Mme de Marconne n’avait pas quarante ans. A peine si elle paraissait la
sœur aînée de sa fille, qui en avait vingt. Mais elle exagérait
l’austérité de sa toilette de veuve. Son chapeau de deuil s’attachait
sous le menton, avec des brides, un chapeau de la plus pure province; sa
robe toute droite tombait jusqu’à ses pieds. Sur son visage pur, encore
très frais, pas même une ombre de poudre de riz. Et sa fille, devant
elle, avec sa jupe courte enflée sur les hanches, et qui montrait ses
jambes jusqu’aux genoux, son turban de paille argentée, le rouge
artificiel de ses lèvres, lui paraissait une petite évaporée. Elle la
considérait avec méfiance, elle songeait que l’air de Paris n’est pas
bon aux jeunes femmes de province. Mais peut-être cette arrivée imprévue
signifiait-elle de bonnes nouvelles. Mme de Marconne sourit.
--Tu viens me dire que tout est arrangé, Thérèse, dit-elle. Tu ne
divorces plus: toi, une Marconne, divorcée! Ce n’était pas possible, je
le savais bien! Et ton mari est charmant, charmant!... Je te l’ai
toujours dit.
--Il est insupportable! répondit sa fille. Insupportable! Ce sont des
scènes, des scènes!...
--Il est un peu vif, mais charmant! maintint sa mère avec fermeté.
Mme de Marconne était sincère. Elle avait une affection très vive, une
sympathie dont on eût pu dire qu’elle était presque amoureuse, s’il ne
s’agissait d’une femme si parfaitement honnête, pour ce Mouvenot, un
grand garçon de vingt-cinq ans, qui avait toujours été parfait à son
égard.
--Enfin, je veux divorcer, reprit Thérèse avec obstination. Il n’est pas
question de réconciliation, au contraire! Nous sommes toujours d’accord
pour divorcer; la procédure suit son cours...
--Tant pis! soupira Mme de Marconne.
--... Je veux dire qu’elle devrait suivre son cours! Mais...
Et tout à coup elle fondit en larmes.
--Maman, maman, il n’y a que toi qui puisses nous tirer de là.
Figure-toi, la procédure est arrêtée! Mon avocat, nos avocats disent que
jamais le tribunal ne nous accordera le divorce dans ces conditions!
L’article 236...
--Qu’est-ce que c’est, l’article 236?
--J’avais obtenu l’ordonnance, en vertu de l’article 236, pour être
autorisée à avoir un domicile séparé de celui d’Émilien. C’est
indispensable, tu comprends: tant qu’on n’a pas un domicile séparé, le
tribunal peut, et même doit considérer que la réconciliation est
intervenue entre les époux: les tentations, la cohabitation... c’est
naturel! Eh bien!...
--Eh bien?
--Je n’ai rien trouvé! gémit Thérèse avec un nouveau flot de larmes,
rien! Il n’y a plus un appartement vacant à Paris, plus un seul! Je
continue à vivre avec Émilien, je ne puis pas faire autrement. C’est
atroce, atroce! Nous sommes comme deux chats dans le même tonneau, nous
ne nous sommes jamais plus mal entendus, et le tribunal nous refusera le
divorce.
--Donc, interrogea Mme de Marconne, tu veux vivre ici, tu me demandes
l’hospitalité?
--Moi! cria Thérèse avec horreur, moi, maman, à Lille!... D’abord, ma
présence à Paris est indispensable pour la procédure du divorce,
ajouta-t-elle en rougissant.
Mme de Marconne n’eut pas grand mérite à pressentir que d’autres raisons
attachaient sa fille à Paris. Ses yeux s’assombrirent.
--Alors? demanda-t-elle.
--Alors, maman, je viens te supplier de venir, toi, à Paris, chez nous!
Nos avocats disent que c’est le seul moyen de tourner la difficulté, que
si la mère habite avec sa fille au domicile conjugal, elle constitue la
preuve vivante que la réconciliation n’a pas eu lieu. Elle peut en
témoigner... Il paraît que la jurisprudence est formelle... Maman,
maman, je t’en prie!
Mme de Marconne réfléchit un instant. Qui dira pour quelle cause un
éclair brilla dans ses yeux, pourquoi elle se regarda un instant dans un
miroir?
--Je veux bien, ma petite, accorda-t-elle. Tu peux repartir quand tu
voudras. Moi, j’arriverai dans huit jours.
* * * * *
Quand Mme Mouvenot annonça à son mari que sa mère consentait à venir
s’installer chez eux, celui-ci fit tout de suite:
--Ah! tant mieux!
Il allait ajouter: «Elle est charmante!» Mais, réfléchissant que sa
femme lui dirait: «Tu la préfères à moi, tu me compares à elle!» il
s’arrêta, par prudence. Au fond, ce n’était pas lui qui aimait les
scènes. Cependant sa femme éprouva, de ces deux seuls petits mots, une
impression bizarre, et regarda longuement son mari.
Mme de Marconne s’établit au centre du jeune ménage, si l’on peut dire,
avec simplicité. Du divorce, elle n’ouvrit pas la bouche. Mais le
lendemain, vers cinq heures, comme Thérèse se préparait à sortir, sa
mère lui dit:
--«Je t’accompagne. Tu vas chez ta couturière, ou dans les magasins, ou
faire des visites: je suis curieuse de revoir tout cela.»
Thérèse n’osa point protester. Il en fut ainsi tous les jours et toutes
les semaines suivantes. Thérèse fut alors l’objet des récriminations
d’un homme qu’elle jugeait fort agréable, mais à vrai dire ne les connut
point: ces récriminations s’entassèrent, bureau restant, à la poste, où
elle n’osait passer, sa mère la suivant partout. M. de Breuil,
là-dessus, risqua une visite à son amie. Il parut fort décontenancé: Mme
de Marconne fut présente à leur entretien. Thérèse trouva pourtant moyen
de lui écrire; c’était pour lui dire qu’il fallait attendre, elle ne
pouvait dire combien de temps. Il prit cela comme un adieu; au reste, il
n’aimait point les complications.
Cependant, la vie coulait sans heurts, et nulle discussion pénible. Les
époux se surveillaient, chacun d’eux ne voulant manifester, devant
témoin, rien autre chose que de l’égalité d’humeur. Du reste, Mme de
Marconne était, sans en avoir l’air, d’une incroyable adresse pour
découvrir des sujets de conversation de tout repos, et qui n’étaient
point sans agrément. Elle imagina aussi de se faire promener au théâtre
et au cabaret; le ménage reprit l’habitude de la vie commune. Ainsi Mme
de Marconne mettait dans son tort une vieille chanson qui n’est point
encore oubliée: cela marchait beaucoup mieux depuis qu’un tiers était
présent. Émilien, qui ne manquait pas de l’esprit d’observation, ne fut
pas sans un peu s’en apercevoir. Il lui arriva de chanter, à l’un des
rares moments où il se trouvait seul:
_Mais quand on est trois,
Quand on est trois,
Mamzell’ Thérèse..._
Et ce ne fut point sur le ton mélancolique exigé par la tradition. Il
redevenait apaisé, confortablement heureux. Je suppose que ce fut sa
gratitude qui l’engagea à exprimer davantage son bonheur à sa belle-mère
qu’à sa femme. Mme de Marconne dédaigna de cacher qu’elle était sensible
à ses sympathies. Il lui advint de dire, devant sa fille: «Il est
délicieux!»
Thérèse ne répondit rien, et sembla mélancolique; elle se refroidit à
l’égard de sa mère, mais non point d’Émilien. A quelques jours de là,
celui-ci remarqua:
--L’odeur de cet appartement est toute changée. Je ne connais point ce
parfum: il est très doux...
--C’est l’iris de maman, fit Thérèse. Elle ne se parfume jamais, mais
elle met de l’iris dans tout son linge...
--C’est une odeur exquise! affirmait Émilien.
--Dis tout de suite que tu aimes maman, maintenant! éclata Thérèse. Dis
que c’est à elle que tu penses, tout le temps, tout le temps!
--A elle? fit Émilien, suffoqué.
Toutefois, il songeait: «C’est vrai, pourtant! Elle est charmante, ma
belle-mère! Comme elle a l’air jeune, comme elle est encore jolie!»
--A propos, reprit-il, la procédure avance: nous sommes convoqués, jeudi
prochain, au Palais pour les préliminaires de conciliation.
--C’est inutile! cria Thérèse, furieuse. Je ne veux plus divorcer! Tu
voudrais bien, hein? Eh bien, je ne veux plus! Je vais écrire que c’est
fait, la conciliation!... D’abord, est-ce que je trouverais un
appartement! Je reste!
--Mais je ne demande pas mieux, moi! fit Émilien. Tu peux rester, rester
tant que tu voudras. Mais tout de bon, alors!
--Eh bien, oui, tout de bon! Pour... pour tout de bon... Mais à une
condition.
--Ah!... Laquelle encore, à la fin!
--Sans maman! exigea Émilienne.