bien senti, tenté de ramener la concorde entre les membres du congrès,
déclara que la seule chose à faire était de mettre à profit l'accident
survenu, et l'on procéda à la nomination d'une commission spéciale, dite
«commission des fouilles».
Immédiatement, sans prendre le temps de se reposer, les commissaires,
saisis d'une belle ardeur, se firent donner des pioches, des pics, et,
munis de lanternes, descendirent dans la crevasse du bradyte, pendant
que les autres, réunis sous une tente dressée tant bien que mal, se
déclaraient en permanence, sous la présidence de Fédor Sharp.
Il n'y avait pas une heure que les «commissaires des fouilles» avaient
disparu, qu'ils ressortirent soudain, pâles, tremblants, en proie à une
émotion inexprimable.
On s'empressa autour d'eux, les accablant de questions; mais leur
trouble était si grand que, durant quelques instants, ils furent
incapables de prononcer aucune syllabe.
Enfin, l'un d'eux, faisant sur lui-même un violent effort, réussit à
dire d'une voix à peine intelligible:
--Dans le fond de la crevasse, à moitié enfoncé dans la terre, nous
avons découvert un bloc métallique.
--Quelque mine, sans doute, observa Sharp.
--Non pas... cela semble porter la marque d'une fabrication humaine.
Les bouches s'entr'ouvrirent dans une exclamation stupéfaite; mais
Sharp, qui ne s'emballait jamais, riposta d'un ton narquois:
--Je ferai observer à notre collègue que ce bloc est un fragment de la
comète de Tuttle, laquelle est inhabitée...
Le collègue ainsi pris à partie répliqua, non sans quelque aigreur, en
désignant ceux qui l'avaient accompagné dans son exploration:
--Cependant, je me permettrai de faire observer à monsieur Sharp, que je
ne suis point seul à avoir fait cette constatation. Ces messieurs ont
remarqué comme moi--et leur dire contrôle le mien, il me semble--que le
bloc en question n'a nullement l'aspect d'une agglomération minérale due
à la seule nature; il porte l'empreinte d'un travail intelligent.
--Nierez-vous que la nature soit l'artisan intelligent, par excellence!
s'écria Sharp que la contradiction énervait.
--Assurément non, mais enfin, je ne pense pas que la nature soit à même,
pas plus à la surface de la comète de Tuttle qu'à la surface de notre
planète, de river ensemble des plaques de métal, de fabriquer des
écrous... de...
Sharp devint tout pâle et balbutia:
--Vous avez constaté des rivures... des écrous?...
--En outre, poursuivit le savant, nous pouvons déclarer qu'il ne s'agit
pas d'un bloc plein, mais creux et qui a résonné sous les coups de nos
pics, il nous a même semblé distinguer l'ouverture d'un trou d'homme.
--Il fallait ouvrir... pénétrer à l'intérieur... s'écria le président du
Conseil des ministres, en proie à une grande exaltation.
--Nous l'avons vainement tenté; ainsi que je vous l'ai dit en
commençant, ce bloc, enfermé dans les entrailles du bradyte, en est
sorti sous le choc produit par la chute et est enfoncé dans le sol... il
faudrait des terrassiers armés de pelles pour le dégager.
[Illustration: Il suivait avec une angoisse poignante les progrès de la
résurrection (p. 356)., 349]
--Prenez des soldats et hâtez-vous! commanda le ministre, saisi, malgré
lui, par le côté de plus en plus mystérieux de cette aventure.
Les savants se précipitèrent sur les pas des troupiers; quant à Fédor
Sharp, il lui sembla un moment que ses jambes allaient se dérober sous
lui; sa langue était sèche et sa gorge, contractée, ne laissait passer
qu'en sifflant l'air de ses poumons; en même temps un cercle d'acier lui
serrait les tempes au point qu'il croyait que son cerveau allait
éclater, et un poids énorme, pesant sur sa poitrine, l'étouffait.
[Illustration: 350]
S'il eût osé, il fût demeuré là, éprouvant une insurmontable répugnance
à suivre ses collègues; mais l'instinct, plutôt que la compréhension
bien nette de la situation, le poussa à faire comme les autres, et,
d'une marche pour ainsi dire automatique, il rejoignit la foule qui
formait cercle autour des travailleurs.
Saisis par l'impatience, les savants, le ministre lui-même, avaient
saisi qui une pelle, qui une pioche, qui un pic, et s'étaient mis à
donner un coup de main aux troupiers.
Seul, Sharp, adossé à la paroi du bolide, aux rugosités duquel ses
ongles se cramponnaient, demeurait à l'écart, immobile, sentant croître
d'instant en instant l'étrange malaise qui s'était emparé de lui à la
nouvelle de la surprenante découverte faite par ses collègues.
Ses yeux étaient comme rivés sur cette masse métallique que les pioches
et les pelles dégageaient peu à peu de la terre et, au fur et à mesure
que la forme s'en accusait davantage, il sentait prendre corps en
lui-même le pressentiment affreux qui l'avait saisi dès le premier
instant.
Si dans cette enveloppe d'acier se trouvaient ses victimes; si soudain
allaient apparaître à ses yeux ceux qu'il avait volés, trahis, ceux
qu'il croyait perdus à jamais dans l'infini des cieux, ceux dont, en cet
instant même encore, il usurpait la gloire?
Et, chez le misérable, ce n'était pas la torture du remords, c'était
l'appréhension de la justice, du châtiment.
Enfin, tout le monde aidant, les pelles, les pioches, les pics avaient
fait leur ouvrage: «l'_Éclair_»,--car c'était bien lui, les lecteurs
l'ont certainement reconnu--était dégagé de l'enveloppe rocheuse dans
laquelle il séjournait depuis qu'il avait fait, aux environs de Saturne,
la rencontre du bolide qui portait Sharp.
Avec mille précautions,--et les savants tinrent à se charger eux-mêmes
de cette délicate besogne,--l'appareil fut transporté à quelque
distance, et là, après avoir été examiné, palpé, ausculté, il fut décidé
qu'on forcerait sans tarder ce qui semblait être l'ouverture de ce
coffre étrange.
Sous les coups redoublés des pics, le trou d'homme que des écrous
fermaient intérieurement, s'ouvrit: mais alors, il y eut une bousculade,
chacun voulant entrer le premier et tous prétendant pénétrer.
On dut procéder par tirage au sort au choix de cinq membres du congrès,
chargés d'explorer les flancs de l'appareil, et, hardiment, bien qu'un
peu pâles, les cinq savants pénétrèrent.
La face exsangue, les yeux désorbités, sans mouvement, sans souffle,
Fédor Sharp attendait.
Un cri retentit à l'intérieur de l'_Éclair_ et un savant sortit, tenant
entre ses bras un corps inerte: c'était celui de Séléna; puis
successivement apparurent Farenheit, Gontran, Fricoulet et enfin
Ossipoff...
À la vue de ce dernier, Sharp poussa un grand cri, porta les mains à sa
tête, comme si un choc lui eût brisé le crâne, et tomba raide.
On s'empressa auprès de lui: il était mort!
[Illustration: 352]
CHAPITRE XII
OÙ TOUT LE MONDE EST CONTENT, SAUF JONATHAN FARENHEIT
[Illustration: 353]
Par train spécial, un véritable régiment de docteurs, mandés
télégraphiquement, était arrivé de Rio, durant la nuit et, sans prendre
aucun repos, ils avaient décidé de procéder immédiatement à l'examen des
«sujets».
Quatre par quatre, ils avaient défilé dans la grande salle de la Posada,
transformée en dortoir, et où, sur un bon lit, chacun des voyageurs
était étendu, sans mouvement, sans souffle apparent.
Pendant une demi-heure, les docteurs examinaient, palpaient,
auscultaient les «sujets»; puis, hochant gravement la tête, les lèvres
muettes par crainte de dire une bêtise, ils sortaient, cédant la place à
quatre suivants qui faisaient comme les précédents, qu'ils allaient
retrouver dans une pièce voisine.
L'aurore se levait lorsque, le défilé ayant pris fin, le corps médical
de Rio, presque tout entier, se trouva réuni: cela formait une assemblée
fort nombreuse et d'aspect imposant.
On chuchotait à voix basse, dans les coins, par petits comités, chacun
tentant, avant de donner son opinion, de connaître celle des autres, de
peur de commettre une «gaffe» par trop énorme; mais personne ne se
décidait à prendre la parole, par crainte de se compromettre.
Enfin, comme cela menaçait de se prolonger indéfiniment, quelqu'un, pris
de pudeur à la pensée des malheureux dont le sort dépendait peut-être de
la décision qu'allait prendre cette assemblée de savants, hasarda ces
mots timidement prononcés:
--Il faudrait peut-être entrer en consultation....
Aussitôt, chacun sembla se réveiller, regarda son voisin, et dit:
--Oui, l'on pourrait entrer en consultation...
Mais cette chose, si simple en apparence, présentait au fond des
difficultés énormes, du moment qu'il s'agissait de passer de la théorie
à la pratique.
Une consultation entre une demi-douzaine de confrères n'est déjà pas
chose fort commode; mais ils étaient là juste cent vingt-deux--pas un de
plus, pas un de moins--et dame, pour mettre d'accord cent vingt-deux
membres de la faculté de Rio...
Et comme chacun, se rendant compte de cette difficulté, pour ne pas dire
de cette impossibilité, jetait sur son voisin un regard anxieux, tout à
coup, un des membres présents proposa de s'assimiler à un congrès.
On applaudit!
Dès lors, l'impossibilité était vaincue, les difficultés étaient
aplanies: il ne s'agissait plus que de nommer un bureau--ce qui ne
demanda pas plus d'une heure et quart, les rivalités étant grandes,--et
de choisir ensuite un président, ce qui fut fait au bout d'une
heure,--les compétitions étant considérables.
Dès lors, ayant un bureau et un président, l'Assemblée se déclara
normalement constituée, apte à délibérer et, comme il était près de huit
heures, qu'on avait passé la nuit en chemin de fer et que l'on tombait
de sommeil, le président mit aux voix une motion tendant à lever la
séance pour permettre aux membres présents d'aller prendre un peu de
repos.
Mais, avant de se séparer, le Congrès adopta la marche suivante de ses
travaux: repos général jusqu'à midi; à midi lever et mise à table; repas
jusqu'à deux heures; à deux heures entrée en séance.
Il fut fort applaudi; mais il faut reconnaître que les applaudissements
ne furent ni moins nourris, ni moins chauds quand il proposa au Congrès
de se déclarer en permanence, jusqu'à ce qu'une décision eût été prise.
Avant de se séparer pour aller chacun de leur côté chercher un coin pour
se reposer, les membres du Congrès nommèrent un des leurs chargé de
prendre, sur son sommeil et sur son repas, le temps nécessaire pour
rédiger un rapport qui servirait de base à la discussion, dès la reprise
de la séance.
Le président, chargé, à son tour, de s'entendre avec l'aubergiste pour
que le menu du repas fût digne du corps médical de Rio, on se sépara et,
sans nul souci de ceux pour le salut desquels ils avaient été convoqués,
messieurs les docteurs s'en furent chercher, dans un profond sommeil,
l'oubli de leurs fatigues, tandis que, assis en face l'un de l'autre, le
président élaborait minutieusement le menu du déjeuner et que le
rapporteur élaborait non moins minutieusement son rapport...
Pour être juste, il faut dire qu'à deux heures sonnant le Congrès était
en séance et que l'écho de l'horloge mourait à peine que le président
donnait la parole au rapporteur.
Très habilement, celui-ci avait commencé par faire l'éloge du corps
médical brésilien, portant aux nues les fameux docteurs qui n'avaient
pas hésité à abandonner des malades très intéressants pour venir
apporter le concours de leurs lumières à la résolution de
l'extraordinaire problème qui se posait à eux, n'ayant pas assez
d'éloges, non plus, pour le dévouement des praticiens plus humbles, qui
n'avaient pas reculé devant les kilomètres et les kilomètres à parcourir
pour tenter de tirer du néant les «sujets» découverts dans ce bloc
aérien...
«Certes, il ne lui appartenait pas à lui, modeste entre les modestes, de
se prononcer sur le cas véritablement sans précédent qui leur était
soumis: cependant, il ne croyait pas trop s'avancer en déclarant que
c'étaient là des êtres appartenant à la génération actuelle,--il n'en
voulait pour preuve que les vêtements, ou plutôt les lambeaux de
vêtements qui les couvraient et qui semblaient révéler, à l'examen, une
fabrication moderne.
«Il regrettait fort que l'illustre savant, dont le récent voyage venait
de bouleverser le monde scientifique, fût mort si tragiquement, et cela
au moment même où son expérience eût pu être d'une si grande et si
incontestable utilité; car si,--comme on pouvait le supposer,--le bolide
tombé, quelques semaines auparavant, aux environs de Pétersbourg,
appartenait au bradyte dans lequel les «sujets» en question venaient
d'être trouvés, nul doute que Fédor Sharp eût donné de précieux
renseignements, desquels on eût conclu, pour ainsi dire à coup sûr, en
quel état se trouvaient, pour l'instant, ces malheureux.
«Certes, il ne lui appartenait pas d'examiner le côté scientifique de la
question; d'autres plus compétents que lui le feraient, et avec une plus
grande autorité que celle qu'il pourrait apporter.... Mais enfin, avant
d'examiner si les êtres en question étaient ou non viables, il eût été,
à son avis, indispensable d'être fixés sur le monde duquel ils
arrivaient, et sur la composition exacte du bradyte dans lequel ils
étaient comme incrustés.
«Ces points une fois acquis, on pourrait, sachant dans quelles
conditions atmosphériques et climatologiques les «sujets» avaient vécu,
étudier s'il était possible ou non de les rappeler à la vie.
«C'est pourquoi il concluait à la convocation immédiate et par voie
télégraphique d'un corps d'astronomes et de chimistes, à l'effet
d'examiner le bradyte et d'analyser sa composition.»
Si la première partie du rapport avait été, comme on pense, applaudie,
la seconde fut accueillie par une froideur significative: on trouvait,
non sans raison, que ce n'était guère flatteur pour le corps médical de
Rio, que de proposer de le mettre à la remorque des astronomes et des
chimistes.
Et, demandant la parole, un orateur escalada la tribune pour déclarer,
en son nom et au nom d'un grand nombre de ses collègues, qu'ils ne
pouvaient, à leurs grands regrets, adopter les conclusions du
rapporteur: c'était en leur qualité de médecins qu'ils avaient été
convoqués à l'effet d'examiner des corps inanimés et de décider s'il y
avait ou non lieu de tenter quelque chose pour les rappeler à la vie.
Tous, ils avaient défilé devant les «sujets», les avaient étudiés,
sommairement il est vrai, mais suffisamment pour s'être fait une opinion
et il demandait au président de vouloir bien mettre au vote la question
de savoir à quel cas particulier appartenait l'état des «sujets». On
pourrait ensuite voter sur le point de savoir à quelle résolution il
convenait de s'arrêter....
[Illustration: Sous la conduite de l'aubergiste, ils revenaient chargés
de provisions (p. 363)., 357]
Tout cela avait été dit d'une voix brève, autoritaire, qui produisit
grande impression et le président jugea, aux acclamations qui
accueillirent l'orateur à sa descente de la tribune, que la grande
majorité partageait sa manière de voir.
Seulement, quand il proposa de voter par mains levées, un certain nombre
d'assistants demandèrent qu'on procédât par vote secret et, cette motion
ayant été adoptée, chacun des cent vingt-deux docteurs de la Faculté de
Rio monta à la tribune pour déposer, dans une soupière prêtée par
l'aubergiste pour jouer le rôle d'urne et placée devant le président, le
bulletin sur lequel il avait résumé son diagnostic.
Le compte fait, il se trouva que, sur cent vingt-deux votants, il y eut
trente-cinq bulletins concluant à une momification d'un ordre tout
spécial qui, en produisant la mort, laissait cependant au sujet
l'apparence de la vie: quinze bulletins insinuant qu'on se trouvait en
présence d'un cas de catalepsie incompréhensible, mais que l'on ne
pouvait faire cesser, du moment que l'on n'en connaissait pas les causes
et enfin soixante-douze bulletins blancs.
[Illustration: 358]
En proclamant le résultat du vote, le président insinua qu'il était
regrettable qu'un si grand nombre de confrères n'eussent pas cru devoir
donner leur opinion,--fût-elle même absurde,--car quelquefois de
plusieurs absurdités jaillit la lumière.
On procéda ensuite à un second tour de scrutin, lequel avait pour but de
formuler un voeu relativement aux dispositions à prendre en ce qui
concernait les «sujets».
Sur ce point, il y eut unanimité: cent vingt-deux bulletins, sur cent
vingt-deux votants demandaient que les «sujets», transportés à Rio,
fussent mis à la disposition de l'École de médecine, pour y être soumis
à un examen anatomique sérieux.
--Un certain nombre de nos confrères, dit alors le président d'une voix
grave, ont cru devoir voter comme la majorité de l'assemblée, bien
qu'ils inclinent à penser que les «sujets» sont seulement en état de
catalepsie! je suppose être l'interprète des sentiments de tous en leur
adressant des félicitations pour leur stoïcisme; car ils se trouvent en
présence d'un cas de conscience difficile à trancher, eu égard à la vie
qu'ils croient exister à l'état latent chez des individus. Mais de
véritables savants pouvaient-ils hésiter, alors que les intérêts de la
science sont en jeu?...
En dépit de sa férocité, cette petite harangue fut applaudie à outrance.
Alors, un des membres de l'assemblée demanda la parole pour un fait
personnel et dit:
--Je suis l'un de ceux auxquels notre honorable président vient de faire
allusion en termes si délicats et si flatteurs et, si je suis monté à la
tribune, c'est pour dire ceci: c'est qu'en admettant que les «sujets»
soient en état cataleptique, il n'y a qu'un miracle qui puisse les
rendre à la vie, étant donné l'ignorance où nous sommes de la cause de
cet état... Or, comme Dieu seul fait des miracles et que nous ne sommes
que des hommes, j'ai estimé qu'il fallait faire profiter la science
d'une occasion unique d'étudier sur le vif un cas de catalepsie
sidérale...
Il ajouta d'une voix vibrante:
--Donc, à l'amphithéâtre!
Et, tous se levant, les bras agités au-dessus de la tête, de répéter, en
écho:
--À l'amphithéâtre!
En ce moment, la porte de la salle s'ouvrit et Fricoulet, arrêté sur le
seuil, pâle, défaillant, cramponné des deux mains, au chambranle, pour
ne pas tomber, balbutia d'un ton rauque qui donnait comme une sensation
d'outre-tombe:
--Bravo! messieurs... seulement vous avez oublié de nous demander notre
permission!
La foudre, tombant tout à coup, n'eût pas produit un effet plus radical:
durant une seconde, les cent vingt-deux savants s'immobilisèrent, les
traits figés, comme médusés, les yeux désorbités avec une expression
d'épouvante, la bouche ouverte par un cri que l'angoisse avait étranglé
dans la gorge, au passage.
Puis, subitement, ce cri sortit de toutes les gorges à la fois,
trahissant l'horreur que causait cette soudaine apparition et, dans une
bousculade folle, les docteurs se ruèrent vers les portes, vers les
fenêtres, vers tout ce qui pouvait être une issue susceptible de les
mettre promptement hors de l'atteinte de ce revenant.
En moins d'une minute, la salle fut vide et alors Fricoulet partit d'un
éclat de rire.
Mais ce rire,--le premier qu'il poussait depuis son retour sur la
terre,--frappa ses oreilles d'échos si singuliers qu'il tressaillit,
sentant un frisson le secouer désagréablement des pieds à la tête.
--Brrou! fit-il.
Et, pivotant sur ses talons, il rentra dans la salle où ses compagnons
de voyage, étendus sur leur couchette, conservaient cette immobilité qui
avait fait croire à leur mort.
--Pauvres amis, murmura l'ingénieur, ils l'échappent belle!... sans moi,
ils étaient, dans vingt-quatre heures, couchés sur la table de
dissection!...
Il promena ses regards autour de lui, avisa la tablette surmontant le
comptoir et sur laquelle une ligne respectable de bouteilles se voyait,
contenant des liquides de couleurs variées.
--Il y a là plus qu'il n'en faut pour faire revenir un mort!
Il se hissa sur le comptoir, consulta les étiquettes, prit une bouteille
de rhum qu'il déboucha et dont il avala une forte gorgée; après quoi, un
peu ragaillardi lui-même, il se dirigea vers les couchettes.
Un moment, il s'immobilisa, promenant ses regards à droite et à gauche,
semblant indécis sur le choix qu'il convenait de faire; mais son
indécision ne fut pas longue et, s'approchant de Séléna, il entr'ouvrit
doucement les lèvres de la jeune fille pour faire couler entre ses dents
serrées quelques gouttes d'alcool.
Penché vers elle, lui soulevant le buste d'un bras, tandis que, de la
main restée libre, il lui tamponnait le front de son mouchoir imbibé de
rhum, il suivait avec une angoisse poignante, sur le visage de Séléna,
les progrès de la résurrection.
D'abord, ce ne fut qu'un imperceptible tressaillement dans les muscles
faciaux, puis la poitrine se souleva imperceptiblement, envoyant, par
les lèvres pâles, un souffle léger, si léger qu'à peine eût-il agité un
duvet d'oiseau; mais ce souffle, Fricoulet en eut la perception sur sa
joue et cela lui arracha une exclamation de joie.
--Séléna... ma chère Séléna... murmura-t-il.
Presque aussitôt, pourtant, il rougit de son audace et jeta un regard
inquiet vers Gontran, comme si celui-ci eût été capable de l'entendre;
alors, rendu au sentiment de la réalité par la vue de son ami, il poussa
un soupir de regret et son visage, radieux, s'assombrit.
Cependant, sous la peau mate de la jeune fille, il semblait que le sang
circulât à nouveau; à fleur de peau, une légère teinte rosée parut
bientôt, rendant une apparence de vie à ce pauvre visage tout à l'heure
encore couleur de cire; la poitrine commençait à se soulever plus
franchement sous le jeu plus régulier des poumons, en même temps que les
lèvres reprenaient leur incarnat d'autrefois.
Enfin, les paupières, après avoir battu à plusieurs reprises, finirent
par s'entr'ouvrir et le regard vague, durant quelques secondes,
s'illumina soudain en s'arrêtant sur l'ingénieur.
--Monsieur Fricoulet... balbutia la jeune fille.
Fricoulet, ivre de joie, lui saisit la main et la couvrit de baisers,
balbutiant:
--Mademoiselle!... oh! mademoiselle...
Bien que revenue à elle, Séléna n'avait pas, comme bien on pense, le
sentiment de la réalité; aussi, promenant d'un air surpris ses regards
autour d'elle, cherchant, sans y pouvoir parvenir, à se rendre compte
des objets nouveaux qui l'entouraient, elle murmura la phrase classique
pour toute personne sortant d'un évanouissement:
--Où suis-je?... Qu'est-il arrivé?...
--Sur Terre! mademoiselle! s'exclama Fricoulet... nous sommes sur
Terre... enfin!...
Alors, le souvenir des êtres qui lui étaient chers revint à la jeune
fille et, la gorge étranglée par l'angoisse, elle s'écria:
--Mon père!... Gontran!...
Puis, apercevant, couchés côte à côte, le vieillard et son fiancé, elle
se laissa aller au bras de l'ingénieur, demi-pâmée, balbutiant:
--Morts!... ah! mon Dieu!
--Non... non, rassurez-vous... il en est d'eux comme de vous... du moins
je l'espère...
Séléna, d'un énergique effort, s'était relevée, puisant dans son amour
filial la volonté nécessaire pour triompher de la faiblesse qui menaçait
de la terrasser.
--Occupez-vous de M. de Flammermont, dit-elle. Je cours à mon père.
Et avec une énergie dont on n'aurait pu croire capable cette pauvre
enfant, tout à l'heure engourdie dans une catalepsie voisine de la mort,
elle se mit à frictionner le vieillard, ainsi que Fricoulet avait fait
pour elle-même.
L'ingénieur, lui, avait employé pour Gontran un système semblable à
celui dont il avait usé pour la jeune fille: rhum ingurgité entre les
lèvres contractées, friction du visage avec un linge trempé d'alcool,
massage de la poitrine pour rétablir le jeu des poumons; et, comme pour
Séléna, le succès couronna ses efforts.
Mais ce qu'il y eut de plus curieux, ce fut que Farenheit, sans qu'on se
fût occupé de lui, revint à la vie en même temps que le jeune comte.
L'odeur de l'alcool avait sans doute impressionné de façon toute
spéciale ses nerfs olfactifs; car, obéissant à une sorte d'instinct,
comme s'il eût été en état de somnambulisme, il étendit la main vers le
litre de rhum posé à sa portée et d'une seule lampée, en avala le
contenu presque tout entier.