--C’est-il pas malheureux! Vous la connaissez... C’est la fe

CHARLES SILVESTRE

LE

VOYAGE RUSTIQUE

PARIS

LIBRAIRIE PLON

LES PETITS-FILS DE PLON ET NOURRIT

IMPRIMEURS-ÉDITEURS--8, RUE GARANCIÈRE, 6e

Tous droits réservés

DU MÊME AUTEUR

A LA MÊME LIBRAIRIE

L’Amour et la Mort de Jean Pradeau. Préface de J. et

J. Tharaud. Roman. 20e édition. Un vol. in-16.

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(Prix Jean Revel 1924.)

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Le Merveilleux médecin.

Cœurs paysans. Introduction de H. Pourrat sur l’amour aux champs.

POUR PARAITRE PROCHAINEMENT

La Prairie et la Flamme. Roman.

Ce volume a été déposé à la Bibliothèque Nationale en 1929.

Il a été tiré de cet ouvrage

40 exemplaires sur papier de Hollande Van Gelder, numérotés de 1 à 40.

L’édition originale de cet ouvrage a été tirée sur papier d’alfa.

Copyright 1929 by Librairie Plon.

Droits de reproduction et de traduction réservés pour tous pays, y

compris l’U. R. S. S.

I

LE VIEUX BOURG.

Le vieux bourg est niché, en plein vent, au sommet d’une colline verte,

fertile en fontaines. En bas, la rivière coule et mêle des anneaux

changeants sous les peupliers. Au loin, à travers des chênes de clôture,

les toits des maisons paysannes se pressent comme appuyés l’un sur

l’autre; leurs tuiles d’argile recuite gardent une couleur qui vient

d’une flamme de bois et qui s’unit en parfait accord aux labourages

environnants. On aperçoit à une lieue à la ronde l’ormeau qui n’ombrage

pas la place communale, tant ses branches s’étendent haut dans l’air. Sa

tête étalée en vagues de feuilles domine le petit clocher. Par des soirs

de brume, un son de cloche propagé, le tintement d’un marteau sur

l’enclume révèlent à peine que le vieux bourg est encore vivant.

* * * * *

Qui raconterait son histoire avec un peu de clarté serait plus malin que

le diable. Les anciens des anciens ont rapporté beaucoup de choses que

l’on ne peut grouper ni ordonner de façon qu’une image et des lignes

assez précises apparaissent comme en ces jeux de cubes, qui amusent les

enfants. Il manque toujours quelques pièces, un morceau de granit ou de

terre, un fragment de vie qui n’est plus que cendre; il est impossible

au plus patient de les retrouver. De là, les trous, les brisures, que

viennent combler ceux qui ont une certaine puissance de rêve.

Il y a les archéologues, les savants qu’il faut honorer, mais aussi les

gens qui ne sont que curieux: ils se rendent en corps devant un dolmen

ou quelque éboulis de rochers; ils leur tirent poliment le chapeau, leur

tiennent des discours à la Jean-Jacques, et ils montent dessus afin

d’admirer leur propre personne et le paysage. L’un reconnaît une trace

des premiers hommes, l’autre un passage des apôtres de Jésus ou des

vestiges de voie romaine; ils reniflent comme si les cailloux avaient

pour eux seuls une odeur. Cet autre encore, à la faveur d’une colonne

détruite, rebâtit en imagination un temple des premiers âges de la

chrétienté. Pour les plus heureux, des pierres ont des clameurs qui leur

permettent d’assurer que le bourg fut jadis une cité fameuse éveillant

l’avidité de Rome et la forçant d’étendre sur elle ses armées comme des

pattes monstrueuses.

Près d’ici, dans cette campagne limousine, on montre la pointe d’une

roche qui commande le pays et qui s’appelle Vigeane. Un soldat romain y

veillait; peut-être, la rivière qui coule en bas l’invitait-elle à

dégrafer son armure. On dit que des femmes de ces parages ont un visage

où demeure l’orgueil latin. Qu’il est difficile de séparer le grain de

vérité des broutilles de la fable! Certains rapportent que des Juifs

trop riches et craignant avec un peu de raison d’être rôtis quittèrent

sans tambour ni trompette la chaude Espagne et vinrent se terrer en ces

lieux. Leur sang se mêla à celui des laboureurs; ils firent commerce de

bétail et vécurent dans le souvenir de l’or perdu, non consolés par l’or

des genêts en fleur. On a découvert, il n’y a pas bien longtemps, dans

une vieille muraille, des monnaies de Charles-Quint, rognées

probablement par eux. Il y a dans le pays des jeunes filles charmantes,

qui s’appellent Rachel, des métayers du nom de Jacob. Des puits

magnifiques se dressent dans leurs cours ombragées d’ormes.

Secrets mélanges de songe et de réalité! Un indicible labourage de

siècles environne la petite bourgade dont la poésie brûle sous des

boisseaux à blé, au soleil des saisons, dans la rafale du vent d’ouest.

Une charrue invisible comme dans les grandes légendes, continue de

passer en silence à travers des hommes qui ne changent guère de place,

retournés comme des mottes de terre.

* * * * *

Le vieux bourg, comme tant d’autres en France, dans le monde étroit, se

presse des deux côtés d’une route qui prend le nom de Grand’Rue,

lorsqu’elle le traverse, de part en part. Un sentier mène à la place qui

s’arrondit entre l’église et le cimetière, et où l’orme géant est

planté. Autrefois, il y avait deux églises, mais la plus ancienne est

détruite depuis bien longtemps. Il y a peu d’années, la pioche des

niveleurs faisait jaillir de ses fondations quelques poteries

gallo-romaines et des dieux lares modelés dans une argile tendre et

rouge. Tout cela fut brisé en morceaux, jeté aux orties. Il s’agissait

d’aplanir une bosse de terre et d’y planter des tilleuls. L’église qui

s’élève sur la place est à demi ruinée; son clocher, couvert d’écailles

de bois, penche comme un arbre qui va mourir. Le sonneur qui tire sur la

corde de la grosse cloche ne sait pas qu’il risque sa vie, trois fois

par jour, à chaque angélus.

L’orme gigantesque se porte bien; il n’a que faire du soin des hommes;

il enfonce ses racines dans le terreau du cimetière. Des os blanchis

sont pris dans ses radicelles. Il est bien nourri. Les gens du bourg ne

lui prêtent aucune attention. Les plus vieux l’ont toujours vu aussi

fort, aussi insolent, comme ils disent, et portant si haut la tête qu’il

n’appartient plus à la terre, mais aux nuages.

* * * * *

--Pour un bel arbre, c’est un bel arbre, m’a dit hier l’un d’eux. Que de

cordes de bois il y a là dedans! Mais en l’abattant, on risquerait de

briser le clocher comme une allumette. Sans ça, il y a du temps qu’on

l’aurait coupé. C’est un arbre qui est bien trop gros; il n’est pas dans

la mesure. Il donne même pas d’ombre. Faut se démancher le cou pour voir

ses branches d’en haut. Parlez-moi d’un bon petit pommier qui a du

fruit. A quoi ça sert, cet arbre?... A rien. Mais celui qui voudrait

l’envoyer au lit, eh bien, il aurait des chances de se casser la barre

du dos. Oui, monsieur. Les beaux caveaux seraient abîmés; il y en a qui

sont tout neufs, en pierre blanche... Faut respecter les morts... Un

mort, ça vaut peut-être bien plus qu’un arbre... Un arbre, c’est jamais

qu’un arbre, faut pas dire le contraire... Eh bien, quand même, un jour,

il tombera comme une vraie foudre. L’an dernier, le fossoyeur a tranché

une de ses racines qui allait trop loin; elle était grosse comme ma

cuisse, sauf votre respect... Et ça commence à pourrir dedans. Il aurait

peut-être mieux valu ne pas la couper... Mais on va pas assembler le

conseil pour ça. Depuis, il penche un peu, ça se voit à peine, en

clignant l’œil, mais ça en dit long... Ha! diable! quand il ira se

coucher, il fera un bonsoir de tous les tonnerres. Depuis le temps qu’il

est debout, il doit être fatigué. Il y a dans sa cime une chouette qui

crie malheur, des fois, quand il fait lune... Il n’ira pas encore se

coucher, m’est avis. C’est plus un arbre, il me semble! Mon grand-père

me disait: «Quand j’étais en culottes d’enfant et que je jouais aux

boules sur la place, ce démon d’arbre était aussi haut que maintenant

que j’ai le nez sur la tombe...» Celui qui l’a planté avait bonne main.

Un tel arbre naquit d’une ordonnance de Sully qui prescrivit en 1605 la

plantation d’un orme sur les places de village. A son ombre, bonne

conseillère, les gens du pays venaient régler des marchés, payer des

redevances, prendre langue et tenir gazette. Il était pour eux un

témoin, un ami, et ceux qui disaient en ricanant: «Attends-moi sous

l’orme...» sentaient le fagot. Fuir le bel arbre vivant, c’était se

trahir soi-même devant les hommes. Un arbre se portait garant de la

loyauté du cœur. Depuis combien de temps celui-là a-t-il cessé de

couvrir de ses branches le commerce des villageois et de frémir à leurs

paroles? Il ne reçoit plus que les paroles du vent et des oiseaux; il

s’est retiré magnifiquement des affaires.

On plante encore des arbres. Pour commémorer la fin de la guerre,

quelqu’un choisit entre cent un jeune ormeau qui fut planté non loin de

la maison commune. Il y eut une jolie fête en son honneur. Un paysan

sensible prononça devant sa tendre écorce un discours de sa façon et

fort bien tourné. Peu de temps après, l’arbre en creva, et de

malicieuses langues chuchotèrent qu’il était beaucoup trop jeune pour

endurer sans dommage ce vent d’éloquence. Il n’est pas sûr qu’il soit

mort de cela, mais chacun put constater avec chagrin qu’il avait séché

sur pied. On n’a pas osé le remplacer.

La Grand’Rue n’est pas encombrée de piétons ni de voitures. Il y trotte

bien plus de bêtes que de gens. Passant par là, les vaches vont aux

champs par grands troupeaux et leurs têtes en lourds balanciers marquent

des heures paisibles. Parfois, elles s’arrêtent devant la maison

d’école, comme si elles écoutaient le maître. La bergère n’est pas

pressée, elle non plus. Elle rêve à son galant; elle lit les affiches de

mariage; elle se dit: «A quand mon tour?», et elle se met à rougir pour

elle seule. De sa baguette elle touche la dernière vache du troupeau qui

paraît entraîner toutes les autres, et elle s’en va, qu’il pleuve ou

qu’il vente. La prairie lui portera conseil d’amour.

L’école, le logis de l’instituteur et la mairie forment un seul bâtiment

superbe, construit en pierres de taille, percé de hautes fenêtres et

couvert d’un toit d’ardoises, à girouette. Peintres et couvreurs

l’entretiennent avec beaucoup d’assiduité. Ce bâtiment paraît dressé

pour l’éternité, non loin du clocher vermoulu, au milieu des chaumières

qui l’entourent et qui reçoivent un reflet de sa blancheur.

Le bourg est orienté de l’est à l’ouest. Trois fois par jour un train

vieillot s’arrête à sa porte de l’ouest. Il fait halte à peine une

minute pour saluer la garde-barrière qui est gentille et qui lui fait

signe. Il se met à siffler, s’il a rejeté de ses flancs un gros

voyageur. Il repart en soufflant et en grognant. Il fait office de

baromètre: quand on l’entend venir de loin et haleter d’une certaine

façon, on est sûr que le temps va changer. Dans ces parages, on voyage

encore à pied et à cheval; on voit passer peu d’automobiles. La route

nationale est à une lieue d’ici. La plupart des ménagères laissent

courir sans péril leurs jeunes couvées dans la Grand’Rue.

Les maisons paysannes sont bâties sur un même modèle dont le moule est

cassé, depuis longtemps. Basses et sans étage, leurs toits en grosses

tuiles nattées fait penser à quelque couvercle bien trop lourd pour le

pot qu’il couvrirait. Elles abritent une salle sans plancher, aux

poutres mal équarries, à la fois cuisine et chambre à coucher. Le lit à

rideaux en cotonnades fanées est placé à une enjambée du vaisselier et

du coffre à pétrir. L’horloge à balancier fleuri toque fort dans sa

boîte couleur de violon. Il y a sur la commode des coquillages, des

brimborions de fer-blanc et de porcelaine qui feraient le délice des

nègres, quelques photographies qui rappellent une noce et où filles et

garçons turbulents sont devenus sages comme des images. De l’objectif

sort toujours un petit oiseau de mélancolie! Ces portraits ont jauni

terriblement et même ceux-là où l’on voit des galants aux moustaches

très pointues, perceuses de cœurs. La fenêtre est étroite et donne une

lumière dure et comme étranglée; on accroche dans l’embrasure la cage de

la tourterelle. Au fond, s’ouvre un réduit où s’entassent des hardes,

des outils rouillés. Chaque maison a sa grange et son étable, son verger

et son potager. Le maire n’a pu faire comprendre à ses administrés qu’un

fumier devant une porte n’est pas une belle chose. Pour le paysan, ce

qui est nécessaire est beau. Derrière le logis, il y a un bout de jardin

où se pressent, à la saison, des fleurs qui ne craignent pas la gelée:

tournesols, soucis, giroflées; c’est là que des femmes, vieilles et

jeunes, viennent rêver, le soir, en cachette.

Ces bâtisses, à peu près uniformes, ont une apparence de refuge plus que

de maisons. Ceux qui les habitent ont aux champs leur grande demeure, où

tient leur vie dans une frémissante clôture de buissons et d’arbres. On

peut proposer au vrai paysan des logis plus sains et plus spacieux, il

n’en tirera jamais le plaisir d’un citadin. Plus il avance en âge et

plus il est possédé par la terre. S’il achetait des meubles, des objets

qui ne soient pas absolument indispensables, il se dirait sans cesse

qu’il a diminué son pouvoir d’acheter un nouveau lopin. Ici, aucun

vestige de l’art des hommes n’apparaît, sauf au fronton de quelques

armoires où le ciseau d’un homme d’autrefois a sculpté une branche de

feuillage, un cœur dans une couronne. Si le prestige des saisons

n’environnait ces pauvres toits, ils seraient d’une effroyable

tristesse. Le bourg, avec ses masures déjetées, est ce que le font le

soleil, la pluie et le vent. Il appartient aux puissances de l’air; ce

n’est pas en vain qu’il est bâti sur la terre nue.

* * * * *

Ce soir d’octobre est sans nuages, si translucide qu’au-dessus du

buisson jauni on peut voir danser à trois pas un moucheron. Le soleil

penche vers les toits qui resplendissent; l’ombre des arbres tourne dans

l’herbe rase de la prairie. Des appels et des abois montent du fond de

la vallée. L’orme géant apparaît dans sa masse, plein de ciel et brûlant

d’air bleu. A travers son feuillage, où le jour se fond et coule, ses

maîtresses branches s’ouvrent en terrible griffe qui le suspend à des

espaces qu’il dévore, tout immobile dans une immense tranquillité. Il

est dressé au-dessus du bourg, il en élève l’âme secrète dans ses

rameaux, lui qui est assez splendide pour offrir au soleil couchant les

ors de trois cents automnes. La nuit arrive, il blêmit et il se met à

frémir dans le silence; le murmure de la rivière voisine gagne peu à peu

ses plus hautes branches.

* * * * *

La grange trapue et basse est d’habitude pleine d’ombres où flotte une

épaisse chaleur d’animaux couchés. Si le fermier, après avoir ouvert la

porte sur la Grand’Rue, ouvre celle du fond, qui donne sur un petit pré,

le passant peut voir, quand il fait beau temps, un rectangle d’un vert

fabuleux, formé par des herbes mangées de soleil.

* * * * *

Par des matinées d’hiver, si brumeuses qu’elles répandent un jour

crépusculaire, des femmes chauffent le four. Les enfants paysans

regardent brûler ce quartier d’astre et ces fagots que l’on disait

portés par l’échine d’un bossu, au fond des lunes d’été. Il leur semble

qu’une étrange lune prend feu.

* * * * *

Au-dessus de la muraille d’un jardin le lis rouge lève sa tige aux

feuilles rabattues, en plumes roides. Il dresse sa petite herse sans

flammes. Nu, il garde encore, dans le soir d’automne, un songe de fleurs

ardentes.

* * * * *

Un homme terriblement maigre et chétif revient de la chasse. Sa

gibecière est plate, son chien si efflanqué qu’un grand coup de vent

l’emporterait. Un paysan le voit passer et dit: «Le bon Dieu sait ce

qu’il fait. Cet homme n’a pas tué de lièvres, à cause qu’il n’aurait pas

pu les porter et il n’est pas assez riche pour se payer un porteur.»

* * * * *

Ce soir, une femme arrache des pommes de terre dans son jardin. De loin,

elle apparaît courbée en deux. Elle tient sa pioche avec ses deux mains

et tire dessus de tout son corps. Elle doit être vieille; par moments,

les mains qui saisissent les tubercules sont si actives qu’elles n’ont

pas l’air d’appartenir à cette femme en jupon noir, en chapeau de paille

noire, et dont on ne voit pas la figure.

* * * * *

Déjà la châtaigneraie laisse tomber de ses branches mille petits

hérissons verts, roulés en boule.

* * * * *

L’épicerie est belle, avec sa devanture où sont accrochés des paquets de

ficelle, des toupies de buis, près de bocaux à bonbons qui reposent sur

des tablettes couvertes d’une toile cirée. Mais la forge qui s’ouvre non

loin d’ici est un repaire d’enchantements. Aux soirs d’hiver, quand la

nuit rapide descend sur le bourg, le forgeron qui tire sur la chaîne du

grand soufflet fait palpiter les ténèbres, et elles dansent pour lui,

devant sa porte.

II

TEMPS DU REGAIN.

LE PAYSAN PAPILLONNEUR.

UN SORCIER DE CAMPAGNE.

LÉGENDE.

TEMPS DU REGAIN

Septembre laisse une première trace ardente au verger, dans les branches

où les fruits se colorent et se découvrent. Ils commencent à se détacher

de l’arbre. Dans le silence, on entend leur choc léger sur l’herbe rase.

Des souvenirs tombent dans le cœur des hommes avec moins de bruit

encore.

Temps du regain, saison des choses mûres, dont le miel garde on ne sait

quelle brûlure d’aiguillon. Au pressoir, les pommes vont être broyées;

la hache des bûcherons fera trembler aux cimes de la forêt une couleur

de sacrifice. Les chasseurs s’éveillent au cri de la caille; ils

dressent des chiens, préparent des munitions. Les garçons les mieux

faits aimeront à montrer les plus grosses gibbosités, formées d’un amas

de perdreaux et de lapins entassés dans une vaste poche dorsale; ils ne

se trouveront jamais assez bossus en revenant de la chasse. Leur émoi

dure toujours, de voir descendre en spirale un oiseau sauvage, enlevé

aux prestiges de l’air. Ils peuvent mettre plume au chapeau, s’ils n’en

sont pas allégés, il leur sera pardonné pour les récits qu’ils racontent

avec gourmandise, par traits menus, à petits coups, imitant la patience

d’une plumeuse de grives. Ils révèlent un certain génie à faire leur

propre éloge. Il n’est pas d’agapes plus échauffées de bonhomie et de

vraie joie que les leurs, tandis qu’une caille dorée par un feu de bois

aiguise le palais le plus insensible. La caille est pièce de choix; sa

mort est environnée de justes louanges. Sur elle, les vins nobles sont

versés; ses ailerons deviennent des anses délicieuses pour un vase

couché, empli jusqu’au bord de friandises. Mais une brochette

d’alouettes coiffées de lard, accordées au pain grillé, a du style. Le

meilleur sel de l’esprit humain a poudré ces oiselets plus faits de ciel

que de limon.

LE PAYSAN PAPILLONNEUR

Ce matin, un paysan, que je nommerai Jeantou, fauche le regain du seul

pré qu’il possède encore. Jadis, il mena bon train; il se vantait

d’hectares au soleil. Il a été riche, il ne l’est plus. Il est marié; il

ne prête aucune attention à sa femme, sauf quand elle apporte sur la

table le salé aux choux.

* * * * *

«Je la connais trop, dit-il. C’est une bonne femme, mais j’en ai fait le

tour comme de ce pré. Je la verrais, à cette heure, les yeux fermés.

Elle a vieilli plus vite que moi, et elle est jalouse autant qu’une pie.

Des fois, même quand je suis resté sage, elle me demande, le soir,

lorsque je me cogne à son côté avec l’envie de dormir: «Où es-tu passé?

Tu sens encore la poudre de riz...» C’est drôle; si elle croit renifler

cette poudre, ça la rend enragée... Elle a trop bon nez; à part ça,

c’est une bonne femme. Elle cuisine bien. Vous viendrez manger un chou

farci... Ce qui la pique fort, aussi, c’est de voir des «jeunesses» avec

les cheveux coupés. Des fois, elle s’approche du bal de la mère Boutaud,

qu’on appelle: bal des grenouilles, parce qu’il est ouvert près de la

mare. Elle met le nez à la porte; puis elle s’en va, tout d’un coup,

comme si son cotillon prenait feu. Elle rentre à la maison et crie:

«Quel malheur! ces danses... C’est des frotte-nombril... Le monde est

fou. Et tu me dis que tu vas boire chopine dans cette auberge... Tu me

feras croire que tu ne bois que chopine... Ça sentait la poudre de riz à

s’en trouver mal...» Un jour, elle s’est plantée devant moi; elle m’a

dit: «Si je me faisais couper les cheveux? Eh? qu’est-ce que tu en

penses?...» Je lui ai répondu qu’elle en avait trop peu. Alors, elle a

fait une grande colère. Elle m’a crié que je lui avais mangé ses sous

avec des créatures qui se moquent de moi, mais pas de l’argent. Ce n’est

pas vrai, tout à fait... Il y a des moments où je suis encore un bel

homme.»

* * * * *

Il se vante un peu; il appartient à l’espèce du paysan papillonneur et

dépensier. N’aurait-il qu’un billet de cent sous, on lui fait payer à

l’auberge une bouteille de vin, en le flattant: «Eh! Tu savais y

faire... Tu sais encore te débrouiller. Tu en remontrerais à

l’instituteur.»

Il a un peu plus de cinquante ans et il n’a guère la force de

travailler, ni le goût. Son corps est fourbu, ruiné. Parlez-lui de son

jeune temps, ses yeux se mettent à luire, en gouttes d’eau; un rire

brillant coule dans les rides de sa figure cuite et recuite. Il rit d’un

rire cassé, étrange. Il parle de ses succès quand il était militaire, et

après. Il dansait toute une nuit, sans fatigue, comme un papillon.

Femmes et filles se battaient à la porte pour danser avec lui. C’est la

pure vérité. Ses enfants légitimes, qui travaillent à la ville, ne

veulent plus le revoir: il avait dix vaches, il n’en a plus qu’une! Cela

ne se pardonne pas.

On montre dans le village un petit garçon qui lui ressemble de façon

extraordinaire et qui porte le nom d’un propriétaire cossu. Quand

Jeantou l’aperçoit, il hoche la tête, il l’appelle: «Veux-tu une pomme?

Je t’achèterai un gâteau...» Le petit s’éloigne fièrement, derrière son

troupeau de moutons qu’il mène au champ. On lui a trop dit que Jeantou

était un vieux fol.

Une lumière diffuse éclaire le pré où le regain forme comme des tas de

rognures. De temps à autre, Jeantou prend la pierre à aiguiser, dans une

corne creuse, pendue à la ficelle qui tient son pantalon

merveilleusement rapiécé. Il en frotte la faulx qu’il approche de sa

joue comme pour mieux écouter la petite rumeur du fer; puis il en

éprouve le fil entre le pouce et l’index. Il se courbe, coupe l’herbe

par taille ronde. Cela ne dure pas longtemps. Il ne tarde pas à se

redresser.

--J’ai du bois dans l’échine, mon pauvre. C’est misère de travailler

quand on est vieux. J’aurais pu boire frais, l’été, et chaud, l’hiver...

Jeunesse passe bien vite... J’ai fait chemin double. Les femmes m’ont

couru après... Puis, elles m’ont laissé en plan. J’aurais droit à une

petite pension... Pourtant, quand je pense à un certain cerisier, ça me

fait rire, quand même...

Il se remet à la besogne et il marmonne:

--Encore des pommes de terre à arracher pour le cochon et pour nous...

Après, je dirai deux mots au lièvre.

Comme la plupart des paysans, il est chasseur. Mais il n’a jamais pris

de permis.

--Ça ne sert à rien, dit-il. C’est pas ce papier qui me ferait tuer un

lapin de plus.

Tandis qu’il arrachera ses pommes de terre, un vieux fusil à piston sera

caché dans la haie, à portée de sa main. Son chien sait garder le

bétail, mais encore mieux dépister les lièvres. Il n’a plus qu’une vache

à surveiller, il s’ennuierait s’il ne chassait pas un peu...

Un troupeau vient à passer sur la route, suivi d’une femme longue et

sèche, en rames à pois.

--C’est-il pas malheureux! Vous la connaissez... C’est la femme de

Rullou, le sacristain. Je sais point comme ils ont fait... ils n’avaient

qu’une socque et qu’un sabot avant guerre. A cette heure, ils ont gros

de terre. C’est sec; ça n’a pas d’enfants. C’est point l’amour qui les

sèche, mais le guignage des sous. Lui, il chante à l’église et il ne

croit même pas au diable. Mais ça se voit à sa tête qu’en chantant il

gagne encore des sous. L’homme et la femme, ils sont si secs, que,

frottés ensemble, ils feraient feu. Soir et matin, ils courent les

fafiots... Ils en voient dans le lait, dans les carottes, jusque dans un

pied de méchant persil. Lui, il est si pressé qu’il sonne pas l’angélus

comme il faut... Au lieu de trois coups, il en tape qu’un seul... C’est

quand même pas des choses à faire. Il profite que le curé est un peu

sourd... Il prendra bien le temps de mourir.

* * * * *

Lui aussi, Jeantou, aurait gagné gros d’argent, car il avait le «don» de

guérir les bêtes. Il commence une autre histoire. Il a le ligneul bien

coupé.

--Après que trois vétérinaires étaient passés pour soigner une vache qui

s’enflait, et qui restait ronde comme une vraie boule, j’ai dit: «Ça,

c’est des messieurs qui aiment pas ce qui est sale.» J’ai troussé mes

manches jusqu’à l’épaule. Je raconte pas le reste... J’en ai encore une

faiblesse dans le tendon du bras. Oui, monsieur. Une semaine après, la

vache avait repris sa belle figure. Mais je n’accepte pas d’argent... Il

y a des chrétiens qui ont un don comme ça. Le père Jacquet de Beaufond

est sorcier. Ça ne se voit pas à son nez... C’est un sorcier de bon

œil... Il a un livre secret... Il enlève de petites maladies à des gens;

il guérit les enfants de la peur. Moi, c’est le bestiau, c’est plus

fort, à preuve que les bêtes ne parlent pas... Faut deviner.

UN SORCIER DE CAMPAGNE

J’allai voir le père Jacquet de Beaufond. Il habite une chaumière, au

bord de la Gartempe. Il cultive un bout de terre; il mange du poisson

qui ne lui coûte pas cher, étant bon lanceur d’épervier.

Des peupliers annoncent la présence de la rivière par un battement de

feuilles ruisselantes.

Le père Jacquet vient sur le seuil. Je ne lui dis pas qu’il est sorcier,

puisqu’il le sait. Il désire le silence et le secret; on murmure qu’il

est maître de certaines choses invisibles; cela suffit. C’est un paysan

de petite taille, grisonnant, maigre, tout en noyau. Au premier abord,

les signes de sa puissance restent cachés. Peut-être a-t-il les yeux

plus vifs que d’autres, un regard en vrille. Je l’interroge avec

détours. Il me fait entrer dans l’unique salle où vivent, en cette

contrée, les paysans. Sur la terre battue, le lit est dressé en face du

coffre à pétrir; près du foyer, une commode en cerisier. Il parle à voix

basse, comme enroué:

--J’ai la branche de noisetier, l’eau, les petites plantes... Je devine.

J’ai un œil en tire-bouchon. Je débouche.

--Vous avez aussi un livre...

--Oui, mais je ne sais pas lire. Je le tiens de mon grand-père qui le

tenait d’un maître d’école.

Il ouvre la commode; il en sort un livre relié en veau, rehaussé de

quelques dorures du dix-huitième siècle. Le cuir est mordu par

l’humidité. On devine, sans être sorcier, qu’il a moisi dans un grenier

mal couvert. Il est maculé de fientes d’oiseaux.

--Je ne l’ai pas nettoyé; ça lui enlèverait sa force.

Je m’aperçois avec stupéfaction qu’il s’agit du premier tome des

_Liaisons dangereuses_.

--Je l’appuie, dit le père Jacquet, sur la tête de ceux qui ont perdu

des sous ou autre besogne. Ils font en même temps une prière, promettent

une procession aux bonnes fontaines... Et tout s’arrange.

Laclos n’avait pas prévu un tel usage de son livre. Je quitte le père

Jacquet. Non loin, un petit moulin de légende fait la roue au soleil,

avec ce vif plumage d’argent que lui prête la rivière. Tout autour, la

prairie est un ruissellement vert. Que le silence est frais, ce matin!

Un vieux pays fait le gros dos sous une lumière amicale. Si la maison du

meunier avait deux roues, elle s’en irait comme une charrette.

LÉGENDE

La tour de Châlus est fameuse, en Limousin. Ici, une flèche frappa au

cœur le lion d’Angleterre. En ce pays mystérieux, grand domaine à

rêveries, elle fait penser à quelque énorme tronc de granit, découronné

de ses ramures ogivales. A son pied, dans une sorte d’excavation, niche

en hibou un vieux paysan qui me regarde de ses yeux troubles à l’ourlet

rougeâtre. Longtemps, la célèbre tour abrita un forgeron. Le fer frappé,

le ronflement du feu s’accordaient bien à ses pierres. Elle domine une

terre enflammée de bruyères en fleur. Fabuleuse pourpre d’une campagne

où survit l’esprit des légendes. Une métayère de ces parages conte cette

histoire:

--Petite Pomme Rouge était une enfant donnée par les fées. Sa voix avait

tant de charme! Elle chantait, et les feuilles s’arrêtaient de battre,

le vent se posait. Un jeune seigneur l’entendit. Sa surprise fut

d’autant plus grande qu’il ne voyait personne. Après bien des

recherches, de pommier en pommier, il aperçut une demoiselle pas plus

grosse qu’une pomme. Il devint amoureux de Petite Pomme qui chantait.

Son père avait rêvé pour son garçon d’une fille plus belle; il se mit en

colère et s’opposa au mariage. Le jeune homme tomba en langueur et force

fut au père de consentir à une union qui le flattait peu. Petite Pomme

savait bien qu’elle aurait taille normale quand elle réussirait à faire

rire la fée, sa marraine, qui ne riait jamais. Aussi demanda-t-elle que

le cortège passât devant le château de cette fée trop sérieuse. Bien

plus, Petite Pomme prétendit figurer dans ce cortège, montée sur un gros

dindon à la crête large comme les deux doigts. Il fallut céder. Comme

Petite Pomme franchissait, sur un pont fleuri, un joyeux ruisseau, on

entendit dans l’eau un immense éclat de rire. C’était la fée qui mourait

de joie en voyant sa filleule qui se pavanait en pinçant la crête du

dindon. Elle leva sa baguette magique; Petite Pomme apparut sous les

traits d’une grande et rêveuse jeune fille.

* * * * *

Cette bonne femme raconte aussi l’aventure d’un majordome du château de

Courbefy, qui avait ouvert la porte aux Anglais. On lui avait fait

savoir, à ce vénal, que s’il trahissait, il n’aurait plus besoin de

rien. En effet, il fut enfermé dans une tonne garnie de couteaux, que

l’on précipita au fond d’un ravin. Les Anglais avaient tenu leur

promesse: il n’eut besoin de rien après avoir été mis ainsi en barrique.

III

AUTOMNE.

UNE VIEILLE MÉTAIRIE.

AU PRESSOIR.

AUTOMNE

Septembre s’achève; l’automne, vieil alchimiste, commence de battre une

monnaie où l’or a mille prix, aux yeux des poètes. Fortune raflée par

quelques semaines de vent et de soleil; tombée du ciel, elle y remonte

en nuées, en songes. Au loin, la forêt couve une flamme de magie. Dans

le verger, les feuilles retrouvent la couleur des fruits disparus et

qu’elles ont protégés, tout l’été, la pourpre des cerises, le jaune des

pêches et des pommes. Le souvenir est ainsi exalté par l’absence; et

c’est un accord secret des choses. Dans le buisson, les chardons ouvrent

des crêtes de soie sur des tiges desséchées. Les capsules rouges de

l’églantine se dressent au long de branchettes crispées; elles cachent

le fameux poil à gratter, épice des conteurs gaulois. Les mûres

pesantes, sucrées, s’agglutinent en grains de réglisse noire. Les baies

du houx métallique rougissent; elles brilleront au froid plus vif,

attisées par le vent du nord. Le sauvage liseron s’est frayé passage

entre tant d’épines; et le voici qui lève son petit verre pour une

goutte de rosée ou quelque abeille. Le chèvrefeuille, si bien nommé,

s’élance, cabriole en fines fleurs échevelées, dans un mouvement de

merveilleuse rébellion.

Le pays se dévoile mieux sous un soleil tamisé par des nuages mobiles et

qui l’arpente d’une chaîne d’or et d’ombres. Le curieux spectacle,

presque indicible, que proposent ces jeux de lumière! Aux pentes des

collines se pressent, avec des alignements d’armée, les topinambours en

uniforme d’un vert rude et rêche. Ils n’ont pas encore leurs corolles au

feu jaune, si fort et si doux, par des soirs mélancoliques. Non loin,

sur un tertre solitaire, un pommier mort reste debout; dans ses

branches, où la sève ne remontera plus, une grosse boule de gui est

suspendue, étrange bouquet attaché aux vertèbres d’un squelette.

Quelques fruits joyeux d’un pommier qui pousse à côté ont roulé sous ses

rameaux noirs; serait-ce par une mystérieuse amitié?...

De la route qui serpente dans un paysage familier, on aperçoit des

ramasseurs de pommes de terre, courbés sur une tige brûlée, ramenant au

jour une provision souterraine. D’autres cueillent des haricots aux

gousses cassantes. De toutes parts, on découvre les chercheurs obscurs

qui ont résolu de ne rien laisser au sol, après lui avoir tout donné, en

travaux, en espérances. De quelque hameau invisible, on entend venir le

ronflement d’une batteuse; l’air s’emplit d’un ruissellement de blé. Il

y a, en ce moment, des hommes qui plongent leurs mains dures dans une

masse de grains pour en éprouver la force de vie. Ils plient sous la

charge des sacs pleins et pesés qu’ils entassent au grenier. Ce beau et

bon poids les courbe d’une fatigue très heureuse; la joie des récoltes

les tient aux jarrets. On ne bat plus au fléau; on ne voit plus tourner

devant les granges la barre de bois que la paille avait rendue luisante;

le grain ne saute plus sous des coups frappés en grande cadence de

galop. La batteuse dévore en hâte les gerbes; la pluie du blé est si

drue que la machine à vapeur, aux apparences de vieille petite

locomotive, ne trépide pas longtemps à la même place.

Du 15 septembre au 15 octobre, aucune trêve. Au temps des veillées, le

paysan prendra son repos à la chaleur amicale des feux de bois qui

s’accordent si bien à son rire.

UNE VIEILLE MÉTAIRIE

Pour aller à cette métairie, il faut suivre un sentier bordé de bruyères

et d’ajoncs rouillés. Tout autour, à perte de vue, le pays apparaît

singulièrement ligoté, tenu par des lignes entre-croisées que forment

des haies plantées de chênes que l’on ébranche sans pitié. Ces arbres

ont une figure de supplice que l’hiver rendra plus tragique. Sur un

plateau rougeâtre où les fougères ont mine de flammes mortes, des

châtaigniers, aux branches intactes, montrent déjà leurs bogues vertes.

Quand elles piquent la joue, dit le proverbe, le temps des veillées au

coin du feu est proche. Elles ne s’ouvrent pas encore pour laisser

jaillir un fruit luisant, en acajou fin, ponctué d’une mèche de soie

blanche.

Le sentier descend vers la rivière au bruit frais. Voici la vieille

métairie, cachée dans un repli des herbages, telle qu’elle était il y a

quelques centaines d’années. Que la rumeur des hommes ingénieux ou

méchants est loin d’elle! L’étroit chemin garde la trace du piétinement

des troupeaux. Près de la grange et des étables construites en pierres

liées d’un mortier plus mêlé d’argile que de chaux se dresse un hangar

couvert d’une paille de topinambours.

Il est quatre heures du soir, environ. La maison s’éclaire aux rayons

que laissent percer des nuages blancs. Elle est entourée d’un mur large

et bas, formé de blocs de granit. Près du seuil, la maîtresse, Jeannette

Verdier, fait prendre l’air à la laine des matelas, comme elle dit. Un

balai de genêts est appuyé contre la porte. Le soir est calme; on entend

le battement d’ailes des pigeons regagnant leurs boîtes accrochées sous

le toit qui s’avance un peu, avec ses tuiles rondes, en tresses. Les

ceps de la vigne, à demi dépouillés de leurs feuilles, serpentent, tout

noirs, sur la blancheur d’un lait de chaux. Un jeune chien est enroulé à

côté du balai de genêts; il sommeille; on pourrait croire qu’il est mort

s’il ne remuait ses petites oreilles, agacées de mouches: boule de poils

où l’on devine une respiration paisible. Il ouvre les yeux; son regard

est déjà très humble, doux aux arrivants qu’il reconnaît. Cette lueur de

docilité est bien forte dans la tranquillité du soir.

* * * * *

Tout en travaillant, Jeannette parle des choses de la saison, tandis

qu’elle effiloche des bribes de laine, d’une main preste, avec autant de

précaution que si elle plumait un oiseau. Elle est assise sur un

escabeau, penchée sur cette laine qu’elle veut aérer, gonfler de soleil.

De son visage long, amaigri par le bon souci et le travail, sort un nez

mince, pointu. Ses cheveux ont le brillant d’une châtaigne jaillie du

pelon. Ils sont enduits d’une pommade que vend le voyageur qui promène

sa bimbeloterie de ferme en ferme, accompagné d’un chien velu. Nattés en

dures cordelettes, roulés au-dessus de la nuque, leur masse luisante

donne l’idée d’un ouvrage très bien fait, difficile à réussir. Dans la

cour de la métairie, elle est seule avec sa besogne qui lui tient

compagnie, dit-elle. Garçons et vieux sont aux champs. Une pintade en

jupe tombante se met soudainement à crier.

--Tout n’est pas aisé, dit Jeannette. Le mois dernier, nous avons perdu

un joli bœuf. Le soir, il était rentré à l’étable, après avoir tiré la

faucheuse. Il était bien courageux. En allant boire, il dansait. Le

matin, on l’a trouvé crevé d’un coup de sang. C’est comme ça. Tout n’est

pas facile. Le temps plaisant s’est caché. Trop de jalousies, trop de

toilettes. Ça entraîne la fainéantise. Et c’est le travail qui rend

heureux. Autrefois, il y avait les chansons. Elles ont une vérité, un

bonheur pour chacun. Mes garçons apportent de la foire des airs qu’on

leur vend sur méchant papier avec les signes de musique. Des fois, c’est

plus bête que les bêtes. Les vieilles chansons, je ne les chante plus

guère; je les récite en moi-même, quand je suis aux champs... ou bien,

je pense à celle-ci, à celle-là... Je sais celle des trois demoiselles

et de la caille et du galant capitaine. Ça n’est point perdu, quand

même.

* * * * *

Le soleil disperse les nuages. La mare voisine, si boueuse et si noire

dans l’ombre, se dore et resplendit en nappe d’huile. Des canards y vont

pour ne plus boiter, mais glisser dans une pêche de rayons. Le puits est

un tonneau de granit, où le jour éveille une eau secrète, toute pure,

une sorte de miroir couché; il s’y reflète on ne sait quelle lueur qui

monte aux yeux attentifs. Son crochet de fer forgé au marteau, il y a

bien des lunes, est doux au toucher; tant de mains, dans un désir de

fraîcheur, l’ont saisi pour la descente des seaux et leur montée

ruisselante...

AU PRESSOIR

Le tonnelier de village répare les vieilles barriques, leur fait une

ceinture d’osier et de bois flexible. Leurs planches, ordonnées,

ajustées, rendent, sous le marteau qui les frappe à coups savants, ce

beau son que l’air a plaisir de propager.

Jeantou, le papillonneur, a sa récolte de pommes: six sacs bien pesés,

de quoi tirer une barrique de cidre. Ce soir, il me dit, en s’appuyant

des deux mains sur la barrière de son verger:

--Le vin est trop cher, mon pauvre. Le cidre est son petit-cousin. Il

faudra que mon gosier s’en contente. Demain matin, j’irai porter les

sacs chez le meunier, le grand Farine. Le jus est plus bon dans sa

presse. Faut que j’emprunte un âne et un charreton pour mener les

pommes. Dire que j’ai eu dix vaches!

Sa figure est à demi enfouie sous une grosse casquette à pattes qui fut

belle au temps de Félix Faure. Sa chemise de chanvre, assez grisâtre,

est curieusement ornée de gros boutons blancs. Il parle de lui:

--J’avais une carcasse, j’en ai fait un drôle de feu... J’étais le plus

brave homme que la terre puisse nourrir. Tant que j’ai eu de l’argent,

on était plaisant autour de moi. Souvent, je disais aux femmes, à preuve

que je sais la politesse: «Mesdames, vous avez de la chance d’avoir un

homme comme moi autour de vous autres.» Maintenant encore on me

cherche... Je ne reste point malade une petite journée, eh bien, ça se

sait tout de suite... Il y en a une qui me fait porter en cachette des

berlingots ou du tilleul... On s’inquiète... Aujourd’hui, j’ai enlevé

les fourmilières de mon pré; il sera plan comme un sou.

Il s’échauffe; il me fait le portrait d’un conseiller qui lui avait

promis de faire tracer un chemin qui donnerait plus de valeur à son pré,

et uniquement pour lui causer du plaisir. Cet homme n’avait qu’un seul

défaut: il était un peu oublieux.

--Je portais ça sur le cœur. J’en avais chaud. Je ne pouvais plus

attendre et faire le pied de poule... Un jour de foire grasse, je l’ai

traité de traître, en pleine auberge; oui, monsieur. Il y avait autant

de monde devant la porte que dans la salle. Ça lui a baillé un rude

coup. Il s’est gratté la tête et il m’a dit: «Vous êtes un peu vif; une

autre fois, il ne faudra pas vous mettre en colère. Vous m’avez tourné

les sangs.» J’ai eu mon chemin. J’avais un tempérament de fer et une

langue bien déliée.

Il bavarde quelque temps encore; il s’interroge et se donne à lui-même

des réponses; il se cherche des disputes qui finissent toujours très

bien, à son avantage. Cela s’appelle simplifier la vie. Il touche du

doigt sa casquette à pattes et s’en va pour donner à manger aux lapins.

--Ils ont les reins aussi larges que les deux mains... Vous aurez de

l’espèce.

* * * * *

Le lendemain, de bonne heure, je me mets en route vers le moulin du père

Farine. Bientôt j’aperçois un charreton que tire un âne exhorté par

Jeantou qui chemine à pied. Les sacs de pommes, la barrique emplissent

assez exactement la voiture. Voici la rivière; des trembles s’y

reflètent jusqu’à leur cime qui bouge; l’eau ajoute au frémissement du

vent un autre tremblement beaucoup plus mystérieux.

Jeantou, qui ralentit son pas à mon approche, me dit, très bonhomme:

--Et depuis?...

Il me tend une main qui devient, par politesse, sans doute, une chose

morte, roidie. Puis il parle, ayant fait ce geste d’amitié:

--Il n’y a que Farine pour presser des pommes proprement. C’est un homme

rude. Il est sobre pendant vingt-neuf jours de chaque mois, mais le

trentième il se cuite à mort. Quand on dit à un homme qui ne déteste pas

le vin: «Tu te cuites comme Farine», c’est un compliment. On ne peut pas

mieux faire en ça. A un mètre, il sent tellement la boisson que sa

femme, si elle veut l’embrasser, recule tout comme une souris reculerait

devant un fromage bien trop fait.

Il se gratte le bout du nez; il dit:

--Le mois dernier, j’ai bien ri. Il pleuvait gros comme le doigt. Ce

soir-là, je me reposais un peu chez la garde-barrière, qui est amiteuse.

Tous les trains étaient passés, je restais quand même. Dehors, il

faisait une nuit bourrue. J’allais partir; la garde-barrière me dit:

«Vous prendrez un vin chaud...» Je ne refuse jamais un vin chaud. Elle

remet du charbon dans la cuisinière; le pot commençait à jaser quand je

vois entrer le grand Farine. Il ne dit ni bonjour ni bonsoir. Quand il a

bu, il n’est point poli. Il a oublié. Il s’assied sur une chaise. Il s’y

balançait et il la faisait trop craquer, tellement que la garde-barrière

lui dit: «Vous allez casser ma chaise...» Il se lève, s’appuie au mur.

Il ouvrait des yeux comme un hibou. Il se déplace; il laisse sur le mur

quelque chose; il avait dû tomber sur un porte-bonheur. La

garde-barrière ne lui fait pas de reproches. C’est un bon homme; il est

très riche. Mais elle lui tourne le dos. Voilà que notre homme vient

s’asseoir sur la cuisinière. Ni elle, ni moi, nous n’y faisions

attention. Au bout d’un moment, Farine se mit à fumer. C’était une drôle

de vapeur. La garde-barrière, qui est délicate, se bouche le nez, crie

que son vin chaud est gâté. Elle met Farine dehors. Lui, il ne dit pas

un mot. Pour se rafraîchir, il va se coucher sur les géraniums de la

porte. Quand il est comme ça, il n’a pas d’idée. La garde-barrière

faisait un tapage... Elle lui en a dit... et c’est une femme qui a le

ligneul bien coupé... Il a fallu que je boive tout seul le vin chaud. Le

matin, les géraniums avaient figure de cataplasme.

* * * * *

Nous ne voyons pas encore le moulin, mais nous entendons le tac-tac de

cette horloge de la prairie. «La rivière en est le bon ressort», dit le

meunier. Jeantou guide le charreton dans un chemin creux. Il s’arrête au

seuil du pressoir, il appelle le meunier. Farine vient sur la porte; il

tient dans sa main énorme un croûton de pain coiffé d’un chapeau de

crème. Il regarde Jeantou; il dodeline une figure chevaline, noueuse çà

et là, taillée, semble-t-il, dans du bois rouge. Seuls, dans cette face

rigide, les yeux ont quelque mobilité. Il est tout rasé, mais on dirait

qu’il porte moustache en brosse au-dessus des paupières, tant ses

sourcils sont épais. Il a plus de soixante ans; il est solide comme un

madrier. Il me dit bonjour. Puis il fait disparaître, d’un seul coup, le

croûton et son chapeau dans sa bouche large. Quand on lui tape dans le

dos, il en sort toujours un petit nuage de farine.

* * * * *

Jeantou n’est pas bavard, ce matin. Il charge un sac sur ses épaules,

gravit un escalier extérieur en pierre brute. Il verse les pommes dans

une sorte de long sabot incliné dont on aurait enlevé le dessus. A la

pointe, une planchette retient les fruits qui ruisselleront dans la râpe

où va tourner un rouleau garni de lames. Farine pose la courroie sur les

roues que l’eau se met à mouvoir. Cela fait, il monte à l’étage; Jeantou

reste en bas devant le bac de bois et l’embouchure de la râpe. Farine

enlève la planchette, s’accroupit, modère de la main le ruisseau des

fruits qui coule à travers le plancher. Jeantou s’évertue, ramasse avec

une pelle la pâte et la jette dans le bac. Elle tombe en blancs monceaux

de pluie figée; très vite, elle devient rougeâtre. Des guêpes

bourdonnent autour et chuchotent aux oreilles de Jeantou. De nouveau, le

grand sabot est rempli. La râpure des pommes continue sa lourde coulée.

La machine tourne maintenant à vide. Jeantou roule près de la porte sa

barrique; il la cale soigneusement. Il lui sourit.

Farine descend, arrête le mouvement de la râpe. Il met la pâte dans des

sacs aux mailles peu serrées, que Jeantou tient par les coins. Chaque

sac est porté debout dans un seau jusqu’à la presse. Farine l’essore un

peu, puis il lui donne une forme carrée en le repliant.

--Ce n’est point des coussins pour l’hiver, dit Jeantou.

Farine lui donne une tape sur l’épaule et grogne:

--Ah! vieux diable... Tu sais bien ce qui est bon...

Les sacs sont étagés exactement en piles, d’où sort un jus trouble,

crémeux. Farine les couvre d’un madrier. Il fait descendre dessus une

pièce de bois; la vis du pressoir joue au moyen d’une longue barre. Le

cidre coule dans un cuvier. Jeantou, tout entier à sa besogne, emplit

seau à seau sa barrique. Il s’agit de tirer le dernier jus. Farine pèse

de plus belle sur la barre, qui mord dans les montants de la vis. Il s’y

agrippe des deux mains; il la ramène à lui, gravement, de façon que tout

son poids l’entraîne. Le bois craque. La barrique de Jeantou est pleine;

une mousse blanchâtre se met à pétiller sur la bonde.

--Voilà de quoi te mouiller la langue, vieux chat, dit Farine à Jeantou.

Dans le pressoir, il y a une épaisse odeur de pommes broyées. Le ciel

commence à bleuir. Par une fenêtre étroite, on voit l’écluse,

merveilleuse chevelure d’eau, lissée de soleil. En bas, entre des

pierres noirâtres, une bouillonnante neige tourne et fuit.

IV

NOVEMBRE.

SUPERSTITIONS RUSTIQUES.

LE CHAT DANS LA PRAIRIE.

MORT D’UN PAYSAN.

NOVEMBRE

Le vent d’ouest s’est levé dans cette campagne du Centre. De tous les

vents, c’est le plus mystérieux; il accourt des profondeurs du monde

dans une odeur de terre ouverte par la charrue. Il rôde autour des

maisons paysannes; il s’irrite. Les feux de bois, allumés au temps des

veillées, repoussent les assauts d’un monstre obscur. En ce mois, les

taillis perdent leurs feuilles; seuls, les chênes garderont tout

l’hiver, en signe de haute puissance, une frondaison de rouille.

Ce matin, le pays est embrumé. Bruits et rumeurs arrivent, semble-t-il,

par d’étranges routes de silence. Au bord de ce pré, deux feuilles d’un

grand figuier descendent parallèlement, agitées comme deux mains d’un

corps invisible qui va s’abattre dans l’herbe. A l’horizon, les bruyères

éteignent leurs petits brasiers de fleurs; les bosquets de houx, à mine

guerrière, continuent de rire et de faire feu de leurs baies rouges,

avivées. Le paysan, ennemi du rêve, laboure déjà et cherche la vie; sa

charrue est la vieille amorce où elle se prendra. J’entends le

craquement du joug au front des bœufs dont le pas s’enfonce dans les

mottes, sans bruit. Le brouillard est plus épais; l’attelage gagne la

lisière d’un champ qui perd sa forme, devient une parcelle de songe;

l’homme s’efface, sa voix est inquiétante comme un appel qui sortirait

d’un buisson, d’un arbre, et non d’une bouche humaine.

* * * * *

Le voyage rustique · 第 1 / 10 段