LA CONSULTATION

C’était le vendredi matin que chaque semaine ils se retrouvaient dans la

salle du fond du café Perdreau, rue de Vaugirard, et presque tous,

d’habitude, ils étaient fidèles au rendez-vous. Chenaillet, ancien

expéditionnaire au gouvernement général d’Indo-Chine, révoqué pour

ivrognerie; Mme Chenaillet, sa femme, à qui l’usage invétéré de l’opium

a donné une physionomie délicate, des traits pâles et fins, des yeux

agrandis, inquiétants et noirs comme l’eau des tourbières; Combevaire,

qui vient de Toulouse, où il était employé à la mairie, mais il a quitté

ses fonctions, on ne sait pourquoi: sans doute, il avait des ennemis

politiques; du Perronnel de Costains d’Astayrac, ancien maréchal des

logis aux dragons, ex-sous-maître de manège à Saumur: il a des relations

étendues, connaît à la fois le monde des courses et la généalogie des

meilleures familles du faubourg Saint-Germain; son amie, Mlle Mars,

fréquente beaucoup les cercles mixtes où les deux sexes peuvent se

réunir autour d’une table de baccara chemin de fer; l’abbé Mulin, qui a

fondé jadis une maison pour l’enfance abandonnée, que des concurrents

déloyaux ont fait fermer; Marius Cort, homme de lettres, et Juste

Lecorbier, ancien étudiant en médecine.

Avant le déjeuner vers dix heures, au café Perdreau, il n’y a jamais

personne. C’est le bon moment pour causer, quand la profession qu’on

exerce exige des échanges de vue réguliers, comme c’est justement le cas

pour ce petit groupe, qui se procure de quoi vivre assez largement en

sollicitant à domicile la générosité publique. Ses membres ont

étroitement besoin les uns des autres. Le cœur humain a en effet

d’étranges et nombreux replis. Certaines gens ne donnent qu’à ceux

qu’ils connaissent, ou dont la carrière fut semblable à la leur. Il en

est, au contraire, qui vous connaissent trop et jugent que vous n’êtes

digne d’aucune pitié; ils ne s’attendrissent que sur les infortunes qui

leur sont le plus complètement étrangères, ne croient qu’aux récits

qu’ils ne peuvent contrôler. Enfin même les plus aumôniers ne donnent

qu’une fois au même visiteur. Ils disent, lorsque revient celui-ci: «On

vous a déjà vu.» D’où la nécessité d’envoyer quelqu’un à sa place, en le

munissant de tous les renseignements nécessaires pour intéresser la

clientèle. Ce n’est pas tout. Il faut bien l’avouer: des motifs plus

puissants que le seul instinct charitable engagent quelquefois les

personnes sollicitées à ouvrir leur bourse. Il faut leur faire entendre

qu’on n’est pas sans connaître quelques-uns des secrets de leur

existence intime, et qu’il leur serait salutaire de s’assurer la

sympathie de celui qui les approche. Mais il est préférable alors de ne

pas agir soi-même: car, plus tard, ces personnes vous éviteraient, on

perdrait tout contact avec elles; et même, ce qui est plus grave, elles

vous desserviraient dans le milieu où on les rencontre. Un intermédiaire

est donc indispensable. Et ainsi c’était M. Chenaillet qui parfois

allait frapper à la porte des relations de M. du Perronnel de Costains

d’Astayrac, et l’abbé Mulin qui tendait pieusement ses mains onctueuses

aux dames que lui signalaient Mlle Mars ou Mme Chenaillet. A charge de

revanche, et d’ailleurs le prix de la commission est fixé par des règles

immuables et toujours respectées; il n’y a pas de commerce qui dure sans

honnêteté! On dressait aussi la liste des cœurs durs qu’il est

impossible d’émouvoir, puisque aussi bien il est des hommes et des

femmes rebelles à toutes les supplications, insensibles aux prières,

impénétrables aux ruses. Et l’on doit éviter de perdre son temps.

Ce jour-là, le groupe venait d’aborder l’étude de l’annuaire médical

pour Paris et ses environs. M. Juste Lecorbier, à qui ses travaux

scientifiques ont donné une méthode rigoureuse, avait réparti les noms

de ceux dont il aurait pu devenir le confrère en catégories bien

distinctes. Ceux dont la mentalité est demeurée strictement

professionnelle: parvenir auprès d’eux en sollicitant leur pitié pour un

camarade pauvre, rappeler le souvenir d’un professeur ayant protégé les

débuts de leur carrière, ne pas oublier quelques anecdotes sur les

hôpitaux où ils ont passé leur jeunesse. Ceux qui ambitionnent un avenir

politique: se présenter avec quelques recommandations de sénateurs ou de

députés, d’ailleurs faciles à se procurer. Ceux qui souhaitent une

clientèle mondaine ou ne dédaignent pas l’intimité des artistes des

petits théâtres. Il y a aussi les coloniaux, les habitués des cercles,

les docteurs des couvents et des congrégations. Chacune des couches,

chacun des «clivages» de la société parisienne a ainsi ses guérisseurs

exclusifs qui ont leurs intérêts, leurs goûts, leur sensibilité. Il

fallait donc se partager la besogne. C’est en procédant avec patience à

cette classification qu’on parvint au nom du docteur Théron-Mortier.

--... Passons! dit brièvement M. Juste Lecorbier.

Mais l’abbé Mulin, relevant la tête, interrogea:

--Passer? Il n’y a donc rien à faire?

--Rien, dit l’ancien étudiant en médecine. Avarice. L’homme le plus

serré qu’on ait jamais connu à la faculté. Un rat.

--Vous avez essayé, continua l’abbé. Vous y êtes allé vous-même?

Lecorbier montra une certaine répugnance à répondre.

--Oui, dit-il enfin, j’ai essayé. J’ai supplié, j’ai pleuré, j’ai peint

tout ce qu’on pouvait peindre: la douleur de ne pouvoir reprendre des

études interrompues, une femme malade, des enfants qui crient la faim.

Et l’admiration que j’avais pour sa science! J’ai même commencé par

l’admiration. Il m’a répondu des choses... des choses humiliantes. Il

m’a insulté. Il m’a brutalisé. Il y a des gens qui savent refuser

poliment. Mais lui! J’aimerais mieux avoir affaire à un agent des

brigades centrales, un soir de manifestation.

--Il vous a jeté à la porte?

--Froidement! déclara Lecorbier, amer.

Comme les grands artistes et les grands capitaines, l’aveu de ses échecs

lui est pénible.

--Eh bien, conclut l’abbé avec résignation, passons!

A cet instant même, on entendit la voix de Mme Chenaillet, la voix de

rêve, la voix comme idéalisée, que donne à ses fidèles le juste et

puissant opium.

--L’adresse du docteur Théron-Mortier? disait-elle.

M. Chenaillet n’aime point que sa femme, même devant de vieux collègues,

pose des questions qui peuvent susciter quelques doutes sur sa vertu.

Dans le fond misérable de son âme, il souhaiterait pouvoir s’offrir le

luxe de la jalousie.

--Emma, tu veux tenter l’aventure? dit-il, d’un air de blâme.

Monsieur Barbe-Bleue... et Madame · 第 15 / 29 题