COMMENT M. BOUBAL EN FUT

C’était un petit homme tout blanc, très doux, très triste. Et ces dames,

à une minute près, savaient son jour et son heure. Les premières fois,

il était arrivé par la porte de la rue, et si palpitant, regardant

derrière lui avec une telle inquiétude que «madame», dès qu’elle eut

constaté en lui un habitué, s’empressa par charité de lui indiquer

l’autre accès de la maison. Il fallait passer par la cour, qui avait un

air très convenable, et où habitait du monde très bien. De là, par deux

vantaux qui s’ouvraient d’une simple poussée, on entrait dans un jardin

d’hiver toujours vide. Il n’y avait plus qu’à presser sur un bouton

électrique dissimulé au bas du grand miroir: on venait tout de suite

ouvrir, il était enfin au cœur de la place. Et madame lui disait:

«Mathilde, n’est-ce pas?» Il faisait «oui» de la tête, avec un sourire

de timidité. Alors Mathilde venait, et il montait derrière Mathilde: et

c’était toujours le vendredi, à cinq heures et vingt minutes.

Que ce soit ce jour-là que se réunit l’Académie des sciences

historiques, à l’Institut; que ce soit à cette heure, presque

exactement, que se termine la séance, ces dames l’ignoraient, de même

qu’elles ignoraient le nom de ce monsieur si poli, discret,

mélancolique: ce nom qui est célèbre, celui du grand Boufre de

Sauveplane, auteur de tant d’études parfaites sur les femmes du

dix-huitième siècle,--livres si voluptueux, si fins, si tendres, qu’il

faut être du métier, vraiment du métier, pour s’apercevoir combien la

trame en est serrée, l’érudition solide. Les rivaux haussent les

épaules, parce que cette gloire les agace, mais ils n’ont rien à

critiquer, rien à dire, excepté Boubal, le terrible Boubal, de l’École

des Sciences Modernes, l’homme du document tout nu, rude et sec, qui

juge que cette manière d’écrire l’histoire «ferait croire que la vérité

n’est pas vraie». Mais les femmes répondent «qu’elles adorent ça». Elles

se disputent Boufre de Sauveplane, il a toutes leurs confidences, il

sent comme elles, il pense comme elles. De l’avoir pour ami, pour ami

tout à fait intime, beaucoup seraient très fières, malgré la soixantaine

qui a neigé sur sa tête. Mais lui n’a jamais eu l’air de comprendre. Et

il en est parmi elles qui songent: «Qui est-ce donc, puisque ce n’est

pas moi?» Et d’autres qui ne l’en aiment que davantage, croyant qu’il

reste fidèle à un ancien souvenir. Elles ignorent qu’il est timide, tout

simplement, timide jusqu’au tremblement, jusqu’aux affres physiques, et

qu’il n’a jamais su demander, jamais sentir, même, le moment où l’on

s’offrait à lui. S’il comprend si bien les femmes, c’est qu’il a une âme

de femme, et la même pudeur au moment du désir: une pudeur rétractile et

sauvage.

Alors c’est là qu’il vient, une fois par semaine, parce qu’avec tout

cela, tout de même, il est un homme... Sa vie passe ainsi, uniforme,

mais non monotone; il l’estime raisonnablement heureuse. Il y a cette

petite distraction du vendredi, à laquelle il songe parfois avec une

légère morsure d’humiliation, parfois avec un silencieux sourire, qui le

prend à l’improviste, partout, chez lui, en compagnie, dans la rue. Il y

a ses études aux archives et ses écrits, où il verse, sans même le

vouloir, toutes les effusions de son cœur et tous les appétits de ses

sens restés très jeunes. Il y a, enfin, sa haine contre Boubal. Car si

Boubal ne l’aime pas, et n’a jamais pris la peine de le cacher, lui

déteste Boubal, et le proclame. «Tant que je vivrai, a-t-il dit maintes

fois, il ne sera jamais de l’Académie des Sciences Historiques.» Et

quand Boufre de Sauveplane _ne veut pas_ qu’on soit de la compagnie, on

n’en est pas. Il a des amis, des clients; la dignité même de son

caractère et de ses mœurs lui fait une influence. Boubal le sait bien,

et il ne s’est jamais présenté.

Ce fut ainsi que coula l’existence de M. Boufre de Sauveplane jusqu’à

certain vendredi d’automne où le ciel inclément jouait à pousser une

aigre bise à travers des rafales de pluie froide. L’historien,

étreignant son parapluie dans sa main glacée, gagna tout de même la rue

coutumière, plus obscure et plus déserte encore que d’habitude; et,

parcourant la cour d’un pas feutré, il entra dans le jardin d’hiver. Le

crépuscule extérieur s’y changeait en nuit. Connaissant les lieux, il

appuya sur un commutateur électrique afin d’apercevoir plus aisément la

sonnette qui avertirait la maison de son arrivée; et la lumière éclata

au plafond parmi les palmes et les fleurs, avec cette magique

instantanéité qui donne l’impression d’un rire subit, qui fait croire

que l’air prend une autre odeur, plus vive et plus jeune... Et M. Boufre

de Sauveplane, à sa confusion profonde, à son indicible horreur, aperçut

quelqu’un qui tâtonnait de son côté pour découvrir le bouton d’appel. Au

bruit de la porte qui s’ouvrait, cette silhouette se retourna, et M.

Boufre de Sauveplane reconnut M. Boubal, et M. Boubal le reconnut! Leur

première idée à tous deux fut de fuir. Mais M. Boufre de Sauveplane se

trouvait devant la porte, et M. Boubal ne pouvait l’en écarter. Quant à

son ennemi, pour qui l’évasion était plus facile, il songea qu’il y

aurait de la pusillanimité à battre en retraite, et que d’ailleurs il

n’y gagnerait rien qu’une nouvelle honte si ses traits avaient été

distingués. M. Boufre de Sauveplane prononça donc, d’une voix qu’il

s’efforça de rendre ferme et indifférente:

--Vous ne trouvez pas la sonnerie?

--J’ai trouvé, répondit M. Boubal, mais je n’entends rien et... on ne

vient pas.

--C’est la pile qui ne fonctionne plus, affirma M. Boufre de Sauveplane

avec une sérénité horrible.

En même temps, de toutes ses forces, il espérait:

--Si, par hasard, il ne m’avait pas reconnu!

Et il joua le tout pour le tout, prenant les devants.

--Monsieur Boubal, n’est-ce pas?

--Oui, admit l’adversaire. Et vous...

Il le nomma. L’historien avoua, dans un souffle:

--Oui. C’est moi...

A tour de rôle, pour prendre une attitude, ils appuyèrent sur le bouton.

Nul bruit, rien qui montrât qu’on fût averti de leur présence.

--Allons-nous-en! dit M. Boufre avec un soupir.

Ils partirent ensemble. D’un accord tacite, ils firent comme s’ils

venaient de se rencontrer au portail d’une amie commune, qui était

absente, et causèrent d’abord du temps, qui s’obstinait à demeurer

détestable; mais, dans leur for intérieur, ils jugeaient cette

conversation indigne d’eux. M. Boubal n’avait pas de parapluie. Il se

laissait mouiller stoïquement.

--Abritez-vous, monsieur! dit M. Boufre de Sauveplane.

Monsieur Barbe-Bleue... et Madame · 第 3 / 29 题