Une roulotte, peinte en vert, s’est arrêtée sur la place du bourg. Elle

est pavoisée d’une bande de toile, où l’on peut lire sans lunettes ces

mots: «Poses plastiques; les derniers clowns; Bibi et Poireau; Cinéma:

le plus amoureux film de l’année. Explication du film. Entrée: 2

francs.»

Il est dix heures du matin; les volets de la roulotte s’ouvrent sur des

rideaux en dentelles. Le tuyau du poêle, qui traverse le toit, se met à

fumer. Le chef, Poireau, un gros rouquin, descend à terre. Il est nu

jusqu’à la ceinture; il plonge sa tête dans un baquet plein d’eau

froide, mais il ne peut effacer les taches de son qui décorent sa figure

joufflue. Des deux mains, il tape très fort sur sa poitrine. Une fille,

qui va à la fontaine, baisse pudiquement les yeux, croyant voir le

diable. L’adjoint au maire s’approche de Poireau et lui dit:

--Mâtin, vous avez les bras comme des cuisses de cochon, sans

comparaison...

L’adjoint au maire, qui est sec comme un coup de trique, admire cet

homme gras. Il s’écrie:

--De me tremper comme ça, je périrais. On voit que vous êtes pas

chrétien.

--Pas chrétien? Je suis de Clermont-Ferrand...

--Oh! alors, excusez... C’est autre chose... Vous n’aurez personne, ce

soir... Ma femme et mes deux filles viendront. Vous les ferez pas payer.

Vous les reconnaîtrez. Elles ont la peau blanche et les cheveux très

noirs, pas frisés...

Il s’en va; derrière lui, Poireau fait un geste irrespectueux. Une

fenêtre de la roulotte s’entr’ouvre. Le clown Bibi lance une corde munie

d’un hameçon où il a fixé une miette de pain. Un coq survient, et,

méfiant, irrité, il s’éloigne, entraînant ses poules qui ont de belles

culottes de plumes. Bibi sort de la roulotte et fait trois sauts

périlleux en l’honneur du soleil. Il est de petite taille, tout en

muscles; une mèche de cheveux blonds se dresse au sommet de sa tête. Il

a une claire figure, aux yeux bleus, naïve et perverse à la fois. A-t-il

dix-sept ou vingt ans? Une fillette joue avec lui; elle est prise d’un

accès de toux, qui empourpre son visage exsangue.

La maîtresse du logis s’est assise sur un escabeau; elle épluche

noblement des pommes de terre. Jeantou vient à passer; il est émerveillé

par cette femme aux charmes très apparents; ses petits yeux pétillent de

concupiscence. Comme la fillette continue de tousser, il donne un

conseil:

--Pauvre enfant! Baillez-lui à manger beaucoup d’ail... Deux têtes dans

le bouillon. Ça guérit... Et l’ail, ça chasse les autres odeurs,--on ne

sent plus que l’ail. C’est un avantage, madame...

A ce moment, le singe montre son nez à la fenêtre.

--Oh! madame, vous habitez avec ce singe, dit Jeantou, à voix étouffée.

--Tirez-vous de là, mal poli.

--Je suis plus raboté que vous pensez. Bonjour!

Il s’en va, vexé.

* * * * *

... Le soleil a disparu, la journée s’écoule, triste et froide. Pas le

moindre souffle; le temps est sourd. Un tampon de nuages immobiles

bouche l’horizon. Mais vers quatre heures, un rugissement de trombone

éclate au milieu de la grand’rue, qui vibre comme un pavillon de cuivre.

Poireau apparaît dans sa force, la joue luisante, la lèvre collée à

l’embouchure. Il arrange à sa façon un air de _No no Nanette_. Des

enfants l’escortent; des femmes, brûlant de curiosité, viennent sur le

seuil de leurs portes. Enfin, Poireau parle, il annonce rudement le

spectacle...

A la nuit close, la mairie est éclairée par des lampes d’acétylène. A

vingt heures, jeunes et vieux, en troupes, vont s’asseoir sur des

gradins. Jeantou est au premier rang. Un roulement de tambour, et le

spectacle commence par l’apparition de Vénus sortant des eaux. Bibi a

déroulé, sur un tapis, une gaze bleue, qui symbolise les flots calmes.

Mme Poireau, vêtue d’un maillot très rose, le front ponctué d’une étoile

en carton doré, s’élance. Elle tourne vite sur elle-même, comme pour

oublier un chagrin. Elle sautille, élève ses bras potelés. L’étoile, qui

n’était pas bien fixée sur sa tête, tombe soudain. Elle la ramasse en

souriant. Elle tremblote plus qu’elle ne danse; c’est Vénus sortant des

eaux grasses. Elle va se sécher derrière un rideau. Le trombone la

salue. Jeantou murmure:

--J’aimerais mieux ça que le hérisson... Une belle blonde, ma foi. Elle

a deux peaux. Celle de dessous est plus bonne. Elle saute mieux qu’une

grosse chèvre.

Poireau a mis un faux nez; un petit chapeau haut de forme, si l’on peut

dire, semble perdu sur sa large tête. Son pantalon cache à peine

d’énormes mollets, et par derrière une oriflamme flotte, son pan de

chemise, peut-être. Il se rengorge et lâche un mot très gaulois. Tout le

monde est content. Bibi se trémousse. D’une voix de gosier, il assure

que Poireau ne plaira pas à la femme du chef de gare. Il esquive une

claque; Poireau s’abat sur le tapis. Un dialogue s’engage, simple et

vert. La garde-barrière rougit. Poireau va souffler dans son trombone.

Bibi danse, flexible. Et voici que Poireau traîne un singe qui n’est pas

de bonne humeur. L’animal retrousse ses babines sur le double râteau de

ses dents blanches. On l’emporte... Alors, une fillette paraît; elle a

des regards trop sérieux dans un mince visage fané. Elle essaye de faire

des grâces, puis elle se met à tousser. Elle se mord les lèvres pour

retenir sa toux; elle sourit. Chère petite fille inconnue, qui n’aura

jamais de jouets... Elle-même est un jouet de chair et de sang. Si elle

pleure, c’est en cachette. Poireau veut montrer qu’elle est disloquée.

On peut la mettre dans un panier. L’assemblée est prise d’un malaise

obscur. On crie: «Assez!» Elle va se coucher dans son lit froid.

La femme Poireau met en marche l’appareil cinématographique. Elle

annonce le plus amoureux film de l’année. Jeantou a compris: le plus

amoureux fils de l’année. Il s’esclaffe. Dans la pénombre, il y a des

figures où paraît un grand désir de féerie. Des yeux d’enfants brillent.

Sur la toile blanche surgit un gros monsieur, coiffé d’un chapeau melon;

il tient sa canne sous le bras et son habit est orné d’une petite fleur.

Il se dandine; il attend. Passe une jeune fille aux belles jambes. Elle

décoche une œillade sans passion, qui suffit à enflammer le monsieur.

--Ce n’est pas étonnant, elle a des yeux à la perdition, dit Mme

Poireau.

Le monsieur suit la jeune fille. Au moment où il va l’aborder, un

garçon, qui semble sortir de terre, le gifle. Le chapeau melon est

soudain tout cabossé.

--Regardons bien, dit Mme Poireau... Qu’est-ce que ce vieux polisson va

prendre!...

Jeantou se gratte la tête. Le spectacle continue...

VI

L’ENFANT SOLITAIRE.

A LA RECHERCHE D’UN TRACTEUR.

FIDÉLITÉ.

L’ENFANT SOLITAIRE

Quelle heure est-il? Aucun rayon ne dessinera l’ombre d’un arbre au

cadran de la prairie. La houppe du chardon ne bouge pas; le vent ne peut

ouvrir les quatre portes de l’horizon. Un lutin des bois en a volé la

clef et il se cache dans un genévrier. Un bruit d’eau secrète émeut à

peine l’air du soir. Quelques ajoncs retiennent une fleur d’or, parcelle

d’une grande richesse perdue. L’oiseau d’hiver, une braise au jabot,

saute de brindille en brindille. Là-bas, au flanc d’un coteau, ce champ

labouré est cousu comme une pièce de drap neuf; çà et là, le vieux

paysage est tout rapiécé.

Au bord d’une prairie, un enfant taille un sifflet avec un de ces

couteaux à bout rond, que l’on vend dans les foires. Il fait passer

maintenant, d’une main à l’autre, quelques billes. Puis il agace son

chien qui s’est enroulé à ses pieds. L’animal lève ses oreilles, il n’a

pas envie de jouer. Alors, l’enfant trépigne pour repousser il ne sait

quoi; il arrache d’un geste brusque son béret et le jette à terre; ses

cheveux blonds surgissent, tout hérissés. Il enfonce de nouveau son

béret jusqu’au ras de son nez en boule; il écarquille ses yeux bleus en

considérant le troupeau dont il a la charge. Tout à coup, pour se

défendre contre l’ennui qui serpente dans l’herbe rase, et pris d’une

épouvante confuse, il chante, la bouche arrondie, un chant sans paroles,

qui traverse le terrible silence que gardent les arbres nus et le ciel

clos. On dirait qu’il ne s’arrêtera plus de chanter, saisi d’un charme.

Une puissance obscure l’écoute et le guette. La journée est sans écho;

rien ne lui répond. Il se balance, les joues gonflées de sa plainte, les

regards étrangement graves. Au loin, rampe la fumée d’un feu de

feuilles.

A LA RECHERCHE D’UN TRACTEUR

Ce matin, mon ami, le poète, qui fait son nid dans un domaine de ces

parages, frappa de bonne heure à mon seuil.

--Levez-vous! me cria-t-il.

--Je suis levé dès le point du jour, lui dis-je. Vous m’offensez... Je

vous attendais. Les poètes sont les maîtres du monde, même en ce siècle,

mais leur puissance n’est reconnue que d’un petit nombre de personnes...

Comme dans la chanson, mon ami est brun, ainsi qu’un grillon, et droit

comme un i. Sa tête est couverte d’un béret roulé sur ses bords. Il

cache un poème frais dans sa poche pour se préserver de tout mal.

* * * * *

Je me glisse dans sa voiture; il part, la route vibre dans ses mains

qu’il appuie légèrement sur le volant. Heureux est-il, lui qui mène à

bon port une troupe d’alexandrins, et conduit une automobile brillante.

Je l’ai vu, dans son domaine, guider, par des soirs d’automne, un

attelage de six bœufs tirant une charrue de deux cents kilos. La terre

se fendait et s’ouvrait merveilleusement devant lui. Il considérait ses

trois couples aux fortes échines comme une splendide strophe de muscles.

Quelques étangs luisent; des villages, démasqués par l’hiver, nous font

signe, éclairés d’un badigeon à la chaux, ce fard des vieilles maisons

paysannes. Ah! le soleil se lève, tout blanc, disque enchanté, et qui

annonce au poète qu’une journée est libre; la voiture peut continuer de

bondir. Un lièvre surpris mène sa danse de peur autour d’un genêt.

Nous traversons un bourg aux toits pressés. J’aperçois, dominant la

porte d’une chaumière un écriteau où le nom du propriétaire est tracé

dans un cœur peint en rose. Il s’agit de commémorer l’élection d’un

conseiller municipal qui a le cœur sur la main. Est-ce une illustration

du proverbe: «Une chaumière et un cœur?» Peut-être la chose publique

s’accorde-t-elle ici à l’amour légitime... Ce conseiller doit être

chargé d’embrasser la nouvelle mariée. Ici, la température s’élève.

Très loin, au sommet d’un plateau roussi, des arbres dressent leurs

ramilles en griffes noires, et où ne se prennent que des nuées. Tout

l’été ils ont fait patte de velours, les voici qui montrent leurs

ongles.

La voiture éveille une petite rafale, mais les chênes qui bordent la

route restent immobiles, terriblement étrangers à notre course. Mon ami

me dit, tout à coup:

--Vous voulez voir de vos yeux un tracteur, et vous aurez ce plaisir. Un

de mes voisins vient d’acquérir à beaux deniers un tel monstre. Il fait

merveille; je parle de mon voisin. Dans nos pays, cette admirable

machine ne «rend» pas. Il faut reconnaître qu’elle est très utile en

d’autres lieux. Mais il importe de garder quelque mesure et de ne pas

dire comme un de mes amis, féroce agriculteur: «J’arriverai à me passer,

ou à peu près, de main-d’œuvre...» Ce serait curieux: le travail de la

terre sans paysans...

Nous arrivons dans la cour d’un château Louis XIV, à la majesté tempérée

par un jet d’eau qui gazouille.

Nous entrons dans un salon à boiseries. Un air du _Devin de village_

sommeille au fond d’un clavecin en bois des îles; on dit qu’il se

réveille le premier jour du mois de mai, et qu’il se rendort quand les

derniers rossignols deviennent silencieux.

La maîtresse du logis vient à nous. J’ai pensé, tant elle était

gracieuse, que mon ami allait demander des nouvelles de l’oiseau bleu,

couleur du jour; il dit simplement:

--Mon compagnon brûle de voir de ses yeux un tracteur...

Elle parut charmée de ces paroles. Elle souriait comme au compliment le

plus délicat du monde. Elle promit de nous guider, assurant que son

époux chargeait du bois, près d’ici, au moyen de cette machine. Elle

prit place au fond de notre voiture; elle emportait un gros ouvrage

d’agriculture pratique; ce n’était pas pour le lire, mais on devinait,

sans être clerc, qu’elle avait du plaisir à le tenir dans ses mains.

Peut-être ce livre cachait-il une petite boussole, car elle daigna nous

indiquer une direction au nord de la commune.

Mon ami partit à très bonne allure. Après une randonnée farouche,

l’aiguille du compteur ne quittant guère 80, nous fûmes obligés de

constater que le tracteur ne se profilait pas à l’horizon. Le poète,

suivant les conseils de madame, rebroussa chemin et se dirigea vers le

sud, mais beaucoup moins vite, cette fois. Il importait de découvrir les

traces que le tracteur avait laissées. Hélas, nous ne relevions que des

empreintes de troupeaux, de pattes de poules ou de chiens coureurs, ce

qui était bien décevant.

--Ce n’est pas un rouge-gorge, dit mon ami. Sa marche n’est pas secrète,

et nous le verrons, de très loin, s’il est en action ou au repos...

Il continua de conduire prudemment sa voiture, à la manière d’un homme

qui épie. Comme il était près de midi, nous nous arrêtâmes dans un

hameau en jetant quelques cris discordants. Des habitants accoururent au

bruit; un campagnard coiffé d’un chapeau rond survint, tenant un bout de

fromage d’une main et de l’autre un couteau pointé vers le ciel. Une

femme suivait, portant un bol de soupe où la cuiller était plantée, et

un petit innocent se mouchait en tapinois avec sa jupe. Une troupe de

canards, qui était en marche, s’arrêta.

--Avez-vous vu le tracteur? demanda madame, d’une voix exquise.

--Oui bien, dit le vieux; il est du côté de Beaufond. Allez tout droit

et virez à gauche. Vous trouverez un méchant chemin pas propre... Que le

bon Dieu vous aide! Ils arrachent un arbre tout comme une dent avec sa

racine...

Madame lui dit un charmant merci. Mon ami repartit à toute vitesse.

Enfin, madame s’écria:

--J’aperçois ses traces... Il n’y a pas de doute... C’est lui...

--Moi aussi, opina mon ami. Il remue la terre comme un sanglier...

Au tournant de la route, le tracteur se dressa, monstre camus. Chose

curieuse, il était surmonté d’une capote de vieille calèche, très second

Empire, ce qui lui donnait une certaine bonhomie, si l’on peut dire. Mon

ami arrêta la voiture au bord d’un talus. Tous ensemble, nous allâmes

féliciter le propriétaire du tracteur. Il me tendit une main cordiale et

calleuse. Il avait l’apparence d’un paysan; mais on devinait que, à

l’âge de vingt ans, il rêvait tout comme un autre d’enlèvements à la

belle étoile. Un lorgnon brillait sur son fin visage. Il ne s’attarda

point à parler. Du bois en grume était rangé devant une remorque; un

homme débrouillait des câbles en fils d’acier; il en lia l’extrémité des

arbres coupés. Les câbles furent accrochés au tracteur qui démarra,

conduit par le gentilhomme paysan, et s’engagea dans un sentier de

traverse, ses roues broyant le sol et s’y agrippant. Les liens de métal

se tendirent et le bois monta comme par enchantement sur la remorque, au

moyen des barres qui s’y appuyaient. Ce chargement, qui eût exigé une

troupe de garçons solides, fut achevé en peu de temps. Madame nous fit

remarquer que les roues du tracteur avaient rentré leurs griffes de fer:

--Elles s’ouvrent, quand il s’agit de labourer. Demain, j’irai

travailler avec mon mari...

* * * * *

Des paysans, tout ébaubis, regardaient, se tenant prudemment à une

distance d’environ cent mètres.

FIDÉLITÉ

Marie Bonnier est la meilleure laveuse du bourg. Courageuse à la

besogne, forte comme un loup, disent ses voisins. Le linge qu’elle a

blanchi sent bon dans les vieilles armoires; il garde une limpidité

d’eau vive, un air de soleil; on y glisse un brin de lavande pour un

goût de fleur.

De sa jeunesse, Marie a retenu un sourire de rivière qui saute sur des

pierres lumineuses au printemps. Son enfance est mêlée au flot joyeux,

bien loin d’une épouvantable image de fuite. Elle se souvient de

quelques frairies, au village où elle habitait avec sa mère qui fut

veuve de bonne heure. Il fallait nourrir trois garçons qui étaient assez

grands en 1914 pour aller mourir à la guerre. Que de paquets de linge

furent lavés par Marie qui pliait, le soir venu, sous leur poids! Comme

elle dormait bien, les membres rompus de bon travail!

A cinquante ans passés, elle est taillée en force, giron large, hanches

rebondies. Des manches de son caraco, ses poignets sortent, rouges et

luisants, astiqués par le savon. Elle a des mains courtes et carrées, en

battoir. «J’aimerais point qu’elle me baille une claque,» dit l’adjoint

au maire. Il n’en est pas comme elle pour «couler» une lessive et la

mener à bonne fin. Au soleil, son linge est si blanc, qu’il neige sur

les buissons où, dévotement, elle l’étend. Elle ne laisse pas se

rouiller ses muscles. Le plus lourd travail glisse avec l’huile de

bras...

On ne découvre pas ce qui est merveilleux en Marie Bonnier: le cœur. Il

est en elle, étoile obscure aux rayons secrets. Ceux qui la regardent en

face devinent à peine cette lumière si humble, au fond de ses yeux.

* * * * *

Je me souviens de sa petite fille, Irène; quelques mois avant la guerre,

elle avait près de douze ans. C’était une enfant bien vivante, un vrai

bouquet de printemps. L’œil frais, la bouche comme deux cerises dans une

figure menue, toute rose, couronnée de cheveux blonds aux boucles

serrées. En ce temps-là, Marie vivait avec un homme qui ne travaillait

pas et buvait du rhum à plein bol. Il demandait sans cesse des sous

d’une voix de tonnerre. Un soir, comme il n’en restait plus dans la

commode, il voulut battre Irène pour blesser Marie dans son cœur; mais

la mère le mordit au poignet. Il se retourna contre elle et la frappa

sauvagement; il s’enfuit en pensant qu’il l’avait tuée.

Un an plus tard, on apprit qu’il était mort à Brest, dans un bouge. «Que

Dieu lui fasse merci!» dit Marie Bonnier. Elle ne se plaignait pas.

Lorsqu’elle revenait au logis, après sa dure journée, elle s’éclairait

au visage de son enfant.

Un après-midi de juin, en l’année 1914, Irène se promena avec des

compagnes d’école. C’était jour de fête. Elle était vêtue d’un corsage

de linon lavé et empesé à plis par sa mère. Quand elle rentra, Marie

joignit ses mains: elle était heureuse. Irène était son ange tout blanc,

tout joyeux. Comme la nuit descendait, elle alla chercher du lait chez

une voisine. Pendant ce temps, Irène garnit la lampe qu’elle posa au

bord de l’âtre; un peu d’essence coula jusqu’aux braises, et voici

qu’une flamme brusque sauta sur Irène, embrasant la robe de linon. La

petite se mit à tourner follement dans la cuisine; puis elle cria,

courant au dehors. Le vent attisa le feu dont on a dit qu’il était notre

frère et qui n’avait pas pitié de cette enfant. Il eut vite raison de

son corps fragile. A son retour, la mère aperçut dans l’herbe d’un pré

voisin son ange tout dévoré et qui ne criait plus et qui ne

l’appellerait plus jamais. Des flammèches terrifiantes luisaient encore,

les derniers signes rougeoyants d’un démon jaloux.

On m’a dit qu’il avait fallu quatre hommes pour maîtriser Marie Bonnier

qui voulait se précipiter dans la rivière.

* * * * *

Douze années ont passé depuis ce soir d’été, si torride dans le village

à cause d’une petite fille brûlée vive. Marie avait dit: «Je me tuerai

le corps à travailler...» Le travail ne l’a point brisée. De semaine en

semaine, de mois en mois, elle eut la puissance de faire revivre son

enfant dans son cœur. Enfin, elle entendit sa voix, son rire d’oiseau;

elle retrouva son souffle, la lumière en fleur de ses yeux. Elle fut

certaine que sa fille ne l’avait jamais quittée; elle lui semblait

voilée seulement d’un peu de brume. Ses cheveux blonds deviennent un

brouillard doré; sa figure, si puérile, est illuminée de la suprême

sagesse. Marie sait qu’elle joue à la ronde et au chat perché avec les

anges, dans des prairies blanches et bleues. Elle ne sera pas jalouse

des anges qui ont des ailes et des robes immaculées. Pas de laveuse

comme elle, là-haut; le ciel n’a pas de taches ni de souillures. Pas de

lessive: tout est lavé une fois pour toutes. Mais Irène descend, à la

faveur de la nuit, dans la maison de village. Elle sourit à la commode

de cerisier où sommeille sa première poupée en carton-pâte; elle porte à

la tourterelle une poignée de grains du paradis. Invisible, elle

effleure les pots de confiture de groseille. Elle revoit avec plaisir sa

couchette terrestre, son nid bourré de duvet. Elle parle en rêve avec

Marie et caresse son sommeil de ses mains légères. Tout est en ordre,

rien n’a changé sous le pauvre toit.

Marie a fait de la tombe d’Irène un parterre d’œillets, de marguerites

ou de perce-neige, selon la saison. Elle s’y prosterne chaque jour,

seule à seule avec son enfant; elle interroge à mi-voix et elle entend

des réponses. Dernièrement, elle repassait du linge. «Ce sont ses

affaires, m’a-t-elle dit. Je les lave deux fois par an... Elle en est

contente... Elle est là... On ne me l’enlèvera pas... Elle vient tous

les soirs...»

... Il a neigé; toutes les froidures du monde n’empêcheraient pas Marie

de se pencher sur la dépouille de sa petite. Ce matin, elle s’agenouille

près de la tombe. Dans le silence amical au souvenir, elle apparaît,

immense, humblement accordée au grand repos de la terre où le grain

meurt pour revivre. Elle balaye de ses mains dures les flocons et, dans

l’espace noir qu’elle a tracé, elle pose un long baiser de sa bouche

fidèle. L’hiver cède la place à son cœur brûlant.

VII

FARAUD, CHIEN DE BERGER.

Cette métairie est plantée sur le rocher, au creux d’un vallon limousin

où les tiges en aiguilles du genêt donnent des fleurs couleur de soleil.

Non loin, passe un cours d’eau vive, bordé par des feuillages de

tremble, que le moindre souffle fait ruisseler. Ombres et rayons se

poursuivent, menant un jeu de mystère dans une immense prairie. Comme le

vent sent l’herbe fraîche! Elle brille de ses innombrables pointes

vertes où glisse la rosée des matinées pures. Il s’en élève, dans une

seule lumière paisible, on ne sait quoi de sauvage et d’innocent. Par un

temps clair le vieux pigeonnier en poivrière semble jongler avec ses

pigeons, balles de plumes irisées, qui roulent vers la rivière, sur la

pente d’un herbage lumineux. Près de la grange, le puits retient dans sa

gaine de pierre velue une colonne d’eau limpide et cachée; elle

flamboie, quand le soleil de midi arrive au milieu du ciel. L’espace

d’un moment, une caresse d’or émeut l’onde prisonnière, qui se met

soudainement à frémir.

En ces lieux, Faraud naquit au mois d’octobre 1920. Le métayer Jacquet

Prufaud et sa femme Nanette découvrirent dans la grange un tas de petits

chiens roulés en boule, grouillant et respirant doucement sous un amas

de paille d’avoine. Blanchette, une forte chienne, blanche comme le dit

son nom, avait commencé de les allaiter. Ce soir-là, comme Prufaud

finissait de manger la soupe après avoir soigné le bétail, il dit à

Léonard, le valet:

--Faut que tu portes noyer tout ça. A cette heure, Blanchette est assez

brave. Pas besoin d’autre qu’elle, m’est avis.

Il parlait sec et il était sec lui-même, mais pas mauvais homme. Un

morceau de pain mangé inutilement lui faisait mal dans le cœur. Sa femme

l’approuva, hochant une tête longue et noueuse, une figure creusée aux

joues par la dure économie de toutes choses. Mémène et Janot, âgés de

quatre et six ans, dormaient déjà dans la chambre blanchie à la chaux.

Léonard était un vieux bonhomme maigre et musclé, franc comme la main

ouverte. Il ne répondit pas tout de suite à Prufaud. Il continua de se

chauffer au coin du feu. Depuis vingt-cinq ans, il servait dans ce

domaine; l’obéissance lui était douce, mais chaque fois qu’il s’agissait

d’une telle besogne elle devenait très difficile. Enfin, il se leva,

tout grognant, et s’en alla dans la grange. Il prit un à un, avec

beaucoup de douceur, les petits chiens. Il y en avait six, bien léchés,

dodus et l’œil clos, encore à l’aube très humble de leur naissance. Il

les entassa dans un grand panier. Ils dressaient leurs têtes

ensommeillées, tremblantes, avec des traces de lait au museau, car ils

venaient de téter.

Le voyage rustique · 第 3 / 10 段