et Jacquet, jusqu’à la châtaigneraie du Cros-de-Renard. Le vent a tourné
au nord, comme on dit. Le ciel clair est d’un bleu froid. Jacquet mène
la charrette que tire le couple des bœufs; il les pique légèrement de
l’aiguillon qu’il glisse entre leurs pesantes cornes. Léonard et Jacquet
n’ont pas encore dix-huit ans. Ils travaillent de bon cœur dans la
métairie. Garçons comme on en voit beaucoup dans ces parages, ils sont
de taille moyenne, peu membrus, musclés, avec des figures de plein air.
Ils ne parlent pas beaucoup; ils éclatent de rire, parfois, dans une
impatience de jeunesse. Le dimanche, ils vont au bourg, apprêter le
fox-trott à la sauce paysanne. Ils ont oublié les bourrées où il y avait
de la féerie. On les dansait encore, à la veille de la guerre, l’œil
brillant et la joue rouge, entre deux coups de vin blanc offert aux
filles. Quand ils reviennent en pleine nuit, vers la métairie solitaire,
ils jettent des cris gutturaux qui percent de grands espaces de
ténèbres.
* * * * *
Nous arrivons sur une pente rocheuse où le soleil ranime les couleurs de
fougères à demi mortes. Les châtaigniers apparaissent en capes de
feuilles sèches. Leurs branches s’élancent de troncs fendillés qui
donnent l’idée d’une masse granitique. Environnés de rochers, ils en ont
pris l’apparence.
Jacquet arrête les bœufs en appuyant l’aiguillon entre leurs têtes.
Jeannette se courbe et ramasse les châtaignes qui ont jailli des bogues
ouvertes. Les garçons, au moyen d’une baguette fourchue, frappent les
pelons encore fermés; les châtaignes sautent sous le coup; elles ont
l’air de petits objets tout neufs, fraîchement vernis, parfaits, de
choses non seulement bonnes à manger, mais délicieuses à regarder.
Chacun se hâte, sans parler. Jeannette emplit des paniers qu’elle verse
dans la charrette. Un pic-vert pousse un cri déchirant, annonciateur
emplumé de la mort des arbres.
La besogne finie, Jeannette vient s’asseoir sur un tertre gazonné. Elle
parle à mi-voix, posément.
--Voilà le mois des défunts. On pèse pas lourd, surtout les pauvres
femmes. Vous savez bien: Femme morte, chapeau neuf. On ne nous plaint
guère, quand nous partons. Je me souviens dans mon jeune temps du
remariage de Bontaud, le mérillier. Il y avait pas un an qu’il était
veuf. Il trouva vite une autre femme pour donner à manger aux bêtes,
qu’il disait. Il chantait à la messe; il pouvait pas tout faire, et il
avait un bon petit bien. Il fit une brave noce. Quand on sortit de
l’église, les ménétriers faisaient un potin de tous les diables. Il
fallait passer devant le cimetière; il y avait point d’autre chemin.
Arrivé devant, il dit: «Arrêtez, misérables! Si ma pauvre défunte vous
entendait!...» Une fois le cimetière passé, il cria, bonhomme: «Allez-y,
maintenant, mes amis!...» Vous connaissez le vieux père Lamond. Il a
perdu très tard sa bonne femme, la Minette. Il l’aimait bien, mais il
trouvait qu’elle venait trop souvent lui faire honte, quand il buvait
chopine, à l’auberge. Une fois les coudes posés devant son verre, sur la
table, il était plus lourd que du plomb. Il pouvait plus se lever; pas
moyen de le faire sortir. La Minette n’osait pas entrer; elle grognait à
la porte, tapait dans les contrevents. Il disait: «Patience, un petit
peu de patience, mignonne. Tiens ta langue...» Pendant vingt ans, elle
lui fit du sabbat à la porte, si bien qu’on n’y portait plus attention.
Elle est morte, il y a deux ans, sans avoir brouillé son homme avec la
bouteille. A présent, il boit son verre à cause de son chagrin, qu’il
dit; avant, c’était peut-être bien pour son plaisir. Il vit seul; ses
enfants sont à la ville... Quand il revient chez lui, en quittant
l’auberge, il passe devant le cimetière et il dit: «Dors bien, va, ma
petite Minette... Dors bien... moi, j’ai bu un bon coup...»
* * * * *
La nuit descend vite en cette saison. Nous prenons une route qui borde,
l’espace de trois cents pas environ, un étang merveilleusement limpide.
Il est si clair et si pur, ce soir, que l’on ne dirait pas qu’il reflète
le ciel, mais qu’il est un peu du ciel même, sans une ride, sans le
moindre frissonnement.
SUPERSTITIONS RUSTIQUES
Près d’ici, à Labregère, la jeune métayère Yvonne Montier, une brunette
à la figure blanche et fraîche, n’a pas eu de repos que son mari ne lui
achète un phonographe. Ce moulin à musique est muni d’un pavillon qui
ressemble à quelque immense trompette, dont l’embouchure est appliquée
sur une boîte peinte en rouge. A Limoges, un marchand avait offert une
de ces machines, mais sans pavillon. Yvonne a dit:
--Vous vous moquez... Je n’en veux pas. Avec un entonnoir tout rose,
c’est plus gai...
Elle s’est fait couper les cheveux; elle lit des livres qu’elle emprunte
à la bibliothèque communale. En dépit de ces apparences nouvelles, le
cri d’un chat-huant la met en transes. Lorsqu’elle va au marché, elle
poudre paniers, légumes et volailles d’un peu de sel contre le mauvais
œil. Le phonographe a pour elle quelque chose d’un peu diabolique; quand
elle pose l’aiguille sur le disque où est inscrite la chanson _Chacun
son truc_, son air préféré, elle écarquille les yeux avec plus de peur
que de plaisir.
Un soir de veillée, elle m’a dit:
--Le monde est toujours pareil. Il y a des choses qu’on pourra point
dénouer. C’est la pelote maligne. Il y a trois ans, un vieux, je veux
pas dire son nom, vous le connaissez, passait dans les fermes,
soi-disant pour chercher de la vieille laine. Il cherchait autre chose.
Il venait en charreton, mené par une méchante bourrique, au poil rouge.
Sous sa casquette rabattue, il cachait des yeux tout bizarres, des yeux
de poison... Comment dire?... Il avait une figure pas juste. Je lui
vendis pour quelques sous de laine. Je pris ses sous sans me méfier; il
partit sans avoir dit plus de quatre mots... Ah! monsieur! Cette
année-là, le poil de nos bêtes a tombé, tout l’hiver. Nous avons perdu
deux veaux... Notre blé n’a fait que de l’herbe, et à côté, dans le
domaine voisin, il était beau et bien grainé... Cet homme, je l’ai su
depuis, a fait sécher sur pied une brave jeune fille... Et il va à
l’église, prier le bon Dieu, qu’il dit... Mais c’est le diable... On me
tirera pas ça de la tête... Il y a des signes... On les apprend pas chez
le maître d’école. L’an dernier, un dimanche, j’avais été voir au Breuil
ma petite belle-sœur. A dix-huit ans, elle périssait, elle s’en allait à
petit feu. Rien n’y faisait, ni viande rouge, ni œufs, rien... ni eau de
Vichy... rien... les bonnes paroles non plus... Il faisait beau temps...
Elle était couchée près de la fenêtre, sur une longue chaise en osier.
Elle avait une figure pas plus grosse que le poing; la peau avait séché
sur ses os, elle qui était un vrai bouton de rosier. Elle pouvait à
peine parler. Je lui avais porté un panier de fruits. Elle les a touchés
seulement avec la main. Je lui ai pelé une pomme. Elle n’a pas pu en
manger. J’allais partir, et ça me faisait gros cœur, quand un petit
oiseau noir est entré par la cheminée. Il sautait sur une table, sur la
commode. Il s’est perché sur l’horloge, le bec piqué dans le jabot. J’en
avais le souffle coupé, j’ai mis ma main contre ma bouche pour ne pas
crier... Enfin, j’ai ouvert la fenêtre, il ne voulait pas sortir... J’ai
pris un balai pour lui faire peur... Après un grand moment, il a fait
trois cris tout drôles et il est parti sans qu’on le voie... Ma pauvre
petite belle-sœur a bien compris, et moi aussi... C’était un signe... La
petite est morte dans la semaine.
LE CHAT DANS LA PRAIRIE
Depuis une semaine, tous les jours, à la même heure, je vois se glisser
dans une prairie voisine un chat d’espèce commune. De pelage grisâtre,
mais luisant, quand il marche, en dépit de son origine très humble, il a
le mouvement de bielle des tigres royaux. Il s’assied au centre de
l’herbage roussi par l’automne. Il s’immobilise, la queue roulée, les
deux pattes de devant jointes; seule, sa tête tourne, de temps à autre,
sur un pivot invisible. Ses yeux sont aussi aigus que ses oreilles en
étoffe dure, coupées avec des ciseaux, semble-t-il, tant elles se
dressent, pointues et nettes. Entre ses dents, il remue une langue rose,
en fine râpe. Je songe à ce vers du troubadour Marcadrun: «Amour, là où
il ne mord point, lèche plus âprement qu’un chat...» Je vois luire ses
regards verts, la double pierre précieuse, qui se fond en délice, au
soleil. En ce moment, il est une image de repos, dans le pré paisible.
Et voici qu’il se tend en arc sur ses quatre pattes, les reins bandés.
Il vibre; il a faim; la bonne femme près de laquelle il fait le gros
dos, la nuit venue, lui donne plus de paroles flatteuses que de soupe au
lait. Il guette les poussins qui roulent autour d’une grosse poule. Ils
arrivent; la mère emplumée a vu le danger et elle claironne du bec. Elle
entraîne sous ses ailes rabattues les petites boules de duvet. Hier, le
rusé en a volé une, l’emportant, crevée sous ses dents, et saignante. Il
continue de feindre; parfois, il allonge un peu le cou, flairant la
marche obscure d’une taupe ou d’un mulot. Il sursaute; une mésange a
voleté non loin de lui. Ses yeux brillent d’un appétit de sang. Une
alouette ferait bien son affaire, il n’en a jamais mangé. Il y a
longtemps que Herder a écrit: «Si les chats avaient des ailes, il n’y
aurait plus d’oiseaux dans l’air; si chacun avait ce qu’il souhaite, qui
aurait encore quelque chose?...»
MORT D’UN PAYSAN
Le père Jeantier a fait son temps: il aura quatre-vingt-cinq ans à Noël.
Son fils aîné, le Jacques, dirige le bien. Ses autres enfants sont
placés en ville; le Pierre est facteur des postes à cause de son
intelligence, et le plus jeune concierge à Paris. Jacques a trois petits
garçons qui savent jouer des tours à leur grand-père. Il ne s’en fâche
jamais. Sa bru n’est pas très plaisante, sèche d’esprit et de corps,
mais elle lave son linge, veille sur lui comme sur un marmot. Il souffre
d’être à charge; il s’en ira, le plus tard possible. Dans une boîte, il
cache une poignée d’argent, de quoi lui payer un enterrement propre. Il
a du mauvais tabac dans sa tabatière en corne de bœuf; il peut boire à
son repas une chopine de vin trop noir. Il ne se plaint pas. Son fils,
le concierge, lui a envoyé le mois dernier six chemises de finette. La
bru a dit: «J’en mets trois de côté, dans l’armoire. Vous n’userez
jamais tout ça. Il ne faut point tout jeter à la perdition...» Il a
répondu: «Comme tu voudras...» Et il s’est gratté le bout du nez, en
signe de crainte. Cet été, il s’est traîné souvent jusqu’à la prairie
solitaire où il gardait les vaches quand il était jeune garçon.
Il va, courbé sur un bâton d’épine; il lui faut trois jambes, comme il
dit. Il avance à petits pas, tendant son maigre cou ridé, à la façon
d’une tortue. Il est dans une carapace de vieillesse. Il m’a dit: «Ma
tête est plus lourde qu’un sac de blé...» Le travail l’a cuit à feu
lent. De sa figure, il n’a plus que le noyau où la peau s’est rétrécie,
plissée. Il était d’une taille au-dessus de la moyenne, il paraît
étrangement replié. Il s’en va sur la route, branlant, rouillé. Il
n’entend plus dans le soleil un commandement de travail, mais de repos.
Tout cloué de rhumatismes, il n’a jamais mandé le médecin, le
gratte-poitrine. Une bonne femme ramasse pour lui de ces herbes qui font
hennir les vieux chevaux. Il souffre de la grande maladie: trop d’années
sur son échine. Quand il franchit la barrière du pré, quelque chose, qui
est vert et doré, lui vient au cœur: sa jeunesse couchée dans l’herbe.
L’hiver est en lui. Il se tient debout, appuyé des deux mains sur son
bâton à bec de canard. Un faible sourire monte à sa bouche violacée. Il
pense à ces noisettes qu’il donnait à celle qui fut sa femme et qui est
morte. Elles faisaient bruit de grelots dans les poches d’un plaisant
tablier. Il dit: «Il est temps que j’aille dormir avec elle.» Il reste
un moment ainsi. Ah! l’herbe est moins verte que jadis! Il a flairé à
travers champs des traces de gaieté ancienne. Dans son vieux cœur,
beaucoup de souvenirs sont morts; d’autres dorment si fort qu’il ne peut
plus les réveiller. Comme il est seul, maintenant! Il s’en revient à la
maison. Il sait encore boire un verre de vin; il avale une rasade et,
d’une main qui tremblote, il coupe une tranche de pain dur, qu’il se met
à grignoter. Il a pesté contre l’été pluvieux: «De mon temps, il ne
pleuvait pas comme ça.» Il se rencogne près de la cheminée; il appuie
sur ses genoux des mains à la peau craquelée comme des pommes qu’on sort
du four. Il ferme à demi les yeux; il attend; il s’habitue au grand
sommeil. Il n’a plus la force de monter au grenier pour tâter les
monceaux de blé. Parfois, un voisin vient lui taper dans le dos. Cela
rend un son de bois sec: «Eh! tu es encore solide...--Oui, je suis assez
solide pour faire un mort.» Sa bru a pris l’habitude de le regarder
comme une sorte de meuble qu’il faut changer de place et frotter de
temps à autre, mais trop vermoulu pour reluire.
Avant-hier, le ciel de novembre s’est éclairé. Après-midi, le soleil a
fait signe au vieux Jeantier; c’était comme une grande personne toute
d’or, au seuil de la porte ouverte. Il est allé jusqu’à la prairie de
son enfance. En chemin, il s’est assis plusieurs fois au bord du talus,
pour souffler. La nuit, plus rapide que lui, l’a saisi de froid avant
qu’il ait regagné le logis. En rentrant, il s’est appuyé un moment
contre la porte; il a dit à sa bru: «Fais-moi un vin chaud... J’ai eu
froid...» Il a écarquillé ses yeux vers la flamme du foyer. Il a grondé:
«Le cœur me lâche...» Puis il est tombé, tout d’une pièce, sur la terre
battue, entraîné par le poids terrible de sa tête. Il a bredouillé
quelques paroles. Comme son fils accourait pour le relever, il venait de
perdre pour toujours le souffle. On l’a porté sur son lit, dans la
petite chambre blanchie à la chaux et qui donne sur le verger. Sa bru
l’a revêtu d’une chemise de finette neuve et de son meilleur habit; elle
a glissé dans une poche la tabatière de corne, à demi pleine de tabac.
Elle a dit: «Il s’est fini... Il a fait son âge... C’était un bon
homme...» Elle a enlevé les rideaux du lit. Coiffée d’un bonnet de coton
trop blanc, la tête du défunt apparaît couleur de terre desséchée. La
poitrine est creuse, les épaules sont écrasées par l’invisible et
dernier fardeau, la pleine récolte des années. Les voisins ont répandu
la nouvelle. On commence de gémir autour du chevet, avec les premiers
coups du glas. La bru pleure: «Un homme qui n’a jamais fait de mal à
personne.» Elle a éloigné les enfants. Le mérillier entre; ses regards
brillent dans sa figure de vieux laboureur. Il signe Jeantier avec le
cierge, comme on fait du pain de froment avant d’y planter le couteau.
On allume le cierge; la dépouille n’est plus animée que de sa lueur. Le
curé arrive, récite les prières et s’en va. La bru arrête le balancier
de l’horloge; elle jette dehors l’eau des seaux et des baquets, car
l’âme, avant de s’enfuir vient de s’y laver.
V
LE VILLAGE DÉSERT.
PETITE REPRÉSENTATION.
LE VILLAGE DÉSERT
Le village désert se cache dans un repli de la vallée. La rivière ne
peut plus l’égayer. Le moulin qui broyait pour lui du froment ne tourne
plus; sa grande roue est vermoulue, étrangement fracassée. Il a perdu la
plupart de ses pelles que le flot emporta on ne sait où. Des araignées
viennent y filer, une chouette s’y perche, devinant malheur. Le chemin
où passait la charrette du meunier est dévoré de ronces et d’orties.
Il faut aller vers ce village quand l’automne touche à sa fin. Il pleut.
Je me mets en route; les pierres, les fougères mortes brillent sous la
pluie, malgré le ciel embrumé. Au loin, des corbeaux ressemblent à de
lourdes feuilles très noires, emportées par un souffle mystérieux,
arrachées à des arbres cachés et sinistres. L’armée des topinambours,
noirâtre, décimée, est encore debout; des parcelles d’or luisent sur ses
défroques. Tout le paysage se rouille, couleur de limaille oxydée. Çà et
là, au bord des talus, des genêts, d’un vert neuf, se pressent. Les
prairies noyées s’assombrissent dans cette solitude envahie par le
grondement des sources. Des pommiers dépouillés laissent voir des boules
de gui, amas de perles sans orient, hérissées de petites ailes rigides.
Le chemin descend vers la rivière; elle roule, toute gonflée, et
limoneuse. La pluie la couvre d’un incessant grouillement d’insectes. Je
vais à travers des herbages inondés, sous des rochers surplombants. Le
vent s’est posé; la rumeur des eaux devient immense. Au sommet de
l’autre versant, un dolmen, couvert tout l’été par d’épais feuillages,
surgit avec une inquiétante figure granitique et propose son énigme. Il
ne livrera pas son secret. Toute la campagne est pleine de secrets;
toutes les pluies du monde ne pourraient la laver des sortilèges bons ou
mauvais qui s’exercèrent sous les étoiles, au rayon des lunes. Il faut
marcher dans les champs, au long des terres: les sentiers se sont
changés en ruisseaux. L’eau qui tombe obstinément répand une puissante
senteur de glèbe en travail. Le paysage apparaît comme à travers une
vitre embuée. On dirait qu’il pleuvra comme cela jusqu’à la fin des
temps. Singulier murmure de la pluie sur tant de feuilles mortes... Des
bosquets de houx se dressent au passage; ils ne portent aucune grappe
rouge. Je sais bien où sont plantés ceux qui s’illuminent eux-mêmes, dès
la première semaine de novembre. Leurs baies ont assez de féerie pour
que l’on ne craigne pas de se blesser en les cueillant. Des genévriers
sont appesantis par des myriades de gouttes, et sans soleil ils
scintillent en grand mystère. Plus haut, bien plus loin que cette terre
labourée, fauve et nue, sous le ciel morne et qui garde la semence du
blé, apparaît le village désert. J’aperçois un toit troué, une charpente
qui se disloque. Je saute des haies et je m’engage dans une lande
fourrée d’ajoncs, où, plusieurs fois, je m’embourbe. Enfin, voici la
ruelle, pavée de longues pierres plates. Huit maisons et leurs communs
ruinés sont rangés en file; un escalier, qui menait à une terrasse,
s’est écroulé; un autre semble se tenir en suspens par le seul soutien
d’un cordage de ronces et d’épines. Des fenêtres sans vitres sont aussi
tristes que des yeux crevés. Le village a perdu son regard. Un volet, à
demi arraché, pend à quelque gond tout rouillé; son bois est tellement
vermoulu qu’il prend l’apparence d’un haillon funèbre. Des chevrons sont
mis à nu, vertèbres dont les sauvages saisons auraient dévoré la chair.
Il semble qu’une poigne gigantesque ait fouillé ces masures jusqu’aux
entrailles, ne leur laissant qu’une ossature broyée. Combien de temps
faudra-t-il encore pour que la terre, d’où il est né, reprenne le
village et le couvre d’un verdoyant linceul?... Nul ne peut plus venir à
son secours. La seule métairie de ces parages est loin de lui, à plus de
mille pas, de peur d’être désolée par ses ombres. Pourtant, ce four,
dont l’arc s’est brisé, garde une odeur de pain qui se dore, l’étable un
frémissement de troupeaux, cette cheminée le souvenir d’une flamme tirée
des chênes et des châtaigniers voisins!... L’heure est tardive. Sur le
paysage rouillé, un oiseau noir jette un cri grinçant. Le ciel
s’obscurcit davantage. Il pleut sans répit sur le village que les
grandes cités lointaines ont assassiné. Un poète dirait que ce sont des
larmes qui tombent avec une cruelle patience. En ce moment, là-bas, des
salles de cinéma sont pleines; on verse de l’alcool de toutes couleurs
sur le zinc; des familles étouffent en des trappes où elles sont prises.
L’ombre ruisselle maintenant avec la pluie. Au bout de la ruelle, une
porte est grande ouverte; elle fut si souvent fermée, quand venait la
nuit, et voici qu’elle reste béante pour le formidable retour des
ténèbres.
Mais je suis saisi de surprise; j’entends tousser quelqu’un. Un lumignon
luit dans une masure dont le toit ni la porte ne sont pas tout à fait
arrachés. Je m’approche et par une fenêtre, à demi bouchée de loques,
j’aperçois un homme qui lave des pommes de terre dans un baquet avant de
les faire cuire sur un feu gardé par deux pierres, en guise de landiers.
J’ai reconnu l’homme: c’est François Fortaud, le ramasseur de
champignons, le pêcheur de truites. J’entre, il tourne vers moi sa
figure sèche et blême, où le nez courbé cache la lèvre supérieure. La
lueur du lumignon éclaire bizarrement son buste trop long. Il se
recroqueville, vêtu d’une étoffe innommable et qui achève de se pourrir.
--Qu’est-ce que vous venez faire ici? grogne-t-il.
Il me reconnaît. Souvent, il m’a porté des champignons. Il se vantait
d’en trouver partout. Il prenait aussi des barbeaux, à la corde. Il me
regarde avec des yeux terribles de chien traqué. Il me dit:
«Asseyez-vous.» Il y a un autre escabeau. Je m’assieds près de lui.
C’est le type du paysan hors la loi. Toute sa vie, il a battu le pays,
par des sentiers inconnus, à travers champs, braconnier, infatigable
fureteur, le jarret d’acier, l’œil en éveil. Il est né insociable,
mauvais coucheur. Jamais il n’a pu se rompre à quelque travail régulier.
Quand il était trop fourbu, affamé, il besognait une semaine dans une
métairie; il la quittait vite, ayant vertement insulté le métayer et la
métayère. Sa famille l’a renié à haute voix. Tant qu’il a pu courir, il
a gardé un orgueil naïf et féroce. Longtemps, il a fait la joie des
frairies et des auberges. On lui disait: «François, mets ton diable de
nez dans ta bouche.» Il y arrivait, on ne sait comment, après des
grimaces impayables. Sa renommée fut si grande qu’on lui demanda de
figurer sur un char de carnaval. Il habitait une chaumière délabrée, non
loin du bourg; le propriétaire l’en a chassé; il était trop impoli.
Après avoir tiré quelque argent des champignons et des lièvres qu’il
prenait au collet, il n’avait qu’un but dans la vie: un verre de rhum
lampé d’un trait. Il revenait vers sa tanière, la joue gonflée d’une
chique de tabac. Ainsi il était heureux, à sa façon. Il m’a dit un jour
qu’il aimait voir se lever le soleil par un plaisant matin d’été. A
présent, il a plus de soixante ans; il est ligoté de rhumatismes. Ses
cheveux drus sont tout blancs. Tandis qu’il lave les pommes de terre
dans le baquet, il parle: «Je suis fini... Ils veulent me fourrer à
l’hôpital!...»
Il lève les bras vers une poutre branlante; il tremble d’une grande
terreur soudaine: «François à l’hôpital... C’est point possible!... Ici,
je suis chez moi. Tout ça, c’est à moi. Je me soigne. Quand les tendons
me font mal, je me frotte avec une poignée d’orties... C’est point les
orties qui manquent...»
Il se met à rire. Autrefois, il était très gai. D’un parler bien vert,
il contait des histoires à malice. Nous ne nous sommes jamais fâchés;
j’ai même réussi à lui faire bêcher mon jardin. Il donna, de son plein
gré, de la crêpe salée aux poules qui grattaient la terre cultivée par
lui, en hâte. Elles en crevèrent... les miennes et celles du voisin. Ce
fut un beau tapage dans le bourg; je dus souffrir bien des plaintes. Mes
groseilliers étaient trop touffus; il les tailla avec tant de fougue
qu’ils ne dépassèrent pas en hauteur le plus humble des choux-pomme. Je
ne lui fis aucune remarque désobligeante; nous restâmes bons amis.
Il parle d’une voix de crécelle: «Avez-vous du tabac pour une chique?...
Quand je pouvais aller au bourg, j’en avais pour une botte de cresson.»
Il fut toujours ravi que le cresson se changeât en tabac, un lapin
sauvage en verres de rhum. Je lui donne la moitié d’un paquet de
caporal. Il s’en saisit avec avidité et le fait glisser dans sa bouche.
Pour me remercier, il me tutoie: «Tu vois, je couche ici... Un lit à
grenouilles.» J’aperçois un méchant grabat. Sur ce qui tient lieu de
traversin s’ouvre un vieux parapluie qui est moins troué que le toit.
Tout autour, il y a une boue noirâtre. Je lui dis que l’hôpital vaudrait
peut-être mieux que ce gîte, mais sa figure s’empourpre. Si je continue
de parler ainsi il sera pris d’une colère frénétique.
Il casse des brindilles qu’il entasse entre les deux pierres. Puis il
tourne vers moi ses yeux qui étaient d’un bleu si vif et qui sont
troubles, à présent. Il me dit avec violence: «Tu vois, ils n’auront pas
ma peau... Ils n’auront pas la peau de François! Au diable, leur sapré
hôpital!... Je me finirai chez moi... Va-t’en! Je te porterai plus de
champignons. Je franchirai pas l’hiver, cette fois... Ils étaient bons,
eh! mes champignons, avec un petit hachis dessus, eh?» Il se lève
pesamment, il gronde à voix basse et rauque: «Adieu, l’ami, tu le verras
plus, François!...» Je lui serre la main, et je m’en vais, étouffé d’une
angoisse démoniaque, dans la nuit.
PETITE REPRÉSENTATION