«Moi, me dit le vieux gentleman confidentiellement, je ne parie jamais
dans les matches de boxe, excepté quand c’est du «chiqué»... Alors je
sais ce que j’ai à faire, continua-t-il en clignant de l’œil, et je le
fais comme il faut. Vous pouvez m’en croire: c’est moi qui ai empêché le
Japonais Kokuzo, vous savez, le champion du _jiu-jitsu_, de faire croire
que cette imbécile invention des jaunes pouvait valoir contre un boxeur,
un vrai boxeur qui sait se servir de ses poings. Et de la sorte,
j’estime que j’ai sauvé la gloire de ma race; car la boxe est un art
anglo-saxon.
«Et c’est un art magnifique, monsieur! Je ne connais rien qui ressemble
davantage à la guerre: c’est cruel, si vous voulez, c’est sanglant,
c’est brutal, mais aussi ça comporte une sorte de rude moralité, un
honneur rudimentaire et sauvage--et c’est savant! Ni la force ni le
génie ne suppléent aux enseignements d’un bon maître. Mais la science
même, ni la force, ni le génie ne suffisent encore. Il faut chaque jour,
et à toute heure, pour se tenir en forme, observer des règles très
dures, s’abstenir de satisfaire des appétits ou des besoins, de sorte
qu’il ne doit plus guère y avoir que les lutteurs et les athlètes pour
savoir ce que c’est que l’abnégation, vertu que les peuples civilisés
oublient de plus en plus, à mesure qu’ils deviennent matériellement plus
prospères. Et voilà même pourquoi, s’ils se trouvent jamais, par
malheur, en face de non-civilisés convenablement entraînés, ils se
feront rosser comme des imbéciles.
«On dit que les boxeurs ne sont pas intelligents: des brutes humaines,
des machines à battre, des sauvages pesants et dégradés, écrivent les
journaux français. Quelle bêtise, monsieur! Ils sont comme les vrais
sculpteurs ou les vrais musiciens; ils ont un autre mode d’expression
que vous, ils pensent en coups de poings, comme les sculpteurs en
volumes et les musiciens en notes, telle est la vérité. C’est avec sa
tête bien plus qu’avec ses bras qu’on a le meilleur sur un homme,
j’entends un homme de la même classe, de même masse, ni plus fort ni
plus faible; car chaque boxeur, c’est comme un cuirassé: par tout
l’univers, on sait à une once près son poids, ses moyens, sa valeur
offensive; mais on n’engage l’un contre l’autre que des hommes bien
appariés, et il y a un arbitre, un juge grave, vêtu de noir, l’œil aigu,
qui surveille les deux lutteurs, compte les coups, décide sans appel.
C’est plus honnête tout de même que la vraie guerre; donc c’est bien
plus intéressant.
«On ne doit pas se frapper au-dessous de la ceinture, vous savez. Mais
que de coups qui sont permis et qui nécessitent une méditation profonde.
Tenez, une fois, j’avais un ami qui allait être battu, il s’était engagé
trop vite, il n’avait plus son souffle. Je m’en apercevais bien: il
reniflait dans sa sueur! Et je me disais: «Il n’arrivera pas à la fin du
_round_, il va se faire _knocked out_.» Lui aussi, il le sentait. Et
c’est une chose horriblement douloureuse, amère, humiliante. Les «temps»
sont de trois minutes. Ça n’a l’air de rien, trois minutes, et quand on
se demande si on pourra tenir jusqu’au bout, c’est l’éternité! Lui
pensait: «Il faut que je conserve mon jugement, et si je reçois un
_cross_ derrière l’oreille, ou un _direct_ dans l’estomac, ce sera
fini.» Alors il faisait le canard, comme ça se doit, il plongeait la
tête toutes les fois qu’il sentait le vent d’une riposte à ses pauvres
essais... Tout à coup, sur une des ailes du nez de son adversaire, voilà
qu’il distingue une petite trace rose encore humide, la cicatrice d’un
coup reçu récemment et qui n’avait pas encore guéri. Il eut le temps de
réfléchir: «C’est là qu’il faut mettre: l’endroit est resté sensible.
«Si je sais y mettre, l’autre aussi va perdre son jugement, à cause de
la douleur.» Et il raisonna aussi sur ce que cette cicatrice était du
côté gauche, c’est-à-dire plus loin de parade, mieux à portée du poing
droit. Il vit sa chance et frappa là; et quand il vit le sang venir, il
comprit que l’autre _aussi_ maintenant aurait de la peine à garder son
jugement, et que lui, pour l’instant, il était sauvé.
«Je me rappelle un autre brave petit. Son adversaire lui rendait trois
livres. C’est une différence qui vous paraît insignifiante, à vous qui
ne connaissez pas l’art; elle est énorme quand on sait que tout le poids
du corps doit aller avec le coup. Voilà pourquoi mon petit fut _knocked
out_, et l’arbitre se mit à compter les secondes avec sa montre: une,
deux, trois... Vous savez que si on ne se relève pas avant la dixième,
on est hors de combat. Il se releva à la huitième, mais tout le monde
croyait bien qu’il était perdu. L’autre n’avait plus qu’à lui envoyer un
nouveau _swing_; il écartait le coude pour le lui donner comme s’il
endossait un paletot. Eh bien, ce petit, ce cher petit, à moitié
étouffé, eut le sang-froid de reconnaître que son adversaire se mettait
hors parade; il rappela toutes ses forces, même celles qu’il n’avait
plus, prit le _lead_, tapa droit dans la poitrine, et ce fut l’autre qui
tomba, cette fois. Une, deux, trois... à la dixième seconde, il ne
s’était pas relevé. C’était lui, mon petit, qui l’avait «eu»! Ce petit!
Ah! ils se voulaient, ces deux-là, ils se voulaient! Ça n’était pas du
«chiqué», comme vous dites!»
Le vieux gentleman s’arrêta un instant. Ses yeux brillaient
d’enthousiasme.
--Voilà pourquoi, continua-t-il, dès qu’il eut repris son souffle, quand
j’appris que ce Kokuzo avait la prétention d’avoir les meilleurs hommes
rien qu’avec des passes de masseur d’établissement de bains, en leur
forçant un muscle par ci, un muscle par là, en arrêtant les battements
de leur cœur, en leur coupant la respiration, j’en fus désespéré pour
l’art. Est-ce qu’on allait permettre une chose pareille? Mais je
rencontrai le vieux Halifax, l’ancien arbitre, qui me dit:
«--Vous n’êtes pas fou? Kokuzo est engagé contre Joë Milton, c’est très
vrai; mais Joë Milton ne fera rien à Kokuzo, ni Kokuzo à Joë Milton.
C’est couru.
«--_Indeed_, fis-je, et pourquoi?
«--Parce que les deux corporations, celle des professeurs de boxe et
celle des professeurs de _jiu-jitsu_, sont trop intéressées à ce que le
match soit indécis. Sans ça que deviendrait leur profession? Si Kokuzo
était vainqueur, on n’apprendrait plus que le _jiu-jitsu_; si c’était
Milton, on ne voudrait plus apprendre que la boxe. C’est trop radical
comme solution, _dear friend_, ce n’est pas possible. Voilà pourquoi ils
ne se feront rien: c’est arrangé.
«D’abord, cet arrangement me rassura, mais à la réflexion il me parut
qu’il était encore humiliant pour la boxe. Puis je réfléchis et je mis
cent guinées, monsieur, sur la chance de Milton.
«--Vous êtes de plus en plus fou! me dit le vieux Halifax.
«--_Well_, répondis-je, nous verrons bien.
«Et en effet, dans les trois premiers _rounds_, tout se passa comme
l’avait prévu Halifax. Milton tirait de très loin, avec une modération
touchante, et son coude droit ondulait nerveusement, trop près du corps
pour rien faire de bon; et quand il faisait mine de se rapprocher et
d’en arriver à un corps-à-corps,--ce qui était pourtant dans le jeu de
Kokuzo,--Kokuzo se défilait prudemment. Pourtant quand Milton lui eut
placé un revers sur le nez, le Japonais répondit bientôt par je ne sais
quel petit truc que je ne vis pas, mais qui tira les larmes des yeux à
mon champion. Mais les choses s’arrêtèrent là, bien gentiment.
«--Je vous l’avais dit, me souffla le vieil Halifax. Ils ne se feront
rien, rien du tout. On vous rendra votre argent et voilà tout.
«Je ne répondis rien. Le second de Milton venait de prendre de l’eau
dans sa bouche, et de la souffler délicatement par la figure de son
homme. C’est une attention que doivent avoir les seconds soigneux, et
c’est très rafraîchissant. Après quoi le quatrième _round_ commença.
«Il n’avait pas duré dix secondes, monsieur, que le Japonais tomba sur
le _ring_ comme un sac de blé. Une seconde, deux secondes, trois
secondes... _Well!_ au bout de vingt secondes il ne s’était pas encore
mis debout. Il était assommé, complètement assommé.
«Les deux matcheurs étaient à égalité: je gagnais mes cent guinées.»
Le gentleman avait un air d’extase, et cependant je ne sentais pas le
sel de son histoire.
--Vous ne comprenez pas? dit-il alors, enchanté. Vous ne comprenez pas?
J’avais été trouver Joë Milton avant le match, et je lui avais dit:
«Vous croyez que ce Japonais ne vous fera rien, parce qu’il l’a promis.
Mais c’est une erreur; il est très perfide, comme tous les Japonais, et
à la fin du quatrième _round_, il compte vous exterminer.» Alors il
avait pris les devants, bien entendu, mon Joë Milton. L’autre ne se
doutait de rien; vous-même vous vous seriez mieux défendu: vous auriez
au moins fichu le camp. Mais lui, comme ça, il a tout reçu dans le chou!
* * * * *
Depuis que le gentleman m’a raconté ça, je ne vais plus aux matches de
boxe.