comprirent qu'elles trouveraient dans la tête des ruminants des places
sans défense, elles vinrent se poser impudemment sur les mufles humides,
pénétrant sans vergogne dans les larges narines, dardant les lourdes
paupières de leurs aiguillons, s'accrochant aux fanons pleins de bave;
alors, il y eut parmi les bêtes qui composaient ce gigantesque
attelage, comme un remous énorme et la plate-forme s'ébranla.
Aux cris des bouviers, Sharp accourut, éperdu: si l'on ne trouvait pas
un moyen de rétablir l'immobilité absolue, indispensable à la réussite
de la tentative, c'en était fait: mais ce moyen, Sharp, avec son génie
de grand capitaine, le trouva aussitôt.
Sur ses ordres, les cavaliers coupèrent, au ras de la croupe, la queue
de leurs chevaux et les soldats d'infanterie accoururent armés de cet
engin d'un nouveau genre au moyen duquel ils se mirent à chasser la
maudite engeance, pendant que les terrassiers, abandonnant leurs
pioches, fauchaient en hâte les grandes herbes et les amoncelaient en
forme de petites meules auxquelles on mit le feu.
Le torrent de fumée, rabattu par une brise légère, aveugla, c'est vrai,
le corps des savants, mais chassa définitivement les mouches, dont les
dards avaient mis à deux doigts de sa perte le précieux bolide.
Ce danger conjuré, on rétablit, à l'aide de cales glissées sous les
roues, l'horizontalité parfaite de la plate-forme et Sharp donna enfin
le signal.
La vapeur s'échappa de toutes les chaudières avec un sifflement aigu qui
déchira l'air matinal et fit fuir à tire-d'aile, dans le ciel bleu, les
oiseaux épouvantés; les chaînes se tendirent et, sous le poids énorme
qu'elles supportaient, il sembla un moment qu'elles allaient se briser,
mais l'acier était de bonne trempe, et les maillons résistèrent:
seulement, alors, il se produisit ceci, c'est qu'au lieu que les grues
élevassent le bolide jusqu'à elles, ce furent elles au contraire qui
parurent s'incliner vers lui; leurs flèches se courbèrent et, durant
quelques secondes, on put croire qu'elles allaient éclater.
Durant ces quelques secondes, les coeurs des savants cessèrent de battre
dans leur poitrine, le sang s'arrêta dans leurs veines et leur gorge
serrée par l'angoisse s'opposa au jeu des poumons.
Anxiété vaine: les flèches des grues étaient d'aussi bon acier que les
maillons des chaînes et, retrouvant leur souplesse, sous l'action de la
vapeur qui semblait un sang généreux circulant dans leurs membres
métalliques, elles se redressèrent, raidies dans un suprême effort.
--Il a bougé!... s'exclama Fédor Sharp.
Et les autres s'écrièrent à leur tour, bien qu'ils n'eussent rien vu:
--Il a bougé!...
Mais, à leur tour, les mécaniciens poussèrent des cris d'alarme: les
chaudières risquaient d'éclater.
--Qu'elles éclatent! fit Fédor Sharp d'une voix qui sifflait, comme
sifflait la vapeur dans les cylindres...
Les mécaniciens ouvrirent tout grands les robinets, la vapeur se
précipita tumultueusement; les grues, comme si elles eussent eu une âme,
semblèrent mettre un amour-propre humain à l'emporter, elles, machines
intelligentes, dans cette lutte contre la matière brute.
Comme des athlètes, à bout de souffle, mais qui cependant mettent dans
un dernier effort toute l'énergie qui leur reste, elles parurent
arc-bouter leur armature d'acier, les maillons des chaînes
s'allongèrent, se déformant sous l'invraisemblable tension, mais
résistèrent au poids, et, cette fois, la masse énorme, incapable de
résister, s'abandonna.
On la vit insensiblement s'élever..., s'élever..., puis sortir tout à
fait de l'alvéole dans laquelle la violence de sa chute l'avait
encastrée, et Fédor Sharp, à plat ventre, pour mieux juger des progrès
du travail, suivait d'un oeil anxieux son cher bolide sortant des
entrailles de la terre.
Enfin, quand il jugea que la base avait atteint le niveau de la
plate-forme, il fit un signe: les grues s'arrêtèrent, soufflant d'une
voix rauque, comme des travailleurs exténués, et tout le monde, d'un
même geste, savants, mécaniciens, soldats, s'épongea le front, qu'une
sueur abondante inondait: chacun de ceux qui étaient là avait peiné,
comme s'il eût tiré à force de bras sur les chaînes qui halaient le
bloc.
Mais ce n'était là qu'une première partie de la besogne: la seconde
partie était peut-être la plus périlleuse, car, pour la mener à bien, ce
n'était plus une question de force mécanique sur laquelle les sciences
mathématiques avaient pu fournir quelques pronostics; c'était maintenant
une question d'habileté, d'adresse, de coup d'oeil.
Les grues devaient se mettre en marche sur les rails qui aboutissaient à
la plate-forme, et il s'agissait de les faire marcher, parallèlement,
pour ainsi dire au pas, sans qu'aucune d'elles dépassât, fût-ce de cinq
centimètres, celle qui lui faisait face, sous peine de voir détruit
l'équilibre du travail tout entier.
Le Président du conseil, sur la demande de Sharp, avait fait venir de
Rio la musique militaire d'un des régiments en garnison et c'était au
son des cuivres et des tambours que ce bataillon métallique devait se
mettre en marche, les troupiers d'acier réglant leur pas sur la grosse
caisse et sur les fifres.
On avait bien, il est vrai, avant d'enchaîner le bolide, répété
plusieurs fois cette manoeuvre, et on était arrivé à une exécution
parfaite; mais le poids immense qu'avait à supporter les grues
n'allait-il pas s'opposer à une marche aussi parfaite?
Fédor Sharp ne pouvait se décider à ordonner que l'on commençât: si une
fausse manoeuvre allait jeter bas le précieux caillou...
Incapable de parler, il fit enfin du bras un grand geste et le chef de
la musique leva son bâton en l'air: alors, la grosse caisse résonna, les
cymbales éclatèrent, les cuivres tonnèrent et cent cinquante coups de
sifflet s'échappèrent, stridents, des chaudières.
Ensemble, comme si une baguette de fée les eût mises en branle, les
grues commencèrent à glisser sur les rails, d'un mouvement lent, presque
insensible. C'était un spectacle véritablement très curieux que celui de
ces énormes bras d'acier qui se profilaient sur le ciel bleu,
entraînant, suspendue aux chaînes qui pendaient d'eux, la masse énorme
du bolide.
Il y avait à peine deux cents mètres à parcourir ainsi, et ces deux
cents mètres, on mit près de cinq heures à les parcourir; les savants
marchaient de chaque côté des rails, formant des petits groupes qui
escortaient chaque machine avec une sollicitude quasi paternelle.
Les uns causaient avec les mécaniciens, s'intéressant au jeu des
pistons, à la circulation de la vapeur dans les tuyaux, s'inquiétant
lorsque l'arbre paraissait fléchir, ou lorsqu'il leur semblait entendre
dans le grincement des roues quelque chose d'anormal. D'autres allaient
plus loin: ils adressaient la parole à la machine même, l'encourageant
par de bonnes paroles, comme ils eussent fait pour un cheval.
Maintenant, le bolide flottait au-dessus de la plate-forme et il fallait
aux bouviers toute leur énergie musculaire pour contenir les boeufs
qu'effaraient le ronflement des roues et les halètements de la vapeur.
--Halte! cria enfin Fédor Sharp.
La musique militaire se tut, les grues s'immobilisèrent, et, tout
doucement, à un nouveau signal, détendirent les chaînes, jusqu'au moment
où la base du bolide reposa sur la plate-forme; alors, avec des cales en
bois et recouvertes de caoutchouc, dont la forme s'adaptait exactement
aux sinuosités de la masse rocheuse, on mit celle-ci en équilibre
parfait sur le char qui devait lui faire faire son voyage triomphal.
Comme la nuit était venue, on remit le départ au lendemain matin et les
ouvriers, en signe de victoire, s'amusaient à parer le bloc de verdure
et de branches d'arbres, arrachées à la forêt voisine.
Et, pendant que les savants banquetaient pour célébrer ce triomphe de
l'industrie humaine, sous la présidence de Fédor Sharp, remplaçant le
premier ministre, retenu à Rio par une affaire importante, le premier
ministre, profitant de la nuit, arrivait incognito à Las Pueblas, se
glissait jusqu'à l'unique posada du pays et là, dans une chambre
hermétiquement close, se rencontrait avec un individu, arrivé aussi
secrètement que lui, quelques instants auparavant.
Cet individu n'était autre que le touriste anglais que ses compagnons
avaient envoyé--en guise de parlementaire--aux propriétaires du bradyte,
pour leur faire l'étrange proposition que le lecteur n'a certainement
pas oubliée.
--Je remercie infiniment Votre Excellence d'être exacte au rendez-vous,
commença-t-il par dire.
--Ce qui est convenu est convenu, répondit l'autre avec dignité.
--D'ailleurs, observa malicieusement l'Anglais, n'est-ce pas demain que
vous devez faire un premier versement sur les travaux exécutés?
Le ministre fit une légère grimace et inclina affirmativement la tête;
puis, d'une voix à laquelle il s'efforçait vainement de donner une
intonation détachée et qui trahissait une certaine angoisse:
--Vous avez les fonds? demanda-t-il.
L'Anglais tira de la poche de ses vêtements un gros portefeuille qu'il
posa sur la table en disant laconiquement:
--Voilà!...
Une lueur de satisfaction s'alluma dans les prunelles du ministre qui
étendit le bras; mais l'autre plaça sa main sur le portefeuille.
--Vous avez les papiers? interrogea-t-il.
L'homme d'État brésilien sortit, à son tour, une liasse de papiers
portant l'estampille du gouvernement.
--Voici les mille bons, dit-il.
Et il en tendit un à l'Anglais qui lut à mi-voix:
«Bon pour un demi-kilogramme de bolide à délivrer au porteur par les
soins de l'agent du gouvernement brésilien, fin courant!»
L'Anglais sursauta.
--Fin courant! s'exclama-t-il, cela nous mène joliment loin...
--Impossible d'avancer d'un seul jour, répondit le ministre d'une voix
qui n'admettait pas de réplique; les délégués ne s'embarquent pour
l'Europe qu'à cette date, et je ne tiens pas à soulever contre moi la
réprobation de la science de l'ancien et du nouveau monde...
[Illustration: 339]
--Mais, c'est que nous mêmes...
--À prendre ou à laisser, déclara le Président du Conseil.
L'Anglais garda un moment le silence, paraissant réfléchir; puis, se
décidant enfin:
--Nous nous entendrons avec l'agence Cook, car la fin du mois est
également la date assignée à notre retour...
Il ouvrit son portefeuille et en tira une certaine quantité de traites
qu'il passa au ministre en disant:
--Voici vos vingt-cinq mille livres, payables à vue, chez le premier
banquier de Rio.
Et, pendant que le ministre prenait, avec une visible satisfaction, les
précieux papiers, l'Anglais étendait la main vers la liasse de bons,
disant:
--Vous permettez?
--Comment donc!
Et, méticuleusement, comme si c'eût été des billets de banque, le fils
d'Albion se mit à compter les bons, un à un.
Au millième, il poussa un soupir de satisfaction, mit le tout dans son
portefeuille, et le portefeuille dans sa poche.
--Maintenant, que nous n'avons plus rien à nous dire, fit le ministre en
se levant, je vous demanderai la permission de retourner à Rio; je dois
prendre le train demain à la première heure pour revenir ici, assister
au départ du chariot... et je ne voudrais éveiller aucun soupçon...
Il se dirigea vers la porte, mais, sur le seuil, il se retourna:
--Surtout, recommanda-t-il, que cette affaire ne s'ébruite pas; cela
pourrait m'occasionner le plus grand ennui...
L'Anglais l'ayant rassuré d'un sourire, l'homme d'État salua une
dernière fois et disparut.
* * *
À l'aube, tout était prêt pour le départ; les boeufs que l'on avait fait
coucher sur place, et qui avaient passé la nuit à ruminer, se trouvaient
sous le joug et les bouviers, l'aiguillon en main, attendaient le signal
qui devait faire se mettre en mouvement l'énorme machine.
À l'arrière, les crics électriques étaient parés, et les électriciens, à
leur poste, étaient prêts à envoyer dans les fils les courants qui
devaient donner au chariot l'élan suffisant pour démarrer.
Sharp, lui, avait passé une partie de la nuit, debout, parcourant la
route que devait suivre le véhicule, rectifiant, grâce à une équipe de
terrassiers, les défectuosités qui pouvaient entraver quelque peu la
marche en avant.
[Illustration: Successivement, Farenheit, Gontran, Fricoulet et enfin
Ossipoff... (p. 348)., 341]
On avait dû, depuis trois semaines, abattre des bois, combler des
fossés, empierrer des terres labourées, pour que les roues de la
plate-forme ne s'enfonçassent pas jusqu'au moyeu, sous l'énorme charge
qui pesait sur elles.
Ce n'avait pas été un mince travail et qui, dans des circonstances
normales, eût coûté un prix fabuleux: heureusement que la fièvre qui
brûlait les savants pour ce «caillou céleste» avait gagné le public, et
les paysans, non seulement avaient consenti à bouleverser leurs champs,
sans recevoir aucune indemnité, mais encore avaient offert gratis
l'effort de leurs biceps.
Jusqu'au jour, Sharp avait parcouru à cheval la voie que devait suivre
le monumental véhicule et il n'était revenu au campement qu'aux
premières lueurs de l'aube.
[Illustration: 342]
Tout le monde était à son poste, attendant le signal du départ, que seul
l'illustre savant s'était arrogé le droit de donner.
Après avoir inspecté d'un seul coup d'oeil tout son monde, après s'être
assuré que chacun était à son poste et que tout était paré, Sharp, haut
sur les étriers, dans l'attitude d'un colonel qui va commander la
charge, brandit soudain au-dessus de sa tête son vieux parapluie de
coton bleu, rapiécé et déteint.
La grosse caisse tonna, les cuivres éclatèrent, les cymbales tonnèrent
et les boeufs, la croupe lardée au même instant d'un même coup
d'aiguillon, tendirent le cou, s'arcboutant de toutes leurs forces sur
leurs reins pour enlever la pesante machine, tandis qu'à l'arrière, les
crics électriques poussaient de toute la puissance du courant.
Rien ne bougea: on eût dit que les roues étaient rivées au sol.
La grosse caisse tonna plus fort; les cuivres, les cymbales, les pistons
firent rage, les aiguillons s'enfoncèrent plus profondément dans la
chair des bêtes, dont on vit la peau se soulever sous l'effroyable
torsion des muscles, et les électriciens envoyèrent dans les crics un
courant d'une intensité capable de faire fondre les fils des électros.
Un grincement, alors, se fit entendre, dans les moyeux; la charpente
entière craqua avec un bruit sinistre, à faire croire que tout allait
s'effondrer; mais les roues tournèrent et la pesante machine, halée par
les quatre cents boeufs, poussée par les crics, se mit à avancer.
Oh! lentement, très lentement, car il fallait une double équipe de crics
que des ouvriers plaçaient, l'une après l'autre, la seconde prête à
continuer l'effort de la première, mais sans que la marche de l'attelage
fût suspendue une seule seconde; les boeufs n'auraient pas été capables
de donner un nouveau coup de reins suffisant pour remettre en route le
céleste caillou.
Qu'importait, d'ailleurs, la lenteur avec laquelle on avançait? le
principal, la seule chose, même, intéressante, était qu'on avançât, et
du moment qu'on avançait, mieux valait que ce fût avec toute la lenteur
possible, de façon à écarter toute éventualité d'accident.
On juge si, les premiers mètres parcourus, ce résultat fut l'occasion
d'un triomphe pour le promoteur de l'idée du transport de l'aérolithe à
Rio; ce furent des congratulations à n'en plus finir, congratulations
dont Sharp fut le premier à donner le signal, bien qu'en dedans de
lui-même il enrageât fort, considérant que ce succès amoindrissait le
sien, que ce collègue lui volait impudemment une part de sa gloire.
Et, chose curieuse, lui qui, depuis trois semaines, s'était employé à la
réussite de cette entreprise de toutes les forces de son corps et de son
esprit, voilà, qu'au fur et à mesure qu'on avançait, et que le succès se
dessinait, il faisait des voeux pour qu'un accident quelconque survînt...
En même temps que le chariot demeurerait en panne, la gloire du collègue
s'évanouirait, et Fédor Sharp demeurerait le seul triomphateur...
Et même--c'est à peine si Sharp osait se l'avouer à lui-même--le bolide
dût-il subir une avarie, il préférait cette solution à un succès
complet.
Il ne se doutait pas que la Providence se disposait à exaucer ses
souhaits de façon aussi complète; autrement l'insensé eût certainement
préféré une gloire partagée au néant qui l'attendait.
Mais l'homme est ainsi fait, que souvent c'est lui-même qui est
l'artisan de son propre malheur, que c'est lui-même qui supplie Dieu
d'intervenir dans ses affaires, et que Dieu, alors, les règle au mieux
de la justice et de l'équité.
La fureur de Fédor Sharp ne faisait que croître à mesure que le véhicule
roulait plus avant sur la route de Rio; il en était arrivé au point de
souhaiter, qu'à défaut d'un accident matériel, les Anglais intervinssent
pour arrêter le convoi et l'empêcher d'aller plus loin.
On voyait toujours à l'horizon, maintenue par la cavalerie du
gouvernement, qui faisait escorte au convoi, la troupe de touristes de
l'agence Cook, et Sharp, qui ignorait l'accord secret intervenu entre
eux et le premier ministre, ne pouvait se douter qu'ils suivaient le
précieux bolide, non plus pour tâcher de s'en emparer, comme
précédemment, mais pour surveiller le gage des vingt-cinq mille livres
remises au président du conseil.
[Illustration: 344]
Il avait été un moment question de faire halte à midi, pour permettre
aux gens et aux bêtes de se reposer, tout en mangeant; mais la
commission spéciale de mécanique et de «mathématiques appliquées à
l'industrie,» après un examen approfondi de la question, avait déclaré
que le chariot une fois arrêté, elle ne répondait pas qu'il pût se
remettre en branle: les quatre cents boeufs avaient, dans la première
montée, donné une somme de traction qui les avait épuisés de près de la
moitié de leurs forces, et, s'il leur fallait recommencer, ils en
seraient certainement incapables.
Il serait donc nécessaire d'avoir recours à d'autres attelages, ce qui
demanderait non seulement le temps de les trouver, mais encore de les
dresser... et, alors, il n'y aurait plus aucune raison pour que cela
finît jamais.
On décida donc que les gens et les bêtes se réconforteraient tout en
marchant; les bouviers attachèrent à la tête de leurs ruminants des
musettes remplies d'orge, pendant que le corps savant cheminait,
dévorant à belles dents une tranche de viande froide intercalée entre
deux tartines de pain.
Depuis six heures, environ, le véhicule roulait, et l'on n'avait encore
fait qu'un petit kilomètre, ce qui, au dire de la commission de
mécanique et de «mathématiques appliquées à l'industrie,» était déjà un
résultat merveilleux, lorsque, soudain, un craquement sinistre se fit
entendre: c'était un essieu qui venait de se rompre.
Le chariot s'arrêta aussitôt, les boeufs immobilisés comme par
enchantement, et chacun regarda son voisin d'un air terrifié...
Qu'allait-il arriver?
Cette question, on ne fut pas longtemps à se la poser, car les
événements se chargèrent de répondre presque immédiatement.
Un second, puis un troisième craquement suivirent, à une minute
d'intervalle, le premier et la plate-forme s'abattit du côté droit sur
ses roues pulvérisées.
À peine si l'on eut le temps de pousser un cri d'effroi, et le bradyte,
glissant sur le plan incliné, toucha le sol; puis, en vertu de sa masse
et du mouvement acquis, il bascula sur lui-même.
Le malheur voulut qu'à l'endroit où se produisait la chute, le terrain
s'inclinât légèrement, suivant une pente douce, sur une distance
d'environ trois cents mètres, et, ces trois cents mètres, la masse
énorme les parcourut, roulant sur elle-même, avec une vitesse chaque
instant croissante, écrasant tout sur son passage, moissons, arbres,
maisons; un troupeau de moutons fut réduit en bouillie, et un petit
hameau fut pulvérisé.
Le corps savant suivait, consterné, son cher caillou dans cette course
furibonde, tremblant à chaque volte qu'il faisait, craignant qu'un
accident lui survînt.
Et la commission de mécanique et de «mathématiques appliquées à
l'industrie,» désespérée, se sentant déshonorée, ne parlait de rien
moins que d'aller, à titre d'expiation, s'étendre sur le passage du
bradyte.
Sharp, en dedans de lui-même, jubilait; sa gloire, à lui, demeurait
intacte, et celle de son collègue et concurrent s'évanouissait.
Mais un proverbe dit qu'un malheur n'arrive jamais seul; une fois de
plus, les événements se chargèrent de démontrer l'exactitude de ce
proverbe: au bout des trois cents mètres, une haie se trouvait,
clôturant la propriété dans laquelle venait de se produire l'accident,
et cette haie côtoyait une excavation de terrain formée par une carrière
de pierres en exploitation.
Cette excavation pouvait avoir une cinquantaine de mètres de profondeur.
Le bradyte fit un bond et disparut aux yeux épouvantés des savants;
puis, presque aussitôt, il y eut un bruit sourd, comme la détonation
lointaine de plusieurs batteries d'artillerie tirant à la fois, et un
immense nuage de poussière s'éleva de l'excavation, masquant le paysage.
Moins de cinq minutes plus tard, une foule énorme était réunie au fond
du trou: savants, bouviers, soldats, et jusqu'aux touristes de l'agence
Cook, accourus dès qu'ils avaient eu le pressentiment d'une catastrophe,
étaient là, considérant, d'un air accablé et stupéfait, la masse
pierreuse, les flancs ouverts.
Les Anglais, gens pratiques, leur premier étonnement passé, commençaient
à ramasser les débris, lorsque Sharp, tiré, à cette vue, de son
anéantissement, donna l'ordre aux troupiers de faire évacuer la place et
de former un cordon de sentinelles assez serré pour que nul importun ne
pût le franchir.
Alors, les récriminations commencèrent entre les membres du congrès
scientifique, chacun d'eux rejetant sur son voisin la responsabilité de
l'accident; Sharp l'avait belle en main pour écraser celui qui avait
failli amoindrir sa gloire, et, durant une heure, il l'accabla, lui et
ses collègues de la commission de mécanique et de «mathématiques
appliquées à l'industrie».
Quand il eut fini de parler, après avoir, en manière de péroraison,
déclaré que les noms de ces misérables seraient à jamais cloués au
pilori de l'histoire scientifique du XIXe siècle, il demanda ce qu'il
convenait de faire.
Un des membres présents dit alors que, tout en déplorant ce qui venait
d'arriver--au point de vue esthétique--il ne convenait peut-être pas--au
point de vue astronomique--de s'en attrister outre mesure.
Tel qu'il était auparavant, ce bloc de terre céleste ne permettait d'en
étudier que la surface; peut-être fallait-il voir dans cet accident
malheureux un dessein de la Providence, qui permettait aux savants de la
planète Terre de plonger dans les entrailles de ce fragment mystérieux.
--Quelle joie! messieurs et collègues, s'exclama le digne homme,
s'échauffant à sa propre éloquence, si nous pouvions retrouver dans ces
flancs pierreux des vestiges de l'antique humanité qui, peut-être, a
habité à la surface du monde auquel ce bradyte a appartenu... Chaque
jour ne découvre-t-on pas, sous l'écorce de notre globe, des coquilles,
des armes, des monnaies qui nous permettent de reconstituer l'histoire
de nos ancêtres... Qui nous dit que nous n'allons pas nous trouver en
présence de semblables vestiges qui nous révéleront les mystères de
l'infini!
On applaudit, et, parmi ceux qui applaudirent le plus fort, sera-t-on
étonné que nous citions les membres mêmes de la malheureuse commission
chargée d'examiner les moyens pratiques de transporter à Rio le fameux
bolide? l'un de ceux-là même n'eut-il pas l'audace d'insinuer que, tout
bien réfléchi, on devait leur savoir gré d'avoir provoqué un incident
dont la science profiterait dans des proportions si larges?
Sharp lança à celui-là un regard furieux, grommela quelques paroles
inintelligibles, en réponse au blâme que contenait cette insinuation
perfide, et, railleusement, proposa à l'assemblée de voter des
félicitations à ceux de leurs collègues dont les erreurs mathématiques
avaient amené ce beau résultat.