--J’allais donc faire un tour dans les champs... L’air, ça me débrouille

la tête... J’aime mieux sortir que de faire des misères à ma femme...

Après-midi, je suivis la rivière jusqu’au pont du Loup. Arrivé pas loin

du réservoir à poissons de M. Bertousse, j’entends un clapotement... Et

qu’est-ce que je vois? le bon Dieu me pardonne, je vois un garçon qui

était entré dans le réservoir jusqu’aux épaules... Je m’approche; je lui

dis deux mots... C’était le fils de cette grosse femme... Je veux pas

dire son nom... Vous la connaissez... Il tourne de mon côté une figure

blanche comme un linge... Tout d’un coup, il sort de l’eau, tout nu, et

jette dans l’herbe une carpe... Oh! la belle carpe! Elle pesait au moins

trois livres et elle dansait, fallait voir. Le garçon se trémoussait et

me roulait des yeux blancs: «Le dites pas à mes parents, ils me

tueraient...--Je le dirai pas, mais habille-toi, tu prendrais froid, mon

pauvre petit...--Promettez-moi que vous le raconterez pas!--Je te le

promets.» Il tremblait plus de peur que de froid. Il commence à

s’habiller. Alors, je le gronde un peu, pour rire. «Rentre vite chez

toi, petit malheureux; personne ne saura rien. Tu prendrais une effusion

de poitrine. Misérable! Mais moi je prends la carpe, je veux manger du

poisson... Vois-tu, mon petit, je vais la porter à ma femme... Au

court-bouillon, ce sera pas mauvais.

Le père Toubon, qui ne dormait que d’un œil, déclara:

--Farine, fallait remettre la carpe dans le réservoir.

--Hi, hi, hi! c’est pas moi qui l’avais tirée de son logement!

--Et si cette carpe avait été ensorcelée?

--Jamais mon estomac n’en a reçu une plus bonne.

Pendant ce temps, Jeannette parlait d’Yvonne Montier à la femme de

Jeantou:

--Elle a acheté un phonographe. (Elle ne pouvait arriver à prononcer ce

mot, pour elle terrible.) Elle tourne une manivelle, comme pour faire

monter un seau d’eau à son puits, mais faut moins de force de poignet...

Et il monte un air de musique.

Léonard et Jacquet s’écrièrent qu’ils en voulaient un, avec un grand

pavillon en trompette. Mais Jeannette repartit:

--Alors, moi, je sortirai de la maison. J’ai encore tout mon chignon,

moi... Je me suis pas fait couper les cheveux comme Yvonne, mais c’est

son affaire.

Toubon s’agita. Petit vieux recroquevillé, il dressait fièrement une

figure sans couleur au-dessus d’un étrange dos voûté, qui retenait comme

un perpétuel porte-manteau une pèlerine râpée.

--Faut pas jouer avec ces machines, dit-il, à voix contenue. C’est des

choses de sorcier.

--Tu crois aux sorciers, toi? gronda Jeantou.

--Bien sûr, il y a plus de choses invisibles que de visibles... J’en ai

connu un, dans mon jeune temps... Un jour, il venait de panser une vache

qui avait une verrue aux mamelles. Ah! malheureux! Il s’était trompé

dans les paroles... Alors, le diable, très en colère, se mit à le rouler

dans un buisson, à le tordre comme un paquet de linge, et de-ci, et

de-là, et ça le secouait dur. Le temps de lever la main, il eut toute la

figure en sang, à cause des épines ou d’autre chose. D’autres fois, il

était plus heureux. Il me dit, un soir de février, j’avais douze ans:

«Viens avec moi, à minuit juste, à la fontaine de Lespeau. Faut pas

avoir peur, mon petit.» Je sors... de la maison, environ cette heure;

j’enlève mes socques pour ne pas faire de bruit, et je les remets, une

fois en chemin. J’aperçois mon homme qui me dit: «Suis-moi, ne parle

pas.» Il faisait une nuit grise, la lune était derrière les nuages.

Arrivé à la fontaine de Lespeau, au carrefour de quatre routes, il

s’arrêta et se campa. J’avais le souffle coupé. Mais je pouvais plus

rebrousser chemin. Tout à coup, la lune se montra et elle éclaira l’eau

qui dormait dans son trou de pierre. Alors, il s’écria, faisant

questions et réponses: «Que viens-tu faire là? Qu’est-ce que ça peut te

faire à toi? Il y en a d’autres qui sont passés avant toi!...» Il se

balança, en avant, en arrière, puis il jeta un petit caillou dans la

source... A ce moment, la lune fut cachée par un nuage, et lui, il se

mit à plat ventre, la tête levée comme un serpent... Quand je pense à ça

j’en ai froid... C’était un homme comme les autres; seulement, il avait

un regard en dessous et qui luisait comme du fer bien fourbi... Trois

jours après, j’ai su que le lait des vaches de Rivière, son voisin,

avait tari... Il travaillait aussi des deux côtés, pour la mauvaiseté et

pour le bien... Il était double...

--Tu veux rire, dit Jeantou.

Toubon leva ses deux mains en signe de sincérité. Les femmes lui

donnèrent raison. Les yeux écarquillés de crainte, il continua de

parler:

--Il y a plus de trente ans, les vieux s’en souviennent... Des femmes de

Chasseneuil allaient au marché de Jourdain. Elles ont rencontré un

roulier. Il leur dit: «Mesdames, auriez-vous pas une épingle pour

nettoyer le tuyau de ma pipe?» Elles lui donnèrent l’épingle, ces

malheureuses! Aussitôt, elles ont eu une envie furieuse de le suivre...

Elles ont été obligées de se tenir des deux mains à un arbre de la

route... Elles lui avaient baillé droit sur elles... Faut jamais rien

donner à des gens qu’on ne connaît point... Elles en furent travaillées

pendant six mois... Le père Chartin connaissait un mot pour pousser les

lièvres dans ses collets... Une nuit, il y en eut onze, mais ils

n’étaient pas bons à manger, le diable leur avait sucé le sang, derrière

l’oreille...

Bientôt, on n’écouta plus le père Toubon. Jeantou entonna une chanson de

bourrée et dansa en frappant du talon la terre battue, et il avait une

figure toute rouge de bon sang.

--Dommage qu’il n’y ait point de filles, ce soir, dit Farine.

--Tu n’as pas les deux pieds dans le même sabot! s’écria Verdier.

Mais Fanchette se plaignit que Jeantou eût trop de goût pour la danse:

--Ce paillasse danse à sa sauce le charleston!... L’autre soir je l’ai

fait sortir du bal de la mère Fartaud... A son âge, c’est-il

possible!...

Jeantou s’arrêta de danser; Jeannette servait le vin chaud à la

cannelle, qui marque la fin de la veillée.

IX

PÊCHE D’ÉTANG.

CHATAIGNES BLANCHIES.

PÊCHE D’ÉTANG

Comme on devait pêcher--c’était en février--l’étang de Sagnat, près de

Bessines-en-Limousin, je me souvins à propos d’une page écrite par le

célèbre économiste et agronome anglais Arthur Young. En 1787, il passa

dans ce pays et il fut émerveillé: «Pendant seize milles, le pays est de

beaucoup le plus beau que j’aie vu en France. Bien clos, bien boisé, le

feuillage ombreux des arbres donne aux collines une éclatante verdure,

comme les prairies arrosées (que je vois ici pour la première fois

aujourd’hui) la donnent aux vallées. La pente qui mène à Bessines offre

une vue splendide et, à l’approche de la ville, le paysage présente un

mélange capricieux de rochers, de bois et d’eaux[1].»

[1] Trad. Lesage, _Voyage en France_.

J’ai assisté à beaucoup de pêches d’étang et j’avais grande envie de

rester chez moi, car un de mes amis m’avait un peu secoué le bouton du

gilet, en me disant sans aucune crainte:

--Quelle occasion! Ne la perdez pas... La lune est dans son dernier

quartier. De sa fine barque renversée, un filet d’or a jailli. La pêche

sera belle, mais il vous faut de l’enthousiasme...

--C’est bien cela qui me fait peur, lui dis-je.

--Ne craignez pas et relisez la fameuse page d’Arthur Young. Il était de

race flegmatique, et pourtant il a jeté ce cri d’admiration, qui flatte

encore mes oreilles.

Ce soir-là, je m’efforçai de me mettre en état de grâce terrestre, par

une petite promenade préparatoire, au frémissement qui précède la

naissance du printemps. Le buisson, encore à claire-voie, revivait; le

chèvrefeuille lançait ses cordages aux pousses vertes, d’où sortira la

fleur en mèche de fouet; le noisetier agitait au vent ses chatons,

légères chenilles, et l’ajonc, au bord du fossé, tenait dans sa griffe

un peu d’or; il faisait beau temps; il y avait dans l’air un parfum de

violettes invisibles.

Le paysage était dépouillé, tout en nervures, mais bientôt on ne verrait

plus au sommet d’un arbre le nid de la pie. Au loin, cette mystérieuse

rougeur d’aurore venait d’une frêle pourpre de bourgeons. Les champs

avaient leur apparence pauvre et douce, dont parle Michelet. Là-bas,

pourtant, l’or vif et vert du colza fleuri faisait un signe de richesse;

il y avait là de quoi payer de ses peines un humble poète. La promesse

du blé montait dans le pâle soleil du soir. Saison des labourages en

pleine lumière; on reprisait patiemment une vieille terre qui servira

encore aux hommes. Sur la courbe d’un plateau que gerçait un vent doré,

un métayer exhortait ses bœufs. Ils ne soulevaient pas seulement des

mottes lourdes, leur marche était bien trop pesante après tant de soirs

dont ce soir était formé. Ils tiraient une chaîne de siècles qui tintait

avec la chaîne de la charrue; ils remâchaient tant de travaux. Leur pas

régulier avait le rythme d’un millénaire rouage de muscles, une fois

pour toutes réglé. Au bord du chemin, des barrières de prairies étaient

abattues dans l’herbe fraîche; un oiseau inconnu chantait...

* * * * *

Le lendemain, dès potron-minet, un de ces terriens de vieille souche

dont l’espèce n’est pas tout à fait perdue (le ciel en soit béni!) fit

entendre près de mon seuil un appel de trompe. Dans son automobile,

ancienne et vaste, il avait placé un appareil de photographie, un

phonographe portatif avec le disque où est inscrite «la Promenade à

l’étang»; un filet à larges mailles et deux couvertures en poil de

chameau. C’est un homme prévoyant. J’accourus et quand je vis sa bonne

figure à la barbe frisée, aux yeux frais, ses épaules larges, capables

de porter les plus lourds fardeaux, je compris que j’étais sauvé et que

la pêche serait heureuse. A cinquante ans passés, il est gai comme un

jeune garçon.

Nous partîmes à travers la campagne. Le ciel blanchissait en grand

mystère. L’horizon était d’une finesse ineffable, les arbres lisses,

éclairés sourdement d’en bas, et, derrière les buissons vivants, il y

avait l’immense impatience de l’aube, dans une pureté violente de l’air.

Peu à peu, des ruisseaux étincelèrent; au loin, un or fabuleux se mit à

courir, mais on n’en voyait pas la source. Le vent prit une nouvelle

force, comme solennelle, et le soleil sortit des collines devant nous.

Mon compagnon rabattit sa casquette sur ses yeux tout éblouis. Des

taillis de chênes aussi droits et nets que des barreaux donnaient

l’image étrange d’une cage où frémissait une aile de feu. Des villages

surgissaient, dorés, par le jour sans nuages. Les rails du tramway

départemental flamboyaient sur la route blanche. Comme nous traversions

le bourg de Rancon, nous aperçûmes un homme qui semait des petits pois

dans son jardin; semés au chant du coq, ils seraient tendres comme la

rosée, il n’en fallait pas douter.

En arrivant à Bessines, nous connûmes que la description du fameux

Anglais ne mentait pas. C’est un pays bien clos, boisé, planté d’arbres

variés. Le mélange capricieux de rochers, de bois et d’eaux vives étonne

sans cesse le regard. Surprise puissante, qui s’élève de ce que l’on

attendait et que l’on a toujours vu! La vallée sans feuillages était

emplie d’une lumière qui la caressait et lui prêtait des mouvements de

rêve. On ne pouvait découvrir encore l’étang de Sagnat, qui éclaire

cette campagne d’une onde immense et répandue paisiblement. Tout à coup,

il nous apparut avec ses bords de sable clair qu’un vent froid

desséchait et fendillait.

Mon compagnon arrêta sa voiture près de la chaussée et je vins saluer

les maîtres du bel étang. L’un d’eux, à la courtoisie exquise, nous

demanda si nous avions fait bon voyage. C’est un homme qui vécut

longtemps dans l’Afrique du Nord; j’admire qu’il ait voulu achever ses

jours à la lumière d’un étang limousin; il n’est pas de plus émouvant

miroir au couchant d’une vie humaine.

On entendait le grondement du flot qui poussait le poisson vers la

grille. J’avais hâte d’assister à la récolte d’un champ liquide, pour

parler un langage assez noble. Dans le grand courant que travaillait le

vent devenu furieux, on devinait un sautillement de nageoires, un

affolement d’écailles, et mon compagnon voulait y voir un peu d’or qui

venait, assurait-il, des soubresauts d’une carpe tonkinoise, trop

apeurée.

Le butin allait de force vers le piège du réservoir. Des mères carpes

avaient bien sujet de s’alarmer; tout un fretin grouillait en mille

paillettes. Des garçons l’attendaient, le faisant sauter avec leurs

râteaux au fil de la grille, mais ils ne barbotaient pas, cuisses et

jambes nues, comme je l’ai vu faire, il y a quelques années, à la pêche

du petit étang de Fromental. Ils étaient chaussés de bottes en

caoutchouc. Plonger dans une eau glacée est bien cruel; il est bon

d’éviter un surcroît inutile de peine.

Le soleil montait dans un ciel blanc, le rude vent ne s’apaisait pas,

mais les pêcheurs se démenaient assez pour réchauffer le temps. A

l’avant du canal de sortie, des hommes avaient une démarche glissante de

peur d’écraser le poisson; ils pliaient sous une charge vivante, qui se

débattait dans leurs filets. Tanches, carpes, perches, gardons luisaient

d’un éclat froid de métal, ors, argents, aciers souples et comme

liquides. On les portait dans les réservoirs. Un des maîtres me dit:

--L’étang de Sagnat est à fond de sable, c’est pourquoi il est couleur

de ciel... Du sable et du feu, on tire le cristal... Ici, le sable et

l’eau s’allient pour une surprenante limpidité...

Mon compagnon de route s’agitait beaucoup, allant de-ci, de-là,

observant tout d’un œil vif. Il a écrit un gros ouvrage sur le système

nerveux des poissons. Sa science est ardente; il eut un jour, devant

moi, une terrible dispute avec un pisciculteur de grande classe; il

s’agissait des amours tumultueuses de la carpe et de celles, bien plus

secrètes, de la tanche. Il fut sur le point de perdre son sang-froid, ce

qui eût été un comble pour un homme qui s’adonne à l’étude des poissons

d’eau douce.

Tandis que la chaussée s’emplissait de curieux et d’acheteurs, il

prenait des notes sur un calepin que le vent menaçait; il était heureux:

--Le corps du poisson, me dit-il, avec mystère, est fusiforme...

J’imagine en poète plus qu’en savant que la carpe est une des premières

fileuses du monde... Dans l’étang elle est au rouet... Qu’un fil d’eau

se brise en perles au bout de son nez, elle en trouve un autre...

Il y avait maintenant beaucoup de promeneurs sur la chaussée: des

garçons appuyés contre la selle de leur bicyclette, de vieilles femmes

en cape, des jeunes filles en toilette du dimanche. Quelques-unes

portaient un bouquet de violettes au corsage et souriaient au grand rire

de l’eau qui fuyait dans la prairie.

Comme il était environ dix heures, une barque plate commença d’avancer

sur le flot; des branchages lui faisaient de belles rames verdoyantes.

Autrefois, des garçons, nus jusqu’à la ceinture, chassaient le poisson

vers la bonde. Maintenant, cette barque munie de ramures suffit; celui

qui la dirige a le grade de capitaine et il en est fier. Le vent

rabattait toujours le courant. Près des grilles, on aurait dit que la

vase prenait vie, tant le poisson grouillait et se débattait.

--Que ne restons-nous ici cette nuit! s’écria mon compagnon. Je ne sais

rien de plus grand que les ténèbres envahissant la coupe tarie de

l’étang, sauf le retour des eaux, l’onde renaissante! Jadis, une telle

pêche était vraiment solennelle. Le maître conviait travailleurs et amis

à sa table servie magnifiquement. On mangeait bien et l’on buvait sec.

Les vénérables bouteilles étaient tirées de derrière les fagots. La fin

du repas était embellie par une cérémonie que l’on devrait remettre en

honneur. C’était le baptême de la carpe. On apportait une fine corbeille

d’osier enrubannée où était couché un gros nourrisson à nageoires,

emmailloté d’une écharpe de soie cerise, aux bouts flottants. On

poussait de joyeux vivats; la marraine et le parrain se levaient de

table et tenaient dans leurs mains la corbeille. Le parrain mettait un

grain de sel sur le nez de la carpe et versait quelques gouttes d’un

vieux vin de Bourgogne en chantant:

--O belle carpe,--en ta flottante écharpe,--je te baptise,--de bonne

prise,--par le sel et le vin!

Le maître ornait la baptisée d’un anneau d’or et chantait à son tour:

--O belle carpe,--en ta flottante écharpe,--reçois cet anneau d’or,--en

témoignage--de ton servage,--reçois cet anneau d’or!

Puis on s’en allait en procession vers l’étang; des ménétriers

marchaient devant; vielles et violons faisaient rage, et, dans la nuit,

chacun portait une gerbe de paille enflammée, en guise de torche. On

chantait en chœur:

--En carême--à l’étang--ce baptême--du printemps--des surprises--de

l’amour--nous avise--le retour.--Sonnez, guimbardes! Battez, tambours!

Le maître rendait la carpe à l’étang, et brusquement tous les invités

jetaient leur torche dans l’eau. N’est-ce pas que l’on devrait remettre

en honneur cette coutume?

* * * * *

Un charmant festin, présidé par les maîtres de l’étang, marqua la fin de

cette journée. Il fut éclairé de courtoisie et de bonhomie délicieuses.

Un gentilhomme terrien, pisciculteur insigne, voulut bien me donner

cette recette:

Carpe à la gelée.--Dès la veille, préparez ce mets délectable. Écaillez,

videz avec soin, essuyez sans laver. Arrosez le beau poisson d’un court

bouillon au vin rouge, mêlé d’un petit quart de vin blanc, parfumé d’un

bouquet garni, carotte tendre, oignon très blanc, échalote, ail, épices

malicieuses, sel et poivre en grains. Faites mijoter à petit feu. C’est

dans le petit feu que tient le secret de la cuisine. Mettez sur un plat;

habillez la carpe de cette sauce réduite, enrichie de gélatine de pied

de veau. Clarifiez le mélange, vous aurez un gel succulent. Décorez avec

des tranches de citron et des rondelles d’œufs durs. Cela donnerait du

cœur à un mourant.

CHATAIGNES BLANCHIES

Jeannette Verdier m’a appelé, comme je passais près de sa porte. Il

faisait beau feu dans sa cheminée et beau temps dans le ciel. De la

marmite, une vapeur de miel s’élevait, car elle était pleine de

châtaignes blanchies. Jeannette les versa dans une corbeille, au milieu

de la table de cerisier. Elle me dit:

--Vous allez en goûter.

Le chien s’est approché et m’a touché de son affectueux museau comme

pour dire: «Acceptez. Il n’est rien de meilleur au monde.» On rapporte

qu’Alexandre de Bonneval, Limousin alourdi d’épaisses délices et devenu

Achmet pacha, garda souvenance de ce mets pour sa douceur tirée de

châtaigniers aux belles branches et de son pays si vert.

Jeannette emplit à demi de lait un grand bol et je commençai d’y noyer

les petits fruits ridés comme la joue un peu jaune et rosée d’une bonne

vieille.

--Sans me vanter, dit Jeannette, je sais les apprêter.

La tourterelle dont on avait porté la cage près de l’unique fenêtre se

mit à chanter. Un rayon furtif éclaira le liséré noir qui la tient au

cou comme les coquettes d’autrefois.

--Comment faites-vous, Jeannette? demandai-je, tandis que j’écrasais

dans le lait ces châtaignes au parfum subtil.

--C’est tout simple. On «plume» les châtaignes; on laisse pas un bout

d’écorce. Faut qu’elles soient nettes comme le dedans de la main. On

fait bouillir de l’eau; on les plonge dans l’eau bouillante. On enlève

le pot et il faut laisser tremper un peu. Vous prenez le «bouéradour»,

en forme de croix de Saint-André, cet ustensile en bois, avec des dents.

On remue sans plaindre sa peine. On nettoie les châtaignes

récalcitrantes, au doigt et à l’œil. Qu’elles soient bien blanches! On

les jette dans un tamis et on secoue. Toutes les peaux s’en vont; on

lave encore. On met au pot avec de l’eau, une pincée de sel. On fait

dessous un feu clair. On laisse bouillir quelque temps; puis on décroche

le pot. On enlève l’eau et on remet à cuire, après avoir mis une couenne

de lard au fond du pot et une serviette par-dessus, pour l’étouffement.

Et faut veiller à la cuisson. Je suis pas bien fine, mais j’ai connu que

la cuisson, c’était la moitié de la réussite.

Elle ouvre la porte et jette du grain à ses poules. A ce moment, le

chien met le nez dans la marmite. Alors Jeannette me dit:

--Je vais vous poser une devinette: Quel est l’animal à sept pattes?

Je cherche et ne trouve pas. Elle éclate de rire.

--C’est pas difficile! C’est mon chien quand il lèche la marmite. Ses

quatre pattes et les trois de la marmite en font bien sept!

Au dehors, le soleil touche la mare où nagent deux canards d’espèce

commune. Ils plongent le cou dans l’eau qui luit autant qu’un couperet

bien fourbi. Le temps d’une demi-minute, on dirait qu’ils sont

décapités. Ils ne tardent pas à montrer leur bec vernissé, où se

tortille un ver de vase.

X

LE CERISIER, LE COUCOU ET LE ROSSIGNOL.

JEANTOU DANS SON JARDIN.

CONTE PAYSAN.

LE CERISIER, LE COUCOU ET LE ROSSIGNOL

Quel beau cerisier de plein vent au bord de cette prairie limousine! On

ne l’a jamais taillé, le sécateur n’est pas fait pour lui. Au temps

froid j’aurais dû m’approcher de son tronc luisant et ciré, où

s’enroulent des parcelles d’écorce à ressort. Une lumière en corolles

couvait dans la chair obscure du bois. O surprise! Ce matin, il

étincelle au soleil; il monte, tel un feu blanc, attisé par une ardeur

mystérieuse. L’extrême pointe de ses rameaux est de l’air en fleur. A

l’horizon, d’espace en espace, d’autres cerisiers lui font signe. Un

nuage de neige s’est arrêté dans le ciel au-dessus de lui, comme son

reflet.

Aujourd’hui, chante le coucou. Il jette deux notes veloutées; c’est un

chant de sorcellerie qui va sur deux pieds sautillants et qui boite dans

un cache-cache de feuilles. Il oscille au moindre souffle. Sort-il de ce

bosquet? Peut-être... Il s’éloigne et se perd déjà... Un vent malin

l’apporte, l’emporte.

Marie Bonnier, la laveuse, me dit:

--Quand vous l’entendrez pour la première fois, prenez une pincée de

terre et lancez-la derrière vous, par-dessus votre épaule... C’est un

oiseau de malice...

Il me semble qu’il chante dans le cerisier... Tendez l’oreille, il

s’enfuit; n’écoutez plus, il revient...

Le ciel se voile; mais le cerisier fleuri et ses frères sauvages de la

forêt éclairent doucement la campagne. Le silence verdoie sur la

prairie; seule, résonne l’enclume du forgeron. Soudain, une petite

bourrasque arrive; le soleil illumine des pluies qui vont et viennent

avec les nuages courants. Des gouttes d’eau, insectes étincelants,

bougent au creux des feuilles vertes. Là-bas, sous un arc-en-ciel un

très humble village a ses tuiles rougies par l’averse. La céleste courbe

s’efface et non loin des maisons du bourg où l’on allume le feu du soir,

un rossignol commence de chanter. A mesure que l’ombre s’épaissit, la

voix de l’oiseau caché coule à travers la nuit profonde et sensible.

L’eau des sources, au fond du vallon, n’est pas plus pure... Il est

dressé sur une ramille de frêne; ses plumes sombres tiendraient dans la

main, son sang dans une coque de noix, et les sublimes espaces lui

répondent.

JEANTOU DANS SON JARDIN

CONTE PAYSAN

Jeantou bêche son jardin; le soleil inonde un vieux pied de buis qui

pousse près d’une fontaine à la margelle fracassée. Cette parcelle

suffit à Jeantou; il élevait jadis des bœufs et des vaches, il soigne à

présent des lapins. Il leur porte des branches de houx, quand «ils ont

le gros ventre», et ils perdent leur obésité. Il admire qu’une feuille

de chou soit découpée et dentelée par ces bestioles au nez froncé,

remuant, aux longues oreilles à bascule. Le dimanche, il choisit le plus

dodu et lui fait le coup du père François. Il le suspend à un clou, par

les pattes, sous le hangar. Il retourne sa peau très proprement comme un

gant; il sait enlever au foie, du pouce et de l’index, la vésicule de

fiel, sans se servir du couteau. Sa femme fait cuire la chair blanche

dans du gros vin rouge, agrémenté d’un oignon, d’une rondelle de carotte

et d’une feuille de laurier-sauce.

Il bêche à petits coups; il a chaussé un mauvais sabot troué pour ne pas

user contre le fer le bois d’une bonne socque. Il prépare une planche

pour des haricots que l’on «mange en vert». De temps en temps, il boit

du cidre à la régalade; il appelle cela: charger la pièce. Le jet du

liquide resplendissant au soleil sort de la bouteille, coulant vers sa

bouche qu’il arrondit en goulot.

--D’une bouteille à l’autre, la mienne est percée, me dit-il.

Il se remet à travailler. Derrière lui, dominant un bataillon de petits

pois, se dresse un épouvantail. Dans une poignée de foin, surmontée

d’une coiffe, il a piqué une branchette en guise de nez, et sur deux

lattes en croix flottent les manches d’une camisole. Sa femme lui a dit:

«Tu pouvais bien te servir de ta jaquette de jeune garçon, mangée aux

rats?» Il a répondu: «Est-ce que tu te reconnais?» Elle s’est fâchée, et

comme elle tient les ficelles de la bourse, elle lui a refusé, pendant

trois jours, les cinquante sous que coûte un paquet de tabac. Hier, elle

a cédé; Jeantou lui montra un bâton assez noueux, en disant: «Veux-tu en

goûter, ma mignonne?» Il n’est pas méchant, mais, déchaîné, sa femme

apprend vite, sans avoir lu l’Ancien Testament, que la crainte est le

commencement de la sagesse.

Le voyage rustique · 第 5 / 10 段