Sharp fit observer alors combien serait difficile le transport du colis
pierreux amené d'Odessa; il ajouta qu'en outre cela occasionnerait des
frais, dont il priait Son Excellence de se rendre compte, avant de
s'engager dans cette opération.
Avec une grande dignité, le ministre répondit que, dans une question
aussi importante pour la science, il considérait comme inconvenant de
parler de dépenses; au surplus, il connaissait les intentions de
l'Empereur, et pouvait affirmer qu'en cas d'insuffisance du budget, dom
Pédro saurait ouvrir sa cassette particulière.
[Illustration: 317]
On applaudit encore.
Alors, un membre du congrès--disons tout de suite qu'il était âgé, et ne
marchait qu'en s'appuyant sur des cannes--fit observer que l'endroit
même où était tombé le bradyte allait rendre peut-être bien pénibles les
opérations multiples et longues, assurément, auxquelles il s'agissait de
se livrer.
De l'endroit où l'on se trouvait à Las Pueblas--en admettant qu'on prît
le village comme domicile--il y avait une distance qu'il faudrait
parcourir à pied, les moyens de transport manquant totalement; ne
serait-ce pas là une bien grande fatigue pour les membres du congrès,
qui n'étaient plus jeunes, la science ne venant généralement qu'avec
l'âge?...
Un murmure approbatif accueillit ces paroles; mais alors Sharp se leva,
et, les sourcils froncés, demanda d'une voix grondeuse:
--Comment mon honorable collègue entend-il résoudre la question? car je
ne suppose pas qu'il veuille nous proposer de nous en retourner sans
avoir tout mis en oeuvre pour parvenir au but que nous nous sommes
proposé en venant au Brésil?
Ainsi interpellé, l'«honorable collègue» s'empressa de répliquer que
c'était lui faire injure que de lui prêter de semblables intentions; la
vérité, c'est qu'à son sens, il serait plus pratique et pour la santé
des éminents savants, ses collègues, et pour le résultat à obtenir, de
mettre le centre des opérations à Rio.
Ce fut un tollé général: habiter Rio, alors que le pivot des opérations
était ici!... quelle perte de temps!... et aussi quelle fatigue!...
c'était déraisonnable, au possible...
Mais l'orateur avait son idée.
--Vous ne me comprenez pas, messieurs et chers collègues, répondit-il
avec un grand calme. Si j'émets la proposition de faire de Rio le centre
de nos opérations, c'est qu'il ne me semble pas impossible d'y
transporter...
--Le bradyte, peut-être! s'exclama-t-on de toutes parts.
Sans se déconcerter, l'autre répondit:
--Parfaitement.
On juge des rires, des plaisanteries que ce «parfaitement» souleva dans
l'assistance entière.
Mais le savant qui, avant de prendre sa retraite à l'Académie des
Sciences, avait fait partie, durant quelque temps, du Parlement de son
pays, était par conséquent accoutumé à ne point s'effaroucher du bruit,
ni des railleries, voire même des injures.
Imperturbable, il demeura debout, attendant que fût passé l'accès
d'hilarité folle dont ses paroles avaient été accueillies, et alors, il
ajouta:
--Toute modestie à part, n'est-ce pas, messieurs et chers collègues, je
puis dire que mon nom est honorablement connu de vous tous comme celui
d'un homme auquel sont familières les questions de mécanique...
Cela était tellement indéniable que tout le monde fut unanime à répondre
par un murmure approbateur.
[Illustration: 321]
--Donc, vous me croirez quand je vous affirmerai que je crois possible
le transport que je vous propose...
--Mais, en admettant que vous arriviez à trouver un moyen de soulever le
bradyte de l'alvéole qu'il s'est creusée en tombant, quel système de
traction emploierez-vous pour l'amener à vingt kilomètres d'ici?... lui
cria-t-on de toutes parts.
Le savant hocha la tête.
--C'est un des petits côtés de la question, répondit-il avec un sourire
de mépris; permettez-moi d'abord de vous dire que certainement Son
Excellence monsieur le Président du Conseil ne refuserait pas de faire
exécuter d'ici à Las Pueblas une voie se raccordant avec la ligne ferrée
de Rio et qu'une locomotive... deux au besoin... ou même trois... se
chargeraient de traîner ce caillou...
Ce mot atteignit Sharp au plus vif de son amour-propre: il se leva et,
le visage blême, l'oeil chargé d'éclairs, il riposta d'une voix mauvaise:
--Je regrette que notre honorable collègue ait cru devoir appliquer une
semblable expression à ce fragment de terre céleste qui va servir de
plate-forme aux études approfondies de l'élite intellectuelle du genre
humain...
Ici, l'orateur fut interrompu par un murmure très approbateur: les mots
«élite intellectuelle» avaient porté. Sharp salua de droite et de gauche
avec condescendance et poursuivit:
--Mais enfin, puisque «caillou» il y a, et que notre honorable collègue
estime pratique le transport à vingt kilomètres d'ici d'une semblable
masse, j'estime, pour ma part, que cette tentative est assez
intéressante à tous points de vue, pour que nous priions Son
Excellence--et, se disant, il se tourna vers le Président du Conseil des
ministres--de mettre tout en oeuvre pour qu'un semblable résultat puisse
être atteint.
Le ministre se leva à son tour et déclara que Sa Majesté l'Empereur
serait trop heureuse de coopérer dans la limite de ses moyens à une
opération aussi intéressante... mais que malheureusement sa cassette
particulière n'était pas inépuisable;... quant au budget du pays, il
était dans un état de déséquilibre tel qu'il ne voyait guère le moyen de
prendre dans les fonds publics la plus petite somme qui permît au
gouvernement de prêter une collaboration efficace à un si hardi
projet... que, cependant, il allait en causer à ses collègues, examiner
de concert avec eux, et de manière très approfondie, la question et que,
si le gouvernement trouvait le moyen de frapper un nouvel impôt qui mît
de nouvelles ressources à sa disposition, on pouvait compter sur lui.
Comme il achevait ces mots, voilà que, au pied du bolide, un mouvement
inusité se produisit... les soldats couraient aux armes, les cavaliers
sautaient en selle, des commandements brefs éclataient.
Tout le monde se leva de table et s'en vint au bord de la crête pour
mieux voir ce qui se passait.
Un demi-escadron, sabre au clair, partit au grand trot.
Alors chacun se tourna vers le ministre, pour savoir, comme si le pauvre
homme n'était pas aussi ignorant que ses convives.
--Regardez donc là-bas! dit tout à coup quelqu'un, en étendant le bras
vers l'extrémité de la plaine.
Un nuage de poussière flottait à ras de terre, comme soulevé sous les
pieds d'une troupe nombreuse en marche; mais bientôt cette poussière se
confondit avec celle qui enveloppait l'escadron; celui-ci, maintenant,
avait pris le galop et on apercevait les lames de sabres qui brillaient
au grand soleil comme des éclairs.
--On dirait qu'ils chargent! observa une voix.
Les savants s'entre-regardèrent et leur physionomie exprimait un
étonnement auquel un peu d'inquiétude se mêlait.
Mais brusquement, là-bas, les cavaliers firent halte; la poussière se
dissipa un peu et l'on put voir une troupe nombreuse de gens arrêtés par
les soldats avec lesquels ils semblaient parlementer.
--Qu'est-ce que cela peut bien signifier? murmura le Président du
Conseil des ministres.
Et il se tournait déjà vers un valet pour lui donner l'ordre d'envoyer
aux renseignements, lorsque quelques cavaliers furent aperçus, tournant
bride, et revenant vers le campement de toute la vitesse de leurs
montures.
En moins de dix minutes, ils furent assez près pour que l'on distinguât
en croupe de l'un d'eux un individu, les yeux bandés et tenant par la
taille le soldat, à cheval devant lui.
La surprise générale ne fit, comme bien on pense, qu'augmenter.
Enfin le petit détachement, parvenu au pied du bolide, fit halte;
l'officier qui commandait, sauta à bas de sa selle, fit mettre pied à
terre à l'individu dont les yeux étaient bandés et, le tenant par la
main, se mit à grimper sur le flanc escarpé du bloc pierreux.
--Excellence, dit-il en s'arrêtant devant le ministre, monsieur vous est
envoyé en parlementaire.
La surprise, à ces mots, se transforma en stupéfaction.
Un parlementaire! cet homme vêtu d'un macfarlane à carreaux blancs
étranges, coiffé d'un casquette de voyage et portant en bandoulière un
étui de cuir renfermant une lorgnette.
--Quelle est cette plaisanterie, monsieur? interrogea sévèrement le
ministre.
L'homme aux yeux bandés répondit alors en mauvais portugais, mais avec
un accent qui sentait son anglais d'une lieue:
--Excellence, je suis envoyé vers vous par mes compagnons de voyage pour
vous proposer une transaction...
--Une transaction!
--Nous sommes environ un millier de touristes amenés au Brésil par les
soins de l'agence Cook, pour admirer le grand voyageur intersidéral
Fédor Sharp, contempler le fragment de terre céleste tombé sur votre
territoire... et nous avons espéré pouvoir remporter chacun--à titre de
souvenir--une parcelle de ce merveilleux caillou...
Ces mots soulevèrent dans l'assistance des savants un murmure de
réprobation.
--Vos soldats nous ont chassés cette nuit, et, sans armes, nous ne
pouvons avoir la folle prétention de lutter contre eux; aussi avons-nous
pensé que peut-être pourrions-nous nous entendre sur un autre terrain:
chacun de nous est disposé à verser au gouvernement brésilien vingt-cinq
livres sterling contre la remise d'un demi-kilogramme par voyageur, de
ceci...
En disant cela, il frappait le bolide du talon de son soulier jaune...
Ce fut une explosion de colère; les injures, dans toutes les langues du
globe pleuvaient sur la tête du malheureux parlementaire, volontiers,
les savants se seraient livrés à des voies de fait, si le président du
Conseil des Ministres ne l'avait couvert de son corps.
--Messieurs... messieurs, déclara-t-il, la personne d'un parlementaire
est sacrée.
Alors, Fédor Sharp s'avança, et d'une voix qui tremblait d'indignation:
--Allez dire à vos compagnons, déclara-t-il, que vous êtes des vandales!
et qu'avant de porter vos mains sacrilèges sur le sol que voici, il vous
faudra passer sur nos cadavres...
Des applaudissements éclatèrent.
L'Anglais inclina la tête très flegmatiquement et répondit:
--Je ferai votre commission; mais le trésor du Brésil n'est pas si riche
pour qu'il repousse aussi facilement une somme de vingt-cinq mille
livres...
Il tourna les talons et se retira, emmené par l'officier qui lui servait
de guide.
--Excellence, dit alors Sharp, je vous supplie de faire faire bonne
garde, car il n'y a rien d'entêté comme un Anglais et les touristes de
l'Agence Cook ne vont pas désarmer.
--N'ayez crainte... mais ceci nous prouve qu'il est urgent de prendre
des dispositions pour mettre le bolide en lieu sûr.
--Et d'aviser aux moyens de le déménager d'ici au plus tôt, dit alors
celui de ces messieurs qui avait proposé de transporter à Rio le
précieux caillou.
Le président du Conseil demanda le silence et dit alors:
--Messieurs... je m'en vais, sans tarder, m'occuper de réunir les fonds
nécessaires pour mener à bien cette gigantesque opération; je vous
laisse le soin d'en trouver le moyen pratique.
[Illustration: Une lueur de satisfaction s'alluma dans la prunelle du
ministre (p. 334)., 325]
Il ajouta avec un sourire plein de politesse:
--Et je ne doute pas que vous arriviez bons premiers...
Il salua à la ronde et dégringola le long de la pente abrupte, se disant
_in petto_:
--La gloire, c'est très joli... mais c'est bien cher quand il faut la
payer...
Et, en regagnant la gare de Las Pueblas, il se mit l'esprit à la torture
pour trouver un moyen de toucher les vingt-cinq mille livres proposées
par les Anglais.
[Illustration: 326]
CHAPITRE XI
LA BOÎTE À SURPRISE
[Illustration: 327]
Depuis trois semaines, on travaillait ferme au village de Las Pueblas:
la présence des membres du Congrès avait mis dans la contrée une
animation extraordinaire: tout alentour du bolide, des constructions
étaient sorties du sol, comme par enchantement; guinguettes, restaurants
faits de planches et de papier goudronné pour les ouvriers, hangars
métalliques servant d'ateliers, tentes de toile pour les soldats, hôtel
bâti en moins de trois jours pour abriter messieurs les savants.
Les hommes de troupe étant en nombre insuffisant, on avait réquisitionné
tous les gens de la contrée pour manier la pelle, la pioche et pousser
la brouette. Aussi, alléchés par la promesse d'une prime, les paysans
avaient abandonné momentanément les travaux des champs, laissant en plan
la famille et la charrue.
C'est que ce n'était pas une mince besogne, que celle qui consistait à
arracher du sol, dans lequel il était encastré, ce bloc pierreux et à le
soulever à hauteur suffisante pour le déposer sur l'énorme plate-forme
qu'il fallait ensuite traîner jusqu'à Rio-de-Janeiro...
Le ministre avait pronostiqué juste, en disant aux membres du Congrès
qu'ils trouveraient les moyens mécaniques de transport avant qu'il en
eût trouvé, lui, les moyens pécuniaires.
Dès le lendemain du fameux déjeuner qui s'était terminé par
l'outrecuidante proposition des Anglais, le promoteur de l'idée avait
fait tous ses calculs, dressé tous ses plans et avait provoqué une
réunion de tous ceux de ses collègues faisant partie de la Commission de
mécanique et de mathématiques appliquées à l'industrie.
Le plan qu'il leur soumit était d'ailleurs d'une simplicité enfantine:
il ne s'agissait pas d'autre chose que de dresser tout autour du bolide
des grues à vapeur, accouplées trois par trois pour augmenter leur
force, et de les faire haler, au moyen de chaînes d'acier passées sous
lui, le bloc énorme, jusqu'à ce que sa base s'élevât à cinquante
centimètres du sol; un fois là, les grues devaient se mettre en marche,
parallèlement, de manière à déposer leur chargement sur une plate-forme
faite d'énormes madriers de chêne, montés sur des trucks d'acier munis
de roues fort basses, mais, par contre, très larges.
À ce chariot, qui ne mesurait pas moins de douze mètres de large sur
trente mètres de longueur, quatre cents boeufs devaient être attelés, par
dix de front, tandis qu'un système de crics électriques devait pousser
par derrière.
Quelques coups d'aiguillon dans la croupe des boeufs, quelques courants
dans les crics... et en route...
Ce moyen, par sa simplicité même, avait enthousiasmé les collègues de
l'inventeur... à première vue; car il leur fallut ensuite passer au
crible tous les calculs sur lesquels le spécialiste avait échafaudé son
projet: cubage du bolide, son poids, force de tension des chaînes, force
de traction des grues, élasticité des ressorts de la plate-forme,
résistance des efforts combinés des boeufs et résistance des roues...
Tout cela bien examiné, bien pesé, bien vérifié, on avait convoqué
d'urgence le président du Conseil et on lui avait soumis le résultat des
études, en lui présentant un devis approximatif des dépenses
nécessitées.
On arrivait au joli total de cent cinquante mille francs.
C'était une somme! et les savants, depuis deux jours qu'ils étaient
arrivés à établir ce chiffre, avaient de grandes inquiétudes: les gens
du village avaient causé et de leur conversation était ressortie, claire
comme le jour, la confirmation de ce qu'avait dit le délégué des
touristes anglais: le budget brésilien manquait totalement d'équilibre
et, en dépit d'impôts ordinaires et extraordinaires, les caisses de
l'État étaient remplies d'un vide, de plus en plus grand, de plus en
plus intense.
Aussi n'y avait-il aucun espoir de voir le trésor fournir aux besoins de
l'entreprise et encore bien moins pouvait-on espérer y arriver au moyen
d'un nouvel impôt.
Cette perspective seule suffisait à jeter les habitants dans une fureur
épouvantable, et ils ne parlaient de rien moins que de recevoir les
percepteurs les armes à la main.
Or, une révolution pour le transport d'un caillou, fût-il céleste... En
dépit de l'enthousiasme de l'empereur pour l'astronomie, les savants
étaient bien obligés de douter qu'il poussât l'enthousiasme jusqu'à
vouloir égorger son peuple...
Restait la cassette particulière de Sa Majesté: mais Sa Majesté était
connue pour être foncièrement bonne et généreuse, et, à cette époque de
l'année, il était fort à craindre que cette cassette fût à peu près dans
le même état que les coffres du gouvernement.
Aussi, les savants avaient-ils senti une douce joie baigner leurs âmes,
lorsque, après avoir jeté un coup d'oeil sur le devis,--ce fut même par
là qu'il commença,--le président du Conseil des Ministres avait souri
d'un air plein de condescendance et avait murmuré:
--Bien... très bien... la somme est raisonnable... et, du moment que
vous garantissez le succès...
--Alors, monsieur le Ministre, avait demandé Fédor Sharp d'une voix
étranglée par l'émotion...
--Alors, messieurs, vous pouvez marcher... Le gouvernement se charge des
dépenses...
Ce fut une explosion de joie; on s'arrachait les mains du ministre pour
les serrer; pour un peu on les eût baisées...
Et on avait marché.
Pendant que les hommes de troupe, secondés par les paysans recrutés à
cet effet, creusaient, autour du bolide, un large fossé pour dégager sa
base, des mécaniciens s'occupaient à monter les grues à vapeur et tout
le matériel nécessaire à l'extraction, amené de Rio par trains spéciaux.
En même temps, sous des hangars rapidement élevés, se construisait la
gigantesque plate-forme et se forgeaient les trucks et les roues,
destinés à compléter cet étonnant chariot...
À la hâte, on avait établi des parcs pour recevoir les boeufs que des
maquignons allaient, non pas acheter, mais louer dans la contrée et
qu'il s'agissait ensuite de dresser à porter le joug et à tirer...
Au bout de trois semaines, la base du bolide se trouvait dégagée
suffisamment pour que l'on pût creuser, de distance en distance, des
galeries souterraines afin d'y passer les chaînes d'acier dont les
maillons avaient été, au préalable, vérifiés soigneusement, un à un.
À ce moment-là, les grues étaient montées, la plate-forme construite et
hissée sur ses trucks, prête à recevoir sa formidable charge et à être
attelée.
C'était assurément une grosse besogne de faite; mais ce n'était rien,
comparativement à ce qui restait à faire.
Que l'auteur du projet eût fait une infinitésimale erreur, que
l'épaisseur des chaînes ne fût pas suffisante pour résister à la
terrible tension qu'elles allaient avoir à supporter, qu'un madrier
éclatât, qu'un ressort se faussât, qu'une roue se brisât... et c'en
était fait de tant d'efforts, de tant de peine, de tant d'argent...
Aussi, peut-on croire que les membres du Congrès ne dormirent guère
cette nuit-là: c'était au lever de l'aurore que les grues à vapeur
devaient commencer à fonctionner et, bien avant l'aube, les savants
étaient debout, rôdant autour du bolide, soupesant les chaînes, palpant
les madriers de la plate-forme, allant même jusqu'à inspecter les boeufs
qui dormaient tranquillement, vautrés dans l'herbage.
Enfin, les clairons résonnèrent, envoyant aux quatre coins de la
campagne les notes alertes du réveil et, en un clin d'oeil, une animation
extraordinaire régna dans le village et ses environs.
Les mécaniciens allumèrent les chaudières, les bouviers se mirent à
accoupler les boeufs dont l'attelage, fort compliqué, demandait au moins
plusieurs heures, et les savants se mirent en marche dans la direction
du bolide, escortant le président du Conseil qui, bien entendu, avait
demandé à assister à la fête.
Lui seul avait une mine réjouie; tout autour de lui ce n'étaient que
visages blêmes, portant toutes les traces d'une anxiété profonde;
certainement que beaucoup de ceux qui se trouvaient là poussaient
l'amour de la science assez loin pour préférer sacrifier,--si cela eût
été possible,--l'un de leurs membres à l'éventualité d'un risque
survenant à leur cher «caillou».
Malheureusement, c'étaient là des combinaisons impossibles à réaliser et
force leur était de demeurer immobiles, inactifs et inutiles, formant un
groupe compact, à quelques pas derrière le ministre.
[Illustration: 331]
Fédor Sharp, cependant, lui, se donnait un mal énorme, allant des
mécaniciens aux bouviers, des soldats aux terrassiers, activant ici le
jeu des machines, rectifiant le joug d'un boeuf, encourageant ceux qui
maniaient la pioche, suppliant les soldats de faire bonne garde.
Ce bolide était son bien, sa chose, et il en soignait le départ comme
s'il se fût agi d'un membre de sa propre famille... bien plus même.
La difficulté, dans cette opération hardie, c'était d'obtenir, de la
part des dix-huit grues chargées d'arracher du sol ce bloc énorme, un
ensemble parfait; il eût suffi d'une différence de niveau de seulement
un centimètre pour qu'une chaîne supportant, de ce fait, un poids plus
considérable que la chaîne voisine, se rompît.
Cette rupture partielle pouvait entraîner une rupture générale et d'une
chute à faux résultait forcément, fatalement, une cassure dans le
précieux caillou.
Rien que d'y penser, l'aréopage des savants en avait le frisson.
[Illustration: 332]
Cependant, les chaudières étaient en pleine activité et la vapeur
circulait dans les tuyaux de chauffe, donnant sur les pistons leur
maximum de pression.
Le moment était venu.
[Illustration: Alors, les récriminations commencèrent entre les membres
du congrès (p. 342)., 333]
Peu à peu, avec une méticuleuse prudence, les chaînes se tendirent;
mais, avant de donner le signal auquel le grand effort devait être
tenté, Fédor Sharp, escorté de la commission spéciale de mécanique et de
«mathématiques appliquées à l'industrie», visita chacune des grues,
frappant d'un marteau d'acier sur chacune des chaînes, s'assurant que
toutes rendaient bien, sous le heurt, un son égal; c'était là le seul
moyen que l'on eût trouvé de vérifier si la tension était égale partout.
On fut obligé de faire de-ci, de-là quelques rectifications sans
importance et qui, à la rigueur, n'eussent pas été indispensables; mais
pouvait-on être trop méticuleux en une semblable circonstance?
Enfin, tout se trouva au point et Sharp, général en chef de cette armée
de travailleurs, allait donner l'ordre de commencer, lorsqu'un grand
bruit s'éleva du côté de la plate-forme: les deux cents paires de boeufs,
accouplées cinq par cinq, non sans peine, on doit s'en douter, étaient
là depuis une heure environ, aussi immobiles que si les bêtes eussent
été de bronze, chacune d'elles tenue par un bouvier, l'aiguillon à la
main; mais, au fur et à mesure que le soleil s'élevait au-dessus de
l'horizon et que la chaleur devenait plus forte, l'impatience gagnait
les boeufs et, en dépit de l'anneau passé dans leur narine, il devenait
de plus en plus difficile de les empêcher de secouer la tête et
d'imprimer conséquemment au joug qui les liait des mouvements brusques,
lesquels se communiquaient à la plate-forme.
Or, il était indispensable que celle-ci conservât une immobilité
absolue, afin de recevoir sans heurt--même le plus léger--la masse
énorme qui lui était destinée.
Bientôt un incident, auquel on n'avait pas songé, vint transformer en un
désordre extrême une si belle régularité: un essaim de mouches qui
sommeillaient dans les herbes, les ailes alourdies par la rosée, mais
que les rayons du soleil, déjà ardent, avaient peu à peu réchauffées,
s'éleva du sol, bourdonnant et tournoyant autour de ce grand troupeau de
bêtes, dont l'odeur forte les tentait.
Les boeufs commencèrent par donner des signes d'inquiétude, furieux
qu'ils étaient de se sentir immobilisés par leur joug, livrés pour ainsi
dire sans défense aux attaques de leurs ennemies; de leur queue, remuée
avec une régularité d'encensoir, ils tentèrent bien d'abord, se battant
les flancs à coups redoublés, de mettre en fuite la peste ailée qui
s'attachait à eux.