MOUSTACHE

«Il ne faut pas rire, dit Belleuse, ce n’est pas matière à rire.

D’abord, c’est insulter nos ancêtres. Songez qu’ils ont tous cru et

toujours cru, nos pères, ceux de la nuit des temps, ceux qui chassaient

des monstres aujourd’hui disparus avec des armes de pierre, au retour

des morts, à l’ombre des morts, à l’esprit invisible et pernicieux des

morts. Il nous en reste quelque chose, au fond de nous-mêmes: nous avons

peur, et si nous rions c’est par bravade, pure bravade.

--Bah! répondit Nangis, le sculpteur qui ressemble, avec son crâne

chauve et l’éventail de sa barbe rousse, à un moine défroqué, il n’y a

rien, absolument rien! De toutes les histoires qu’on raconte, il n’en

est pas une, pas une seule, qui puisse être rigoureusement contrôlée, ou

qui ne puisse s’expliquer par un phénomène bien simple, bien banal, bien

ordinaire, ou par une mystification. Nous n’avons pas peur! Au

contraire, comme les enfants, nous voudrions croire, pour avoir _un peu_

peur. Ça nous rajeunirait... Toi-même, Belleuse, as-tu quelque chose à

dire, as-tu jamais vu quelque chose?

--Non, répondit Belleuse.

--Tu vois bien!

--Je n’ai rien vu, mais j’aurais mieux aimé avoir vu. J’aurais été plus

rassuré... Il y a dix ans de ça, et c’était à une lieue des

fortifications, à Clamart, figurez-vous, tout simplement à Clamart, au

pied de la redoute à deux cents mètres de la ligne du chemin de fer. Il

y avait là,--j’ignore si on l’a démolie pour y construire des

maisonnettes à bon marché: c’est bien probable, mais je n’en sais rien;

je ne suis _jamais_ retourné de ce côté-là, c’est plus fort que moi,--il

y avait là une vieille et grande maison bâtie vers la fin du

dix-huitième siècle, en plâtre et en moellons, avec un attique en

triangle, troué d’un œil-de-bœuf, et des guirlandes de stuc au-dessus

des fenêtres. Et elle était entourée d’un beau jardin devenu tout

sauvage, où l’on pouvait pénétrer comme dans un moulin, car la muraille

de clôture, crénelée pendant le siège de Paris, était tout effondrée.

Par endroits, on avait essayé d’aveugler les brèches avec des palissades

en planches, mais ces palissades mêmes pourrissaient de vétusté. Un bel

endroit, pour un peintre, n’est-ce pas? Un jour, je ne luttai plus

contre la tentation. Je mis mon chevalet sur mon dos, gardai ma boîte à

couleurs en bandoulière et sautai le mur. Moustache, mon bon chien

Moustache, une espèce de barbet noir très intelligent et toujours

paisible, prit son élan et me suivit. Tout de suite, j’eus de l’herbe à

la hauteur des yeux: une herbe folle, une herbe d’été, sommée de longs

épis barbelés, déjà tout jaunes. Moustache y fit quelques bonds

délirants, parce que, comme tous les chiens, qui ne sont civilisés qu’en

apparence, ça l’amusait, ce retour à la nature, avec ses odeurs qu’il

reconnaissait sans les avoir jamais senties. Mais bientôt il devint

sage, singulièrement sage, et se contenta de marcher derrière moi. Sans

doute, ça le fatiguait d’avoir à creuser son propre tunnel dans cette

brousse.

«Et je trouvai là des motifs, des motifs! L’enfance du monde qui

ressuscitait dans ce coin abandonné! Des arbres irradiés de soleil,

pâles de soleil par-dessus, en dessous tout noirs et tout tragiques de

belles branches mortes, ces branches de sous-bois que les bûcherons

coupent toujours, pour nous empêcher d’en jouir, je suppose. Et puis des

géraniums devenus comme des arbres eux-mêmes, une rhubarbe dont les

pousses s’étaient mises à ramper, à s’étendre, à touffer, monstrueuse,

avec ses feuilles immenses, impressionnantes, maléfiques... C’était

épatant, je vous dis, épatant! Ce parc devint mon atelier. J’y retournai

tous les jours.

«La maison ne m’intéressait pas: une vieille maison, et voilà tout. Les

portes et les persiennes en étaient fermées, et je n’essayai pas de m’y

introduire. Quand on a encore quelque respect pour les lois de son pays,

autre chose est d’entrer sans permission dans un jardin désert, ou de

crocheter une serrure. Je n’essayai même pas d’en faire une esquisse:

elle était trop laide, avec ses gouttières rouillées, décrochées, qui

pendillaient. Et Moustache, généralement plus curieux, n’en approchait

pas non plus... Un jour que, le soleil couché, je retombais de la

muraille ébréchée sur la route, je me trouvai dans les bras d’un citoyen

qui portait une plaque sur sa blouse bleue. Je le pris d’abord pour le

garde champêtre: ce n’était qu’un cantonnier. Je respirai. Mais l’homme

demanda tout de même:

«--Qu’est-ce que vous faisiez là-dedans, vous?

«--Je suis peintre, répondis-je avec quelque confusion, peintre

paysagiste... Alors j’ai été prendre des études, comprenez-vous? j’ai

fait des tableaux... Tenez, voulez-vous porter mon chevalet jusqu’au

chemin de fer?...

«Je lui avais mis quarante sous dans la main, et il les prit, avec le

chevalet. Pourtant, comme il m’accompagnait, il ajouta, d’un air

d’excuse:

«--Ça ne gêne personne, allez, que vous passiez vos journées dans cette

propriété. C’est à louer ou à vendre, depuis la guerre. Mais ça ne tente

pas dans le pays.

«--Pourquoi?

«Il haussa les épaules:

«--Des idées. Ça ne tente pas, voilà tout. Il est venu quelqu’un, après

la Commune, qui avait loué pour passer l’été, mais il est reparti tout

de suite. Et depuis ce temps-là, c’est bouclé. Ça ne tente pas, je vous

dis, ça ne tente pas.

«--C’est hanté?

«Le mot m’était venu tout de suite à la bouche, simplement pour sa

bizarrerie, je crois, pour l’impossibilité du fait. Songez donc: à

Clamart, une maison hantée! Mais l’homme se mit à rire--du reste...

tenez, comme vous avez ri tout à l’heure!

«--Est-ce qu’on sait! Des bêtises. Je crois plutôt que c’est trop grand:

ça ne se loue plus, ces grandes maisons. Les clefs sont à l’agence, rue

de Paris. Vous pouvez visiter, si le cœur vous en dit. Et vous aurez ça

pour pas cher. Oh! ben, oui, pour pas cher!

«--Mais le monsieur, celui qui avait loué après la Commune, est-ce qu’on

sait pourquoi il est parti si vite?

«Il ne répondit pas.

«Voilà pourquoi je décidai d’aller passer une nuit dans cette maison.

L’aventure m’intriguait, comme elle vous aurait intrigués vous-mêmes. Il

y a toujours une petite vanité qui vous pousse. On aime à pouvoir dire:

«Mon cher, j’ai couché une fois dans une maison hantée...» L’affaire fut

bientôt réglée avec l’agence, où, d’ailleurs, on fut très catégorique.

Eh non, la maison n’était pas hantée! Il n’y a pas de maisons hantées.

Seulement, les grandes propriétés ne se louent plus, autour de Paris.

Quand j’arrivai le soir avec un lit de camp, un pliant et un photophore,

mon fidèle Moustache sur les talons, j’étais d’avance presque découragé:

il n’y aurait rien, parbleu! il n’y aurait rien!

«Et, en effet, quand on m’eut ouvert la porte, je ne trouvai rien que le

vide, les toiles d’araignée, la poussière. Dans le vestibule, des

cartouches, au-dessus des portes, laissaient voir des scènes de chasse,

des déjeuners sur l’herbe, assez médiocrement peints. La salle à manger

à pans coupés, avec un dallage en pierres de liais, donnait sur le

jardin par trois larges fenêtres, et, par une porte à deux battants, sur

un salon immense, dont les boiseries sculptées étaient peintes en blanc.

Il y avait deux escaliers, l’un prenant dans le vestibule, l’autre

dissimulé dans l’épaisseur du mur de ce salon. Une «folie», certes, une

amoureuse maison du dix-huitième siècle, devenue plus tard la propriété

d’honnêtes bourgeois, comme tant d’autres. L’escalier dérobé menait à

une chambre à coucher dont toutes les parois avaient été décorées de

glaces. Mais toutes ces glaces avaient été brisées, le même jour,

aurait-on dit, brisées par des coups de feu: on distinguait encore le

mince petit trou creusé par les balles, autour de larges fêlures en

étoiles, régulières. Les brutes allemandes avaient voulu s’amuser,

peut-être: c’est si tentant de crever des miroirs à coups de fusil ou de

revolver. Plus tentant encore que de marcher dans la neige vierge, pour

faire de sales trous noirs. Mais c’est un plaisir du même genre.

Pourtant, je réfléchis que, si on avait commis ces dévastations «pour

s’amuser», un instinct très ordinaire aurait porté ces barbares à tirer

d’abord _dans le milieu_ des glaces. Mais leurs blessures, au contraire,

étaient à des places irrégulières: à droite, à gauche, en bas, en haut.

Non, non, il ne s’agissait pas d’un jeu brutal et sauvage; on s’était

battu, dans cette pièce; on y avait surpris quelqu’un. Mais qui? Les

défenseurs, ou les paisibles habitants de cette maison? Je ne le saurais

jamais, nul ne le saurait jamais. Drame obscur, effacé par trente ans de

silence.

«Ah! le silence, le silence! Il y a plusieurs sortes de silence. Des

silences neutres, naturels, ordinaires, des silences bienveillants,

comme celui de la campagne endormie; et des silences offensifs,

perfides, hostiles: le silence de cette chambre était de ceux-là. Il me

fallut un effort pour me dire: «S’il y a quelque chose, c’est _ici_. Et,

par conséquent, c’est _ici_ que je dois attendre et veiller.» Mais

enfin, je fixai mon lit de camp sur ses tringles, je déposai sur le

pliant un flacon de cognac, un revolver, le photophore allumé,

j’attendis, et je veillai. J’avais fermé la porte. Moustache essaya de

l’ouvrir avec sa patte, puis revint vers moi en gémissant. C’est un

chien douillet: il n’a pas l’habitude de dormir sur le plancher nu. Je

crus que c’était de là que venait son inquiétude, et lui fis signe de se

coucher sur le lit de camp. Mais il refusa, et resta campé devant cette

porte, le poil hérissé, grelottant.

«Alors, pendant des heures, de longues heures, je ne sais plus combien

d’heures, ce fut l’angoisse, l’angoisse pure et simple, inutile, _sans

cause_. Pas même l’impression d’une présence invisible, malveillante,

dangereuse: l’angoisse, et c’est tout. J’avais seulement la sensation

que des gens, des inconnus, avaient jadis, en ce lieu, attendu quelque

chose d’atroce, d’inévitable, attendu, attendu, le cœur battant; et mon

cœur battait comme le leur... Et puis, tout à coup, Moustache se jeta en

avant, ses lèvres noires retroussées sur ses crocs. Et il hurla! Un

grand hurlement qui déchira la nuit et me donna la chair de poule. Eh

bien, quoi, quoi? La porte était toujours fermée, et il n’y avait rien

dans cette chambre, absolument rien que ce qu’elle contenait la minute

d’auparavant. Pas une ombre, pas un fantôme, pas un bruit, excepté ces

grands hurlements qui ne cessaient plus. Et Moustache se mit à reculer,

à reculer, jusque vers le lit de camp où je m’étais assis. Il était

égaré, il était fou de fureur et d’effroi, il tremblait, il bavait. Je

n’essayai pas de le rassurer, de le caresser: il m’aurait mordu! Aussi

vrai que je vis, que je parle, que je fume une pipe en ce moment, je ne

voyais rien, toujours rien; mais il voyait, lui, je suis sûr qu’il

voyait! et même il entendait! Par instants, à ses hurlements succédait

ce petit aboi, sec, claqué, que jettent presque tous les chiens au

moment d’un coup de feu. Et, brusquement, il gémit, il se pencha, il

tira la langue, il fit comme s’il léchait une blessure, une invisible

blessure sur une invisible forme étendue à ses pieds.

«... Et j’ai fichu le camp, oui, j’ai fichu le camp, à travers le

jardin, jusqu’à la route, jusqu’à Paris, comme un lâche. Je n’avais rien

vu, pourtant. Mais Moustache?...»

Monsieur Barbe-Bleue... et Madame · 第 14 / 29 题