Il y a quelques années, me conta mon excellent ami John BARNARD
ASHLEIGH, de Boston, nous avons eu aux États-Unis quelque chose qui
ressemblait à votre affaire Landru. Seulement, c’était mieux, plus large
et plus original, comme il convient à l’Amérique.
Le Landru américain s’appelait Abraham Plattner. Il était, à Hootanooga
(Connecticut), l’un des membres les plus fervents de la chapelle des
Darbystes, et passait pour faire honneur, par l’austérité et la
profondeur de ses convictions, à cette secte non-conformiste, dont tous
les adeptes se distinguent, d’ordinaire, par l’ardeur de leur foi.
C’était un homme de taille moyenne, même plutôt petite, mais grave,
l’air ferme et doux, avec des yeux d’un éclat singulier qu’il tenait
presque toujours baissés, et une belle barbe. En somme, vous le voyez,
assez semblable à votre Landru. Il édifiait la congrégation. Les femmes
surtout l’écoutaient avec une confiance passionnée, mais il semblait
demeurer indifférent à ces hommages muets et brûlants. Du reste, il
était marié, père de famille.
Je n’insisterai pas sur les faits, pourtant essentiels, mais que les
détails du procès sur lequel toute la France tient aujourd’hui ses
regards vous ont rendus familiers, qui amenèrent son arrestation. Un
certain M. Bullock, ne se pouvant consoler qu’une dame Beaumont, âgée
d’une cinquantaine d’années, quoique agréable encore, eût brusquement
cessé les relations qu’elle entretenait avec lui, révéla qu’elle avait
disparu après le dernier séjour fait par elle dans la villa
_Pick-me-up_, louée à son nom, près d’Hootanooga, et où elle s’était
rendu en compagnie d’un autre gentleman, appelé Butler. Les recherches
de la police dans cette villa, pour l’heure abandonnée, firent découvrir
divers objets de toilette appartenant à Mme Beaumont. La cheminée du
fourneau de cuisine était imprégnée d’une suie très grasse; enfin, les
fouilles pratiquées dans le jardin révélèrent la présence, au milieu de
cendres d’une origine indéterminable, d’une molaire aurifiée qui fut
reconnue par un dentiste comme ayant brillé dans la mâchoire de Daisy
Beaumont, de plusieurs fragments de crâne, et d’un assez grand nombre de
petites vertèbres. Par un hasard exceptionnel, dont la justice put se
féliciter, tout en s’en inquiétant, neuf de ces vertèbres étaient
identiques, chacune d’elles étant la septième de l’épine dorsale; il en
fallait conclure à l’incinération, donc à la mort, sans doute violente,
de neuf personnes différentes.
Le prétendu Butler fut identifié avec Abraham Plattner. Arrêté
incontinent, l’on constata qu’il avait pris bien d’autres noms:
Coolidge, Wilson, Oakburn, et qu’il avait loué, à vingt milles
d’Hootanooga, la jolie villa _Resurrectio_. Dans cet autre domicile
furent trouvés encore un assez grand nombre d’objets de toilette
féminine, des lettres et des papiers d’identité ayant appartenu à sept
femmes qui n’avaient point reparu; enfin, comme à _Pick-me-up_, des
ossements calcinés. L’enquête des magistrats parvint d’ailleurs à
établir que le vertueux Plattner, presque toujours par voix d’annonces,
était entré en communication avec plus de trois cents personnes du sexe
faible.
Plattner ne contesta point ses tentatives d’escroquerie au mariage:
«Mais la plupart des mariages, dit-il pour sa défense, ne sont-ils pas
des escroqueries? Chacun des deux futurs s’efforce respectivement
d’abuser l’autre sur l’étendue de ses ressources, le nombre et la valeur
sociale de ses relations, l’éclat de sa famille. Et que le mariage soit
consommé, ou rompu, l’escroquerie n’en a pas moins lieu. Elle est même
plus complète dans le cas des épousailles.» Par contre, il nia
catégoriquement avoir jamais mis à mort qui que ce fût, alors qu’on
portait à son compte seize assassinats. Savoir: neuf commis dans la
villa _Pick-me-up_, et sept dans la villa _Resurrectio_.
* * * * *
J’ignore en ce moment, quel sera le verdict du jury de Versailles. Celui
d’Hootanooga fut impitoyable: Plattner fut condamné à mort à
l’unanimité. Nos jurés sont peut-être plus sévères que les vôtres: un
ensemble de présomptions, si toutes sont concordantes, leur paraît
suffire, à défaut d’une preuve absolue, et comme le dit plus tard l’un
de ceux d’Hootanooga, il y avait assez de ces présomptions pour faire
pendre une demi-douzaine de Plattners.
Mais voici, monsieur, où cette histoire, jusqu’ici assez vulgaire,
devient exceptionnelle.
La veille du jour où il devait être exécuté, ce Plattner fit avertir le
chapelain et le directeur de la prison qu’il désirait leur parler.
--Je voudrais bien savoir exactement, leur dit-il, pour quelle cause on
m’a condamné?
--_Well_, répondit le directeur de la prison, ne faites pas l’ignorant.
Vous êtes condamné pour seize meurtres.
--Alors, poursuit Plattner, je suis victime d’une horrible erreur
judiciaire, car je n’en ai commis que huit. Je demande la revision de
mon procès.
--Allons, Plattner, allons, fit le directeur de la prison, cette
affirmation est déraisonnable. Il y avait les traces de neuf cadavres à
_Pick-me-up_, et de sept à _Resurrectio_. Cela fait le compte!
--Cela fait le compte pour les cadavres, mais cela ne fait pas le compte
pour leur auteur. Je jure, sur toutes les étoiles du drapeau de l’Union,
qu’on n’en doit porter que huit à mon crédit, dont les sept de
_Resurrectio_, et un seul sur neuf à _Pick-me-up_. Le seul qui soit un
cadavre de femme.
--Mais alors, les autres?
--Des hommes, monsieur le directeur, des hommes! Voyez un peu quelles
sont les abominables méprises de la police, qui n’a même pas su
distinguer les sexes dans cette ostéologie!... Il convient ici que je
sois parfaitement candide, et que je reconnaisse un certain nombre de
faits que j’ai refusé d’admettre devant le jury. J’ai assassiné, dans la
villa _Resurrectio_, sept personnes du sexe qui avaient eu des bontés
pour moi, ou ne demandaient pas mieux que d’en avoir, et je les ai
incinérées.
--Sept?... Vous disiez huit, tout à l’heure!
--Attendez! Je ne vous parle que de _Resurrectio_. J’arrive tout de
suite aux événements de _Pick-me-up_. Quand je commençai d’avoir des
intentions sur Mrs. Daisy Beaumont, mon expérience m’avertit qu’il
faudrait employer, pour faire sa conquête--de quelque façon que cette
conquête se dût terminer pour elle--des procédés un peu différents de
ceux qui m’avaient antérieurement servi. Sans être dépourvue de
sentiments, ni même de sensualité, je vis clairement que cette honorable
veuve était toutefois calculatrice, voire prudente. Elle s’informa de ce
que je pouvais posséder de fortune, faisant montre, avec une certaine
ostentation, de la sienne propre; elle insista pour réunir en un fonds
commun les valeurs et les espèces que je pouvais détenir, et celles dont
elle était propriétaire. Je ne vis pas d’inconvénients à lui céder sur
ce point, puisque, je crois vous l’avoir fait comprendre, le tout ne
devait pas tarder à me revenir. Je lui offris donc, comme d’habitude,
d’aller passer une lune de miel préliminaire à notre union dans ma villa
de _Resurrectio_; mais quand elle me proposa de nous installer plutôt à
_Pick-me-up_, où elle serait chez elle, j’acceptai de fort bonne grâce:
il n’est pas recommandable de mettre tous ses œufs dans le même panier,
et je ne demandais pas mieux que de changer le lieu de mes entreprises
un peu délicates. D’ailleurs je connaissais la villa: ses aménagements
me paraissaient favorables à mes plans.
«De toutes les femmes à qui j’ai eu affaire Daisy Beaumont, je dois le
dire, est celle qui m’a laissé l’impression la plus forte. Ce n’était
pas une virago: assez frêle, au contraire, avec de petites mains fines,
un joli pied, une jolie taille, des yeux extraordinairement clairs, pas
très grands, mais ardents, lumineux, avec des lueurs vertes comme le
rayon vert du soleil sur la mer--ce rayon dont on parle toujours et
qu’on voit si rarement. Je me plaisais dans sa société. Je m’y plaisais
tellement que je résolus de me donner quinze jours avant d’en arriver
avec elle à l’inévitable. Le matin du quatorzième jour, m’étant levé un
peu avant Daisy et me promenant dans le jardin, j’aperçus une sorte de
resserre, fermée à clef. Je suis curieux par nature et par profession.
J’essayai de regarder par le trou de la serrure, mais ne distinguai
rien. L’ouverture était trop petite. Par bonheur il y avait, à côté de
cette resserre, un appentis avec une lucarne qui donnait du jour à
celle-ci. J’allai donc chercher une échelle: c’était un magasin,
monsieur le directeur, un magasin d’effets disparates, et qui me rappela
étrangement celui que j’avais formé à _Resurrectio_; seulement tous les
objets étaient masculins: des chapeaux, des vêtements d’hommes, des
montres, des bijoux qui ne pouvaient avoir appartenu qu’à des hommes.
Cela était si imprévu qu’au premier abord, ma parole d’honneur, je ne
compris pas! Je ne compris qu’à l’instant où je me sentis violemment
tiré en arrière par Daisy Beaumont elle-même. Elle était toute
pâle, toute frémissante, ses yeux clairs étaient devenus
farouches--formidables et farouches. Je criai:
«--Comment, toi aussi! Toi aussi!
«Ce fut à son tour à ne pas comprendre. J’en fus heureux. Je venais de
me trahir! Je dis bien vite:
«--Tu m’avais amené ici pour m’assassiner, n’est-ce pas? Comme... comme
les autres!
«Elle fit «oui» de la tête, d’un air sombre.
«Cela m’inspira une sorte d’admiration. Je demandai:
«--Mais comment pouvais-tu faire: des hommes! Et tu es si frêle, si
délicate. Comment t’y prenais-tu, avec ces petites mains-là...
«Elle haussa les épaules:
«--Les hommes ont le sommeil si lourd! fit-elle, dédaigneusement.
«Alors une pensée, une pensée terrible me vint:
«--Mais moi aussi, moi aussi, j’ai dormi dans cette maison! Voilà
quatorze nuits que j’y dors! Pourquoi n’as-tu pas essayé? Comment
suis-je encore en vie?...
«Elle ouvrit les bras, elle fondit en larmes, et, avec rage, pourtant:
«--Tu ne devines pas? Tu n’as pas deviné?... Tu n’as pas deviné _que
c’est parce que je me suis mise à t’aimer_!
«Si vous saviez, monsieur le directeur, ce que je me suis senti fier, à
ce moment-là!... Il y aura donc toujours un moment où les femmes, même
les plus fortes, laisseront intervenir le sentiment dans les affaires,
où elles ne seront plus sérieuses! Pas moi! Voilà la différence: la
huitième victime de la villa, ce fut Daisy Beaumont. Celle-là aussi vous
pouvez la porter à mon compte. Voilà pourquoi cela fait huit. Mais je ne
reconnais pas les autres! Les autres étaient à Daisy Beaumont. Et
d’ailleurs c’était des hommes: vous voyez bien qu’il y a erreur!»
Il y avait erreur, en effet, conclut John BARNARD ASHLEIGH, et le
verdict fut cassé: mais ce qui prouve, ainsi que je le disais, que nos
jurés américains ne sont pas comme les vôtres, c’est que les jurés
d’Hootanooga furent d’accord que Plattner était aussi coupable pour huit
femmes que pour seize, et qu’il fut condamné de nouveau à être pendu.
* * * * *
Abraham Plattner fut une seconde fois condamné à mort, continua John
BARNARD ASHLEIGH, bien que son avocat eût soutenu éloquemment, en sa
faveur, une thèse fort subtile, dont la spéciosité faillit un instant
ébranler la conviction du jury:
«Mon client, dit-il, devait être pendu pour avoir commis seize meurtres.
Ce verdict ayant été cassé, il ne se présente plus devant vous que
présumé coupable de huit, les autres victimes devant être portées au
compte d’une certaine Daisy Beaumont, qu’il avoue volontiers avoir fort
proprement étranglée, puis incinérée. Mais, ce faisant, il n’a fait que
devancer l’œuvre de la justice, qui n’eût certes pas laissé vivre cette
criminelle. Il n’a donc plus à répondre que de sept assassinats. _Well_,
chers citoyens et honorables jurés de cette ville d’Hootanooga, je livre
ce problème angoissant à vos consciences: un homme a été à tort condamné
à la pendaison pour avoir envoyé seize personnes devant leur juge
naturel. Il est à cette heure reconnu, de la façon la plus
incontestable, qu’il n’a pris cette liberté qu’à l’égard de huit d’entre
elles, dont l’une avait mérité son sort. Reste sept. Peut-on
légitimement lui appliquer la même peine, alors qu’il n’est pas même à
moitié aussi coupable qu’on l’avait cru d’abord? Il semble bien clair,
Messieurs, si l’on s’en tient aux règles de la plus élémentaire
arithmétique, qu’on n’a le droit de livrer au bourreau que la moitié de
William Plattner, moins un huitième.»
Un argument d’une logique si vigoureuse eût, je crois, troublé des jurés
français. Les nôtres, par malheur pour Plattner, sont plus enclins à
suivre les impulsions de leurs sentiments, qu’ils appellent le sens
commun, que les déductions de la raison pure et de la mathématique: le
second verdict, ainsi que je viens de vous le dire, confirma le premier.
Voilà pourquoi, dès les premières lueurs de l’aube, un beau matin, le
condamné vit entrer dans sa cellule, avec son avocat, le chapelain et le
directeur de la prison, l’attorney général, le chef du jury, et
différentes autres personnes. On lui annonça que, son dernier jour étant
arrivé, il n’avait plus, tout juste, que le temps nécessaire pour
recommander son âme au Seigneur. Plattner accueillit cette nouvelle avec
humilité, contrition, mais aussi un sang-froid singulier.
--Je suis prêt! dit-il. Un homme craignant Dieu, quelles que soient ses
fautes, doit toujours se tenir prêt à comparaître devant le tribunal
suprême... Mais je demande à faire des révélations!
--Comment, des révélations? fit l’attorney général.
--Vous avez l’air de ne pas me comprendre: cela est indigne de votre
science judiciaire! Je dis: des révélations... Car vous ne savez
absolument rien de mon affaire, en somme. J’ai été condamné sur des
présomptions, non sur des preuves. Ce sont ces preuves que je consens à
vous fournir, et c’est votre devoir de m’entendre: car, tant que vous ne
les posséderez point, avouez qu’il vous restera toujours, monsieur le
chef du jury, à vous et à vos collègues, un doute angoissant. Avouez
que, de votre côté, monsieur l’attorney général, il ne vous sera point
indifférent de savoir si, oui ou non, il est possible d’obtenir
l’incinération d’une personne entière à la flamme d’un simple fourneau
de cuisine. C’est un point sur lequel la médecine légale n’est point
encore fixée, et que les rapports des experts sont loin d’avoir
éclairci. Enfin, avouez-le aussi: vous vous devez au public! Et le
public est plus anxieux encore de savoir comment j’ai fait, que d’être
sûr, simplement et judiciairement sûr, que j’ai fait!
On dut lui accorder qu’il avait raison: son droit à s’expliquer sur le
pourquoi et le comment de ses crimes était de la plus absolue certitude,
et confirmé par tous les précédents.
--En avez-vous pour longtemps? demanda seulement l’attorney général, de
mauvaise grâce.
--Je n’en sais rien, monsieur! répondit Plattner d’un ton choqué. Cela
dépendra de la précision de ma mémoire, affaiblie par une longue
détention, de l’aide du Seigneur, et des forces de ma misérable guenille
humaine. Mais vous n’avez pas le droit de mettre en doute ma bonne
volonté... Le greffier est-il présent?
* * * * *
Le greffier n’était point présent. On n’avait pas cru avoir besoin de
ses services: il fallut l’aller chercher, ce qui prit un certain temps.
William Plattner débuta par une longue prière, qui fut écoutée
respectueusement. Et enfin:
--Dès l’âge de dix ans... fit-il.
--Pardon! interrompit l’attorney général. Ce n’est pas à cette date que
remontent les faits qui vous ont valu votre condamnation!
--Je le reconnais, admit doucement Plattner, mais je suis maintenant un
témoin dans ma propre cause: je dois donc être écouté sans qu’on
m’interrompe ni qu’on cherche à me détourner de ce que je vais dire; et
d’ailleurs ne vous intéressez-vous point aux théories de M. Freud: il
paraît que nous demeurons de toute notre vie l’enfant de notre
enfance...
Il continua donc, et le récit de son enfance, encore qu’il y dénonçât de
mauvais instincts, fut harmonieux et poétique. Par moments il
s’arrêtait, disant au greffier: «Vous me suivez bien, n’est-ce pas?
J’entends que mes paroles soient enregistrées exactement... Veuillez
relire!» Il suggérait alors des corrections. Il confessa ensuite,
abondamment, et avec un grand repentir, quelques erreurs de jeunesse.
--J’arrive enfin, dit-il, au havre où crut pouvoir se réfugier mon âme
inquiète et douloureuse: mon mariage!
A ce moment il était une heure et demie. Le chapelain montra des signes
de faiblesse; d’un commun accord, il fut décidé que le reste des
communications de Plattner ne perdrait rien à être remis après le
_luncheon_.
Plattner déjeuna lui-même confortablement. Vers trois heures, la séance
fut reprise. A huit heures du soir il n’avait pas encore terminé le
récit fort touchant de ses fiançailles. L’attorney général rédigea une
note pour la presse, afin d’annoncer que, le condamné étant entré dans
la voie des aveux, l’exécution avait été ajournée au lendemain.
Et le lendemain, vers midi, Plattner aborda, avec la plus louable
franchise, le sujet de ses relations avec sa première victime, Mrs.
Fletcher. On respira. Il tint à donner les dernières précisions, il
réclama son calepin pour y retrouver certaines indications qui
échappaient à ses souvenirs. A mesure que ceux-ci lui revenaient, les
larmes coulaient sur son visage.
--Excusez-moi, fit-il, je me sens mal. Qu’on aille chercher un médecin.
Le docteur Haberstein, Américain-Allemand d’origine israélite, déclara
qu’en son âme et conscience Plattner ne pourrait résister indéfiniment à
la pénible tension qui s’imposait, ce qui était marqué par les désordres
visibles de son système circulatoire et la diminution de sa pression
artérielle. Il recommanda--de quoi sa qualité d’homme de l’art faisait
un ordre--de ne le point laisser déposer plus de trois heures par jour.
De plus il ordonna un régime reconstituant, et même un peu d’alcool,
interdit à tous par les lois sévères de l’Union, sauf aux malades.
Quelques bouteilles de _spirits_, venant de l’officine d’un pharmacien,
furent donc introduites dans la prison. Fort généreusement Plattner en
offrait chaque jour un verre à ses auditeurs: la sympathie qu’on
commençait d’éprouver pour lui n’en diminua pas.
Le vingt-neuvième jour depuis la date qui aurait dû être celle de son
exécution, il avait entièrement, et avec une admirable probité, achevé
le récit du premier de ses crimes. Il n’avait rien caché, il avait
dévoilé jusqu’aux moindres détails, et même demandé le concours d’un
architecte pour établir avec lui les plans, en coupe et élévation, du
dispositif ingénieux qu’il avait imaginé pour l’incinération de ses
victimes. Le public était tenu, jour par jour, au courant de sa
confession. Il s’y intéressait ardemment. La publication de ces sortes
de mémoires rapporta des sommes considérables, et le revenu des droits
d’auteur fut partagé, ainsi qu’il se devait, entre Plattner et le
greffier. Plattner utilisa la part qui lui en revenait dans des
spéculations avantageuses, et sa femme put acheter, sur ses conseils,
une fort belle villa, qui prit le nom d’_Æternitas_.
Au bout de cinq mois, Plattner n’était encore parvenu qu’au récit de ses
relations avec sa cinquième victime. Mais personne, en Amérique, ne s’en
plaignait, excepté les romanciers de profession, privés de ressources
par l’arrêt complet de la vente de leurs ouvrages en librairie. Même la
traduction du _Bâtard de Gambetta_, le dernier roman d’aventures de M.
Pierre Benoit, s’était immobilisée contre toute attente aux environs du
250e mille. Mais, en même temps, Plattner s’occupait de désintéresser
largement, sur ses bénéfices, les héritiers des dames qu’il avait
supprimées, faisant savoir que tout serait intégralement remboursé si on
lui donnait le temps de poursuivre ses passionnants mémoires. Tout le
monde lui donnait raison.
La sixième des victimes attribuées à Plattner était la plus jeune: miss
Onofria Garvin, âgée de vingt-deux ans. Quelle ne fut pas la
stupéfaction de ses auditeurs ordinaires, et du greffier lui-même,
devenu son collaborateur, quand ils l’entendirent déclarer:
--Pour celle-là, je n’ai rien à dire... Je ne l’ai jamais ni assassinée,
ni incinérée par conséquent. Elle m’a quitté, véritablement quitté! Elle
a disparu. Je le regrette encore plus que vous.
--Allons, Plattner, vous plaisantez, lui représenta l’attorney général,
scandalisé.
--J’ai avoué les cinq premières, j’avouerais tout aussi bien celle-là,
comme je suis prêt à avouer les deux dernières... Mais, cette miss
Garvin, en toute sincérité, j’ignore ce qu’elle est devenue.
--Vous parlez sérieusement?
--Très sérieusement.
--Voyons, Plattner, fit l’attorney général avec des larmes dans la voix,
songez à ce que vous dites! Si vraiment vous ne l’avez pas assassinée,
tout est à recommencer une troisième fois, puisque vous avez été
condamné pour huit meurtres, et qu’il n’y en aurait que sept.
--Je le regrette beaucoup pour vous. Je comprends vos sentiments, et j’y
compatis. Mais que voulez-vous que j’y fasse?
--Et vous ne pouvez donner aucune indication, suggérer aucune hypothèse
sur le lieu de la retraite de miss Garvin?
--Aucune... Ah! si, pourtant: Onofria Garvin était une jeune personne
très romanesque, affamée d’aventures et de voyages périlleux. Ma
conviction--sans que je puisse en avoir la preuve, bien entendu!--c’est
qu’elle s’est embarquée comme mousse sur le navire de Shackleton, en
dissimulant son sexe.
--Mais il est au pôle Sud, Shackleton!
--Eh bien, attendez qu’il revienne!...
* * * * *
--Comme Shackleton est toujours au pôle Sud, conclut mon ami John
BARNARD ASHLEIGH, et que même il y est mort, Plattner n’est toujours pas
exécuté. Mais il poursuit la publication de ses aveux, qui continuent
d’avoir un immense succès.