L'absorption rapide d'une si grande quantité d'alcool produisit, dans

cet estomac sevré de spiritueux depuis si longtemps, l'effet d'un

réactif puissant qui provoqua une résurrection quasi instantanée.

Et cette résurrection se manifesta tout d'abord par un éternuement

formidable qui éclata comme un coup de canon, faisant trembler les

vitres de la salle.

--By God!--s'exclama en sursautant l'Américain qui ne s'était pas rendu

compte qu'il était l'auteur de cette explosion, By God... voilà

l'_Éclair_ qui éclate...

D'un bond, il fut en bas de sa couchette; mais l'état de faiblesse

extrême qui l'engourdissait, comme mort, depuis plusieurs semaines, le

fit fléchir si brusquement sur ses jambes qu'il s'immobilisa, tout

stupéfait, promenant autour de lui un regard ahuri...

--Monsieur de Flammermont!--appela-t-il... Monsieur Fricoulet!...

Mais il s'arrêta net, passa la main sur son front et, se mettant à rire,

ajouta:

--Diable de rêve!... car je rêve!... cette fenêtre... ce comptoir... ces

chaises... Ce n'est pas l'_Éclair_ tout ça...

[Illustration: 363]

Il écarquillait les yeux, regardant les groupes formés par Séléna auprès

d'Ossipoff et de Fricoulet auprès de Gontran, ne pouvant s'imaginer

qu'il n'était pas le jouet d'un cauchemar, lui montrant près de lui ses

compagnons de voyage...

Cependant, comme il tenait encore à la main le litre de rhum, il en

porta le goulot à son nez, renifla vigoureusement et s'exclama:

--Mais, By God!... ça en est, cependant!... je n'ai pas la berlue!...

[Illustration: 364]

Et tendant la main vers l'ingénieur:

--Monsieur Fricoulet, supplia-t-il, au nom de Dieu, je vous en

conjure...

Comme il achevait ces mots, Gontran revenait à lui et, tout comme

l'Américain, le jeune comte commença par douter de la réalité.

Mais un incident vint fort à propos, heureusement, déchirer les voiles

qui enveloppaient leur cerveau et les contraindre à toucher du doigt la

vérité...

Au dehors, un bourdonnement de voix se faisait entendre, croissant à

chaque seconde, pour atteindre tout à coup une intensité formidable; en

même temps que, les volets subitement arrachés, apparurent derrière les

vitres des pyramides humaines, montrant des têtes curieuses entassées

les unes sur les autres.

C'était la population entière du village, augmentée des habitants des

environs qui, mise en éveil par la fuite épouvantée des docteurs, venait

contrôler, de visu, ce qu'il y avait de vrai dans cette prétendue

résurrection.

Et, lorsqu'ils aperçurent les voyageurs debout près des couchettes sur

lesquelles plusieurs de ceux-là mêmes qui regardaient les avaient

étendus, le miracle éclata aux yeux de tous et une formidable

exclamation poussée par des centaines de poitrines vint prouver aux

oreilles de Farenheit et de Gontran que, cette fois, ils foulaient bien

du pied le sol de la planète natale...

L'Américain ne courut pas, il vola jusqu'à l'une des fenêtres, l'ouvrit

toute grande et, brandissant à bout de bras sa casquette de voyage,

hurla à pleins poumons:

[Illustration: Nos corps reprenaient le chemin de la terre (p. 374).

365]

--Hurrah!... hurrah!...

Et la foule enthousiasmée, qui tout d'abord avait eu en arrière un

prudent mouvement de recul, répéta après lui:

--Hurrah!... hurrah!...

Puis un silence religieux se fit: on attendait qu'il prononçât un

discours...

Mais,--la nature, un moment engourdie, reprenant soudain ses droits,--le

discours de l'Américain fut extrêmement court et se borna à ceci:

--À manger!... à boire!...

Comme une nuée de moineaux mis en fuite par la détonation d'une arme à

feu, les villageois détalèrent dans toutes les directions et presque

instantanément Farenheit se trouva seul dans l'encadrement de la fenêtre

grande ouverte...

Alors, il revint vers ses compagnons: les premières effusions de joie

passées, Gontran et Fricoulet avaient joint leurs soins à ceux de Séléna

pour rappeler à lui Ossipoff.

Mais la résurrection du vieillard était lente; car, depuis trois ans, le

cerveau avait tué le corps, la lame avait usé le fourreau; et maintenant

que la volonté était engourdie--morte peut-être--les membres, ayant

perdu leur maître, n'obéissaient plus...

Cependant, à force de frictions énergiques, à force d'insufflations

patientes et habiles entre les lèvres décolorées, la poitrine finit par

se soulever presque imperceptiblement et Séléna, qui était penchée vers

le visage livide de son père, se redressa soudain, la joie dans les

yeux.

--Il respire! s'exclama-t-elle.

--Chut! fit Fricoulet en mettant un doigt sur sa bouche, pas d'émotions.

Il continua de lui masser doucement la poitrine, tandis que Gontran lui

frottait les tempes avec du rhum et que, de son mouchoir, en guise

d'éventail, Séléna lui envoyait à la face un air un peu plus frais.

Peu à peu, tant d'efforts furent récompensés, les poumons reprirent leur

jeu naturel, les paupières se soulevèrent, les regards se promenèrent de

l'un à l'autre, et bientôt, la voix caverneuse, Ossipoff demanda:

--Qui donc est à la machinerie?

Ne recevant pas de réponse, il ajouta, faisant mine de vouloir se

lever:

--Je vais mettre le cap sur la Grande Ourse... Je veux voir... je veux

connaître...

Il s'arrêta, porta dans un geste douloureux ses mains à sa poitrine et

balbutia:

--Je souffre épouvantablement...

--La faim, parbleu... fit l'Américain.

Un éclair s'alluma dans la prunelle du vieillard.

--Oui... oui... vous devez avoir raison, Farenheit,... mais la soute est

vide...

Alors, un ruisseau de larmes jaillit de ses yeux.

--Ah! ma fille... mes amis... combien je suis coupable!... pardon,

pardon, de vous avoir jetés dans cette folle aventure... Les étoiles!...

c'était trop loin... et nous voici condamnés à mourir de faim.

[Illustration: 367]

Comme il achevait ces mots, un vacarme se fit entendre du côté de la

porte qui finit par s'ouvrir sous une pression violente, livrant passage

à la foule des braves gens qui, tout à l'heure, examinaient du dehors

les voyageurs...

Sous la conduite de l'aubergiste, ils revenaient chargés de provisions:

l'un portait sur sa tête un panier de raisin, l'autre tenait dans ses

bras des bouteilles de vin; celui-ci c'était un gigot dont il faisait

hommage; celui-là, plus pauvre, avait partagé en deux le pain destiné à

sa famille...

Devant les voyageurs ahuris, ils défilèrent ainsi, poussant des hourras

et déposant sur le plancher leurs cadeaux qui finirent par former un

amoncellement de victuailles, faisant comme un rempart.

À chacun des manifestants, chacun des voyageurs dut serrer la main et

quand le dernier fut sorti, seul l'aubergiste demeura pour dresser la

table...

--Ah! bien! disait-il tout en plaçant les assiettes, ça en fait un

bruit, votre aventure... C'est-à-dire que je m'en vais faire des

affaires d'or avec vous!... on parle d'organiser des trains de plaisir

jusqu'ici... et comme mon auberge est la seule du pays...

Il s'exprimait en portugais et comme Gontran avait été durant quelques

mois--lorsqu'il appartenait à la diplomatie--attaché à la légation

française à Lisbonne, il demanda:

--Pardon, mon ami... voudriez-vous nous dire où nous sommes?...

L'aubergiste le regarda avec des yeux démesurément ouverts; puis il

éclata de rire, s'exclamant:

--C'est vrai!... vous ne pouvez pas savoir... eh bien! vous êtes chez

Antonio Pajarès, aubergiste dans le village de la Rocca... à vingt-cinq

kilomètres de Rio...

--Rio!... Rio-de-Janeiro! s'écria Gontran.

--C'est cela même...

Alors, il se tourna vers ses compagnons et leur traduisit en français la

réponse du Brésilien...

Farenheit battit un entrechat.

--Amérique!... Nous sommes en Amérique.

Il se précipita vers Gontran, lui serra la main avec une frénésie telle

que les os craquèrent et dit d'une voix qu'il s'efforçait de rendre

grave:

--Merci... merci, cher monsieur de Flammermont, de cette attention

délicate; mais, pendant que vous y étiez, vous auriez aussi bien pu

diriger l'_Éclair_ sur les États-Unis...

Fricoulet partit d'un éclat de rire formidable.

--Pourquoi pas aussi dans New-York même, cinquième avenue, au deuxième

étage, sur votre palier...

Tout en plaisantant, cependant, l'ingénieur réfléchissait, se creusant

vainement la cervelle pour comprendre comment lui et ses compagnons se

trouvaient en Amérique, sur le territoire brésilien, à quelques

kilomètres de Rio.

Par quel miracle avaient-ils franchi assez rapidement, pour ne pas

mourir d'inanition, les trillions et les trillions de lieues qui

séparaient les régions de la Grande-Ourse de la planète natale?

En admettant même que la vitesse dont l'_Éclair_ était animé durant sa

course à travers le désert sidéral eût été--il ne savait trop comment,

par exemple,--décuplée, centuplée même, il leur eût fallu des centaines

d'années, et...

Il regarda l'un après l'autre ses compagnons de voyage, et ils lui

apparaissaient tels qu'il les avait quittés la veille, à l'exception

pourtant d'Ossipoff dont le visage portait les traces d'un excessif

surmenage...

Mais, en admettant même cette chose inadmissible que le véhicule eût été

animé d'une vitesse à laquelle il était impossible à l'imagination

humaine de songer, par suite de quelles circonstances, contraires à

toutes les lois de la physique et de la mécanique, l'_Éclair_ ne

s'était-il pas liquéfié d'abord en pénétrant dans la zone d'atmosphère

terrestre et ensuite brisé, en touchant le sol de la planète?

Voilà ce à quoi il songeait, la tête entre les mains, tandis que ses

compagnons--ou du moins Gontran et Farenheit--faisaient largement

honneur au repas; Ossipoff, lui, le regard vague, les mains abandonnées

sur les genoux, gardait une immobilité accablée, indifférent aux

caresses que lui prodiguait sa fille.

--Alcide, dit tout à coup Flammermont qui, sa première fringale apaisée,

finit par s'apercevoir de l'attitude rêveuse de son ami; Alcide, tu n'as

donc pas d'estomac?...

L'ingénieur tressaillit, comme arraché brusquement à un rêve, et

répondit en se jetant sur le contenu de l'assiette placée devant lui:

--Si... si... parfaitement.

Et il se mit à manger silencieusement.

Tout à coup, comme l'aubergiste venait d'entrer, Farenheit dit à

Gontran:

--Auriez-vous l'amabilité de prier cet homme de m'apporter un indicateur

des chemins de fer?

Quelques instants plus tard, l'Américain feuilletait l'indicateur

demandé, prenant des notes au crayon, marquant l'itinéraire à suivre,

notant les heures de départ et les systèmes de correspondances...

--By God! finit-il par grogner d'un ton mécontent, je ne puis partir

avant demain matin...

--Partir!... pour où?... interrogea Fricoulet.

--Mais pour New-York, donc!... Vous figurez-vous, par hasard, que j'aie

l'intention de m'établir au Brésil...

Rapidement, il avait écrit quelques lignes sur une feuille arrachée à

son carnet.

--Voudrez-vous avoir de nouveau l'obligeance, fit-il à Gontran, de

demander à l'aubergiste s'il y a le télégraphe, ici?

[Illustration: 370]

L'homme ayant répondu négativement, Farenheit ajouta:

--Connaît-il quelqu'un dans le village qui porterait à cheval cette

dépêche au télégraphe de Rio?

Et comme, cette fois, l'aubergiste tendait la main dans un geste fort

clair, l'Américain, embarrassé, balbutia:

--Mon cher comte, vous n'auriez pas de monnaie sur vous?

--Dame... pas plus que vous et que Fricoulet...

Farenheit fouillait dans ses poches, machinalement, quoiqu'il sût très

bien qu'il n'y trouverait rien, lorsque, soudain, ses yeux

s'illuminèrent et sa bouche se fendit dans un large sourire; en même

temps, du gousset de son gilet, il tira quelque chose qu'il montra à

Fricoulet, du bout des doigts.

--Hein? fit interrogativement l'ingénieur en avançant la main...

L'Américain ouvrit la main et le quelque chose qu'il tenait tomba dans

la main de son interlocuteur: ce quelque chose était purement et

simplement un écrou, gros comme le petit doigt et mesurant trois

centimètres de longueur.

--Eh bien! interrogea Fricoulet en tournant et retournant l'écrou...

--Combien cela peut-il peser... à peu près...

--Mon Dieu...--et l'ingénieur soupesait l'objet--je ne sais trop...,

dans les deux cents... à deux cent cinquante grammes.

L'Américain reprit l'écrou et le déposa dans la main de l'aubergiste

ahuri, en disant à M. de Flammermont:

--Expliquez à cet homme, que c'est pour la course...

Gontran examina Farenheit, regarda Fricoulet et murmura:

--Il est fou!...

--C'est vous qui êtes fou! riposta l'Américain; cet écrou provient de la

machinerie de l'_Éclair_... cet écrou est en lithium... Or, le lithium

vaut sur terre, m'a dit monsieur Fricoulet, environ soixante-dix mille

francs le kilogramme; ce qui donne à cet écrou une valeur d'à peu près

quatorze mille francs; pour aller porter une dépêche à Rio!... Je ne

pense pas que cet homme soit volé...

Fricoulet hocha la tête.

--L'aubergiste ne comprendra pas, murmura-t-il; d'ailleurs, s'il

comprenait, ce serait dangereux, car cela ébruiterait la chose et nous

risquerions d'être volés...

Ces simples mots suffirent à faire se renfrogner le visage de

l'Américain; il reprit l'écrou dans la main, toujours étendue, de

l'aubergiste et le fourra dans sa poche; mais il décrocha sa montre, un

superbe chronomètre en or, qu'il lui tendit, pendant que Gontran

expliquait que le bijou lui était confié en garantie de paiement.

L'homme s'inclina jusqu'à terre et allait sortir lorsque, toujours

servant d'interprète, mais pour le compte de Fricoulet, cette fois,

Gontran lui demanda d'apporter des journaux...

--Qu'y a-t-il donc de si important dans cette dépêche? fit l'ingénieur,

pour que vous soyez prêt à payer le commissionnaire une somme aussi

considérable?

--J'annonce mon arrivée à New-York pour après-demain et convoque en

assemblée générale les actionnaires de la _Selene Company limited_.

--Pour?...

--Pour rendre compte de mon mandat et déclarer qu'ils seront

désintéressés jusqu'au dernier dollar, grâce à une part de bénéfices

dans la vente de l'«Éclair»...

Fricoulet baissa le nez dans son assiette. L'_Éclair_! il n'osait faire

part au pauvre Farenheit de ses inquiétudes; mais il craignait fort

qu'il ne fût liquéfié, volatilisé, en traversant l'atmosphère ou réduit

en miettes impalpables, en prenant contact avec le sol...

Cependant, l'aubergiste avait apporté les journaux et il y en avait une

quantité assez respectable, vu que les docteurs, dans la précipitation

de leur départ, avaient oublié ceux dont ils s'étaient munis, pour

rompre la monotonie du voyage de Rio.

Il y en avait de tous formats et de toutes sortes, de toutes langues,

des grands, des petits, des politiques, des scientifiques, des mondains,

des illustrés, des portugais, des anglais, des français, des russes,

etc.; et tous s'occupaient presque exclusivement du fameux aérolithe qui

mettait sens dessus dessus le monde savant de l'Univers.

--Parbleu! dit Fricoulet, dont le visage s'irradia d'un sourire

satisfait, voilà mon affaire.

Il venait de trouver un journal de Rio, rédigé en français et qui

donnait sur l'événement les détails les plus circonstanciés.

Farenheit avait accaparé, lui, toutes les feuilles anglaises et

américaines, laissant à Gontran le soin de parcourir les journaux

espagnols et italiens; quant à Ossipoff, il écoutait d'une oreille

distraite Séléna qui lui lisait à mi-voix une revue scientifique russe.

--Parbleu! s'exclama tout à coup Fricoulet en appliquant sur la table un

coup de poing formidable, je m'explique maintenant.

Chacun interrompit sa lecture et dressa le nez vers l'ingénieur.

--Vous vous expliquez... quoi? interrogea Farenheit.

[Illustration: Séléna, dit Gontran à mi-voix, il faut que je vous parle

(p. 383). 373]

--Comment nous sommes ici... alors que, logiquement, mathématiquement,

scientifiquement, nous devrions être à des milliards de lieues de la

terre.

À ces mots, une étincelle s'alluma dans l'oeil atone d'Ossipoff et il lui

sembla qu'un regard de vie s'animait en lui.

Gontran, frappé par cette observation, s'écria à son tour:

--C'est juste!... et puis, par quel miracle ne nous sommes-nous pas

volatilisés dans la nébuleuse de l'_Écu de Sobieski_?...

Fricoulet regarda son ami en riant, mais d'un rire sardonique et

répondit:

--Par un miracle bien simple, mon cher Gontran, et que tu vas

comprendre: nous ne sommes pas restés dans l'_Écu de Sobieski_, parce

que nous n'y sommes jamais allés.

[Illustration: 374]

Il sembla que ces mots eussent produit sur Ossipoff l'effet d'un

cinglant coup de fouet appliqué sur les mollets: il se redressa comme mû

par un ressort, et, cramponné des deux mains au rebord de la table, le

buste penché en avant, comme s'il allait se jeter sur l'ingénieur, qu'il

considérait d'ailleurs avec des regards flamboyants:

--Jamais allés! répéta-t-il... vous osez dire que...

Il s'interrompit, haussa les épaules et, se tournant vers sa fille,

ainsi que vers Gontran et Farenheit:

--Il est fou, ma parole!...

Mais Fricoulet se contenta de hocher la tête, sans cesser de sourire.

--Eh! eh!... le plus fou de vous tous n'est pas celui qu'on pense,

déclara-t-il.

[Illustration: 375]

--Alors? s'exclama le vieillard, qui paraissait avoir recouvré toute sa

vigueur, vous osez dire que nous ne sommes allée ni dans la Lune, ni

dans les planètes, ni dans...

Mais l'ingénieur ne le laissa pas continuer.

--Permettez; ne me faites pas dire ce que je n'ai pas dit, et ce que je

n'ai pas l'intention de dire; je n'ai parlé ni de la Lune, ni des

planètes, petites ou grandes...

--Ah! ricana le vieillard, vous concédez Neptune, Saturne, Uranus...

--Non, là, je vous arrête, monsieur Ossipoff... car je ne vous concède

pas Uranus...

Le vieillard se croisa les bras, avec un air d'indignation profonde, et

s'écria:

--Quoi!... vous oseriez nier...

--Que nous soyons allés à Uranus... parfaitement...

Les autres entouraient l'ingénieur, bien près de croire, eux aussi,

comme Ossipoff le croyait sérieusement, que le malheureux garçon était

fou...

Lui, se rendait compte du sentiment qui les animait et ne pouvait

s'empêcher de ricaner.

--Parfaitement... répéta-t-il... je nie Uranus et tout le reste de notre

voyage...

--Oh! par exemple! protesta à son tour Gontran; mais tu ne te rappelles

donc plus...

--Si, je me rappelle... répliqua narquoisement l'ingénieur: la trahison

de monsieur Ossipoff, profitant de notre sommeil pour nous faire quitter

le courant astéroïdal et nous lancer dans l'infini...

Le vieillard baissa la tête, un peu honteux.

--... Et l'accident survenu à l'oeil de monsieur Farenheit...

L'Américain chercha le bandeau qui lui entourait le front et parut fort

surpris de ne le pas trouver.

--... Et ton rêve sur la Loïe Fuller, avec laquelle tu te mariais...

Ce fut au tour de Gontran de détourner la tête pour fuir le regard plein

de reproches de Séléna.

--... Et la congestion cérébrale de monsieur Ossipoff, poursuivit

Fricoulet, et le fameux duel que monsieur de Flammermont et sir

Farenheit doivent avoir ensemble aussitôt leur retour sur terre...

Séléna jeta un cri de terreur, tandis que les deux adversaires

s'écartaient soudain l'un de l'autre, sentant se réveiller en eux le

ressentiment que les péripéties du voyage avaient endormi.

--Ah! se mit à rire Fricoulet, vous n'avez rien à craindre,

mademoiselle, et vous, mes chers amis, vous pouvez bien vous donner la

main... car votre altercation n'a eu lieu qu'en rêve.

--En rêve! s'exclamèrent-ils tous à la fois...

--Assurément, puisque c'est en rêve que nous avons accompli notre voyage

sidéral...

[Illustration: 377]

Ce fut un ébahissement.

--Voyons... fit l'ingénieur, rappelez-vous ce qui s'est passé au moment

où nous passions à proximité de Saturne; on avait agité la question de

savoir si on continuerait le voyage, afin de profiter du courant

astéroïdal qui nous emportait... ou bien si on courrait la chance

d'aborder sur la planète, quitte à revenir ensuite comme on pourrait...

--Parfaitement, déclara Farenheit, je me rappelle d'autant plus ces

détails qu'à ce moment vous m'aviez enfermé dans ma cabine, et que je

passais mon temps, l'oreille collée à la porte, pour écouter ce qui se

disait.

--C'est alors, poursuivit Fricoulet, que monsieur Ossipoff découvrit

dans la constellation de Cassiopée un astre nouveau, que Gontran

déclara, après de sérieuses observations, être un bolide, et même il

précisa en ajoutant que le point brillant signalé par monsieur Ossipoff,

comme une montagne de neige, n'était autre que le véhicule servant

d'habitation à Sharp...

Un peu humilié, le vieux savant grommela:

--_Errare humanum est_...

--C'est précisément ce que je vous répondais dernièrement, au sujet de

mon dessin sur la Grande-Ourse, fit Gontran enchanté de reprendre sa

revanche.

Ossipoff lança en dessous, à celui qui devait être son gendre, un regard

soupçonneux et ne dit plus rien.

Alors, Farenheit, la mémoire complètement rafraîchie par ce que venait

de dire l'ingénieur, s'écria:

--Je me souviens très bien... puisque c'est moi qui suis sorti de ma

cabine, pendant que tout le monde dormait, pour remettre en route

l'_Éclair_, que l'on avait fait stopper, afin de laisser passer le

bolide en question...

--Eh bien! continua Fricoulet, l'_Éclair_ est venu donner tête baissée

dans le bolide avec une telle force qu'il y est entré tout entier, mais

pas assez puissamment cependant pour le traverser de part en part et

ressortir de l'autre côté.

S'adressant à M. de Flammermont, il ajouta:

--Te rappelles-tu ce cauchemar épouvantable dont tu me fis le récit? ce

n'était point un cauchemar, c'était bien la réalité, et tandis que notre

esprit vagabondait par les espaces, continuant le voyage véritablement

incohérent rêvé par M. Ossipoff, nos corps, tombés dans un coma voisin

de la mort et ayant l'_Éclair_ pour tombeau, reprenaient le chemin de la

terre, dans le bolide qui emportait Sharp...

Il ajouta, avec un sourire un peu narquois:

--Voilà comment il se fait que nous soyons aujourd'hui sur notre planète

natale, alors qu'il y a trois jours encore, nous en étions éloignés de

plusieurs trillions de lieues.

Ossipoff avait saisi sa tête à deux mains, avec le geste naturel à ceux

qui entendent d'invraisemblables choses, et il balbutiait:

--Impossible!... impossible... impossible...

--Mais ce qui impossible, mon cher monsieur, riposta Fricoulet, c'est

que nous n'ayons pas rêvé, que nous ayons réellement accompli ce

fantastique voyage; d'ailleurs, vous n'avez qu'à lire ce que dit Fédor

Sharp... vous verrez que son récit coïncide absolument avec ce que je

viens de vous rappeler...

Et il mettait sous le nez du vieillard le journal qu'il tenait à la main

et qui donnait un compte rendu aussi complet que possible des événements

dont le monde scientifique était occupé depuis plusieurs semaines.

Force fut bien alors à Ossipoff de se rendre à l'évidence et, frappé au

coeur par l'écroulement du rêve sublime qu'il avait fait, il poussa un

gémissement et tomba sur son siège, en proie à un véritable

effondrement.

Sa fille s'empressa auprès de lui, lui prodiguant mille caresses,

s'ingéniant à trouver des arguments pour le consoler.

Ce fut vainement: il conservait son visage navré et gardait un silence

farouche.

Ce fut en cet instant que l'hôtelier entra dans la salle.

--Señor, dit-il en s'adressant à Gontran, les voyageurs de messieurs

Cook et Compagnie demandent s'ils pourraient avoir l'honneur de vous

présenter de plus près leurs hommages.

Les yeux du jeune homme s'arrondirent.

--Messieurs Cook et Compagnie! répéta-t-il tout surpris, qu'est-ce que

c'est que ça?...

--Tiens, lis, dit Fricoulet en lui tendant son journal qui consacrait un

entrefilet entier aux excursions à prix réduit organisées par la fameuse

Agence, aujourd'hui connue du monde entier, pour permettre aux curieux

de l'ancien Continent de venir voir ce monstrueux bolide dont l'univers

s'occupait.

--Nous voici passés à l'état de bêtes curieuses! s'écria le jeune comte.

Et à l'hôtelier:

--Qu'ils aillent contempler le bolide... cela, tant qu'ils voudront,

mais qu'ils nous fichent la paix...

Aventures extraordinaires d'un savant russe; IV. Le désert sidéral · 第 24 / 25 段