tourne à droite et à gauche son bec, par saccades, comme surpris. Sa
crête brûle rouge au soleil. Jeantou lui jette une motte de terre qui se
casse entre ses pattes. Il est dix heures du matin. Jeantou fiche en
terre sa bêche. Il se met à parler avec une gravité que je ne lui
connaissais pas:
--Avant-hier, j’ai pêché à la corde... J’ai pris un barbeau de deux
livres. Je m’étais levé avant le jour... Je l’ai pas montré à ma femme.
Il n’était pas pour elle et pas pour moi. Je l’ai porté à ma cousine
Marcelle qui est mariée à Chausac... La pauvre, elle se fond à petit
feu: c’est pitoyable... On sait plus que faire... Son mari est
désespéré. Moi, je l’aime bien... Je l’ai vue grande comme une quille...
J’ai mis le poisson dans un panier et je suis allé à la métairie, vous
savez, celle qui est au bord de l’eau sur une échine de terre. C’est
plaisant, cet endroit... J’arrive... le chien me connaît, il n’aboie
pas; il vient me toucher à la jambe, amiteusement... François, le mari
de Marcelle, me tire par la blouse, je vois qu’il pleure... Un homme
rude, qui pleure, ça me baille un coup: «Elle est perdue, qu’il me dit;
la chouette a crié toute la nuit dans l’ormeau. Elle est perdue; elle le
sait pas, la pauvre... Ah! tu lui portes un poisson... Non...
donne-le-lui toi-même.» Moi, ça me faisait du chagrin; lui, il passe sa
manche sur ses yeux et il entre dans la chambre de Marcelle avec moi. Je
vous jure que j’avais gros cœur... Je m’avance... La petite était
couchée sur le côté; elle avait la joue toute rouge. Elle dit: «C’est
toi, Jeantou?» Je portais mon panier au pli du coude et je réponds:
«Oui, c’est moi... Je t’apporte un bon poisson...» Alors, elle s’est
mise à rire, non pour le poisson, mais pour l’amitié. «Tu es toujours le
même», qu’elle dit. Elle me regarde avec de grands yeux et elle continue
de rire comme une gamine. Mais moi, je ne riais pas; elle qui avait une
figure de rose, la peau lui collait sur les os; ses yeux étaient creux,
et plus de sang à la bouche. Je prends le poisson pour le lui montrer.
Elle s’est assise sur son lit et elle m’a dit cent remerciements: «Si je
pouvais bien en manger mon aise, mais deux bouchées, ça m’étrangle... Tu
as pris de la peine, mon pauvre...» Je ne suis pas resté longtemps; je
pouvais pas entendre ça. Avant de passer la porte, François a voulu à
toute force m’embrasser. J’avais hâte de m’en retourner. Je voulais pas
pleurer devant lui. Les plus gentils, ils s’en vont avant les autres. On
les retrouvera, mais pas les méchants. Vous connaissez l’histoire de ce
vilain croquant, coléreux comme un âne rouge et si avare qu’il aurait
rasé un œuf. Tout d’un coup, il meurt, et pendant qu’on portait sa
carcasse au cimetière, les bêtes parlaient de lui. Le coq chantait:
«Ressuscitera-t-il?» Le canard en se trémoussant demandait: «Quand?
Quand? Quand?» Mais la chèvre de Fanchette, qui passait à ce moment sur
la route, secouait sa barbiche et répondait: «Jamai-i-is...
Jamai-i-is!...»
Jeantou fait une pause, puis il me dit:
--Il y a un bon vin blanc chez la mère Palier. Elle en a reçu hier un
baril. Je voudrais bien le goûter.
Nous quittons le petit jardin et il rabat sur ses yeux sa casquette à
pattes. Il me conduit à l’auberge qui est pareille aux autres maisons du
bourg; seul, un genévrier pendu la tête en bas près du seuil annonce
qu’on y donne à boire. Nous entrons dans la salle de cuisine. La mère
Palier, une grosse femme placide s’avance, les mains croisées sur son
giron.
--Eh! Marie, c’est ton petit vin que je veux goûter, s’écrie Jeantou.
Pour lui, toutes les femmes s’appellent Marie, à partir d’un certain
âge. Elle ne répond pas et va remplir un litre qu’elle pose gravement
devant nous, sur la table de cerisier rouge. Jeantou s’agite sur sa
chaise en face de moi. Il voudrait piquer de ses traits la grosse femme,
mais elle se dérobe. Elle se met à éplucher des légumes près du feu.
Jeantou boit doucement en faisant claquer sa langue; il ne connaît plus
que ce plaisir. Il ferme à demi les yeux.
--Ah! si ma femme savait que je suis là, gronde-t-il, elle m’arracherait
les cheveux. Je l’ai jamais écoutée. Vous savez l’histoire du gars qui
obéissait au doigt et à l’œil à sa bourgeoise?
--Non, Jeantou.
--Eh bien! il y avait un garçon, Jacques Tourneboule qu’il s’appelait.
Il avait trois brettes et pas grand’chose pour les nourrir. Sa femme,
Mariette, lui dit: «Faut acheter un peu de foin.--J’y vais, ma femme.»
Il achète du foin et trouve deux épingles sur le chemin. Il y voyait
clair comme un coq; il les ramasse et les pique dans le foin. Une fois à
la maison, il les cherche et cherche, chercheras-tu. Ça l’ennuyait, il
voulait rien laisser perdre. «Qu’est-ce que tu cherches, innocent? Deux
épingles. Fallait les piquer au col de ta blouse.» Peu après, il va
quérir une règle d’araire chez le forgeron. Comme il avait bonne
mémoire, il pensa: «Cette fois, j’écouterai Mariette,» et il fit passer
la règle dans la boutonnière de sa blouse. Quand il revint, elle était
toute déchirée. Sa femme tapa du pied. «Que tu es sot! Fallait la mettre
sur ton épaule.--Ne te fâche pas, m’amour, mon petit ange, je ferai
comme ça la prochaine fois.» Tourneboule, huit jours après, va à la
foire pour acheter un cuvier. Notre ami en achète un beau, le perche sur
son échine en le tenant par le robinet; et il s’en revient comme ça,
tout fier. Les enfants qu’il rencontrait lui tiraient la langue, mais il
était bien content tout de même. Ce n’était pas commode de porter comme
ça, longtemps, un cuvier. Tourneboule butte contre une pierre, tombe sur
le cuvier qui se casse en plusieurs morceaux. Il se relève et, comme il
était très entêté, il tenait toujours le robinet dans sa main, et il se
disait: «Ma femme aura le robinet du cuvier, elle pleurera moins.» Du
plus loin qu’elle l’aperçut, elle lui cria: «Tu finiras par devenir tout
à fait innocent! Fallait prendre un linceul de lit et mettre le cuvier
dedans, nouer le drap dessus aux quatre coins et tu aurais passé
par-dessous une barre de bois; notre voisin Riffaud, qui était allé à la
foire, aurait pu t’aider à le porter. Il ne serait pas cassé.--Mon ange,
mon petit canard, je t’écouterai une autre fois...» La semaine d’après,
il revient à la foire, il achète une toute petite brette: «Cette fois,
je sais bien comment faire, ma mignonne sera contente...» Il prend un
drap de lit de bon chanvre, le passe sous le bedon de la vache, noue les
quatre coins, glisse une forte perche dessous et avec son voisin Riffaud
il porte la vache qui n’avait jamais été si heureuse. Elle était petite,
mais lourde quand même. Ils étaient «esquintés» quand ils arrivèrent à
la maison. Mais la carne se mit à bramer, et un taureau qui paissait
dans un pré sauta le buisson et fonça sur elle. Nos deux gars eurent
grand’peur et laissèrent tomber la petite brette qui se cassa une jambe.
«Qu’as-tu fait encore! hurla Mariette. Tu es plus fou qu’une vieille
chouette au soleil! Cette vache n’est plus bonne qu’au boucher.--Mais,
mon petit lapin, qu’est-ce que tu as, rouge de colère comme ça? Je fais
toujours ce que tu me dis et ça te plaît jamais... C’est moi qui vais me
fâcher.--Fallait attacher une corde aux cornes de la vache... Elle
aurait suivi sur ses quatre pattes.» Un mois après, Tourneboule, qui
était patient comme un ange, revint à la foire; il passa devant la
boutique de Jean Cissac. Il pensa: «Tiens, j’ai besoin d’une cruche.» Il
en acheta une en grès. «C’est ma femme qui sera contente; elle n’a qu’un
malheureux seau de bois, trop lourd pour sa petite main. Je la mettrai
pas dans un drap, cette fois.» Il passe une ficelle dans l’anse et la
fait traîner derrière lui. La cruche s’ébréchait et sonnait sur les
cailloux: toc, toc... Bientôt il ne resta plus que l’anse après la
ficelle. Tourneboule avait fait comme sa femme lui avait dit de faire;
il était bien tranquille, mais sa femme n’était pas aussi tranquille que
lui, et elle se mit à crier de rage: «Je deviens folle! Tu resteras à la
maison et moi je m’occuperai des affaires. Un âne est plus fin que
toi... Ce soir, tu feras le levain, tu soigneras la truie.--Je veux
bien, mon petit chevreau, mon oison,--mais pour ça où faut-il aller?--La
fontaine est à côté; elle est pas faite seulement pour les chiens!» Et
elle s’en va. Tourneboule se dit: «Je vais préparer le levain.» Notre
dégourdi sans malice prend un sac de farine, le porte à la fontaine, le
vide dans l’eau et remue avec un bâton. Il remue pendant une heure et
son nez remuait aussi; le levain ne prenait pas. «Malheur! qu’il dit,
puisque le levain ne veut pas prendre, faut pas que la farine se perde!
Je vais faire boire ça à la truie. Ça l’engraissera.» Il appelle la
truie: «Guéri! Guéri!» Elle s’amène, mais elle voulait pas dévaler dans
la fontaine. «Diable de bête, hurle Tourneboule, tu sais pas ce qui est
bon! Je vais te l’apprendre!» Il la saisit à pleins bras et lui fourre
le groin dans l’eau. Il voulait faire de force son bonheur. Elle n’était
pas contente, elle criait et se débattait. Brave musique! Tourneboule
criait plus fort qu’elle: «Bois, ma petite mère... bois le dessus et le
fond, ça te fera du bien.» Il ferma sur elle la porte de la fontaine.
Comme ça, il serait tranquille un petit moment. Sa femme revient,
soulève le couvercle de la huche, pas de levain; elle va à l’étable des
porcs, pas de truie: «Où est la truie?» demande-t-elle, pâle comme un
linge. «Oh! ne te tracasse pas, elle boit dans la fontaine...» Elle y
court, trouve la truie, qui avait bu son saoul, noyée. Elle s’arrache
les cheveux: «Ah! je m’en vais chez mes parents! Tu me rendrais folle!
Tu me mettrais sur la paille!» Et elle s’en alla. Depuis ce temps, le
pauvre Tourneboule dit aux jouvenceaux qui pensent au mariage: «Mes
amis, n’écoutez pas trop votre femme. Plus vous ferez ce qu’elle
commande de faire, plus elle sera en rage contre vous. Faites le
contraire de ce qu’elle vous dira. Si elle vous présente le bout du nez,
prenez-la par le chignon. Comme ça, elle ne se fâchera jamais.»
Jeantou n’est pas féministe; il a bien tort, mais il est maintenant trop
vieux pour changer d’avis.
XI
UNE MATINÉE DE PRINTEMPS.
COMMÈRES DE VILLAGE.
FANCHETTE.
UN GRENIER PAYSAN.
LE FORGERON ET LE SABOTIER.
UNE MATINÉE DE PRINTEMPS
Comme le ciel est bleu sur la campagne de mai! Une dernière ombre de
l’hiver s’attarde dans la maison... Allons dehors! Ce matin, les pousses
tardives du chêne sont mêlées d’or rougissant. Au bord de la route, un
jeune bouleau est aussi frais que l’épaule nue d’un bel enfant; son
feuillage, à peine suspendu, bouge sans cesse. Une verte flamme s’élance
des buissons ardents. Les arbres ont toutes leurs feuilles, mais on voit
monter dans l’air lumineux la ligne dure de leur bois. Ils sont encore
en robes transparentes. Çà et là, quels vivants morceaux de prairies,
éclairés de marguerites sauvages! Le moindre souffle y vient éveiller de
légers bouillonnements. Au loin, des femmes sarclent des légumes; le
manche de la pioche, poli par des mains travailleuses, reluit. Tout
brille, tout est transpercé de rayons nouveaux. Là-bas, des rameaux se
fondent et s’entremêlent, habités par une lumière faite pour eux et non
pas pour nous, semble-t-il... Au tournant d’un sentier creux et dans la
verdoyante splendeur, un ormeau, mort depuis trois automnes, dresse
toujours ses branches noires; un peu de lierre veille sur l’écorce du
tronc et miroite. Près d’ici, des champs de blé sont protégés de haies
vives; l’herbe puissante s’est assombrie et se recourbe dans la promesse
du grain. La cour d’une métairie voisine est ornée d’un seul marronnier
dont les feuilles sont repliées comme la patte levée d’un grand oiseau.
Une pie s’envole; elle va se percher dans un noyer tout enfariné.
Allons plus loin, sans autre guide que le soleil. Les feux jaunes du
genêt répondent à travers des espaces limpides aux feux blancs des
aubépines. Sur la pente rocheuse du vallon les fleurs brûlantes des
ajoncs se répandent en ruisseaux d’or. En bas, coule une rivière où se
réfléchissent quelques peupliers; elle anime une petite plaine qui
tourne en secret, aussi ronde qu’une roue, avec ses rais fauves et
verts, ses sillons tracés si purement qu’ils apparaissent plus parfaits
à qui s’en éloigne. Dans un herbage tout proche, des vaches paissent et
comme le soleil atteint à peine le milieu du ciel, une ombre mince les
entrave. Les collines ont plié au toucher de ce beau jour; le vent
souffle d’un autre monde. Le printemps ne chemine pas, il surgit. Il a
traversé l’immensité défendue des songes. Le vieux pays limousin s’étire
et se soulève; tout est espérance, tout est fleur. Le jardin du moulin
solitaire où fleurissent des soucis, des narcisses au liséré rouge et
des véroniques, le parterre environné de roses et l’emmêlement des
groseilliers, une enfant blonde les a connus. C’est là qu’elle fit ses
premiers pas. Quand elle eut seize ans, elle s’en alla dans l’invisible,
du seuil même de cet enclos. C’était par une matinée de printemps. Rien
n’a changé. Les groseilliers auront encore des bulles de sang, la
corolle en étoile du narcisse le liséré pourpre qui exalte sa blancheur,
la véronique sa fleur de mélancolie qui couve entre deux feuilles
fermées. L’enfant est partie; une abeille ne laisse ainsi nulle trace au
fil de l’eau...
COMMÈRES DE VILLAGE
Ce village d’une campagne du Centre compte au moins trois commères qui
ne sont pas joyeuses. On dit que le diable en personne, sous la forme
d’un paysan très maigre, s’approcha d’elles par une nuit de lune, quand
elles étaient au berceau, et leur mit un œuf d’aspic sur la langue.
Était-ce possible? Il faut bien le croire. Ces effrayantes perruches
sont inséparables; les chiffres de leur âge additionnés représentent
près de deux cents ans. Cela leur donne une certaine importance. On ne
les désigne plus par leur nom de famille comme si elles étaient entrées
dans la légende rustique. Il est vrai qu’elles sont assises aux portes
de la vie paysanne dont elles tracent en noir les traits essentiels.
L’une s’appelle: Danse-à-l’ombre; elle fut très amoureuse dans son jeune
temps; elle n’aimait pas les journées de soleil, mais les soirs d’hiver
où l’on va entre chien et loup. L’autre est surnommée: Belle-en-blanc;
on se souvient qu’elle portait des robes blanches, aux jours de
dimanches et de frairies. Un de ses galants qui partit brusquement pour
le Sénégal, dit la chronique, laissa, une nuit de bal, sur son corsage
immaculé, la trace épouvantable d’une main à six doigts, que l’on ne put
effacer. On dut faire brûler ce corsage. La troisième porte un sobriquet
moins étrange. On la nomme Grenouillette; elle coasse plus qu’elle ne
parle. Toutes les trois, elles sont veuves. Belle-en-blanc eut un mari,
cantonnier de son état, qui réussit à atteindre près d’elle les
cinquante ans. Les hommes des deux autres commères ne furent pas aussi
endurants; ils ne purent dépasser la quarantaine. Pour une pomme, une
mouche, une queue de lapin, elles répandaient bien plus de fiel que de
sucre. Ils connurent beaucoup d’amertume sous la loi de leurs épouses.
Ils auraient mieux aimé quelques bons coups de bâton que tant de coups
de langue dont ces cruelles les accablaient. Leurs enfants se hâtèrent
d’aller en ville sous le prétexte de gagner un peu d’argent. Quant à
eux, ils ne quittèrent le logis que les pieds devant, et, ce qui est un
comble, pleurés à belles larmes fausses par leurs persécutrices. Durant
leur vie, que de fois ils avaient dû répondre: «Ma foi, tu as raison, ma
femme... Sans toi, qu’est-ce que je deviendrais?...»
Ces hommes vertueux, si l’on mesure leur patience, leur ont laissé un
toit, une prairie. Ils rapportaient fidèlement au logis les pièces
blanches qu’ils gagnaient à la sueur de leur front et ils les serraient
dans un nœud de mouchoir pour ne pas les perdre. Ils buvaient un peu de
vin à l’auberge, en l’honneur des fêtes carillonnées; l’eau du puits ne
leur manquait pas. Jusqu’au dernier soupir ils s’attachèrent à leurs
femmes comme le misérable à sa misère. Pourtant, le mari de
Grenouillette mourut au grenier. Elle trouvait que le malade sentait
plus mauvais que d’habitude et elle le persuada de finir ses jours sous
les chevrons, dans le vent salubre que laissaient passer des tuiles
trouées. Il n’eut pas la force de se plaindre; il se coucha sur un
méchant grabat, à l’endroit même où la chatte avait coutume d’allaiter
ses petits. Sa maladie fut ainsi abrégée; il s’éteignit par une nuit de
lune. Belle-en-blanc, la voisine, déclara avec un rire sardonique, et
croisant les mains sur son giron, qu’il n’avait pas eu besoin de
chandelle. On en alluma une, quand il fut mort. La veuve poussa les
hauts cris, à cause des convenances. C’est son pauvre homme,
disait-elle, qui avait demandé lui-même que l’on portât son lit au
grenier, car la chambre était trop humide, la terre battue devenant
boueuse, l’hiver. Elle avait fait cela par bonté.
Les trois commères vivent porte à porte, à la plaisante saison; elles
soignent quelques pieds de géraniums qui fleurissent dans de vieilles
casseroles percées. Quand il fait soleil, elles viennent s’asseoir sur
le banc du seuil. Elles tricotent sans cesse, et dans leurs mains
recuites, recroquevillées, les aiguilles sont agitées par saccades
régulières. Elles n’ont plus de formes humaines, étrangement
boursouflées par on ne sait quel venin; on dirait que, seules, leurs
robes en étoffe dure les préservent d’un écroulement. Mais que leurs
yeux et leurs langues sont restés vifs! Elles tiennent gazette de
village; elles proposent comme des friandises maintes nouvelles
sinistres. Cette petite bergère au visage lisse et pourpré prend un
singulier embonpoint qui n’est pas dû à la jeunesse. Cet homme qui a
perdu sa femme ne maigrit pas de chagrin, mais d’un mauvais mal.
Celui-ci n’a plus le sou, et cet autre, qui chante toute la journée,
doit jusqu’à sa chemise. La richesse et la santé de celui-là sont de
triste augure. Cette vieille n’est pas morte de sa belle mort, mais
empoisonnée par son mari qui fréquentait une vaurienne. Le curé dit sa
messe à l’envers et le médecin a soigné pour un mal de poitrine un
malade qui souffrait de la diarrhée. Le maire ne tiendrait pas tant à
être réélu s’il n’y faisait son beurre. Et rien pour rien, n’est-ce pas?
«Ah! vous ne connaissez pas la dernière nouvelle? La femme Bonfils, qui
est forte, a enfermé hier au soir son homme dans l’étable du cochon,
pour le guérir de boire trop souvent chopine; il a crié bien longtemps;
il voulait sortir; ça ne sentait pas la rose, mais la porte était en bon
chêne et verrouillée. A la fin, il a juré: «Je vais crever le cochon, si
tu n’ouvres pas!» Alors, elle a ouvert... à cause du cochon.»
Elles se pourlèchent en contant ces choses; leurs langues frétillent
entre des lèvres ponctuées de poils, plissées comme de vieilles bourses
à malices. Ce soir, elles sont assises sur le pas de leurs portes; il
fait soleil; elles apparaissent terriblement flétries. De temps à autre,
elles font entendre un rire froid; elles flairent un noir secret dans la
lumière qui refuse de caresser leurs visages.
FANCHETTE
A peine Fanchette usa-t-elle une paire de sabots sur le chemin de
l’école. En vain, l’institutrice tapait du pied en s’écriant qu’elle
n’enfoncerait pas dans une tête trop dure les lettres de l’alphabet.
Sous les yeux écarquillés de l’enfant, elles dansaient insaisissables
comme autant de pattes de mouche malignes et Fanchette, en savoir
scolaire, ne devait jamais aller plus loin que la palissade de bâtons
qu’elle traçait avec application sur un cahier.
Petite fille de plein vent, à la bouche rouge, aux yeux d’un bleu gris
dans un visage rond, elle eut bientôt fait d’apprendre les signes qui
révèlent le beau ou le mauvais temps et la marche des saisons. A dix
ans, elle quitta la masure où elle était née; sa mère, veuve de
journalier, ne pouvait la nourrir, et elle s’en alla à la foire de
Bellac, afin de se louer. Elle n’attendit pas longtemps, debout sur la
place du marché, au milieu de ses compagnes. Elle tenait les yeux
mi-clos, les mains croisées sur sa petite poitrine en signe de docilité.
Une métayère de Lafond lui offrit trois pistoles, la nourriture et un
jupon de laine, au premier de l’an. Fanchette monta avec elle dans une
carriole que tirait un gros mulet, et elle riait, car il faisait soleil.
Son écuelle de soupe fut trempée quotidiennement au bout de la longue
table de cuisine; le chien Frisquet mangeait près d’elle sur la terre
battue. Tous les deux, ils avaient fait un pacte d’obscure amitié. Sa
besogne était la plus simple du monde: conduire aux champs un troupeau
de moutons, changer leur litière. L’été, il fallait partir et rentrer de
bon matin, à cause du soleil trop chaud; puis revenir encore dans le
soir tombant, quand l’ombre des arbres glisse sur l’herbe. Elle
emportait un escabeau et elle s’asseyait dessus, exhortant parfois son
chien, à grands cris. Les moutons sont doux et d’habitude obéissants,
mais si l’un d’eux va brouter quelques choux d’une terre voisine, tous
se précipitent à sa suite avec une brusque violence. Frisquet se
chargeait de les ramener, en donnant de la voix, les dents luisantes.
Fanchette, dans l’immense paix verte, chantait des chansons qui lui
tenaient compagnie et qui ne troublaient guère le silence. Elle était
contente de son sort.
Les dimanches, on lui donnait en garde le dernier-né. Elle le balançait
dans son berceau et riait avec lui, quand il s’éveillait. Lorsqu’elle
eut seize ans, elle connut obscurément que la prairie tient dans ses
herbes quelque chose qui vient troubler le sang et l’agiter. Il lui
arrivait de pleurer en regardant, fascinée, l’or des primevères et le
lait de plantes champêtres coulant dans une foisonnante verdeur. A la
belle saison, une chaleur épaisse, un souffle d’animal invisible sortait
des buissons touffus.
Fanchette se souviendra toujours de ce soir d’été, où elle vit s’élancer
du hallier un des garçons de la métairie. Il avait, en ce moment, dans
la solitude puissante, une figure nouvelle, si terrible et douce que son
cœur se fondait et qu’elle tremblait, sans savoir pourquoi, sans
défense, prise avant d’être touchée. Il lui avait promis de l’épouser,
elle était trop innocente pour voir que ses yeux mentaient. L’hiver
arriva, et il se mit à la fuir, afin de courtiser la fille d’un riche
métayer. Fanchette s’attacha à lui; ainsi le chien ne sait pourquoi on
veut l’abandonner et il faut les plus grandes ruses ou les plus folles
cruautés pour le perdre. Par une soirée brûlante de juin, aux fenaisons,
elle était montée avec lui sur la charrette; elle aidait à tasser le
foin. Tout d’un coup, devant tous, il la poussa rudement, et elle roula
dans la prairie. Les gens de besogne éclatèrent d’un rire insultant. Le
soir même, elle revint chez sa mère, après cette dernière avanie.
* * * * *
... Des années et des années ont passé. Fanchette est seule et vieille.
Dans sa chaumière, il y a un coffre à pétrir le pain, une commode en
cerisier rouge et dessus des verres de couleur, gagnés à la roue des
frairies. Aucune horloge, mais la vitre nue d’une seule fenêtre est
étroite comme un cadran; tantôt noire ou bleue, elle est toute d’or
quand le soleil vient la toucher; par des nuits claires, les étoiles en
fines aiguilles y tournent insensiblement. Un vieux coq du voisinage
sonne l’heure. Au milieu de la cheminée, sur la tablette, se dresse dans
un cadre de peluche enfumé la photographie du galant préféré de
Fanchette: un compagnon du tour de France. C’est tout ce qu’il lui a
laissé. Un jour, quand j’étais enfant, elle me fit entrer dans sa
chaumière merveilleuse à cause d’un flot de soleil qui l’inondait. Elle
me dit, montrant d’un doigt sec la photographie du garçon aux moustaches
frisées, aux yeux ronds d’oiseau, le corps mi-caché dans une blouse à
plis: «C’est mon galant, du temps que j’étais gentille... Jamais il m’a
dit une mauvaise parole... Il est parti, il y a longtemps... Il était
resté par là, une petite semaine... Ça avait suffi... Sans doute qu’il
est mort... Il y a que la mort qui l’aurait empêché de revenir... Il
était bouclé comme un mouton... Il m’aurait vengée, le pauvre petit...»
Elle me dit cela d’un air très doux et grave que je n’ai pas oublié...