sur elle la porte, en y appuyant une pesante barre de bois. Et, dans la
nuit, il se hâta vers la rivière, le cœur serré. «Il fait bien froid,
pensait-il, ils périront d’un seul coup... J’aurais bien voulu en garder
un...» Il arriva près d’un pont de bois; il y monta et vida son panier
dans le flot, sans voir qu’un des chiens s’était agrippé à des
branchages du bord. En revenant à la métairie, il respirait avec force,
soulagé d’un énorme poids. Il ouvrit la porte de la grange, posa le
panier, dans un coin.
Blanchette flairant le vent, s’élança dehors. Elle bondissait, elle
volait, rasant le sol, sur la trace que Léonard avait laissée. En
quelques instants, elle atteignit la rivière. Elle sauta sur le pont de
bois et, de ses regards très ardents qui perçaient d’épaisses ténèbres,
elle aperçut un de ses petits qui se débattait encore, soutenu par une
branche basse de tremble. Elle s’élança dans l’eau et saisit du bout des
dents le petiot qui ne voulait pas mourir. Elle le porta sur la rive.
Elle resta là un moment et, s’étant ébrouée, elle se pelotonna sur son
enfant pour le réchauffer; bientôt, il se mit à téter. Puis elle le
lécha afin de le rassurer. Elle gémissait de joie. Quand il fut empli de
sa chaleur, elle l’emporta à la pointe de sa gueule. Mais elle se garda
de le placer sur le nid de paille d’avoine, où elle devinait qu’il
serait de nouveau en péril. Il y avait près d’un hangar couvert en
chaume une meule de litière. Elle se mit à travailler des pattes et du
nez pour y creuser un couloir en forme de terrier. Tout au fond, elle
enfouit son chien sauvé des eaux et ferma l’entrée avec de la paille peu
pressée.
* * * * *
Les jours suivants, Blanchette continua de mener sa vie de bonne
chienne. Elle allait aux champs et gardait sagement le bétail. Mais
Léonard connut qu’elle était inquiète, affairée, sans apparente raison.
Le soir, à peine avait-elle mangé sa soupe, elle sortait avec une
étrange hâte. «C’est son lait qui la gêne, pensa Léonard. Faudra que je
lui attache au cou un sachet de sel...» Un matin, il surprit son manège:
elle bouchait de ses pattes un trou qu’elle venait de faire dans la
meule, par jeu, sans doute. Il n’y prêta pas davantage attention. Il
était à cent lieues de croire qu’un des petits chiens qu’il avait jetés
dans la rivière était caché et nourri par Blanchette, dans ce grand amas
de paille.
Quelques jours passèrent encore; un mercredi de la semaine des morts,
comme Prufaud et Léonard faisaient sortir de l’étable le couple de bœufs
pour aller labourer, ils furent bien étonnés. Un bout de museau pointait
au bord de la meule de litière, au ras du sol. Prufaud laissa tomber
l’aiguillon dont il guidait son attelage. Il sursauta, écarquillant les
yeux. Était-ce quelque blaireau ou putois?... Mais non. C’était un vrai
petit chien qui sortait à mi-corps d’une masse de paille, comme saisi et
tiré en avant par un rayon. Prufaud se grattait la tête, au comble de la
surprise, comme si la meule grisâtre enfantait un chien. Le petit, déjà
fourré de poils noirs et blancs, fit quelques sauts, branlant sur des
pattes lourdes, craintif, saoulé dès la première gorgée de jour qu’il
venait de boire. Il regardait Léonard qui était plus émerveillé que lui,
et de son museau dressé il cherchait le lait du soleil, en tirant la
langue. Le bonhomme ne put prononcer un mot; Blanchette arriva, sautant,
tournant joyeusement sur elle-même, mordue de joie; puis elle cessa de
bondir et leva vers les deux hommes des yeux très suppliants et
brûlants, qui voulaient dire: «Voilà mon petit que j’ai sauvé en
cachette...» Prufaud remonta son pantalon, ce qui était un signe de
colère. Il dit à Léonard:
--Tu lui en avais laissé un! J’avais commandé. Fallait obéir!
Mais Léonard jura qu’il avait jeté à l’eau toute la portée. Sans aucun
doute, Blanchette avait tiré de la rivière ce petit... Elle était plus
fine que lui... Le chien se mettait à gambader et Blanchette s’amusait à
le faire plier sous le poids de ses pattes de devant, en poussant de
menus abois. Janot vint au bruit et s’attacha aux jambes de Prufaud:
--Ne le fais pas noyer, supplia-t-il, la Blanchette serait pas
contente...
Léonard tressaillit d’aise en voyant que l’enfant venait à son aide.
Janot implora quelque temps d’une voix plaintive et Prufaud s’écria,
agacé:
--Va-t’en... Si tu le veux, garde-le...
Il ramassa l’aiguillon, toucha les bœufs et s’en alla labourer. Ainsi
fut sauvé le chien que Léonard appela Faraud, car, disait-il, il n’avait
pas froid aux yeux.
* * * * *
L’hiver s’écoula, marqué des travaux habituels et des divertissements où
prennent part les beaux feux de bois. A la fin de mars, Blanchette qui
était allée se promener ne rentra pas au logis. On la chercha vainement.
Léonard pensa qu’elle avait été égorgée par des bohémiens qui campaient
dans ces parages et qui déguerpirent très vite.
Blanchette fut pleurée et son petit fureta longtemps, à travers champs,
mais en vain. Léonard remarqua que Blanchette devait savoir que sa mort
était prochaine, pour avoir sauvé si courageusement Faraud en tous
points digne de lui succéder.
Le bétail commençant de sortir dans la prairie, Léonard se mit en devoir
de dresser Faraud. A six mois, il n’était pas de ces plus beaux; son
poil semblait tout mêlé de suie et de farine; il n’avait jamais l’air de
faire toilette; il se léchait et se lissait pourtant aussi bien qu’un
autre. Très haut sur des pattes un peu noueuses, les reins trop cambrés,
il levait une tête au museau pointu, illustrée par une grande raie
blanche, qui partait de ses oreilles frisées et s’arrêtait à la
naissance de son nez en grosse truffe vivante. Léonard, Mémène et Janot
le trouvaient admirable. «Il n’est pas beau, il est bon!» disait le
bonhomme. Il le dorlotait, et souvent il lui laissait une part de son
déjeuner. Il était plein de joie quand Faraud le regardait avec une
attentive amitié qui tenait dans le cercle d’or fauve de ses yeux.
Lorsque les bêtes paissaient dans le pré luisant de soleil, il lui
donnait sa leçon. Selon qu’il élevait la voix ou l’abaissait,
l’exhortant ou l’apaisant d’un geste, Faraud devinait ce qu’il fallait
faire. Les premiers jours, il se précipitait si fort au commandement
qu’il lui arrivait de rouler sur la tête, mais il repartait de plus
belle. Peu à peu, il devint plus grave; il acquit une vraie maîtrise. Il
sut empêcher les vaches de se quereller; il put les rassembler, les
disperser et leur interdire de franchir une limite fixée par Léonard. Le
bonhomme, un peu radoteur, s’écriait souvent: «Petit malheureux! On
voulait le faire noyer... une si brave bête!» Avec lui, Mémène et Janot
applaudissaient le bon Faraud. Enfin, il fut un grand maître de garde,
Léonard lui remit charge entière du troupeau. Avant de s’en aller au
travail, il plantait en terre son aiguillon, à l’endroit qu’il était
défendu de franchir. Il disait à Faraud tout frémissant d’attention:
«Faut pas que les bêtes dépassent!» Faraud se couchait tout près de
l’aiguillon; il tournait l’échine aux vaches qu’il n’avait pas l’air de
voir. Mais le malin, par suprême raffinement, avait l’oreille sur le
sol. Il devait entendre le pas des bêtes, quand elles étaient sur le
point de sortir des bornes tracées. Il faisait claquer ses dents: «Hop!»
et elles s’en revenaient en trottant. Lorsqu’elles allaient brouter dans
les fonds, près de la rivière, il se désennuyait en essayant d’attraper
des grenouilles. Il y arrivait souvent, mais, chaque fois, il était
glacé par les bestioles à ressort, si froides. Il ne les tuait pas et ne
les touchait qu’à peine avec sa gueule. Il les faisait sauter plus
qu’elles ne voulaient, du bout de ses pattes. Les danses de moucherons,
petites brumes d’or élastiques, le mettaient en joie. Parfois, il
écoutait Léonard qui lui chantait une chanson si claire et si drue,
qu’il se dressait sur ses pattes de derrière et cabriolait, la langue
tirée, la queue frétillante, en signe de fête. Bientôt, il apprit à tuer
les serpents d’un coup de dent brusque, avec une adresse sans défaut. Si
les vaches traversaient à gué la rivière, il ne passait jamais sur le
pont de bois, comme font quelques-uns de ses frères trop douillets, mais
il se jetait bravement à l’eau et nageait à droite, à gauche, guidant la
marche.
Prufaud, Nanette, les enfants et tous les gens de journée l’aimaient
beaucoup; il y avait de quoi. Il n’aboyait jamais, chien de berger et
non de garde. Il faisait maintes amitiés à ceux qui fréquentaient le
domaine. Au bout de deux ans, on pouvait dire qu’il ne lui manquait plus
que la parole, et encore cela n’était pas tout à fait juste, car ses
yeux et ses regards était aussi émouvants que le clair langage des
hommes.
* * * * *
En 1922, une bonne femme de ces parages venait travailler dans le
domaine, pendant les fauchaisons. Elle emmenait avec elle un petit
garçon de cinq ans. Il faisait une chaleur torride. «Va à l’ombre!»
disait-elle sans cesse au petit. «Où qu’y a de l’ombre?» répétait le
marmot. Enfin, Léonard haussa les épaules et cria: «Faraud, va te mettre
à l’ombre!» Faraud alla s’étendre sans hésiter sous des branches de
noisetier. Et Léonard, triomphant, se tourna vers le petiot et lui dit:
«Va te coucher près du chien...» Aux jours brûlants de la fenaison,
l’enfant s’allongea et dormit près de Faraud.
Vers ce temps, le chien avait éveillé une grande jalousie; il fut
attaqué sauvagement par une bande de mâtins qui lui déchiquetèrent une
oreille. Comme les humains, il essuya bien des traverses.
Pendant l’été de l’année 1923, on dut l’enfermer dans la grange,
quarante jours, à cause des chiens enragés, qui couraient le pays,
disait-on. Léonard lui portait à manger et lui donnait à ronger l’os à
moelle du pot-au-feu. Il gémissait: «Je sais bien que Faraud n’est pas
enragé!» Il lui tenait compagnie et causait avec lui, partageant aussi
souvent qu’il le pouvait sa captivité.
* * * * *
Deux ans après, veille de carnaval, il lui arriva malheur. Ce matin-là,
il faisait frisquet. Un peu de grésil avait blanchi les toits de la
métairie. Prufaud et Léonard s’étaient levés bien avant le jour. Le
boucher de Rieux devait charger sept cochons gras, qu’il avait achetés.
Il apparut à l’heure dite. C’était un garçon trapu, à figure de braise,
que semblait attiser le vent d’hiver. Il retroussa ses manches au-dessus
de la saignée. Puis il taquina Prufaud: «Cochon fin met pistole en
poche,» dit-il, goguenard. Prufaud se gratta la joue et remarqua: «Tu
feras ta graisse de ces cochons. C’est les plus braves de la commune.»
Le boucher fit reculer sa voiture jusqu’au tas de fumier qui se dressait
contre un mur de la cour. Ainsi les animaux, chassés à coups de
baguettes, entreraient comme de plain-pied dans la carriole. «Pas
besoin, comme ça, de se suspendre à leur queue, dit le boucher. Plus on
tire, plus ça crie. Quels bons cordons de sonnette!» Faraud se campa
fièrement devant le cheval, à son poste de danger. Il écarquillait
bellement ses yeux dorés et faisait le guet de peur que les cochons ne
se dérobent. Les trois premiers donnèrent dans le panneau, le quatrième
se faufila, ronflant et soufflant, entre la voiture et la muraille.
Faraud s’élança, mais le cheval prit peur tout à coup et une roue de la
carriole mise en mouvement lui passa sur le corps. Léonard se précipita;
il était trop tard. Le chien avait une patte écrasée. Le bon vieux se
mit à pleurer: «C’est ma faute... J’ai pas fait attention... Mon pauvre
Faraud!...»
On porta Faraud dans la grange sur son lit de paille. Léonard fixa deux
minces lattes de bois sur la patte, qu’il entoura d’une bande de toile.
Le chien se laissa panser comme un petit enfant très docile et doux. Il
regardait le bonhomme et lui léchait les mains comme pour dire: «Je suis
encore ton chien... Je ne suis pas mort... L’autre fois, c’était
l’oreille, maintenant, c’est la patte... Je suis toujours ton ami...» Et
il avait une sorte de sourire dans les yeux.
Pendant dix jours, il resta couché. Mémène et Janot lui portaient un
biscuit, en revenant de l’école. On lui donnait un peu d’eau sucrée pour
le ragaillardir. Quand il put marcher, on s’aperçut qu’il était boiteux
pour toujours. Léonard ne pouvait se consoler. Il passa un piètre
carnaval et ne voulut pas manger de boudin.
Faraud vit encore; il continue d’accomplir sa besogne obscure; mais il
souffre d’être infirme. Il y a dans son regard une secrète désolation de
ne plus courir à perdre haleine, dans le vent. Son histoire,
merveilleuse à l’origine, s’achèvera très humblement, selon la vie des
simples gens de ce pays.
VIII
L’ÉPICIER DE VILLAGE.
VEILLÉES.
L’ÉPICIER DE VILLAGE
La boutique de Jean Cissac est ouverte sur la place du village. Les
vaches allant au pacage saluent les bocaux de berlingots rouges, honneur
de la devanture. Ici, le rouge ne rappelle pas la couleur du sang versé.
Calot, le fier taureau de Rillou, le sacristain, regarde d’un œil aussi
gros qu’une prune reine-claude la «carotte» qui annonce que Jean Cissac
vend du tabac à fumer et à priser. L’enseigne est peinte d’un ripolin
écarlate et, dessus, resplendissent deux pipes croisées, jaunes comme le
jaune d’un œuf. Un taureau de Camargue en deviendrait fou; mais Calot
encense en passant la carotte, comme pour l’honorer. Devant l’épicerie
vont et viennent des troupeaux de toutes sortes: dindons coléreux,
moutons en grappes, qui roulent, pressés l’un sur l’autre, au beau
milieu de la route; chèvres dansantes, qui cheminent volontiers au bord
du fossé.
A trente ans, Jean Cissac est un garçon jovial. Il a figure pourprée,
bouche en demi-lune; il rit souvent. Il a l’air d’un énorme enfant avec
son tablier à bavette. Il dit parfois à sa femme, grande blonde, tout
occupée à morigéner ses marmots:
M’est avis que si tous les animaux qui trottent devant ma porte étaient
des clients, je serais fameusement riche!...
Il n’est pas pauvre; il tient de ses parents ce commerce. Conseiller
municipal, ses avis ont du poids. Il est dans sa boutique comme dans un
nid. Il hoche du bec et, méditant de vendre une boîte de sardines à la
tomate, il sait écouter avec patience des histoires que lui content par
le menu de vieilles clientes radoteuses.
Une d’elles, la belle-mère de Farine, a la joie maligne de lui faire
démolir l’édifice de conserves qu’il élève sur des étagères. Elle
s’assied dans un coin et soupire. Mi-percluse, brèche-dents, tête sèche,
pommettes pointues, nez pointu aussi, elle jette de-ci, de-là, des
regards luisants. Elle clignote comme si elle venait tout à coup de la
nuit au plein soleil.
--Non, dit-elle, c’est point celles-là que tu m’avais baillées... La
boîte était moins longue, un peu plate... Allons, ne fais pas ton
malin... Oh! non! pas celles-là. Tiens, c’est de celles qui sont tout à
fait dessous...
Elle prend la boîte toute neuve et brillante entre ses vieux doigts.
Elle gémit sur le malheur des temps:
--Autrefois, je payais cette babiole huit sous... Tu veux ma perte...
Jean Cissac reconstruit l’édifice de ses conserves. Elle paye et s’en
va, levant une main desséchée, couleur de bois mort, à l’écorce
ratatinée:
--Grigou, tu rognes pour faire la dot de tes filles!
Les filles de Jean Cissac ont cinq et sept ans. Elles jouent dans la
boutique avec deux poupées en carton-pâte qu’elles frappent de temps en
temps l’une contre l’autre, afin de provoquer une dispute qui n’éclate
jamais. Mme Cissac fuit comme la peste les bonnes femmes qui marchandent
à perdre l’âme. Mais son mari, grand commerçant, déclare qu’il faut
sourire aux commères les plus rétives: «Il y a loin de leurs poches au
tiroir de caisse. Belle humeur attire les sous.»
Cissac aime son métier: le riz ruisselle dans ses mains où il semble
qu’il prenne de la qualité. Il a une façon de casser un bâton de
macaroni, qui décide l’acheteur incertain. Il connaît l’esprit paysan,
ses tours et ses retours. L’hiver, quand on vient acheter de l’huile, il
porte la bonbonne devant le feu. Tandis qu’elle se défige, il vante des
paquets de lessive dont l’institutrice a fait provision: «Son linge est
blanc comme de la vraie neige.»
* * * * *
Ce matin, Jeantou demande une chandelle pour éclairer sa lanterne. Il
conte des histoires gauloises.
--Elles sont bien courtes, ces chandelles, dit-il. On peut pas aller
bien loin avec... et moi qui ai du chemin à faire ce soir...
Jean Cissac, qui connaît son homme, lui tape sur l’épaule:
--Y a longtemps que tu as tout brûlé, vieux lapin...
Les yeux de Jeantou brillent sous des paupières à petits plis. Il sort
en s’écriant:
--J’en aurai assez, maintenant... Adieu, mon petit...
Jean Cissac s’est adossé au comptoir. Content de son sort, il regarde sa
boutique; un peu de lumière fait reluire ses boîtes de conserves, dont
il a formé une pyramide en miniature. Un rayon de soleil touche le baril
à sardines, qui resplendit comme une monstrueuse fleur métallique, dont
chaque pétale est un poisson argenté. C’est la seule marguerite que Jean
Cissac ait jamais effeuillée.
VEILLÉES
A la nuit bien close, des gens vont passer la veillée chez Jeannette
Verdier. Jeantou et sa femme Fanchette, après avoir mangé la soupe où
l’on écrase une noix de lard, couvrent de cendres la braise de l’âtre,
allument une lanterne, ferment leur porte et bouchent le trou de la
chatière. Ils cheminent sans parler vers la métairie. Jeantou tient à la
main un antique parapluie dont les baleines sont privées d’étoffe.
--Pauvre sot, dit enfin la vieille Fanchette, en balançant sa lanterne,
tu es toujours le même baladin.
Jeantou porte au défaut de l’épaule son parapluie, comme il le faisait
du sabre, aux jours brillants de sa vie de régiment. S’il ne le protège
pas contre les averses, il est sa marotte de bouffon rustique, ou bien
il en joue comme un plaisantin de sa badine. Il n’a plus le sou; il
importe, en revanche qu’il réjouisse les bonnes gens. Qu’il fasse rire
les avares qui lui pardonneront d’avoir tout croqué!
Sa femme ne rit pas de ses grimaces. A son âge, il n’a pas honte d’aller
au bal et d’amuser des commères qui boivent un verre de vin blanc,
tandis que le plancher retentit d’un charleston, durement cadencé à
coups de socques. Plusieurs fois, elle l’a battu tellement que son bras
lui faisait mal. Elle soupire: il est incorrigible. La première guenon
venue le fait bouillir comme une soupe au lait sur un feu vif, mais il
n’y a plus grand’chose dans la casserole. Elle remâche tant d’avanies.
Elle marche d’un pas saccadé, la taille roide, tout d’une pièce,
dressant sa figure grise, cuite, çà et là, comme une pomme de terre qui
a mijoté sous la cendre. Une sorte de capuchon couvre sa tête où
s’entortille une pincée de cheveux.
Jeantou continue de porter son étrange parapluie au défaut de l’épaule.
De temps à autre, il tape du plat de la main sur sa casquette dont le
drap est assez mûr pour se gonfler d’eau comme une éponge. Au bord du
fossé, des chênes tailladés se dressent, plus noirs que la nuit, dans
une broussaille de ténèbres. Sur leurs branches hautes sont perchés les
oiseaux mystérieux de l’ombre.
La lanterne que balance Fanchette éclaire à peine et tremblote. Au creux
du vallon, la métairie de Jeannette Verdier se révèle par une lueur de
lampe, en aiguille si glissante et fine qu’elle passe à travers les
buissons. Il faut marcher au long d’un pré, le sentier est trop
bourbeux. Peu à peu, la lueur grandit; et la belle flamme de bois, qui
brûle dans la cheminée de cuisine, fait signe à Jeantou. Pour guider la
marche des veilleurs, on n’a pas fermé les volets. Jeantou jette le cri
de ralliement: «iou, fou, fou!» La porte tourne à ce vieux signal, sur
la grande présence du feu. Une clarté d’or tout vivant est sur le seuil,
dressée, riant aux ténèbres. Alors, Jeantou ouvre le squelette de
parapluie et le brandit au-dessus de sa tête.
--Eh! le voilà, cet ami! dit Verdier, le mari de Jeannette.
Léonard et Jacquet s’esclaffent:
--Oh! dit l’un, voici bien le grand-père des parapluies, il n’a plus que
les os!
--Non, repart l’autre, c’est une fameuse araignée de grenier...
La compagnie se fait une pinte de bon sang. Fanchette va s’asseoir
dignement au coin de la cheminée; elle grogne de dépit et se met à
tricoter des chaussettes.
--Je suis pas bien mouillé, crie Jeantou. J’ai fait tourner si vite mon
parapluie qu’il chassait les gouttes d’eau et les renvoyait ailleurs!
Enfin, il consent à s’asseoir sur un escabeau. Il y a, autour du feu,
les fils Verdier, le père et Jeannette, le vieux Toubon, rentier,
Farine, le meunier, et Médor, le jeune chien, qui se chauffe l’échine en
clignant de l’œil. Jeannette fait griller des châtaignes dans la poêle
percée. Jeantou glisse dans ses sabots quelques braises, afin qu’ils
soient bien secs et chauds; il les rejette, puis il enfonce ses pieds
dans leurs niches de bois, en soupirant de contentement.
Chacun de raconter sa petite histoire et de jaser et de rire. Une
châtaigne qui éclate fait rebondir les propos. On entend à peine toquer
l’horloge. La tourterelle s’est endormie dans sa cage qui est suspendue
à la maîtresse poutre. On donne à manger au grand feu de l’âtre, qui se
met à resplendir et à brûler si fort que les bonnes gens sont obligés de
se reculer. Ils admirent la belle colère de la flamme, tandis que le
vent d’ouest gronde au dehors.
Jeannette a versé les châtaignes dans un panier; chacun y puise;
l’écorce grillée craque sous les doigts. Léonard apporte du cidre
nouveau. Jeantou, qui a réputation d’avale-royaume, mais que l’on sait
riche en bons contes, commence en faisant claquer sa langue:
--Ils étaient trois garçons qui voulaient point travailler. Ils s’en
allaient chercher nourriture chez le voisin, sans sa permission. Ce
soir-là, ils se donnèrent rendez-vous, pour un brave repas, près du mur
du cimetière. Ils ne seraient pas dérangés dans cet endroit peu
plaisant. Le premier qui arriva, ayant volé un demi-sac de noix, se mit
à les casser. Il faisait une nuit noire comme le dessous de la poêle.
Pas besoin de chandelles; la faim les éclairait assez, m’est avis. Le
sacristain vint à passer; il entend ce bruit de noix que l’on casse, et
ces craquements... Il court chez le curé, qui avait la goutte: «Ah!
monsieur, c’est le diable qui mange les morts. Faudrait venir le
chasser... Ah! si vous entendiez ça!... Il croque les os comme du
sucre...--Je veux bien te suivre, mon ami, mais il faut que tu me
portes; j’ai les pieds tout enflés; je peux pas m’appuyer dessus.» Le
sacristain charge le curé sur ses épaules. Il pesait bon poids. Il
arrive comme ça, dans la nuit bourrue, devant le mur du cimetière... Le
voleur cessa tout d’un coup de casser les noix; il pensa que son compère
apportait un gros mouton noir. Il rêvait de gigot. Il ne put se tenir de
demander: «Est-il gras ou maigre?» Le sacristain, les cheveux tout
droits et croyant ouïr le diable croqueur d’os, s’écria en se
déchargeant de son fardeau: «Ah! gras ou maigre, le voilà!» Et je vous
jure que le curé, qui avait la goutte, fut plus vite au presbytère que
son sacristain.
--Pauvre sot, qu’est-ce que tu racontes! dit Fanchette.
Toute la compagnie rit avec Jeantou, sauf le père Toubon qui fait mine
de sommeiller, le nez sur le col de sa chemise en gros chanvre.
--Tu as le ligneul bien coupé, dit Farine à Jeantou... L’autre jour, il
m’est arrivé quelque chose de rare... Le moulin marchait pas, il y avait
trop d’eau. Je peux point rester longtemps au coin du feu, j’en aurais
un coup de sang.
Il fait glisser son chapeau en arrière, puis le ramène sur son front,
d’un geste brusque. Il parle d’une voix rauque et tape des mains sur ses
genoux comme pour s’exhorter.