Cependant, le président du conseil, après avoir, dans un petit discours

bien senti, tenté de ramener la concorde entre les membres du congrès,

déclara que la seule chose à faire était de mettre à profit l'accident

survenu, et l'on procéda à la nomination d'une commission spéciale, dite

«commission des fouilles».

Immédiatement, sans prendre le temps de se reposer, les commissaires,

saisis d'une belle ardeur, se firent donner des pioches, des pics, et,

munis de lanternes, descendirent dans la crevasse du bradyte, pendant

que les autres, réunis sous une tente dressée tant bien que mal, se

déclaraient en permanence, sous la présidence de Fédor Sharp.

Il n'y avait pas une heure que les «commissaires des fouilles» avaient

disparu, qu'ils ressortirent soudain, pâles, tremblants, en proie à une

émotion inexprimable.

On s'empressa autour d'eux, les accablant de questions; mais leur

trouble était si grand que, durant quelques instants, ils furent

incapables de prononcer aucune syllabe.

Enfin, l'un d'eux, faisant sur lui-même un violent effort, réussit à

dire d'une voix à peine intelligible:

--Dans le fond de la crevasse, à moitié enfoncé dans la terre, nous

avons découvert un bloc métallique.

--Quelque mine, sans doute, observa Sharp.

--Non pas... cela semble porter la marque d'une fabrication humaine.

Les bouches s'entr'ouvrirent dans une exclamation stupéfaite; mais

Sharp, qui ne s'emballait jamais, riposta d'un ton narquois:

--Je ferai observer à notre collègue que ce bloc est un fragment de la

comète de Tuttle, laquelle est inhabitée...

Le collègue ainsi pris à partie répliqua, non sans quelque aigreur, en

désignant ceux qui l'avaient accompagné dans son exploration:

--Cependant, je me permettrai de faire observer à monsieur Sharp, que je

ne suis point seul à avoir fait cette constatation. Ces messieurs ont

remarqué comme moi--et leur dire contrôle le mien, il me semble--que le

bloc en question n'a nullement l'aspect d'une agglomération minérale due

à la seule nature; il porte l'empreinte d'un travail intelligent.

--Nierez-vous que la nature soit l'artisan intelligent, par excellence!

s'écria Sharp que la contradiction énervait.

--Assurément non, mais enfin, je ne pense pas que la nature soit à même,

pas plus à la surface de la comète de Tuttle qu'à la surface de notre

planète, de river ensemble des plaques de métal, de fabriquer des

écrous... de...

Sharp devint tout pâle et balbutia:

--Vous avez constaté des rivures... des écrous?...

--En outre, poursuivit le savant, nous pouvons déclarer qu'il ne s'agit

pas d'un bloc plein, mais creux et qui a résonné sous les coups de nos

pics, il nous a même semblé distinguer l'ouverture d'un trou d'homme.

--Il fallait ouvrir... pénétrer à l'intérieur... s'écria le président du

Conseil des ministres, en proie à une grande exaltation.

--Nous l'avons vainement tenté; ainsi que je vous l'ai dit en

commençant, ce bloc, enfermé dans les entrailles du bradyte, en est

sorti sous le choc produit par la chute et est enfoncé dans le sol... il

faudrait des terrassiers armés de pelles pour le dégager.

[Illustration: Il suivait avec une angoisse poignante les progrès de la

résurrection (p. 356)., 349]

--Prenez des soldats et hâtez-vous! commanda le ministre, saisi, malgré

lui, par le côté de plus en plus mystérieux de cette aventure.

Les savants se précipitèrent sur les pas des troupiers; quant à Fédor

Sharp, il lui sembla un moment que ses jambes allaient se dérober sous

lui; sa langue était sèche et sa gorge, contractée, ne laissait passer

qu'en sifflant l'air de ses poumons; en même temps un cercle d'acier lui

serrait les tempes au point qu'il croyait que son cerveau allait

éclater, et un poids énorme, pesant sur sa poitrine, l'étouffait.

[Illustration: 350]

S'il eût osé, il fût demeuré là, éprouvant une insurmontable répugnance

à suivre ses collègues; mais l'instinct, plutôt que la compréhension

bien nette de la situation, le poussa à faire comme les autres, et,

d'une marche pour ainsi dire automatique, il rejoignit la foule qui

formait cercle autour des travailleurs.

Saisis par l'impatience, les savants, le ministre lui-même, avaient

saisi qui une pelle, qui une pioche, qui un pic, et s'étaient mis à

donner un coup de main aux troupiers.

Seul, Sharp, adossé à la paroi du bolide, aux rugosités duquel ses

ongles se cramponnaient, demeurait à l'écart, immobile, sentant croître

d'instant en instant l'étrange malaise qui s'était emparé de lui à la

nouvelle de la surprenante découverte faite par ses collègues.

Ses yeux étaient comme rivés sur cette masse métallique que les pioches

et les pelles dégageaient peu à peu de la terre et, au fur et à mesure

que la forme s'en accusait davantage, il sentait prendre corps en

lui-même le pressentiment affreux qui l'avait saisi dès le premier

instant.

Si dans cette enveloppe d'acier se trouvaient ses victimes; si soudain

allaient apparaître à ses yeux ceux qu'il avait volés, trahis, ceux

qu'il croyait perdus à jamais dans l'infini des cieux, ceux dont, en cet

instant même encore, il usurpait la gloire?

Et, chez le misérable, ce n'était pas la torture du remords, c'était

l'appréhension de la justice, du châtiment.

Enfin, tout le monde aidant, les pelles, les pioches, les pics avaient

fait leur ouvrage: «l'_Éclair_»,--car c'était bien lui, les lecteurs

l'ont certainement reconnu--était dégagé de l'enveloppe rocheuse dans

laquelle il séjournait depuis qu'il avait fait, aux environs de Saturne,

la rencontre du bolide qui portait Sharp.

Avec mille précautions,--et les savants tinrent à se charger eux-mêmes

de cette délicate besogne,--l'appareil fut transporté à quelque

distance, et là, après avoir été examiné, palpé, ausculté, il fut décidé

qu'on forcerait sans tarder ce qui semblait être l'ouverture de ce

coffre étrange.

Sous les coups redoublés des pics, le trou d'homme que des écrous

fermaient intérieurement, s'ouvrit: mais alors, il y eut une bousculade,

chacun voulant entrer le premier et tous prétendant pénétrer.

On dut procéder par tirage au sort au choix de cinq membres du congrès,

chargés d'explorer les flancs de l'appareil, et, hardiment, bien qu'un

peu pâles, les cinq savants pénétrèrent.

La face exsangue, les yeux désorbités, sans mouvement, sans souffle,

Fédor Sharp attendait.

Un cri retentit à l'intérieur de l'_Éclair_ et un savant sortit, tenant

entre ses bras un corps inerte: c'était celui de Séléna; puis

successivement apparurent Farenheit, Gontran, Fricoulet et enfin

Ossipoff...

À la vue de ce dernier, Sharp poussa un grand cri, porta les mains à sa

tête, comme si un choc lui eût brisé le crâne, et tomba raide.

On s'empressa auprès de lui: il était mort!

[Illustration: 352]

CHAPITRE XII

OÙ TOUT LE MONDE EST CONTENT, SAUF JONATHAN FARENHEIT

[Illustration: 353]

Par train spécial, un véritable régiment de docteurs, mandés

télégraphiquement, était arrivé de Rio, durant la nuit et, sans prendre

aucun repos, ils avaient décidé de procéder immédiatement à l'examen des

«sujets».

Quatre par quatre, ils avaient défilé dans la grande salle de la Posada,

transformée en dortoir, et où, sur un bon lit, chacun des voyageurs

était étendu, sans mouvement, sans souffle apparent.

Pendant une demi-heure, les docteurs examinaient, palpaient,

auscultaient les «sujets»; puis, hochant gravement la tête, les lèvres

muettes par crainte de dire une bêtise, ils sortaient, cédant la place à

quatre suivants qui faisaient comme les précédents, qu'ils allaient

retrouver dans une pièce voisine.

L'aurore se levait lorsque, le défilé ayant pris fin, le corps médical

de Rio, presque tout entier, se trouva réuni: cela formait une assemblée

fort nombreuse et d'aspect imposant.

On chuchotait à voix basse, dans les coins, par petits comités, chacun

tentant, avant de donner son opinion, de connaître celle des autres, de

peur de commettre une «gaffe» par trop énorme; mais personne ne se

décidait à prendre la parole, par crainte de se compromettre.

Enfin, comme cela menaçait de se prolonger indéfiniment, quelqu'un, pris

de pudeur à la pensée des malheureux dont le sort dépendait peut-être de

la décision qu'allait prendre cette assemblée de savants, hasarda ces

mots timidement prononcés:

--Il faudrait peut-être entrer en consultation....

Aussitôt, chacun sembla se réveiller, regarda son voisin, et dit:

--Oui, l'on pourrait entrer en consultation...

Mais cette chose, si simple en apparence, présentait au fond des

difficultés énormes, du moment qu'il s'agissait de passer de la théorie

à la pratique.

Une consultation entre une demi-douzaine de confrères n'est déjà pas

chose fort commode; mais ils étaient là juste cent vingt-deux--pas un de

plus, pas un de moins--et dame, pour mettre d'accord cent vingt-deux

membres de la faculté de Rio...

Et comme chacun, se rendant compte de cette difficulté, pour ne pas dire

de cette impossibilité, jetait sur son voisin un regard anxieux, tout à

coup, un des membres présents proposa de s'assimiler à un congrès.

On applaudit!

Dès lors, l'impossibilité était vaincue, les difficultés étaient

aplanies: il ne s'agissait plus que de nommer un bureau--ce qui ne

demanda pas plus d'une heure et quart, les rivalités étant grandes,--et

de choisir ensuite un président, ce qui fut fait au bout d'une

heure,--les compétitions étant considérables.

Dès lors, ayant un bureau et un président, l'Assemblée se déclara

normalement constituée, apte à délibérer et, comme il était près de huit

heures, qu'on avait passé la nuit en chemin de fer et que l'on tombait

de sommeil, le président mit aux voix une motion tendant à lever la

séance pour permettre aux membres présents d'aller prendre un peu de

repos.

Mais, avant de se séparer, le Congrès adopta la marche suivante de ses

travaux: repos général jusqu'à midi; à midi lever et mise à table; repas

jusqu'à deux heures; à deux heures entrée en séance.

Il fut fort applaudi; mais il faut reconnaître que les applaudissements

ne furent ni moins nourris, ni moins chauds quand il proposa au Congrès

de se déclarer en permanence, jusqu'à ce qu'une décision eût été prise.

Avant de se séparer pour aller chacun de leur côté chercher un coin pour

se reposer, les membres du Congrès nommèrent un des leurs chargé de

prendre, sur son sommeil et sur son repas, le temps nécessaire pour

rédiger un rapport qui servirait de base à la discussion, dès la reprise

de la séance.

Le président, chargé, à son tour, de s'entendre avec l'aubergiste pour

que le menu du repas fût digne du corps médical de Rio, on se sépara et,

sans nul souci de ceux pour le salut desquels ils avaient été convoqués,

messieurs les docteurs s'en furent chercher, dans un profond sommeil,

l'oubli de leurs fatigues, tandis que, assis en face l'un de l'autre, le

président élaborait minutieusement le menu du déjeuner et que le

rapporteur élaborait non moins minutieusement son rapport...

Pour être juste, il faut dire qu'à deux heures sonnant le Congrès était

en séance et que l'écho de l'horloge mourait à peine que le président

donnait la parole au rapporteur.

Très habilement, celui-ci avait commencé par faire l'éloge du corps

médical brésilien, portant aux nues les fameux docteurs qui n'avaient

pas hésité à abandonner des malades très intéressants pour venir

apporter le concours de leurs lumières à la résolution de

l'extraordinaire problème qui se posait à eux, n'ayant pas assez

d'éloges, non plus, pour le dévouement des praticiens plus humbles, qui

n'avaient pas reculé devant les kilomètres et les kilomètres à parcourir

pour tenter de tirer du néant les «sujets» découverts dans ce bloc

aérien...

«Certes, il ne lui appartenait pas à lui, modeste entre les modestes, de

se prononcer sur le cas véritablement sans précédent qui leur était

soumis: cependant, il ne croyait pas trop s'avancer en déclarant que

c'étaient là des êtres appartenant à la génération actuelle,--il n'en

voulait pour preuve que les vêtements, ou plutôt les lambeaux de

vêtements qui les couvraient et qui semblaient révéler, à l'examen, une

fabrication moderne.

«Il regrettait fort que l'illustre savant, dont le récent voyage venait

de bouleverser le monde scientifique, fût mort si tragiquement, et cela

au moment même où son expérience eût pu être d'une si grande et si

incontestable utilité; car si,--comme on pouvait le supposer,--le bolide

tombé, quelques semaines auparavant, aux environs de Pétersbourg,

appartenait au bradyte dans lequel les «sujets» en question venaient

d'être trouvés, nul doute que Fédor Sharp eût donné de précieux

renseignements, desquels on eût conclu, pour ainsi dire à coup sûr, en

quel état se trouvaient, pour l'instant, ces malheureux.

«Certes, il ne lui appartenait pas d'examiner le côté scientifique de la

question; d'autres plus compétents que lui le feraient, et avec une plus

grande autorité que celle qu'il pourrait apporter.... Mais enfin, avant

d'examiner si les êtres en question étaient ou non viables, il eût été,

à son avis, indispensable d'être fixés sur le monde duquel ils

arrivaient, et sur la composition exacte du bradyte dans lequel ils

étaient comme incrustés.

«Ces points une fois acquis, on pourrait, sachant dans quelles

conditions atmosphériques et climatologiques les «sujets» avaient vécu,

étudier s'il était possible ou non de les rappeler à la vie.

«C'est pourquoi il concluait à la convocation immédiate et par voie

télégraphique d'un corps d'astronomes et de chimistes, à l'effet

d'examiner le bradyte et d'analyser sa composition.»

Si la première partie du rapport avait été, comme on pense, applaudie,

la seconde fut accueillie par une froideur significative: on trouvait,

non sans raison, que ce n'était guère flatteur pour le corps médical de

Rio, que de proposer de le mettre à la remorque des astronomes et des

chimistes.

Et, demandant la parole, un orateur escalada la tribune pour déclarer,

en son nom et au nom d'un grand nombre de ses collègues, qu'ils ne

pouvaient, à leurs grands regrets, adopter les conclusions du

rapporteur: c'était en leur qualité de médecins qu'ils avaient été

convoqués à l'effet d'examiner des corps inanimés et de décider s'il y

avait ou non lieu de tenter quelque chose pour les rappeler à la vie.

Tous, ils avaient défilé devant les «sujets», les avaient étudiés,

sommairement il est vrai, mais suffisamment pour s'être fait une opinion

et il demandait au président de vouloir bien mettre au vote la question

de savoir à quel cas particulier appartenait l'état des «sujets». On

pourrait ensuite voter sur le point de savoir à quelle résolution il

convenait de s'arrêter....

[Illustration: Sous la conduite de l'aubergiste, ils revenaient chargés

de provisions (p. 363)., 357]

Tout cela avait été dit d'une voix brève, autoritaire, qui produisit

grande impression et le président jugea, aux acclamations qui

accueillirent l'orateur à sa descente de la tribune, que la grande

majorité partageait sa manière de voir.

Seulement, quand il proposa de voter par mains levées, un certain nombre

d'assistants demandèrent qu'on procédât par vote secret et, cette motion

ayant été adoptée, chacun des cent vingt-deux docteurs de la Faculté de

Rio monta à la tribune pour déposer, dans une soupière prêtée par

l'aubergiste pour jouer le rôle d'urne et placée devant le président, le

bulletin sur lequel il avait résumé son diagnostic.

Le compte fait, il se trouva que, sur cent vingt-deux votants, il y eut

trente-cinq bulletins concluant à une momification d'un ordre tout

spécial qui, en produisant la mort, laissait cependant au sujet

l'apparence de la vie: quinze bulletins insinuant qu'on se trouvait en

présence d'un cas de catalepsie incompréhensible, mais que l'on ne

pouvait faire cesser, du moment que l'on n'en connaissait pas les causes

et enfin soixante-douze bulletins blancs.

[Illustration: 358]

En proclamant le résultat du vote, le président insinua qu'il était

regrettable qu'un si grand nombre de confrères n'eussent pas cru devoir

donner leur opinion,--fût-elle même absurde,--car quelquefois de

plusieurs absurdités jaillit la lumière.

On procéda ensuite à un second tour de scrutin, lequel avait pour but de

formuler un voeu relativement aux dispositions à prendre en ce qui

concernait les «sujets».

Sur ce point, il y eut unanimité: cent vingt-deux bulletins, sur cent

vingt-deux votants demandaient que les «sujets», transportés à Rio,

fussent mis à la disposition de l'École de médecine, pour y être soumis

à un examen anatomique sérieux.

--Un certain nombre de nos confrères, dit alors le président d'une voix

grave, ont cru devoir voter comme la majorité de l'assemblée, bien

qu'ils inclinent à penser que les «sujets» sont seulement en état de

catalepsie! je suppose être l'interprète des sentiments de tous en leur

adressant des félicitations pour leur stoïcisme; car ils se trouvent en

présence d'un cas de conscience difficile à trancher, eu égard à la vie

qu'ils croient exister à l'état latent chez des individus. Mais de

véritables savants pouvaient-ils hésiter, alors que les intérêts de la

science sont en jeu?...

En dépit de sa férocité, cette petite harangue fut applaudie à outrance.

Alors, un des membres de l'assemblée demanda la parole pour un fait

personnel et dit:

--Je suis l'un de ceux auxquels notre honorable président vient de faire

allusion en termes si délicats et si flatteurs et, si je suis monté à la

tribune, c'est pour dire ceci: c'est qu'en admettant que les «sujets»

soient en état cataleptique, il n'y a qu'un miracle qui puisse les

rendre à la vie, étant donné l'ignorance où nous sommes de la cause de

cet état... Or, comme Dieu seul fait des miracles et que nous ne sommes

que des hommes, j'ai estimé qu'il fallait faire profiter la science

d'une occasion unique d'étudier sur le vif un cas de catalepsie

sidérale...

Il ajouta d'une voix vibrante:

--Donc, à l'amphithéâtre!

Et, tous se levant, les bras agités au-dessus de la tête, de répéter, en

écho:

--À l'amphithéâtre!

En ce moment, la porte de la salle s'ouvrit et Fricoulet, arrêté sur le

seuil, pâle, défaillant, cramponné des deux mains, au chambranle, pour

ne pas tomber, balbutia d'un ton rauque qui donnait comme une sensation

d'outre-tombe:

--Bravo! messieurs... seulement vous avez oublié de nous demander notre

permission!

La foudre, tombant tout à coup, n'eût pas produit un effet plus radical:

durant une seconde, les cent vingt-deux savants s'immobilisèrent, les

traits figés, comme médusés, les yeux désorbités avec une expression

d'épouvante, la bouche ouverte par un cri que l'angoisse avait étranglé

dans la gorge, au passage.

Puis, subitement, ce cri sortit de toutes les gorges à la fois,

trahissant l'horreur que causait cette soudaine apparition et, dans une

bousculade folle, les docteurs se ruèrent vers les portes, vers les

fenêtres, vers tout ce qui pouvait être une issue susceptible de les

mettre promptement hors de l'atteinte de ce revenant.

En moins d'une minute, la salle fut vide et alors Fricoulet partit d'un

éclat de rire.

Mais ce rire,--le premier qu'il poussait depuis son retour sur la

terre,--frappa ses oreilles d'échos si singuliers qu'il tressaillit,

sentant un frisson le secouer désagréablement des pieds à la tête.

--Brrou! fit-il.

Et, pivotant sur ses talons, il rentra dans la salle où ses compagnons

de voyage, étendus sur leur couchette, conservaient cette immobilité qui

avait fait croire à leur mort.

--Pauvres amis, murmura l'ingénieur, ils l'échappent belle!... sans moi,

ils étaient, dans vingt-quatre heures, couchés sur la table de

dissection!...

Il promena ses regards autour de lui, avisa la tablette surmontant le

comptoir et sur laquelle une ligne respectable de bouteilles se voyait,

contenant des liquides de couleurs variées.

--Il y a là plus qu'il n'en faut pour faire revenir un mort!

Il se hissa sur le comptoir, consulta les étiquettes, prit une bouteille

de rhum qu'il déboucha et dont il avala une forte gorgée; après quoi, un

peu ragaillardi lui-même, il se dirigea vers les couchettes.

Un moment, il s'immobilisa, promenant ses regards à droite et à gauche,

semblant indécis sur le choix qu'il convenait de faire; mais son

indécision ne fut pas longue et, s'approchant de Séléna, il entr'ouvrit

doucement les lèvres de la jeune fille pour faire couler entre ses dents

serrées quelques gouttes d'alcool.

Penché vers elle, lui soulevant le buste d'un bras, tandis que, de la

main restée libre, il lui tamponnait le front de son mouchoir imbibé de

rhum, il suivait avec une angoisse poignante, sur le visage de Séléna,

les progrès de la résurrection.

D'abord, ce ne fut qu'un imperceptible tressaillement dans les muscles

faciaux, puis la poitrine se souleva imperceptiblement, envoyant, par

les lèvres pâles, un souffle léger, si léger qu'à peine eût-il agité un

duvet d'oiseau; mais ce souffle, Fricoulet en eut la perception sur sa

joue et cela lui arracha une exclamation de joie.

--Séléna... ma chère Séléna... murmura-t-il.

Presque aussitôt, pourtant, il rougit de son audace et jeta un regard

inquiet vers Gontran, comme si celui-ci eût été capable de l'entendre;

alors, rendu au sentiment de la réalité par la vue de son ami, il poussa

un soupir de regret et son visage, radieux, s'assombrit.

Cependant, sous la peau mate de la jeune fille, il semblait que le sang

circulât à nouveau; à fleur de peau, une légère teinte rosée parut

bientôt, rendant une apparence de vie à ce pauvre visage tout à l'heure

encore couleur de cire; la poitrine commençait à se soulever plus

franchement sous le jeu plus régulier des poumons, en même temps que les

lèvres reprenaient leur incarnat d'autrefois.

Enfin, les paupières, après avoir battu à plusieurs reprises, finirent

par s'entr'ouvrir et le regard vague, durant quelques secondes,

s'illumina soudain en s'arrêtant sur l'ingénieur.

--Monsieur Fricoulet... balbutia la jeune fille.

Fricoulet, ivre de joie, lui saisit la main et la couvrit de baisers,

balbutiant:

--Mademoiselle!... oh! mademoiselle...

Bien que revenue à elle, Séléna n'avait pas, comme bien on pense, le

sentiment de la réalité; aussi, promenant d'un air surpris ses regards

autour d'elle, cherchant, sans y pouvoir parvenir, à se rendre compte

des objets nouveaux qui l'entouraient, elle murmura la phrase classique

pour toute personne sortant d'un évanouissement:

--Où suis-je?... Qu'est-il arrivé?...

--Sur Terre! mademoiselle! s'exclama Fricoulet... nous sommes sur

Terre... enfin!...

Alors, le souvenir des êtres qui lui étaient chers revint à la jeune

fille et, la gorge étranglée par l'angoisse, elle s'écria:

--Mon père!... Gontran!...

Puis, apercevant, couchés côte à côte, le vieillard et son fiancé, elle

se laissa aller au bras de l'ingénieur, demi-pâmée, balbutiant:

--Morts!... ah! mon Dieu!

--Non... non, rassurez-vous... il en est d'eux comme de vous... du moins

je l'espère...

Séléna, d'un énergique effort, s'était relevée, puisant dans son amour

filial la volonté nécessaire pour triompher de la faiblesse qui menaçait

de la terrasser.

--Occupez-vous de M. de Flammermont, dit-elle. Je cours à mon père.

Et avec une énergie dont on n'aurait pu croire capable cette pauvre

enfant, tout à l'heure engourdie dans une catalepsie voisine de la mort,

elle se mit à frictionner le vieillard, ainsi que Fricoulet avait fait

pour elle-même.

L'ingénieur, lui, avait employé pour Gontran un système semblable à

celui dont il avait usé pour la jeune fille: rhum ingurgité entre les

lèvres contractées, friction du visage avec un linge trempé d'alcool,

massage de la poitrine pour rétablir le jeu des poumons; et, comme pour

Séléna, le succès couronna ses efforts.

Mais ce qu'il y eut de plus curieux, ce fut que Farenheit, sans qu'on se

fût occupé de lui, revint à la vie en même temps que le jeune comte.

L'odeur de l'alcool avait sans doute impressionné de façon toute

spéciale ses nerfs olfactifs; car, obéissant à une sorte d'instinct,

comme s'il eût été en état de somnambulisme, il étendit la main vers le

litre de rhum posé à sa portée et d'une seule lampée, en avala le

contenu presque tout entier.

Aventures extraordinaires d'un savant russe; IV. Le désert sidéral · 第 23 / 25 段