En même temps que le pilote, qui vint à bord pour leur faire franchir

les passes, arrivèrent en foule des barques remplies, à couler, de

notabilités officielles, scientifiques et littéraires, pressées de

rendre hommage au héros du jour et Fédor Sharp recommença à s'enivrer du

parfum capiteux des flatteries et des ovations.

Avant même d'être débarqué, il lui fallut, pour satisfaire, sans tarder,

la curiosité des nouveaux venus, faire une conférence dans laquelle il

résuma, aussi succinctement que possible, les différentes phases de son

voyage.

En débarquant, à l'extrémité même de la passerelle, un carrosse de

l'Empereur l'attendait pour le mener au palais, où Sa Majesté lui fit

l'accueil le plus cordial qui se pût rêver.

En lui donnant congé, dom Pédro voulut même bien lui dire qu'il l'aurait

conservé plus longtemps auprès de lui, mais qu'il ne voulait pas priver

ses concitoyens du plaisir de lui présenter leurs hommages.

Dans la cour du palais, un autre carrosse, aux armes de la ville,

celui-là, se trouvait pour mener le héros sur une grande place, au

centre de laquelle un haut piédestal de granit se dressait, qui devait

supporter quelques jours encore auparavant l'effigie en bronze d'un

général brésilien quelconque.

Pour l'instant, le général brésilien gisait à terre, recouvert d'une

bâche de toile et, contre le piédestal, un escalier de bois, recouvert

d'un tapis écarlate, était dressé.

Alors, le président de la municipalité expliqua à Fédor Sharp que la

ville, pour honorer plus particulièrement le savant, lui avait donné le

titre de «citoyen de Rio» et que, pour lui faire prendre pied, à la vue

de tous, la cité à laquelle il appartenait désormais avait décidé de le

faire assister, du haut de ce piédestal, au défilé des sociétés savantes

et corporations ouvrières, venues non seulement d'étranger, mais encore

de tous les coins du Brésil.

[Illustration: 305]

Une cervelle, plus forte encore que celle de Sharp, eût été quelque peu

déséquilibrée par de semblables honneurs; aussi lui fallut-il se raidir

pour gravir, sans vaciller, les degrés de l'escalier; et, tout en

montant les marches, il se demandait consciencieusement quelle attitude

il allait falloir prendre sur la plate-forme.

Problème embarrassant.

Il fallait quelque chose qui donnât une haute idée de la science

astronomique incarnée en sa personne et, en même temps, qui laissât

percevoir une certaine modestie, toujours inséparable d'un vrai savant.

Machinalement, une fois arrivé en haut, il se campa sur ses hanches, le

corps portant tout entier sur la jambe gauche, la jambe droite

légèrement fléchie, la tête raide, les regards tombant à terre; une des

mains, fermée, se plaça derrière le dos, l'autre à demi-cachée dans

l'ouverture du gilet, un peu déboutonné...

Sans qu'il l'eût voulu, ses membres avaient eu une réminiscence de la

posture favorite d'un grand homme et, ainsi que les journaux de la ville

le firent remarquer le lendemain, sans aucun blâme d'ailleurs, Fédor

Sharp avait _posé_ en Napoléon Ier de l'astronomie.

Le président de la municipalité demeura sur la dernière marche de

l'escalier, un peu au-dessous du niveau de la plate-forme, pendant que

les membres de la municipalité elle-même se groupaient en bas du

piédestal.

Alors, les cuivres d'une fanfare, dissimulée dans des feuillages,

éclatèrent; quatre pièces d'artillerie, disposées à chaque coin de la

place, tonnèrent à la fois; aussitôt, d'une large rue, dans lequel il

était massé, le cortège déboucha, marchant lentement, faisant le tour du

piédestal sur lequel Fédor Sharp, immobile, eût semblé véritablement

coulé en bronze si, de temps à autre, il n'eût incliné la tête pour

saluer les délégations que le président de la municipalité lui nommait

tout bas à l'oreille, au fur et à mesure qu'elles défilaient.

Cela dura une heure, une longue heure, durant laquelle, en dépit du

soleil qui dardait fort, Sharp ne donna le moindre signe de défaillance;

il est vrai de dire que, suivant les instructions données par le chef de

la municipalité, un domestique tout chamarré d'or était venu se mettre

derrière le héros, afin de tenir ouvert, au-dessus de sa tête, un

immense parasol aux couleurs russes et brésiliennes.

La fin du cortège se composait d'une troupe innombrable d'individus des

deux sexes, mais, cependant, dont la majeure partie appartenait au sexe

masculin, vêtus, pour la plupart, d'habits de voyage en étoffes voyantes

et coiffés de casquettes de drap ou de chapeaux mous en feutre (côté

hommes), de robes mal coupées disparaissant sous d'amples ulsters, et

coiffées de chapeaux extraordinaires de mauvais goût (côté femmes); ces

individus avaient tous à la main, uniformément, un parapluie et une

couverture roulée dans une courroie, comme, non moins uniformément, en

bandoulière, un sac de cuir et un étui à lorgnette; cette lorgnette,

ils s'en servaient pour le moment à dévisager Fédor Sharp, avec le

sans-gêne qui caractérise l'Anglais en voyage.

Surpris et quelque peu choqué, le héros abandonna son immobilité de

bronze, en laquelle il était figé depuis près d'une heure, pour se

pencher vers le président de la municipalité et lui demander ce que

c'étaient que ces gens-là.

[Illustration: 307]

L'autre, alors, lui expliqua que depuis que s'était répandu dans le

monde entier la nouvelle des solennités scientifiques dont Rio allait

être le théâtre, les «Cooks» et les agences similaires avaient organisé

de tous les points du globe des excursions pour le Brésil, à prix

réduits; que, depuis huit jours, s'étaient abattus sur le pays des

bandes de curieux à longues dents et à favoris jaunes, avides de

contempler les traits de l'homme du jour et de voir ce fragment de terre

céleste dont la Providence avait favorisé le territoire brésilien.

--C'est la fortune de la ville, dit en souriant, pour terminer, le

président de la municipalité.

--Mais c'est aussi la ruine des musées, répondit Sharp, faisant allusion

au sans-gêne bien connu avec lequel les enfants d'Albion font leur

possible pour emporter «des petits souvenirs».

En dépit de ces mots plein de méfiance, notre héros ne put faire

autrement que de saluer le plus gracieusement qu'il lui fut possible

ces gens venus de si loin, uniquement pour contempler ses traits.

Le défilé une fois terminé, Sharp fut reconduit en grande pompe à son

hôtel, où il eut juste le temps nécessaire de changer ses vêtements

poudreux pour un habit noir et se rendre ensuite au grand banquet offert

par le gouvernement aux délégations scientifiques.

Le banquet fut ce que sont tous les banquets officiels, c'est-à-dire une

suite non interrompue de plats refroidis où des viandes déguisées

flottent dans des sauces poivreuses et innommables, arrosées de vins

généreux, soi-disant des plus hauts crus et qui n'ont coûté à leurs

propriétaires que le soin de les baptiser.

Au dessert, commença la série des toasts, et Sharp se levait déjà pour

répondre au déluge de compliments sous lequel une quinzaine d'orateurs

le noyaient depuis une heure, lorsqu'un valet apporta au président du

conseil des ministres, à la droite duquel le héros se trouvait assis, un

pli cacheté.

--Urgent, dit le valet...

Le ministre déchira l'enveloppe d'un doigt nerveux.

--Diable! murmura-t-il après avoir parcouru les trois ou quatre lignes

que contenait la missive.

Il réfléchit quelques secondes, tira son carnet sur l'une des feuilles

duquel il griffonna en hâte quelques mots.

--Ceci, en toute hâte, au ministère de la guerre, commanda-t-il.

Ensuite, se penchant vers son voisin, il lui dit, en souriant:

--Vous ne sauriez deviner l'ordre que je viens de donner, mon cher

savant.

Sharp esquissa un geste vague.

--Il me serait bien difficile, Excellence, balbutia-t-il, de deviner...

--Je viens de donner l'ordre de faire partir de suite, par train

spécial, pour «las Pueblas» un demi-régiment de ligne et un escadron de

cavalerie.

L'astronome eut un haut-le-corps.

--Las Pueblas!... fit-il; mais n'est-ce point le village aux environs

duquel est tombé le fameux bradyte?

--Précisément...

[Illustration: Ce fut autour de ces tables que la troupe affamée fut

invitée à prendre place (p. 312). 309]

Alors supposant, étant donné le cérémonial avec lequel il avait été

reçu, que ces troupes n'étaient expédiées que pour attester de manière

éclatante en quel honneur le gouvernement brésilien le tenait, Fédor

Sharp balbutia avec une confusion admirablement jouée...

--C'est trop, Excellence... en vérité... c'est beaucoup trop...

Le ministre hocha la tête, tandis que ses lèvres s'allongeaient dans une

moue significative.

--Heu!... murmura-t-il, je craindrais plutôt que ce ne fût pas assez;

ces diables d'Anglais sont légion...

Sharp, à ces quelques mots, comprit qu'il s'était trompé et eut le

pressentiment vague d'un danger.

--Que Votre Excellence daigne m'expliquer, dit-il, car je ne saisis pas

très bien...

--C'est fort simple... le maire de las Pueblas me télégraphie qu'il

vient d'arriver des bandes d'excursionnistes, lesquels n'ont rien eu de

plus pressé que d'attaquer le bradyte à coups de canne, de parapluie...

quelques-uns même ont des pics dissimulés sous leurs vêtements.

Sharp se leva, tout pâle.

--Ah! mon Dieu! s'exclama-t-il.

--Le maire ajoute que, si l'on n'y met pas ordre avant demain, les

excursionnistes auront «débité», c'est l'expression dont il se sert, le

bradyte entier... Et voilà pourquoi j'envoie des troupes...

Son interlocuteur lui saisit les mains, et, d'une voix émue:

--Ah! merci, Excellence!... balbutia-t-il, merci au nom de la science...

--Mais où allez-vous?... Vous partez!... et votre discours...

--Ce n'est pas le moment des discours, répondit le savant en proie à un

inexprimable émoi... Je vous demande la permission de partir par le

train qui emporte les troupes... Ma place est là-bas... les intérêts

dont il s'agit sont trop considérables... En restant ici, je déserte mon

poste qui est à l'endroit du danger...

Ces dernières paroles, il les avait prononcées à haute voix, en sorte

qu'au milieu du silence général provoqué par sa surprenante attitude,

tout le monde les entendit.

Promptement mis au courant par quelques mots que le ministre jugea de

dire pour excuser Sharp, les délégués des sociétés scientifiques se

levèrent comme un seul homme et déclarèrent qu'ils accompagnaient leur

chef et que les Anglais leur passeraient sur le corps avant de porter

leurs mains sacrilèges sur le bradyte.

Seuls, les représentants des académies de Londres s'abstinrent,

expliquant dans un langage fort sensé et plein de modération que, tout

en blâmant, au nom de la science, l'attitude de leurs compatriotes, ils

ne pouvaient cependant risquer de se trouver mêlés à des actes

d'hostilité contre eux.

Deux heures plus tard, le train spécial, bondé de troupes et de savants,

s'arrêtait en gare à las Pueblas et, à la lueur des torches, les

savants, emboîtant le pas aux fantassins, se dirigèrent vers l'endroit

où gisait le précieux bloc.

La cavalerie avait pris les devants de manière à déblayer le terrain par

quelques charges pacifiques et à empêcher toute effusion de sang. Sharp

avait tellement supplié l'officier commandant le détachement qu'il avait

obtenu la faveur de monter en croupe d'un des cavaliers.

Et c'était une chose étrange et grotesque tout à la fois que cet homme,

long, maigre, en habit noir et cravate blanche, enlaçant de ses grands

bras la taille du soldat, tandis que son pantalon, remonté jusqu'aux

mollets, laissait voir le bas de la jambe qu'emprisonnaient

imparfaitement de tire-bouchonnantes chaussettes blanches.

Le maire, en personne, avait tenu à servir de guide et, monté sur un

petit cheval plein de feu, il trottait en tête du détachement, tenant au

poing une lanterne qui indiquait la route à suivre.

Bientôt, on s'engagea à travers champs et la course devint moins rapide,

jusqu'au moment où le guide s'arrêtant, étendit la main devant lui, en

disant:

--C'est là!...

Dans l'ombre vaporeuse de la nuit, que la pleine lune, semblable à un

grand plat d'argent, éclairait, une masse sombre apparut, à environ cinq

cents mètres, quelque chose comme une petite colline qui barrait le

paysage, et dont la silhouette s'estompait, empêchant d'en bien saisir

l'exacte conformation.

Et, très vagues aussi, se voyaient des formes humaines, les unes

entourant la masse en question, les autres accrochées à ses flancs,

d'autres, enfin, perchées sur sa crête, et qui s'agitaient.

--Au galop! au galop! cria Sharp.

En même temps, il appliqua sur la croupe du cheval qui le portait un

coup de parapluie formidable, en sorte que la bête bondit en avant,

entraînant à sa suite tout le détachement, dont les hommes crurent

qu'un commandement avait été lancé par leur chef.

Ce fut une débandade: les formes humaines que l'on avait aperçues de

loin prirent la fuite de toutes parts, épouvantées par l'arrivée de ces

cavaliers dont on ne pouvait distinguer les uniformes, et qui

empruntaient à la nuit un aspect fantastique.

Quand les premiers rangs firent halte, et, à leur tête, bien entendu, à

vingt mètres au moins en avant, le cavalier qui portait Sharp en croupe,

la place était nette; de-ci de-là, à terre, des objets abandonnés par

les fuyards, dans la précipitation de leur fuite: lorgnettes,

couvertures, chapeaux et casquettes de voyage.

Avec une agilité que l'on n'eût osé soupçonner de sa part, Sharp sauta à

terre, et se mit à courir comme un fou, contournant la base du bolide,

s'arrêtant par moments pour passer ses mains sur les parois

rocailleuses, tel un avare caressant son trésor.

Quand il fut revenu à son point de départ, il commença à escalader le

roc, s'aidant de son parapluie comme d'un alpinstock, s'accrochant des

mains à la moindre anfractuosité, lorsque l'ascension était par trop

rude.

Enfin, après avoir manqué de se rompre le cou au moins vingt fois, il

parvint à la crête, et, lorsque les délégués scientifiques arrivèrent,

derrière le détachement d'infanterie, ils aperçurent, argentée par un

rayon de lune qui la frappait en plein, la silhouette démesurée de Fédor

Sharp, se détachant, ainsi qu'une apparition fantastique, sur le fond

sombre de la nuit.

Alors, il dressa au-dessus de sa tête son parapluie, dont l'ombre parut

s'allonger jusqu'au disque étincelant de la Lune, et il cria à tue-tête:

--Vive la science!...

D'en bas, dans un hurra formidable poussé par toutes les langues du

monde entier, montèrent jusqu'à lui ces mots:

--Vive Fédor Sharp!

Il salua gravement; puis, tandis que l'officier sous le commandement

duquel se trouvaient placées les troupes, prenait les dispositions

nécessaires pour faire respecter l'intégralité du bolide, c'est-à-dire

plaçait tout autour, à une distance de cent mètres, une série de petits

postes, lesquels détachaient en avant d'eux des sentinelles; puis

envoyaient des patrouilles de cavalerie et d'infanterie afin de battre

au loin la campagne et d'empêcher le retour offensif des touristes de

l'agence Cook, les savants, eux, s'arrangeaient pour camper tant bien

que mal sur le champ de bataille.

[Illustration: 313]

Nul doute que plusieurs d'entre eux--un grand nombre même, peut-être--ne

pensassent, à part eux, qu'il était exagéré de compromettre ainsi la

santé de la fleur des pois des savants du monde entier, en passant la

nuit à la belle étoile, après un repas plantureux; la tête échauffée par

les vins, l'estomac surchargé de mets épicés, on a grande chance

d'attraper une bonne congestion.

Aussi, chacun de ceux qui étaient là, livré à lui-même, se fût empressé

de retourner au village, et de s'accommoder tant bien que mal dans

l'unique hôtellerie qui s'y trouvait; mais le respect humain faisait

paraître les plus vaillants ceux précisément qui avaient le plus de

velléités de retraite, personne ne voulant être le premier à attacher le

grelot.

Au demeurant, une mauvaise nuit est bientôt passée, et les soldats ayant

prêté leurs propres manteaux aux savants, ceux-ci s'y enroulèrent, et,

étendus sur le sol, les pieds tenus chauds par des feux allumés de

distance en distance, ne tardèrent pas à s'endormir, durant que les

officiers fumaient force cigares et buvaient force verres d'aguardiente.

Aux premières lueurs de l'aube, clairons et trompettes sonnèrent. Ce

réveil en campagne effaroucha dans les maïs et les caféiers les petits

oiseaux qui sommeillaient encore; quand les savants se furent bien étiré

les bras et bien distendu les mâchoires, les reins quelque peu

courbaturés par la dureté du sol, et la tête un peu lourde des libations

de la veille, ils s'avisèrent de regarder, et demeurèrent véritablement

stupéfaits.

Certes, le gouvernement brésilien n'avait pas exagéré les choses,

lorsque, par l'organe de ses représentants officiels, il avait annoncé

au monde savant de l'Univers qu'il était tombé sur son territoire le

plus extraordinaire spécimen de terre céleste qui pût se voir, et ceux

qui, sur la foi d'une semblable affirmation, avaient fait le voyage, ne

pouvaient sincèrement pas regretter leur déplacement.

Qu'on s'imagine un bloc qui, de face, présentait une superficie

d'environ 1,300 mètres carrés, ne mesurant pas moins de quarante mètres

de longueur sur une trentaine de mètres de haut, gigantesque caillou,

tombé de l'infini sur la terre, et qui, dans sa chute, s'était enfoncé

dans le sol d'au moins une demi-douzaine de mètres.

Alentour, c'était une véritable dévastation, à croire qu'un gigantesque

incendie avait passé sur les champs et sur les bois: ce n'était que

troncs d'arbres calcinés, que moissons détruites; on eût même dit que

les flammes avaient pénétré jusque dans le sol, pour s'en aller détruire

les racines, que l'on apercevait, dans des crevasses, tordues et

noirâtres.

Sur la terre, une épaisse couche de cendres, fine et impalpable, se

soulevait en tourbillon sous le moindre souffle d'air, empuantissant

l'atmosphère et obscurcissant le ciel bleu.

Et la troupe des savants, aussitôt que les yeux avaient été suffisamment

ouverts pour regarder, et les cervelles suffisamment désembrumées pour

comprendre, s'était ruée à l'assaut du bolide, pour l'examiner, le

palper, l'ausculter en tous ses coins et recoins.

Tandis que les uns en photographiaient les différentes faces, les autres

arpentaient ces mêmes faces, en prenaient les dimensions, engageant

entre eux des discussions à n'en plus finir sur un écart de quelques

centimètres à peine entre leurs différentes mensurations; d'autres,

encore, en faisaient l'escalade, pour en calculer la hauteur.

[Illustration: 315]

Bientôt, il arriva un moment où tout le monde se trouva réuni sur une

sorte de plateau qui formait, pour ainsi dire, la cime de cette montagne

minuscule, et alors, sous la conduite de Fédor Sharp, commença la visite

en détail du bolide.

Le savant semblait faire les honneurs de chez lui, et avec cette même

passion effrénée qui l'avait soutenu au milieu des plus terribles

épreuves, il conduisit, pendant plusieurs heures, ses invités à travers

toutes les sinuosités du bloc rocailleux, s'arrêtant presque à chaque

pas pour leur faire admirer tel détail, leur faire constater telle

particularité, les intéresser à telle curiosité.

Montant, descendant pour remonter encore, allant à droite pour aller à

gauche, et ensuite revenir sur ses pas, Fédor Sharp était infatigable,

semblant se soucier peu de l'éreintement, visible, cependant, de ses

collègues qui se traînaient à sa suite, suant, soufflant, s'épongeant le

front et tirant la langue.

[Illustration: 316]

--C'est le tour du propriétaire, ricana l'un des délégués français,

membre de l'Académie des sciences et homme de beaucoup d'esprit.

À tout instant, c'était pour Sharp l'occasion d'une nouvelle conférence,

traitant tantôt de minéralogie, tantôt de géologie, tantôt d'astronomie,

et le tout avec une assurance qui stupéfiait ses interlocuteurs.

Ce diable d'homme--canaillerie à part--était universel.

Cependant, il arriva un moment où le «tour du propriétaire» étant fait,

et plus que fait, car plusieurs fois on était revenu sur ses pas, le

président du conseil qui, tout le temps, s'était attaché à la personne

du savant, lui insinua timidement à l'oreille, que, peut-être, serait-il

temps de se reposer; en déjeunant, on pourrait arrêter l'ordre et la

marche des travaux du congrès.

Une très agréable surprise attendait l'assistance: pendant que Fédor

Sharp faisait visiter à la société dans tous ses coins et recoins le

fameux bolide, les hommes de troupes élevaient, sur la crête, une tente

immense, sous laquelle des tables étaient dressées, et ce fut autour de

ces tables que la troupe affamée fut invitée à prendre place pour se

réconforter un peu.

[Illustration: Allez dire à vos compagnons que vous êtes des vandales!

(p. 320). 317]

Pour dire vrai, pendant presque toute la durée du repas, la science fut

laissée de côté, et Sharp eut beau continuer ses conférences, on ne

l'écouta que d'une oreille fort distraite--ventre affamé n'ayant point

d'oreilles. En outre, par une attention délicate du maire de las

Pueblas, la fanfare du village était venue rehausser de l'éclat de ses

cuivres celui de cette cérémonie, et les fanfares couvraient la voix de

l'orateur.

Au dessert, cependant, il put prendre sa revanche: c'était l'heure

réglementaire des toasts, et les musiciens, ayant le gosier complètement

desséché, furent se rafraîchir, ce qui permit à Sharp de faire entendre

à ses auditeurs repus sa voix quelque peu éraillée.

Il commença par affirmer que le fragment pierreux qui l'avait déposé aux

environs de Pétersbourg et celui-là même sur lequel il se trouvait

présentement en si éminente compagnie, appartenaient, l'un comme

l'autre, au bradyte détaché de la comète de Tuttle, sur lequel il avait

traversé, plusieurs mois durant, une notable partie de l'espace...

Il n'en voulait pour preuves que les éléments constitutifs de l'un, qui

se trouvaient être exactement les mêmes que chez l'autre; au point de

vue minéralogique, identité semblable, comme aussi au point de vue

géologique, ainsi que pouvaient le prouver les différentes couches

constatées chez l'un et chez l'autre.

Enfin, ce qui prouvait, à n'en pouvoir douter, que le fragment duquel il

était sorti s'était détaché de la masse énorme dont il était question,

c'était la collection d'épreuves photographiques, prises par lui, de

toutes les faces de son bolide, et dont l'une des faces semblait vouloir

se raccorder exactement à la face droite du bradyte brésilien.

--Tout cela, messieurs et chers collègues, ajouta-t-il en terminant, est

à vérifier en détail, car nous sommes en présence de l'un des plus

importants problèmes qui se soient jamais présentés aux hommes de

science, et je n'entends nullement poser qui ne soit contrôlé et

recontrôlé par les hommes éminemment compétents que vous êtes... Je me

permets seulement, étant pour ainsi dire de la maison (il sourit avec

fatuité en disant ces mots), de vous donner quelques indications sur les

aîtres; libre à vous, maintenant, de décider ce que vous avez à faire.

On juge si cette apparente modestie--de la part du héros du

jour--produisit un effet considérable sur ces hommes de science, jaloux

et infatués d'eux-mêmes; ils applaudirent à tout rompre, et l'un d'entre

eux, prenant spontanément la parole, remercia le savant éminent de la

confiance qu'il voulait bien avoir dans les modestes lumières de ses

collègues, lesquels feraient appel à tout leur savoir et à toute leur

bonne volonté pour répondre à la confiance que Sa Majesté l'Empereur

avait bien voulu avoir en eux...

Ensuite, le café pris, on se mit à délibérer par groupes sur la manière

dont il convenait d'organiser les travaux; ces groupes n'étaient pas

formés, comme on pourrait le croire, par nationalités, mais par

spécialités: instinctivement les astronomes s'étaient joints aux

astronomes, les géologistes aux géologistes, etc.; et cela formait comme

autant de commissions discutant la question, chacune au point de vue de

sa compétence particulière.

--La première chose à faire, ce me semble, dit alors le ministre,

président du conseil de Sa Majesté dom Pédro, serait de mettre en

présence ce bradyte et l'échantillon que vous avez apporté de

Pétersbourg. Les études comparatives seraient de beaucoup facilitées, je

crois, par ce système.

Aventures extraordinaires d'un savant russe; IV. Le désert sidéral · 第 20 / 25 段