LA HAINE

L’appartement était si petit qu’Estier, de son cabinet de travail,

entendit que sa femme sanglotait toute seule dans la chambre à coucher.

Ses traits prirent cette roideur, cette fixité désespérée des hommes à

qui la peine d’un être aimé étreint le cœur, et qui ne peuvent rien

faire pour le réconforter ni pour le rassurer, rien! On ne peut presque

jamais rien pour ceux qui ont de la peine, et, dans le cas où ils

étaient tous deux, sa femme et lui, il ne savait que trop qu’il ne la

consolerait pas! Il essaya de se remettre au travail: l’étude d’un

article sur «les emplacements d’habitations néolithiques de la bruyère

de Neerharren» du savant anthropologiste belge, M. de Puydt, dont il

préparait l’analyse pour le _Bulletin de Préhistoire européenne_. Il n’y

parvint pas. Il se leva, fit quelques pas sur un faux tapis d’Orient,

fabriqué à Roubaix, et déjà tout usé, comme creusé d’une ornière par ses

promenades méditatives; puis, haussant les épaules, dédaigneux d’avance

de son inutile pitié, passa dans la chambre à coucher.

Sa femme sanglotait toujours, dans un fauteuil, la taille déformée par

le septième mois de sa troisième grossesse. Il la baisa sur le front.

--On a peur, n’est-ce pas, dit-il; on a peur? On pense encore à des

folies, on a des papillons noirs?

Mme Estier leva vers lui ses paupières rouges, sa face à la fois empâtée

et maigrie.

--Peur pour moi, dit-elle, pour moi? Non!...

C’était une bonne petite épouse, elle avait le courage tendre et

raisonnable des vraies femmes, de celles qui sont dignes de ce nom: les

femmes ne vont pas à la guerre et elles ne travaillent pas, dans la

bourgeoisie. Et tout être doit avoir sa bravoure. La sienne, c’était

d’accepter la maternité. Voilà ce qu’elle pensait.

--... Non, je n’ai pas peur, continua-t-elle. Seulement, André, comment

ferons-nous?

Et dans cette phrase brève, il y avait toute l’horreur du problème dont

le ménage, depuis plus de la moitié d’une année, n’arrivait pas à

trouver la solution. On était déjà si pauvre! On avait tant de peine à

vivre sans dettes! Alors, alors que devenir, avec ce troisième enfant!

--Écoutez, fit Estier, écoutez, petite chère!...

Quand il était particulièrement ému d’amour, vis-à-vis de cette femme

qu’il aimait à toute heure profondément, il lui disait «vous», au lieu

du tutoiement habituel. Mme Estier releva la tête.

--Il y a peut-être quelque chose à faire, dit son mari... Je puis

renoncer à ma suppléance à l’École d’anthropologie et prendre une chaire

d’histoire naturelle dans un lycée.

--Quitter l’enseignement supérieur! fit Mme Estier, violemment.

Elle avait mis dans ce cri un incroyable orgueil, sa résolution de ne

jamais nuire, quoi qu’il pût arriver, à la carrière de son mari, et

aussi sa conviction arrêtée, héréditaire et conjugale de fille et de

femme d’universitaire, que reprendre rang dans l’enseignement

secondaire, c’est déchoir. Oui, on mourait de faim: oui, on n’arrivait

pas à joindre les deux bouts: mais cinq ou six personnes, en Europe, en

Amérique, au Japon même, savaient votre nom. On faisait cette chose

magnifique et glorieuse qui s’appelle «des travaux personnels», et, plus

tard--eh bien, plus tard, ce serait peut-être l’Institut!

--Tu ne gagnerais pas plus dans un lycée, dit-elle.

--C’est vrai, fit Estier. Mais je pourrais donner des répétitions.

Il est convenu, par une entente tacite, et sans qu’aucun texte l’ait

jamais imposé, que les maîtres de l’enseignement supérieur _ne doivent

pas_ donner de répétitions. Cela est considéré comme incompatible avec

leur dignité.

--Tu donnerais des répétitions, dit sa femme, et tu n’aurais plus le

temps de travailler pour toi: jamais! Tu sais bien que c’est à ça que

veut t’acculer Aumont, le directeur de l’École, Aumont qui te déteste.

Non! Il y a autre chose...

--Quoi? demanda Estier.

--La place de chef de laboratoire des travaux pratiques. C’est deux

mille francs. Ça suffirait.

--Mais ça dépend d’Aumont, le laboratoire, répondit Estier. Et tu viens

de le dire: il me déteste. C’est Lamy, qui t’a soufflé ça, le bon Lamy

du préhistorique africain. Il votera pour moi, c’est entendu, mais à

quoi bon? Je te dis que la place dépend d’Aumont. Il ne m’y mettra

jamais.

--Admets-tu que tu es qualifié pour la remplir?

--Oui, dit Estier, gravement.

--Eh bien, pose ta candidature. Écris ta lettre. Me promets-tu de

l’écrire?

Estier l’écrivit, séance tenante.

Trois jours avant le vote des professeurs de l’École, sans rien dire à

son mari, Mme Estier descendit son escalier pesamment. Elle avait décidé

de voir Aumont, elle essaierait elle-même de le gagner, de le fléchir.

Et tandis qu’elle allait dans les rues, les épaules en arrière, de cette

démarche ondoyante et lente des femmes enceintes, où il y a de la

prudence et de la majesté, elle voyait ses espoirs écrits dans le ciel

par le vol sublime des pigeons et des freux qui tournoyaient au-dessus

de la Sorbonne. Les hommes sont rudes, à l’égard les uns des autres, ils

se froissent réciproquement, ils ne savent pas ce qu’il faut dire. Elle

ne prononcerait pas une parole qui compromît la dignité de son mari. Au

contraire: elle ferait comprendre à Aumont qu’il s’honorerait en faisant

céder une vieille haine à un sentiment de justice, et qu’il serait aimé,

en retour, oh oui, bien aimé par de braves gens... Elle voyait l’âme du

professeur à travers la sienne propre, elle lui attribuait sa propre

manière de sentir et de raisonner. Quand elle eut gravi péniblement, et

s’arrêtant presque à chaque marche, les deux étages de la maison de la

rue Soufflot, Mme Estier s’était si bien persuadée elle-même qu’elle se

croyait sûre de convaincre.

Elle demanda M. le professeur Aumont. Un valet l’introduisit dans un

salon dont l’aspect la glaça. Il y a, dans les détails d’un ameublement,

des indices qui ne trompent pas la sensibilité d’une femme, même quand

elle veut s’abuser; et c’était certainement Mme Aumont, elle-même, qui

avait décoré les deux côtés de la glace de ces longs panneaux de

tapisserie où une grecque rouge jetait, sur un fond vert, la course de

ses angles redoutables. C’était elle, à n’en pas douter, d’après un

dessin tracé par son mari, et copié sur les murs du _téménos_ de

Mycènes, mais mal copiés et mis à l’envers! Toute la demi-science et

toute l’assurance du professeur dans ses conclusions précipitées étaient

là; toute la rigueur revêche aussi de sa femme, qui avait épousé, en

même temps que lui, ses partis pris, ses rancunes, sa fureur dissimulée

de n’avoir jamais été considéré que comme un vulgarisateur, non comme un

savant original. Aumont entra.

Il vint à elle, les deux mains tendues, la face grasse, les yeux

brillants de malignité. Et, du premier coup, il «plaça» la visite, en

homme qui sait le monde.

--Mme Aumont, dit-il, sera charmée de vous voir; elle sera ici dans un

instant.

Il le savait très bien, que Mme Estier ne venait pas faire une visite

ordinaire de convenance, une visite de femme à femme; il n’avait aucun

doute sur l’objet de sa démarche. Mais il éprouvait une joie sournoise à

l’en écarter, à lui rendre l’aveu plus difficile, à la fatiguer, à la

désespérer en parlant d’autre chose. Mme Estier se révolta:

--Je venais vous parler de la candidature de mon mari! prononça-t-elle,

nettement.

--Ah! fit Aumont, chère madame, quel dévouement! quel bonheur pour M.

Estier de posséder une femme telle que vous. Mais je suis très heureux,

très heureux vraiment, que ce soit _cela_ qui nous donne le plaisir de

vous voir. Il n’arrive pas fréquemment qu’on puisse discuter aussi

agréablement les titres des candidats. Ainsi, par exemple, le mémoire de

votre mari sur les sphéroïdes calcaires du moustérien de la Quina!

J’estime que ses conclusions sont peut-être un peu hardies, un peu

aventurées; j’aurais peut-être à vous présenter certaines objections, à

faire certaines réserves...

Durant un quart d’heure, cruellement, sans qu’elle pût rien répondre à

un déluge de vocables barbares, il rongea d’ironies, il détruisit comme

un chat qui se fait les griffes sur la soie d’un coussin, les travaux

d’Estier. La pauvre femme sentait les larmes lui venir aux yeux, et elle

se disait: «Il ne faut pas que je pleure, il ne faut pas que je pleure,

il ne faut pas qu’il ait la joie de voir que je pleure!»

Elle n’y serait pas parvenue si Mme Aumont, à son tour, n’était arrivée,

sèche et délicieuse:

--Chère madame, quelle surprise! M. Estier ne vous accompagne pas?

Les femmes, malgré tout leur courage, tout leur sang-froid, toute leur

intelligence, ne peuvent et ne savent se battre que contre les femmes.

Mme Estier se retrouva forte. Elle savait maintenant ce qu’elle avait à

dire: «M. Estier avait tant à faire! Il avait une correspondance si

nombreuse, l’estime où on le tenait lui attirait tant de demandes de

renseignements!» Et elle ne citait que des noms d’hommes qui méprisaient

Aumont, qui n’avaient jamais eu pour lui que l’attitude d’une froide

critique, ou affectaient de passer ses écrits sous silence. Quand elle

prit congé, elle était transportée de rage, ivre de désespoir, et

superbe.

Elle avait prévenu Lamy de la démarche qu’elle comptait faire. Il

l’attendait chez elle.

--Eh bien? demanda-t-il.

--Tout est perdu! dit Mme Estier.

Elle lui conta sa visite.

--Hélas! ma pauvre petite, répondit-il, c’est ce que je craignais!

* * * * *

La discussion des titres eut lieu, devant l’assemblée des professeurs.

Lamy défendit ceux d’Estier avec une énergie agressive, comme un homme

qui n’attend plus rien, mais qui veut tout dire. «Il nuit à son

candidat!» songeaient ses collègues, lâchement. Ils eurent un frisson de

surprise quand Aumont déclara, d’une petite voix claire:

--Messieurs, je ne vois aucun motif de ne pas me rallier à l’opinion de

M. Lamy.

Estier était nommé chef du laboratoire! Lamy en frémissait d’étonnement

et de plaisir. Comme il allait être content, le petit ménage: l’avenir

assuré, la possibilité de faire des disciples, d’instituer une méthode

de recherches originales, la carrière déblayée, enfin! Il aperçut Aumont

qui mettait son pardessus, les lèvres serrées, le front barré d’une ride

qui grimaçait. Il courut à lui.

--C’est bien, ce que vous avez fait là, Aumont, lui dit-il, de tout son

cœur. Je sais, oui! je sais que vous n’avez pas de sympathie pour

Estier. Et vous avez fait taire vos sentiments personnels, vous l’avez

désigné, malgré tout! Vous êtes un homme juste. Eh bien, je puis tout

vous dire, aujourd’hui. Il me semble que vous comprendrez, maintenant:

il n’y avait pas seulement le mérite d’Estier à faire entrer dans la

balance; si vous saviez comme il avait _besoin_ de ses deux mille

francs!

--Mon cher ami, répondit Aumont avec un petit rire sec, dans un an,

Estier aura pris l’habitude de les dépenser. Et alors, alors... je

donnerai sa place à un autre!

Monsieur Barbe-Bleue... et Madame · 第 24 / 29 题