enfants, elle vous dévorerait... J’en connaissais une, quand

on lui grattait la tête entre les oreilles, elle se couchait... On

l’aurait fait boire dans une cuiller comme un gosse... Une bête

aimable... Fallait voir! Des fois, elle passait entre les jambes de ma

femme, elle la fichait par terre, à tous coups... elle était si

intelligente... Elle entrait dans la maison comme chez elle; elle allait

fouiller partout; quel nez! Elle n’avait pas honte... Elle profitait

comme du chanvre et elle avait du lard, la mâtine! A la fin, tout ça ne

m’a pas engraissé, moi... La maladie est tombée sur mon étable, et un

tas de choses. Quand j’y pense, j’ai chaud... Il y a beau temps que

j’aurais dû fausser compagnie au monde. Je suis plus bon à rien... L’an

dernier, j’ai manqué étouffer et partir sans déranger personne. Je

m’étais mis au lit; ma femme envoie chercher le médecin, un médecin bien

plaisant, ma foi. Il vient, il me tâte comme un melon et il me dit au

bout de son nez: «Vous avez ça et ça. Faut faire ça et ça...--Bien,

bien, monsieur.» Puis je me tourne vers ma vieille: «Va me quérir une

bouteille de rhum et vite. Je veux trinquer à ma santé...» Il me dit:

«De boire trop, ça vous rendrait plus malade...--Oh oui, que je lui dis,

en tirant poliment mon bonnet, mais le médecin n’est pas loin...»

Il s’arrête de parler, comme à regret, et soupire:

--J’en aurais trop à vous conter...

Il prend à témoin un pied de persil, qui monte en graines.

AUTOUR D’UN BERCEAU

Au mois de mai, Jeannette Verdier, de la métairie du Bost, a mis au

monde un garçon. On dit qu’il est bien venu; il a déjà une mine

éveillée. En arrivant au jour, il a bien crié et la mère aussi. La

chouette, cet oiseau savant, avait annoncé la naissance. Pendant sept

nuits, elle a jeté sur les toits des cris qui traversaient la maison, de

part en part. Jeannette a dit avec un sursaut d’heureuse frayeur: «C’est

pour moi...» Quand le petit eut été lavé, emmailloté de langes, la

chouette vint se percher sur le grand ormeau de la cour. Cette fois,

elle n’a pas entre-croisé dans l’air ses ululements annonciateurs. Elle

a crié, immobile sur une maîtresse branche de l’arbre.

En signe de réjouissance, on a tué un coq et non une poule, puisque

l’enfant était du sexe masculin. Le coq, rôti à la broche, fut bien

arrosé de vin et de cidre. Léonard et Jacquet étaient contents d’avoir

un frère et le père, un petit gars. Tout s’est passé à merveille.

Jeannette avait demandé pour l’aider, non pas une femme-sage, comme on

dit, mais une commère qui est très vieille et très fine. La femme

Thoury, un peu sorcière, avait considéré le chemin que faisait la lune

de mai afin de pouvoir assurer de quel sexe serait l’enfant. Elle ne

s’est pas trompée. Jeannette a suspendu à son cou un sachet de sel pour

avoir beaucoup de lait. Elle n’a accepté aucun cadeau, ne fût-ce qu’un

pied de salade; les présents sont redoutables, on peut les charger de

malice. Mais la femme Thoury a glissé sous le traversin un gros sou, ce

qui est bon contre le mauvais œil.

Dans un an, une fille qui sait des chansons coupera les ongles de

l’enfant sous un buisson d’épines blanches; ainsi il aura une voix

charmante. En attendant, on a cousu sur sa chemise un sachet contenant

trois poils de bouc, qui le préservera de la coqueluche. J’ai appris

qu’il était ferme comme une pomme dans sa peau et lourd comme un petit

plomb.

La mère Thoury va souvent le visiter. On dit d’elle: «Elle est aussi

vieille que la lune.» Elle a un domaine que cultivent ses enfants; un

œuf, un peu de pain, c’est assez pour la nourrir. Elle chemine au bord

du sentier, elle avance, toute cassée, vermoulue, et d’une main sèche,

elle s’agrippe à un long bâton qui la dépasse d’une coudée. Mais elle

dresse une figure où l’âge n’a pu consumer les yeux bleus et frais. Elle

entre dans la salle du Bost et vient s’asseoir près de la cheminée où

elle voit un rêve de feu. Puis, elle s’approche du berceau où sommeille

l’enfant tout ridé comme une jeune feuille d’ormeau. Elle attend, près

de Jeannette, qu’il s’éveille et fasse ses grimaces ravissantes comme si

une mouche lui chatouillait le bout du nez: «Ho, le brigand!

marmonne-t-elle... Ho, le fripon!...» Elle tend son maigre cou pour

s’éclairer au sourire du petit... Elle fredonne:

--Meunier, qui met en sac, jette une carotte sous la table, monte au

ciel, pour un haricot, et si le haricot se perd meunier va en

enfer.--Marron grillé, chopine de vin blanc, Vone est si mignonne. Louis

la veut tant, lui donne une robe, en poil de bourrique, le tailleur la

coupe, le galant la coud, à tous les points d’aiguille, Yvonne,

embrassons-nous.

Elle murmure cela, elle ne peut plus chanter, c’est un bourdonnement

d’abeille dans une vitre. L’enfant écarquille ses yeux dont on commence

à voir la couleur. Il agite, dodeline ses mains qui ne s’ouvrent pas

tout à fait et gardent encore un peu d’ombre, une trace du grand

mystère. Alors, la mère Thoury se met à rire et gratte d’un doigt

terriblement sec le menton du petit enfant. Il rit, plein de lait. Ah!

ce rire noir qui répond à ce rire blanc...

L’autre jour, Jeannette s’attardait au lit. Elle se peignait d’une main

et tenait de l’autre un miroir. L’enfant n’était pas dans son berceau,

mais couché près de sa mère. A ce moment, la vieille Thoury est entrée:

--Ah! gronda-t-elle, éloigne ce miroir, ma pauvre... Si le petit s’y

voyait! Les glaces sont choses malignes... C’est point fait pour les

enfants... Il y a la mort dans le fond...

En disant cela, elle avançait sa pesante tête jaunie; un souffle de peur

obscure gonflait ses joues. Le père et les garçons feignent de mépriser

ses défenses et ses avertissements. Jeannette l’écoute, suit ses avis.

Ce matin, je vais au Bost. L’été donne sa force, brûle bleu; le blé est

bon à couper; on commence, çà et là, d’engranger les gerbes. Les foins

sont rentrés. Il y a dans l’air la présence d’un grand feu qui éprouve

la valeur du grain, durcit les plantes, rejette ce qui n’est pas

nourriture, chair et sang, esprit. Le feuillage des arbres, passé à la

flamme du ciel, se recourbe vers les racines.

J’entre dans la salle du Bost, basse, aux poutres énormes. Jeannette est

penchée sur le berceau, comme dans ces images où la candeur a quelque

chose de sublime et de très pauvre. Elle balance la mince barque de

bois... Un voyage commence... Elle chante:

--C’est mon mignon qui veut dormir--Son petit somme ne peut

venir--Somme, somme, viens, viens--Somme, somme, viens donc.

Elle chante cela d’un cœur tout pur, tout voilé... Un air simple qui a

la puissance de faire dire en tous lieux, à qui l’entend:

--C’est une chanson pour endormir un nouveau-né...

Elle baisse la voix, l’enfant s’endort et le soleil du monde est debout

au seuil de la porte.

XIV

SEPTEMBRE.

DEUX COQS DANS LA PRAIRIE.

NOTES SUR LES ARBRES.

SEPTEMBRE

Le blé coule dans les sacs, au ronflement des machines à battre. Il

pleut du blé, bergère! La saison a pris sa forme et son poids comme le

froment, cette chose que les hommes connaissent à perte de mémoire et

d’horizon, mais qui les émerveille toujours, si fraîche, si parfaite. La

besogne nécessaire s’achève.

Eh! chantons un refrain gaillard que personne n’a pu lire avec des

lunettes pour la bonne raison qu’il ne fut jamais écrit. Le soir venu,

mangeons et buvons un coup de gros vin, devant que les sacs soient

entassés au grenier. Il y a du pain et de l’amour sur la planche; ce

n’est pas demain que le soleil crèvera le plafond du ciel, comme

disaient les vieux du village. Le travail et la liberté, quel fameux

couple! Buvons dans l’odeur du grain. Le verre au poing, sous le toit

enfumé des chaumières ou dans la salle des riches enclos, mes amis,

portons la santé du monde.

Cette liesse une fois tombée, il y a dans les hauteurs bleues l’amertume

de ce qui est accompli. Un grand feu s’est retiré des champs et des

hommes. On se replie; la promesse dépassait la récolte. On suppute au

creux de la paume; chacun pèse son grain et lui-même. Le paysan porte

ses sacs au grenier; il se courbe sous la charge dont il vibre. Le plus

chétif tremble plus d’orgueil que de peine: il ne laisserait ce soin à

personne et ses pieds nus s’agrippent durement aux échelles. Des mains

brûlées au même soleil ont leur récompense et leur fraîcheur quand elles

plongent dans la masse du blé répandu en ombre d’or sous l’arbre de la

charpente.

* * * * *

La terre a changé de regard; elle s’allège et se soulève. Quel

enchantement tourne en silence comme une étoile du jour au-dessus des

champs dépouillés! La vallée se dénude et des rochers que l’on n’avait

pas vus, tout l’été, surgissent avec des figures inquiétantes à travers

l’amas des fougères et les bosquets de houx dont le feuillage glacé

reflète une lumière plus fauve. La rivière a des nuances de fruits, de

plantes jaunies et d’herbages; elle emporte entre les saules qui

commencent de s’effeuiller un grand adieu de soleil, tandis que crie le

pic vert dans les arbres qui vont mourir. L’automne, à la manière d’un

renard rouge et doré, saigne en secret la succulente saison. Mais le

village, au bord d’une route qui n’est pas même nationale, continue de

mener sa vie sans parures. Le cantonnier aux habits terreux travaille au

long des buissons. Si une feuille marquée des signes et des chiffres

mystérieux de l’air tombe sur son chapeau délavé, il pense, en

redressant son échine: «Faudra mettre des fagots au bûcher... Cette

année, les feuilles sèchent vite... Après le chaud, le froid...» La

forêt flambe d’une ardeur que n’auront pas allumée des mains humaines.

* * * * *

Le paysan ne voit pas entrer dans sa maison un peu de ce songe immense.

Il n’a pas loisir de rêver. Demain, il passera son seuil pour aller

semer. Dans une terre labourée par lui, il marchera d’un pas régulier

comme le battement de son cœur. A chaque foulée, il lancera une poignée

de vie. Un pas, un jet de sang invisible, un jet de froment; un autre

pas, un autre jet de sang sorti de son cœur obscur, une autre poignée de

blé. Autour de lui, le vent d’ouest élargit la solitude. Il est seul, à

l’avant du monde.

Son destin est de ne pas faire un geste inutile. Les feuilles qui

rutilent en mourant sont d’un prix médiocre pour lui qui resplendit sans

le savoir en travaillant. S’il considère le feuillage tombé, il pense

qu’il en tirera litière pour son troupeau, à défaut de paille.

Par une journée sans visage, les champs perdant leurs limites dans une

brume d’océan pleine d’appels confus et de voix, il lèvera sa tête

lourde vers un arbre de clôture, pour l’attester. Peut-être verra-t-il

monter le puissant oiseau silencieux de branche en branche, le souvenir

des laboureurs et des semeurs qu’il a connus et qui sont couchés dans un

accord que rien ne peut rompre, sous un vieux manteau de terre, à leur

mesure.

DEUX COQS DANS LA PRAIRIE

Dans ma prairie qui verdoie au bout du village, la volaille de mes bons

voisins vient s’ébattre comme chez elle. Si un bœuf y broute, il court

le risque d’avaler une plume, et cette chose si légère, si poétique, une

fois dans son corps si lourd, où elle n’est pas à sa place, le fera

tousser longtemps. Les naïfs penseront qu’il a pris froid comme ils

croient qu’une femme a un grand chagrin parce qu’elle a les yeux

mouillés d’avoir épluché un oignon. Les poulets et les poules, les

canards se nourrissent dans mon herbe, en se promenant. Les becs pointus

pincent les sauterelles; les becs arrondis cherchent les limaces et les

limaçons. Les vieilles poules aiment beaucoup à se rouler dans la terre

fine que soulève la taupe; elles se mettent un moment sur le dos, les

pattes en l’air, le plumage ébouriffé, et elles renversent leur tête en

clignant de l’œil.

Les canards ne chassent pas longtemps dans le pré; ils devinent la mare

cachée par des joncs touffus. Elle dormait, ils se chargent de

l’éveiller. Infatigables, ils y enfoncent leurs cous d’un bleu de feu.

Ils n’ont plus leurs dandinements ridicules et les voilà d’une

incroyable agilité. Ce ne sont que tours et retours, plongeons et

frétillements. Leurs pattes ouvertes battent comme des feuilles à

travers l’eau claire. Poules et poulets restent sur le bord et n’ont pas

souci de s’embarquer. Une grenouille qui saute les inquiète. Ils

reviennent au centre de l’herbage où il y a tant d’insectes à poursuivre

et à manger. Le long des buissons on peut trouver quelques pommes

oubliées sous l’arbre; c’est un plaisir de les trouer du bec, à coups

saccadés. La chair du fruit ne tarde pas à se rouiller, sa peau

brillante une fois percée.

Le soleil de septembre chauffe le pré qui ne donnera pas beaucoup de

regain. Il le caresse; une ombre descend d’un nuage en forme de branche

et glisse dans l’herbe. Les feuilles du cerisier sont rougies d’un

souvenir de cerises. J’en vois une qui est suspendue au fil invisible

d’une araignée. Elle est prise comme une grande mouche. Elle semble

vivre toute seule, sans ramure ni racines. Est-ce un rayon qui la fait

tourner?... On passe en silence d’une saison à l’autre...

Le voyage rustique · 第 8 / 10 段