LE TESTAMENT

La chaleur de cette fin de journée était accablante et le pavé, sur

cette route de banlieue parisienne, était rude, raboteux, inégal,

douloureux aux reins sous les pneumatiques. Je descendis de ma

bicyclette en continuant à la guider par la figure, et puis m’arrêtai en

m’essuyant le front.

En face de moi, c’était l’hospice d’Ivry, avec le long portique vitré où

se promènent les vieillards assistés les jours de froidure ou de pluie.

Mais par ce beau temps, trop chaud pour moi, et qui pourtant ne faisait

que leur ragaillardir les os et le sang, ils étaient tous dehors, les

hommes bien rasés parce que c’était dimanche, les femmes presque

coquettes, quand elles pouvaient, et elles faisaient toutes ce qu’elles

pouvaient, dans leur uniforme gros bleu. Il y en avait sur la route, qui

marchaient lentement, en oisifs ayant du temps à perdre; d’autres assis

sur les bancs de la route, d’autres dans les cabarets, leurs yeux usés,

encore clairs et riants: sexes mêlés, jouant presque à l’amour; mais

beaucoup plus encore avaient gagné les aubettes et les jardins qu’ils se

sont construits sur les pentes du coteau de Bicêtre, qui commence à

monter de l’autre côté du chemin. Ils contemplaient des salades, des

pois ramés, quelques fleurs même; et l’orgueil d’être encore, à cette

heure, des propriétaires, se lisait dans la paix de leur face.

«On leur donne même du tabac!» dit une voix tout près de mon oreille.

Je tournai la tête. Alors l’homme qui avait prononcé ces paroles baissa

la sienne, confus d’avoir ouvert la bouche pour autre chose que demander

l’aumône, et je ne vis d’abord que ses souliers crevés, lacés de

ficelle, et son pantalon serré d’une corde à la taille, mais surtout,

sous une veste humble et sans couleur à force d’usure, le rude pelage

tout blanc de sa poitrine, où la sueur essayait de laver la crasse. Il

n’avait pas de chemise. Il retira son chapeau, l’avança silencieusement

vers moi, et j’y mis deux sous. Mais ce fut ce chapeau qui tout à coup

attira mon attention: un de ces chapeaux qui ne sont pas d’ici, de ces

feutres noirs qu’on ne vend que dans les campagnes, très loin, sur la

frontière de la Bourgogne et du Morvan. L’âge l’avait verdi, la pluie et

le vent en avaient rongé et fripé les bords plats et droits, mais j’en

distinguais encore la forme. Seulement je n’osais interroger

directement. Quelquefois, on n’ose interroger les hommes, on ne sait pas

pourquoi.

--Vous venez de loin, comme ça? demandai-je vaguement.

--De partout, répondit-il, les épaules pliées.

C’est vrai, c’était sa profession, de venir de partout. Il n’y avait pas

autre chose à en tirer. Et puis, pour quoi faire? Un chemineau, c’est un

chemineau, voilà tout. Je pris le guidon de ma bicyclette à deux mains

pour repartir. Mais, enhardi pourtant par ma question, sans doute, il

bredouilla:

--Ça doit être beau, c’ t’ hospice-là, par là-dedans! Paraît que c’est

un des mieux.

Sûrement, c’était un des rêves de ce misérable, d’être logé, nourri,

couché, vêtu aux frais d’un département ou de l’État. Je dis, pour

flatter son désir:

--Il y a aussi Nanterre. C’est plus facile d’entrer à Nanterre.

Il secoua la tête en ricanant. Une tête forte, massive, encore

énergique, dont les cheveux avaient dû être blancs.

--J’ peux entrer nulle part! J’ suis un homme riche, moi, un

capitaliste!

--J’ai soif, lui répondis-je simplement.

Et je choisis une table en plein air, devant la porte d’un des cabarets,

en lui faisant signe de faire comme moi. Mais les assistés s’écartèrent

parce qu’il n’avait pas l’air distingué. Il n’y sembla faire attention,

parce qu’il avait accoutumance, et tira de sa poche un carnet graisseux,

pour me le présenter. Cela me fit ennui, parce que c’est ainsi que font

tous les pauvres. Toujours ils ont des certificats à vous montrer. Et à

quoi bon?

--Si, dit-il, si... Faut qu’ vous voyiez... Sans ça, vous pourriez pas

comprendre. J’ai été riche, c’est vrai qu’ j’ai été riche. Moi et ma

femme, on disait d’ nous: «C’est pas toujours ceusses-là qui mourront de

faim!» Trente-six mille francs elle avait reçu en dot, ma femme.

Catherine-Louise Hamot, elle s’appelait. V’là son acte de décès, j’ mens

point. Trente-six mille francs en écus, payés le jour du contrat. Mais

qu’est-ce qu’elles valaient, mes terres, à moi, Chagrin, César-Victor, à

c’ moment-là? P’t’ête ben l’ double: avec la belle maison, les vignes,

les chais. On vivait bien, on n’était pas fier, pa’c’ qu’il faut

toujours mieux se taire sus c’ qu’on a, mais on vivait bien. Ça a duré

comme ça jusqu’au phylloxera. Ah! misère de tout! J’ pouvais plus

regarder l’ vignoble: les sarments, on les r’tirait d’ terre comme des

salades quand le ver blanc s’y est mis. J’ai cru qu’ j’étais malin, moi,

j’ai vendu un des premiers. Si j’avais gardé, bon Dieu! Maintenant,

c’est pleuré, la maladie, ça s’ voit pus... Mais j’ai vendu. Si j’avais

acheté des bons papiers, censément, y aurait pas eu d’ mal. S’ment,

est-ce qu’on sait, nous aut’es, de la campagne. C’était pas des bons

papiers, et l’argent d’ ma femme, j’ l’ai pourtant aussi r’mis dans ces

papiers. Des mille et des cents, qu’on disait qu’ ça nous f’rait. Ça

valait ren, ren de ren! Y avait l’ phylloxera aussi dessus, la maladie.

«C’ qui restait, après ça? Un lopin d’ quat’ sous et eune bicoque. On

vivait pus bien, mais on vivait. Quand on a ’vnu vieux, hein, et qu’on a

pas d’enfants? Faut pas beaucoup d’ viande pour faire eune panade, comme

on dit. On vivait, quoi. On avait son cheux-soi. On n’avait pus d’

vaches, mais on avait l’ porc. Et pis un lit, et pis la boisson. J’

croyos ben que j’ mourros là.

«Mais c’est Catherine-Louise qu’a passé la première. Quand j’ai vu

qu’elle étôt pour avoir son habit d’ planches, j’ lui ai dit: «T’ frappe

point, la vieille. C’est mauvais qu’ tu t’en ailles comme ça d’vant moi.

Les vieux, ils sont point bons pour s’ tirer d’affaire sans la

bourgeoise. Tout de même ça y est comme ça, ça peut point s’ changer.

Faut arranger tout.

«Elle fut consentante, comme de juste, elle voulait point qu’ j’aye des

ennuyances. L’ notaire est v’nu, maît’ Belhomme, pour faire le papier.

Dans nôt’ pays, on fait toujours le papier. Il a mis ça au mieux, qu’il

a expliqué: qu’ j’étais légataire universel, avec un état mêlant nos

deux biens. Il dit encore quéque chose sur les reprises ed’ ma femme,

que j’ saisis point. Enfin, c’était régulier, paraît. C’est point un

voleux ni une gourde, maît’ Belhomme. Les précautions y étaient. Quand

elle mourut, Catherine-Louise, je m’ pensai: «Il m’ reste assez pour le

moment qu’ j’irai la rejoindre.» Même que j’avôs payé les droits, sus c’

testament.

«Un jour pourtant, voilà qu’il r’passe, le monsieur du timbre, et de

l’enregistrement. Pas c’lui qu’ j’avôs vu d’abord, un aute, plus haut

dans l’ grade. Et il dit:

«--Vous avez bien pris vos mesures pour payer?

«--Mais j’ai déjà payé, que j’ réponds.

«--Vous n’avez pas assez payé. Le receveur s’est trompé. Moi, je suis

l’inspecteur. J’ai vu ça tout de suite, au testament.

«--Comment qu’ vous dites? C’est pas possible.

«--Vous avez hérité de trente-six mille francs. C’était la dot de votre

femme, et elle vous a fait son légataire universel, qu’il dit. Avec ça,

et encore ça, et encore autre chose, c’est quatorze cents francs de

droits que vous redevez.

«--Monsieur l’inspecteur, que j’ dis, ils sont mangés, les trente-six

mille francs. D’puis douze ans, ils sont mangés!

«--Ils sont au testament, il r’pique, l’inspecteur. Moi, je touche sur

le testament. C’est quatorze cents francs.

«--J’ les ai point, j’ dis. J’ai pas dix francs!

«Il r’garda autour de lui, et d’manda:

«--C’est à vous, tout ça? On en tirera bien ce qu’il faut.

«--Vous allez m’ vendre, que j’ fais. Mon lopin, mon toit à porc, et

tout? Vous f’rez point ça, nom de Dieu!

«Il fit c’lui qui n’entend point, et six s’maines après, j’étos vendu.

«--Où c’est que j’ vas aller? que j’ dis à l’huissier. J’ai pus d’

méson, pus d’ terre, pus de porc, et j’ suis trop vieux pour travailler.

«C’étôt un miséricordieux. Il répondit:

«--Il y a l’assistance...

«J’ pris donc mon bâton, et j’allai dire au maire:

«--Vous m’ connaissez, monsieur Jeanroy. Y a douze ans, j’étais

conseiller municipal et riche à pus d’ cent mille francs. A c’t’ heure,

je d’mande l’assistance comme un pauvre. J’ suis un pauvre, monsieur

Jeanroy!

«--Pauvre homme! qu’il fait, c’est point d’ mon ressort. Mais

j’appuierai.

«Et puis, voilà. Un jour, il me commande à v’nir par le garde champêtre,

et il m’ dit:

«--Y a une lettre de la préfecture, mais elle n’est point bonne pour

vous, père Chagrin...»

Le vieux ouvrit son sale carnet.

«La v’là, la lettre,» dit-il brusquement.

Elle était toute coupée aux plis, et noire de crasse. Sans doute, il

l’avait relue bien souvent, et montrée aussi. Je lus:

«... Il résulte de l’enquête administrative que M. Chagrin

(César-Victor), dont vous sollicitez l’hospitalisation dans un asile

départemental, possède une créance de trente-six mille francs sur la

succession de sa femme. Il ne peut donc être considéré comme indigent.

En conséquence, j’ai le regret...»

Le vieux finit son verre, tranquillement. Il avait de la fierté, après

tout: il était un chemineau, mais un chemineau pas ordinaire. Quand on

est Français, ça fait toujours plaisir d’être supérieur en quelque

chose.

«Vous aurez tôt fait d’ête cheux vous, dit-il poliment, avec ce

ch’vau...»

Je remontai sur ma bicyclette.

Monsieur Barbe-Bleue... et Madame · 第 23 / 29 题