En ce temps-là, elle avait réussi à former un troupeau de moutons

qu’elle menait le long des chemins, pour son compte. Sa mère lui avait

laissé un jardin, un bon puits; elle s’en contentait; elle était libre.

Elle faisait sa compagnie d’enfants qui venaient vers elle, devinant

qu’elle était simple comme eux, et tout près de terre. Au printemps,

elle leur tressait des balles jaunes, à l’épaisse odeur sucrée, avec des

fleurs de primevères. Elle avait toujours, pour eux, des noisettes dans

la poche de son tablier. Elle apprit à plus d’un comment on fait une

trompette de l’écorce tendre d’une pousse de châtaignier, que l’on vide

de son bois mouillé de sève. Par elle, je sus que le pinson parlait et

disait: «Je la tiens, la cerise!»... Au moyen de quelques pierres, elle

édifia une petite maison et, par un soir de bel été, elle m’appela en

cachette. La lune se levait et poudroyait dans un grand sureau du

jardin, sur ses fleurs qui ont la forme d’assiettes en dentelle roide. A

travers la porte de la minuscule maison qui, pareille à la sienne, se

dressait sur la terre battue, un rayon glissa, l’illuminant d’un blanc

sortilège. Fanchette, les yeux écarquillés, me dit à l’oreille:

«Regardez... On vient d’allumer la lampe...» Cette femme, qui avait

construit cela pour le sourire d’un enfant et le rayon de la lune, les

gens sérieux assuraient qu’elle était innocente. Et certainement ils ne

se trompaient pas.

UN GRENIER PAYSAN

Les jours plus longs favorisent le travail. Le soleil emplit le ciel

tout entier d’une promesse de feu. Mais, au versant de la colline, une

pièce de blé n’est que brins d’herbe qu’un orage peut hacher soudain. Sa

délicieuse couleur est encore un signe de fragilité. Jeunesse du blé,

enfance des hommes, il leur faut beaucoup de défense et de vigilant

amour.

On se hâte aux champs; il faut arracher l’ivraie. Une profusion de

fleurs a précédé la besogne sans gloire qui tiendra le paysan, tout

l’été, comme pour la saluer d’une naturelle louange. De quelle force

silencieuse et sombre s’élance le flot du froment qui roule sur le monde

en grains serrés?... Ce n’est pas une petite leçon que nous propose un

monceau de blé, dans l’humilité de nos greniers campagnards.

Un soir du dernier automne, j’errais dans la cour d’une très ancienne

métairie. Je ne sais quelle pensée me poussa, je montai au moyen d’une

échelle étroite jusqu’à la porte du grenier à blé.

J’entrai sous l’arbre du toit aux ramures équarries à la hache. D’une

lucarne, venait la lumière du soleil à son déclin; elle éclairait un

immense tas de froment. Il s’étendait sur un carrelage de briques

rouges. Ayant ruisselé, il ressemblait à quelque lourde vague immobile,

gonflée d’une grande part de ce mystère qui nous tient toujours aux

entrailles. Il rayonnait dans la pénombre avec l’ardeur des anciens étés

où resplendit la peine paysanne. Il était isolé ainsi qu’une chose

sacrée, exalté par la nudité des murailles, en ce lieu où s’unissaient,

pour l’honorer, le cœur du chêne, l’argile durcie au feu, le granit de

la terre dont il était sorti. L’air, qui arrivait du dehors, ne pouvait

en dissiper le souffle de vie. Un rayon le fouilla et l’embrasa; les

grains qui n’ont pas changé de forme, comme le tourment et le mérite de

vivre, laissèrent jaillir une clarté plus forte que celle du soir.

Masse fauve, pleine de sang et de pensée, nourriture des songes, des

actes, et de cette lueur d’astres que les hommes ont au fond des yeux.

Je plongeai mes mains dans le monceau de froment et il se mit à couler.

LE FORGERON ET LE SABOTIER

Le vent prend un goût d’herbe verte plus fort que l’odeur des feuilles

mortes. Des pluies courantes, où flambent de brusques rayons, illuminent

un coin de verger, vernissent de vieilles pierres. Le soleil, aux quatre

coins de l’horizon, a le va-et-vient d’une navette de tisserand: une

immense trame est prête; des couleurs vont l’animer selon l’inchangeable

dessin. Une lumière travaille en secret; la voici, courbée, à la lisière

d’une lointaine prairie. Tous ses arcs annoncent la venue de celui que

les grandes légendes ont appelé «le prince vert». Il vient, dans un

éclat phosphorescent, une sorte de joyeuse foudre. Mais il ne faut

qu’une avancée de nuages favorisée par les souffles d’ouest pour

dissiper le premier accent de la fête. Et l’on se demande: «Ai-je rêvé?»

Le printemps a la figure des beaux songes jusqu’à l’heure où il fait sa

trouée d’or et de feuilles. Alors, dans le plus pauvre jardin, les

fontaines fourmillent d’astres, et, de l’écorce des arbres, s’échappent

une fabuleuse couleur, un odorant tourbillon.

Ce matin, en sortant de l’école, des enfants ont garni de primevères une

mince corde; ils en ont fait des balles jaunes à l’odeur sucrée. Le

marteau du forgeron, mon voisin, bat le fer joyeusement. De ma fenêtre,

j’aperçois la forge où il travaille. Elle est pleine de soleil et

s’ouvre au fond, par un vitrage qui laisse voir la tête d’un pommier

fleuri. Dans le jardin, un merle s’est glissé à travers les

groseilliers; il paraît danser en cherchant quelque graine, du bout de

son bec, en bourgeon d’or rouge. Je viens sur le pas de la porte; il

continue un moment sa danse. Il griffe encore un peu de terre, pointe

deux ou trois fois du bec et, la plume toute luisante, il s’envole vers

un bosquet de lauriers. Nous n’avons ici que des merles noirs.

--Vous l’avez vu, le merle? me crie le forgeron--qui tire d’une main la

chaîne du soufflet à poids en attisant, de l’autre, un petit brasier qui

se met à blanchir, tout hérissé d’un air furieux.

Je n’ai rien de mieux à faire que de bavarder avec lui. J’entre dans sa

forge; je la connais bien, et, toujours, elle m’émerveille. L’enclume, à

la belle forme dure, se dresse sur un billot d’orme, en pleine clarté,

près du foyer d’où la fumée s’en va par une cheminée en forme de hotte.

A gauche, s’arrondit la meule en pierre rêche, qui donne au métal le fil

voulu. Les instruments sont bien rangés, accrochés aux murs: tenailles,

pinces à prendre le fer; dans un coin, pioches, chenets et socs à

réparer sont entassés. Sur une tablette où tombe le jour du vitrage,

tamisé par le pommier en fleurs, l’apprenti place des fers sur des

sabots de vergne ou de noyer. Il commence ainsi à se faire la main.

En ce moment, le forgeron chauffe une lame de soc. Il tire en cadence la

chaîne et fouille de sa pique, en l’irritant davantage, une aile de

flamme grondante. C’est un homme dans la force de l’âge, à la figure

mordue, noircie par le feu, au cou solide; il a retroussé ses manches

au-dessus de la saignée. Tout à coup, il enlève du foyer la lame du soc.

Ça pétille comme une fusée qui va partir. Il frappe à coups redoublés.

Le fer blêmit et bleuit; le marteau n’a plus de grands chocs, il se

presse en fins battements. Le métal est maintenant caressé. Au bout de

la pince, il va bouillonner dans un baquet d’eau noirâtre.

--Le métier est assez dur, me dit le forgeron en limant une serpette, il

y faut de bons bras et du goût. La machine ne le tuera pas. Il s’agit de

réparer, d’entretenir charrues, herses, des tas de petits outils. Faut

de la force, mais aussi un peu de finesse. Être assez adroit et pas

cogner comme un sourd. Le marteau doit savoir danser; le fer est aussi

obéissant que du velours, pour qui le manie avec les différents points

de chaleur. Savoir prendre les choses du bon biais... Tout devient

facile, m’est avis.

--Parlez-moi de votre jeune temps...

--C’est vers l’âge de quinze ans que j’ai commencé à tâter du métier. On

ne peut guère avant... Sans me vanter, j’étais un fier drôle. Logé,

nourri dans les parages de Mézières, au Thoury, chez un homme taillé en

bœuf. Il se mettait, des fois, sous une charrette et lui levait les

roues de par terre. Après, il roulait une cigarette. Il buvait aussi de

bons coups de cidre, mais il ne crachait pas sur le vin, quand il

pouvait en avoir. Avec ça, doux et de gentille amitié. Il me regardait

comme son enfant, à cause que j’étais son apprenti. Je faisais des clous

de joug et de ces babioles. Je mordais à la besogne. Il me disait, des

fois: «Ça, c’est du bien fait. Le diable y perdrait ses cornes...» Après

quelque temps, j’arrivai à ferrer les chevaux. Comme ici, il y avait

toujours du monde dans la forge. Certains aimaient à monter des niches.

Il y en avait un, gros comme un panier de raves, mais malin, qui nous

attrapait toujours. Pas moyen de le déjouer. En ces moments, il était

plus leste qu’un écureuil rouge... Il mettait des saletés aux manches

des pinces, sauf votre respect, ou bien il nous prenait le menton avec,

comme on ne s’y attendait pas du tout. Et il s’en allait comme une

fumée... Ce n’était pas agréable. Il allait même un peu fort. Le patron

jura de le pincer à son tour, et quand le patron avait dit une parole,

on pouvait y croire. Il y avait plusieurs pinces; il en fit chauffer les

manches pendant plusieurs jours et il les suspendit à leurs clous, comme

si de rien n’était et à l’heure où venait le malin. Un beau matin, il

s’amena à la forge et il tournait de droite et de gauche ses petits yeux

en faisant l’innocent. Comme j’étais en train de ferrer un cheval, il

saisit rapidement une des pinces, mais il se mit à miauler tout soudain,

bien mieux qu’un chat dont on écrase la queue. «Tu aurais bien pu

m’avertir,» dit-il après un moment, car il trouvait que c’était chaud.

«J’ai oublié, mon pauvre, grognait le patron, qui mourait de rire. Va

chercher du millepertuis dans le jardin... mon pauvre...» Il y avait

souvent des tours comme ça... A la fin de mon apprentissage, je fis,

comme pièces maîtresses, une paire de tenailles et un compas. Ils

étaient aussi fins que si je les avais coulés dans la cire d’abeilles.

Puis j’allai voir ailleurs, pour apprendre encore. Le patron me pleura

comme si c’était son enfant qui s’en allait... J’ai voyagé...

Aujourd’hui, sans me vanter, je sais mon métier...

* * * * *

Il était près de midi. Des hommes venaient à la forge. Les uns

attendaient qu’un soc fût réparé; d’autres affûtaient une hache sur la

meule, que l’apprenti faisait tourner. On s’esclaffait quand l’un d’eux

appuyait si fort le fer contre la pierre, que le garçon se mettait à

geindre, obligé de s’arrêter. Et toujours ce battement d’air qui ranime

le feu et le fait rire avec les gens.

Comme d’habitude, chacun apportait des nouvelles de la terre et des

familles, échangeait de petits faits. Il y a bien longtemps que la

gazette du village se tient ici. Les choses de l’État, du département et

de la commune passent à la flamme de la forge. Ici, des paysans

annoncèrent la bataille d’Austerlitz, puis la descente de l’Aigle avec

sa charge de plomb anglais dans l’aile, les tours et les retours de la

destinée, les sursauts de la grande dernière guerre. Mais il faut

toujours semer du blé, battre le fer quand il est chaud.

Il s’élève des métiers rustiques comme un souffle de santé. Considérer

un bon ouvrier qui fait dignement sa besogne et qui est souvent un

artiste, voilà qui remet le cœur en place.

J’allai dire bonjour au sabotier, qui travaille non loin, sous un auvent

appuyé à une maison basse. Il est vieux et gai; il aime à «pousser» un

brin de chanson.

--Le métier n’enrichit pas, me dit-il. Il me plaît comme ça. On s’en

tire. Ce n’est pas facile de voir d’un coup d’œil combien il y a de

sabots sous la peau d’un arbre... Moi, je le sais, à mon âge... On coupe

l’arbre en billes; après, on le fend en quartiers. Le vergne rougit

comme une pomme coupée. Deux quartiers pour une paire de sabots, et on

enlève les nœuds. Avec cette hache crochue, on dégrossit le bois et on

lui fait prendre la forme. Après encore, on modèle avec le paroir, puis

on creuse. Je mets les sabots à sécher sur une traverse, dans la

cheminée, comme des jambons. Des fois, j’aimerais mieux des jambons,

mais les jambons, on les fait avec des pommes de terre et des gorets.

Une fois secs, je les sculpte selon l’idée du client. J’en ai fignolé

avec des fleurs et des feuilles dessus; pour les amoureux, c’étaient

deux cœurs bien appariés. Ils étaient mignons comme des bouquets, pas

les amoureux, mes sabots... Mais on ne danse plus en les faisant claquer

bravement. Dans mon jeune temps, c’était plaisant de voir une bonne

troupe de jeunesse virant sur de fins sabots. Ceux-là n’avaient pas les

deux pieds dans la même chaussette...

Et il fredonna:

_Combien coûteraient

Tes sabots

S’ils étaient neufs?...

... Sur la petite place,

Mes sabots

Feront clic, clac, clic, clo..._

Il eut un geste de sa main dure, comme pour saluer quelque chose qui

s’en allait et qui ne reviendrait plus.

XII

L’EAU ET LA LUNE.

LA BONNE FONTAINE.

LE PÊCHEUR A LA LIGNE.

L’EAU ET LA LUNE

La vivante fraîcheur des sources coule avec un frémissement de ruisseau

dans l’air brûlant de l’été. Esprit de la terre, l’eau habite aussi dans

le ciel. Ce soir, elle émeut la pointe des blés, dont les tiges ont déjà

leurs tresses de grains. Son exquise et terrible mobilité, la main des

hommes la connaît depuis bien longtemps. D’un flot qui dort ou qui fuit,

quelques gouttes au creux de la paume. Là-bas, deux longues ailes de

nuées vermeilles s’attachent au flanc d’une colline fuselée comme le

corps d’un immense oiseau. A portée de regard, quatre peupliers

frissonnent près d’une fontaine; l’onde s’ouvre en lumière dans leurs

branches: le jour y ruisselle. Arbre mort, source morte, joie coupée.

Après une soirée torride, j’allai dans la campagne solitaire. La nuit

était transparente, obscure et claire, les arbres plus noirs que ses

bords. Quelque chose de vert flottait, une nuance d’herbage blêmissant;

les étoiles scintillaient dans une paix si haute, si pure, qu’elle

aurait forcé le plus lourd à lever le front. Des crapauds faisaient

entendre un son ravissant que ne pouvaient donner la flûte, ni le

hautbois, aucun instrument connu. Des grenouilles criaient au loin, ne

demandant pas un roi, mais la lune. Il y avait des astres dans les

feuillages gonflés par un souffle d’été féerique. Sur un plateau

sourcilleux, une troupe de genévriers avaient figure de nains

encapuchonnés. En bas, grondait la rivière embrumée; des châtaigniers

s’allégeaient dans l’ombre, attirés en haut par les prestiges nocturnes.

Parfois, venaient des appels d’animaux en chasse.

Une lueur de neige se mit à grandir et des branches très lointaines

bleuissaient, vapeurs de songe. La merveille arrivait en silence du fond

des âges. La lune fendit la terre comme la plus tranquille des plantes

qui déploierait sa grande fleur, lente et seule; la campagne changea de

visage et prit d’étranges regards. Le vent souffla; la blancheur magique

en fut attisée; les feuillages se balancèrent pour saluer. La lune

débrouilla un écheveau de ramilles, dans on ne savait quelle lumineuse

et froide poussière. Elle monta, feuille de glace, et comme lancée par

l’horizon détendu. Les arbres s’ébrouèrent en secret; les routes, les

sentiers se multiplièrent à l’infini. On voyait des clairières où des

ombres bleues venaient s’asseoir. Les blessures de vieux châtaigniers,

troués par la foudre, se fermaient dans une caresse de rêve. Les

aiguilles des genévriers brillèrent. La lune monta davantage; elle

toucha un étang perdu. L’eau, plus mystérieuse que la terre, lui

répondait de toutes parts. Mille fontaines, sous des rayons actifs,

semblaient tourner comme autant de miroirs aux alouettes. Mais, à cette

heure, les gens raisonnables et les oiseaux, fous de soleil, étaient

couchés.

LA BONNE FONTAINE

L’ingénieux ami qui m’entraîna à la recherche d’un tracteur me

conduisit, l’hiver dernier, au bord d’une source que le paysan appelle:

bonne fontaine. Il en est beaucoup dans ces parages; elles sont honorées

sinon redoutées. Le travailleur de terre connaît les charmes de l’eau

qui maîtrise le feu et purifie sans brûlures. Il porte ses vœux à de

tels miroirs où son espérance obscure prend visage. La bergère de

Domrémy était assidue à «faire ses fontaines»; des chats-fourrés,

aiguisant leurs griffes, s’en indignaient. Divines et terrestres

légendes: un flot rayonnant s’élance du bâton de route d’un homme

candide, sous le signe de Jésus, et les fées païennes applaudissent en

dansant sous les érables. Les génies protecteurs des ondes ne sont pas

mis en fuite par les saints et les saintes du Christ. Il y a trop de

halliers, de roseaux et de fougères où ils se cachent. Le christianisme

renonce à les pourchasser: il faudrait couper tous les arbres. En

retour, ils deviennent des alliés et presque des serviteurs.

Par un soir de février, mon compagnon me guida par des sentiers de

chevreau qui tournaient sous des châtaigniers luisants de pluie. Le ciel

bouillonnait de nuages, le vent criait dans les feuilles mortes; c’était

un cri étouffé, comme d’une très vieille et inguérissable angoisse. Des

masures ouvraient leurs portes, en trou noir, sur la terre battue,

boueuse. Il en sortait un bien autre froid que celui de la saison. Mon

ami ne parlait pas; nous faisions route vers une humble coupe d’eau où

deux faces du monde se penchent, la démoniaque et la céleste. La bonne

fontaine apparut dans sa ceinture de pierres mal jointes et couverte

d’un chapeau de bois vermoulu. Tout autour, une solitude grise à peine

remuée par le vent aigre, monotone.

La campagne était plus râpée que la peau d’un vieux renard. Seuls,

quelques arbres nus s’ouvraient à l’accent de corbeaux dont les ailes

pesantes claquaient.

Il ne faut pas s’incliner, en ces jours tristes, sur une pareille

fontaine, elle ne pourrait nous sourire. Vienne la plaisante saison, une

foule paysanne accourt vers elle; le paysage reprend sa verte couleur

d’espérance. Un saint patron s’accorde avec la source. On jette dans

l’eau reconnaissante des sous où l’on trace un signe à la pointe du

couteau. Des mendiants ne craignent pas de pêcher ces menues monnaies au

moyen desquelles ils vont boire du vin, à l’auberge la plus voisine.

L’eau, même sainte, ne leur suffit pas; ils ont le gosier mal fait, et,

surtout, ils manquent d’âme. Des nourrices offrent avec simplicité un

fromage blanc, rond comme un sein; d’autres gens, des bonnets d’enfants

chétifs, des hardes qui couvraient la guenille de chair de ceux qui se

sentent bien guéris, pour quelque temps. Peu de maux qui ne soient

effacés par la vie ou la mort: teigne de lait, claudication, débilité,

convulsions, rhumatismes, fièvres. Seule, on ne guérit pas ici la

sottise; maladie trop grave et ancienne: le miracle même a ses bornes.

Que de souffrants se lavent une fois l’an! Ils se trouvent légers et

dispos, après s’être essuyés avec des plantes sauvages. Les sorcières

viennent à l’aide et prononcent des paroles qui n’ont aucun sens humain;

aussi ont-elles toujours raison. Si cet enfant reste cagneux, cette

jeune fille muette devant son riche galant, c’est que les parents n’ont

pas écouté leurs conseils. Tout finit par s’arranger. Mais on ne tirera

pas de la moelle paysanne la crainte et l’amour de l’invisible.

Que la frairie annuelle est retentissante, en ces lieux! C’est la fête

de l’eau. On piétine autour de la fontaine; le moins malingre veut

mouiller sa peau. Le soir venu, on court à d’autres bonheurs, aussi

naïfs. Qu’ils aillent se coucher, ceux qui ont des jambes de coton! Au

bourg voisin, un manège de chevaux de bois tourne au son de refrains

comme «Chacun son truc». Des garçons qui n’ont pas encore été malades

sautent en croupe derrière des filles roses de plaisir et très bien

portantes comme eux. Ils éclatent de rire, les dents brillantes, dans

une musique à couper au couteau. Des ivrognes s’étonnent que le manège

pailleté ne tourne pas dans le même sens que leurs têtes pleines de

fumées; ils cachent su fond de leurs poches une fiole qu’ils ont emplie

de l’eau bonne, pour l’usage externe. On gagne à la loterie des bols et

des berlingots violemment peinturlurés. A la nuit close, l’accordéon

habilement secoué invite aux danses nouvelles. Il va sans dire que la

source a perdu, pour quelque temps, sa limpidité.

LE PÊCHEUR A LA LIGNE

Tout l’été, la rivière s’en va dans une scintillante rumeur. Mobile

sentier, foulé de flammes dansantes, plein de joie brûlante et fraîche.

Elle s’enfuit, toujours présente, fidèle à qui la regarde. Sur ses

bords, le pêcheur à la ligne s’émerveille de sentir une source claire à

la place du cœur. Il a sa part de la fuite splendide et sans bouger il

fait le plus beau voyage. Il est arraché à soi-même par ce courant,

enlevé au sol, à ses misères. Loin de lui, une truite en chasse dévore

une sauterelle; cette voracité est prétexte à former des anneaux

liquides, des cercles nuageux où tremble une verdeur de prairie. Il

s’applique, de temps à autre, à décorer l’hameçon d’un ver qui ne doit

pas souffrir d’être empalé avec tant de soin et de délicatesse. Il

appâte au moyen d’une grosse poignée de son, bien qu’il ne prenne pas

les poissons pour des ânes, mais, au contraire, pour des êtres fort

intelligents. Il voudrait les induire en erreur, les saisir à son piège

innocent. L’eau, qui ne cesse de resplendir, le fascine. Un vieux

sortilège le tient en arrêt sous les feuilles au revers farineux d’un

saule qui montre patte blanche au vent. Une libellule, comme sur une

branche de vergne, se pose sur son chapeau; une autre, sur la canne qui

retient un fil à peine visible. A quelque distance, hors des remous, le

bouchon tremblote. Parfois, il glisse, plonge, et le pêcheur tire sur sa

ligne, au bout de laquelle tourne un minuscule poisson, parfait comme

l’eau est parfaite. Il met cet argent dans sa poche garnie d’une

dentelle de fougère; il n’a que faire d’un panier d’osier; il est

content, il est riche. Il reste ainsi très longtemps au bord de la

rivière foisonnante.

Quand il regagne le bourg, il est fâché d’entendre crier des hommes. Il

voudrait garder le murmurant silence, si limpide, si bleu, qui est en

lui, et dont il a fait provision. Mais il s’agite, allume sa pipe. Il

arrive à la maison; il donne les gardèches au chat, une mince ablette,

vite fanée comme une simple fleur. Elles auraient triste mine dans la

vaste poêle.

Dimanche prochain, il ira s’asseoir au bord de l’eau, dont il ne peut se

lasser. A personne, pas même à son ombre, il n’a dit qu’il y vient noyer

ses peines, ses petites espérances, que le flot emporte...

* * * * *

Le mois dernier, je fus bien surpris: Jeantou passa près de moi, sans

crier gare, chargé d’une gerbe de genêts en fleur. Il portait ce monceau

d’or à ses lapins, avec la mine d’un garçon qui a fait fortune.

Cet après-midi, il désherbe une planche de haricots; il tape de l’œil et

vante les pêcheurs de truite qui reviennent au logis, le panier si bondé

que l’on ne peut plus fermer le couvercle. Et les truites sont pudiques,

elles ne laissent pas voir facilement les points rouges qu’elles ont sur

la panse. Du fond de la rivière au creux de la main, il y a une

distance. Et Jeantou de conter cette histoire:

Le voyage rustique · 第 7 / 10 段