Cette expression mit les savants hors d'eux-mêmes et, de tous côtés, des

voix s'élevèrent, violentes:

--À bas!... à la porte!...

Mais, imperturbable, Fédor Sharp, cramponné de ses doigts osseux au

rebord de la tribune, défiait les efforts de l'appariteur suspendu aux

basques de sa redingote délabrée.

--Messieurs et chers collègues, le bolide qui vous a été signalé est un

fragment de la comète de Tuttle et j'ai l'honneur de déposer sur votre

bureau une pièce signée par le pope de Priajenskoï, contresignée par les

autorités d'Olonetz, pièce établissant que l'avant-dernière nuit, vers

trois heures du matin, les habitants ont constaté aux environs du

village la présence d'une masse rocheuse; or, cette masse rocheuse n'est

autre que l'un desdits débris du corps dont vous avez étudié

l'apparition vers dix heures du soir...

Ce langage assuré imposa aux savants et le président, après avoir, d'un

regard, consulté ses collègues, demanda:

--Mais sur quoi vous basez-vous monsieur, pour affirmer que le bolide en

question émanait de la comète de Tuttle...

À cette question, Sharp se redressa de toute sa hauteur et, d'une voix

éclatante, répondit:

--Nul ne peut le savoir mieux que moi!... Je l'ai habité pendant quinze

mois.

Ce fut une stupeur et, en ce moment, toute l'assistance fut convaincue

qu'elle avait affaire à un fou.

L'autre poursuivit:

--J'ai également l'honneur de déposer sur la tribune ce cahier de notes

écrites au jour le jour, durant le voyage que je viens de faire, pendant

trois ans, dans les espaces planétaires...

L'ahurissement atteignait son comble.

--Je prie l'Académie de vouloir bien, séance tenante, nommer ceux de ses

membres appartenant à la section astronomie, commissaires

extraordinaires, à l'effet d'examiner ces notes de concert avec moi, et

d'adresser un rapport à M. le Président.

Alors, se levant d'un seul mouvement, les académiciens, énervés de ce

qu'ils croyaient être une mauvaise plaisanterie, crièrent:

--Qui êtes-vous? qui êtes-vous?...

--Je suis votre ancien secrétaire perpétuel! Je suis Fédor Sharp!

Cela dit, le voyageur descendit de la tribune et, courant vers ses

collégues ahuris, il leur prit les mains, les appelant par leur nom,

faisant allusion à certains détails de leur existence ou de leurs

travaux.

Alors, la défiance se changea en délire; un enthousiasme incroyable

s'empara de ces gens, tout à l'heure hostiles, et une clameur emplit la

vaste salle.

--Vive Fédor Sharp!...

Cependant, le président, après avoir délibéré à voix basse avec ses

assesseurs, frappa sur son bureau à petits coups de son couteau à

papier, et, ayant obtenu un peu de silence:

--Messieurs et collègues, dit-il d'une voix qui tremblait, je vous

propose de continuer la séance et de donner la parole à notre collègue

Fédor Sharp, pour le récit de ses aventures et de ses travaux.

[Illustration: 291]

CHAPITRE X

LE TRIOMPHE DE SHARP CONTINUE

[Illustration: 292]

Depuis trois semaines, Fédor Sharp menait une existence tout à fait

extraordinaire; c'était une suite non interrompue de réceptions

scientifiques, de réunions mondaines dont il était nécessairement le

héros.

Cela avait commencé par les journaux qui, tous, avaient voulu être

favorisés, chacun à titre exceptionnel, d'une visite-conférence du

célèbre explorateur et à laquelle ils avaient invité un petit clan

d'amis triés sur le volet.

Puis les personnages officiels, qui n'avaient pas voulu demeurer en

reste avec l'Empereur, avaient tenu à recevoir dans leurs salons celui

que Sa Majesté Impériale avait honoré d'une audience particulière.

Enfin, les gens du monde, par «chic» et «pour être dans le

train»--suivant les expressions ramassées à Paris, sur le boulevard des

Italiens,--n'avaient eu de cesse qu'ils eussent exhibé chez eux l'homme

du jour.

Et c'était vraiment un curieux spectacle que celui des élégants en

habits noirs, de coupe irréprochable, de ces mondaines aux toilettes

délicieuses, entourant, câlinant presque ce vieil homme, à la mine

renfrognée, aux membres secs, auquel des vêtements noirs, ridicules de

forme et peu propres d'aspect, donnaient une silhouette peu engageante

et grotesque.

[Illustration: Il avait suffisamment de temps pour se recueillir, en

tête-à-tête avec ses espérances et ses rêves (p. 298). 293]

Mais cette existence--si inusitée pour un homme qui, depuis trois ans,

vivait seul, replié sur lui-même--n'aurait pu durer longtemps; aussi,

n'avait-ce pas été sans un réel soulagement qu'il avait vu diminuer un

peu l'engouement dont il avait été «victime»--c'était ainsi qu'il

s'exprimait, maintenant que ses oreilles étaient rabattues des ovations

et sa gorge desséchée par les conférences.

C'était à peine si, aujourd'hui, on le conviait à une réunion

scientifique organisée en son honneur, dans l'après-midi, et si, le

soir, entre une valse et un cotillon, il était contraint de se faire

voir dans un salon, traversant rapidement les groupes vaporeux de

danseuses, comme la sombre hirondelle traversant les essaims de

moustiques dorés,--dont parle Bernardin de Saint-Pierre.

Seulement, maintenant qu'était passé l'enivrement des premiers jours et

que les admirateurs et les curieux lui laissaient le temps de la

réflexion, il commençait à regretter de n'avoir pas eu affaire à un

peuple moins enthousiaste, mais plus pratique.

On avait parlé--dans il ne se souvenait plus quelle réunion,--de lui

élever une statue en argent; volontiers, s'il eût osé, il eût fait comme

Philippe-Auguste auquel un de ses sénéchaux communiquait semblable

projet et qui tendit la main, de façon fort significative, disant:

--Voici le piédestal de la statue.

Ah! combien il regrettait que le hasard, au lieu de le faire tomber en

Russie, ne l'eût pas fait tomber en Amérique; là, au moins, les gens ont

un sens absolument juste de la vie et, lorsqu'ils éprouvent une

admiration véritable pour un individu, ils traduisent cette admiration

par autre chose que par des acclamations, voire même par des bouquets de

fleurs.

Au point de vue honorifique, il est certain que le savant n'avait rien à

ambitionner: sur sa table de travail s'empilaient les journaux dont

presque toutes les colonnes lui étaient consacrées, et les bulletins des

sociétés savantes enregistrant des ordres du jour plus élogieux, plus

flatteurs les uns que les autres.

S'il lui avait fallu assister aux séances de toutes les sociétés

savantes ou autres qui avaient tenu à «s'honorer» en le recevant dans

leur sein, ils n'y aurait jamais suffi, même en se divisant en dix ou

quinze personnalités différentes; de même que s'il lui avait fallu

prendre au sérieux le titre de «correspondant» que les sociétés de

l'Univers entier lui avaient décerné, il lui aurait fallu commander à

une armée de secrétaires, lesquels, par surcroît, auraient dû user de la

machine à écrire.

Mais quand il eut épuisé des centaines de cartes de visite, pour

remercier de tous les honneurs qui lui avaient été décernés, et de tous

les repas auxquels il avait été convié, et qu'il se trouva seul,

désoeuvré, en présence du premier feuillet de papier blanc sur lequel il

devait commencer à écrire ses relations de voyage, il fut saisi d'une

sorte de dégoût des hommes, qu'il accusa d'ingratitude.

[Illustration: 295]

Certainement que si le mondain Gontran de Flammermont eût été appelé à

traduire dans son langage de boulevardier les sentiments intimes du

vieux Sharp, il n'eût pas manqué d'évoquer le souvenir de l'acteur

Baron, incarnant dans «la Belle Hélène» le légendaire personnage de

Calchas et disant, en visitant les offrandes.

«Trop de fleurs!... trop de fleurs!...»

Oh oui, trop de fleurs!... trop de discours! trop de repas! combien le

moindre grain de mil--suivant la parole du fabuliste--eût mieux fait son

affaire! pour l'instant, du moins; car pendant les quelques jours qui

avaient suivi son retour, il s'était gonflé, comme le geai paré des

plumes du paon, aspirant avec ivresse l'encens des flatteries.

Mais maintenant...

On lui avait bien promis qu'aussitôt la mort du directeur actuel de

l'observatoire de Poulkowa, on lui donnerait ce poste, auquel, plus que

tout autre, il avait droit.

D'un autre côté, un grand seigneur, propriétaire de plusieurs centaines

de villages et d'une quantité de mines, en Sibérie, lui avait déclaré

mettre à sa disposition le nombre de millions nécessaires à la

construction du plus grand observatoire du monde entier.

Mais, en attendant que le directeur de Poulkowa fût décédé et que le

nouvel observatoire fût construit, qu'allait-il faire?

Et des mouvements de rage lui crispaient les poings sur son bureau,

quand il songeait que tant de fatigues, tant de misères, tant de périls

n'aboutissaient qu'à un peu de gloire... et encore gloire éphémère...

puisque déjà les journaux cessaient de parler de lui et que, dans les

soirées, les comédies de paravent et les monologues avaient recouvré

leur vogue d'autrefois.

De ce train-là, il serait oublié dans huit jours, et il n'avait rien

gardé pour battre monnaie: dans les premiers jours d'emballement, il

avait fait cadeau au musée de Pétersbourg de ce qui restait de

l'appareil qui avait emporté Mickhaïl et ses compagnons du cratère du

Cotopaxi dans la Lune.

Aussi lorsque, tout récemment, un barnum allemand était venu lui offrir

une somme relativement forte, pour acquérir le vieil obus--aujourd'hui

célèbre, en raison de ses pérégrinations intersidérales,--se proposant

de le promener à travers l'Europe, Sharp regretta-t-il amèrement d'avoir

gaspillé, si à la légère, ce qui représentait une petite fortune.

Un autre barnum--un Américain, celui-là--était venu lui proposer une

combinaison magnifique et qui devait, forcément, donner des résultats

inespérés: il ne s'agissait de rien moins que de l'engager, lui Fédor

Sharp, à raison de deux cent cinquante roubles par jour, pour exhiber,

tout comme un dompteur fait d'une bête féroce, l'aérolithe sur lequel il

avait voyagé.

--Nous ferons de l'or, avait déclaré le barnum, et, si vous voulez, je

vous donnerai 25% sur les recettes...

Malheureusement, cet individu avait fait sa proposition trop

prématurément. Sharp était encore dans toute l'ivresse du triomphe et la

pensée de s'exhiber ainsi qu'un bateleur avait fait se hérisser ses

cheveux sur sa tête.

Il avait congédié l'homme avec mépris et avait renoncé, en faveur de

l'observatoire de Poulkowa, à la part de propriété qu'il pouvait avoir

sur le _Bradyte_.

Le lendemain même de cet acte de générosité, il recevait la visite d'un

des plus gros bijoutiers de Pétersbourg, qui venait lui soumettre une

idée de génie, qui pouvait être pour lui la source d'un gain

considérable: le bijoutier en question voulait morceler le bradyte pour

en fabriquer des presse-papier à chacun desquels serait joint un

certificat d'origine signé de Fédor Sharp.

Le savant aurait un rouble seulement par signature; mais le bijoutier,

qui avait pris ses mesures, affirmait que le bradyte ne cubait pas moins

de cent mille presse-papiers...

C'était en effet une belle somme pour Fédor Sharp; mais, outre que

l'aérolite ne lui appartenait déjà plus, il était encore dans la période

d'enivrement et nul doute que cette nouvelle proposition n'eût eu le

même sort que les précédentes.

Ainsi, non seulement, il ne résultait aucun résultat pratique de ses

extraordinaires excursions, mais encore la gloire qu'il en avait récolté

s'était déjà évanouie, telle une fumée!

Donc Fédor Sharp était dans son cabinet de travail, le dos appuyé dans

son fauteuil, les paupières mi-closes laissant filtrer un regard haineux

vers le papier immaculé sur lequel son porte-plume reposait.

Soudain, la voix d'un vendeur de journaux monta jusqu'à lui, apportant

confusément des mots que l'oreille du savant ne saisit

qu'imparfaitement, mais dans lesquels il lui parut cependant y avoir des

syllabes qui surexcitèrent sa curiosité.

Il se dressa d'un bond, saisit en courant son chapeau, ouvrit la porte à

la volée et se précipita dans l'escalier.

Une fois dans la rue, indifférent aux récriminations des gens qu'il

bousculait, il se rua sur les traces du marchand, auquel il arracha

l'une des feuilles qu'il tenait à la main, lui abandonnant--sans

réclamer de monnaie, tellement il était ému--dix fois la valeur du

journal.

Une porte cochère se trouvait à proximité, il s'y enfonça sans reprendre

possession de lui-même, s'adossant au mur, car ses jambes flageolaient

sous lui; à peine, en effet, avait-il jeté les yeux sur le journal,

qu'au-dessous du titre en «manchette» suivant l'expression technique,

imprimés en lettres énormes, il avait vu ces mots:

UN NOUVEAU BRADYTE.--FÉDOR SHARP AU BRÉSIL

Rapidement il avait parcouru l'article que concernaient ces mots. Cet

article, fort court d'ailleurs, se composait d'une dépêche envoyée de

Rio de Janeïro, par le correspondant du journal, annonçant «qu'un

aérolithe énorme était tombé à une vingtaine de kilomètres de Rio,

aérolithe de dimensions colossales, cubant environ quinze cents mètres;

qu'en présence de ce phénomène scientifique, l'empereur dom Pédro avait

résolu de réunir le plus rapidement possible à Rio un congrès de

savants, composé de délégués de toutes les académies astronomiques du

monde entier; qu'en outre, il se proposait de prier le très célèbre

Fédor Sharp de venir lui-même à Rio, afin d'examiner s'il n'y aurait pas

des liens de parenté entre cet aérolithe et son propre bradyte.»

À la suite de cette dépêche, le journal ajoutait que le chargé

d'affaires du Brésil à Pétersbourg avait prié le président des Académies

de réunir d'urgence ses membres, à l'effet d'écouter un message que

l'empereur son maître lui avait fait «câbler», dans la matinée.

Presque tout de suite, Sharp revint à lui, reprenant l'usage de ses

jambes en même temps qu'une grande joie lui gonflait le coeur;

décidément, il avait eu tort de désespérer, la chance ne l'avait pas

abandonné; bien au contraire, elle lui apparaissait plus grande et plus

fortunée que jamais, sous la forme de cette courte dépêche.

L'Amérique, pays des gens pratiques! le Brésil, pays des gens aux

emballements prompts!

C'était la gloire!... c'était la fortune!...

Son premier mouvement fut de se précipiter vers le monument où se

tenaient les séances des Académies. Mais il réfléchit que, n'appartenant

pas à ce docte corps, ce serait faire montre d'un empressement un peu

excessif et qu'il serait plus décent à lui d'attendre que le ministre du

Brésil vînt, par une démarche officielle, confirmer la nouvelle donnée

par le correspondant du journal.

Il domina donc son impatience de savoir et reprit le chemin de chez lui,

s'efforçant de marcher lentement pour ne pas exciter la curiosité des

passants, et aussi pour faire passer le temps, se doutant bien qu'une

fois rentré, il serait furieusement talonné par la curiosité.

Mais du plus loin qu'il aperçut sa maison, il fut tenté de se mettre à

courir; une foule considérable envahissait la rue et il se douta que

quelque chose se passait là, le concernant.

Il ne se trompait pas; dès qu'il fut reconnu, les vivats éclatèrent; et

enthousiastes, mais respectueux, ceux qui se trouvaient là lui frayèrent

un passage jusqu'à sa porte; l'escalier même était plein de monde:

personnages officiels, notabilités scientifiques, journalistes de marque

se pressaient sur les marches en une cohue confuse qu'il eut peine à

percer pour arriver à son modeste logement.

Le ministre du Brésil l'attendait, entouré des bureaux des différentes

Académies, afin de communiquer à l'intéressé, avec le plus d'apparat

possible, le cablegramme expédié par dom Pédro.

Quand le savant eut remercié, avec une émotion admirablement jouée, du

grand honneur qui lui était fait, un attaché à la maison de l'Empereur

annonça à Fédor Sharp que, sur les ordres du Tzar, le ministre de la

Marine avait télégraphié à Odessa pour que, dans les huit jours, un

navire fût prêt à partir pour le Brésil, et qu'en même temps le ministre

des Affaires Étrangères avait télégraphié aux ambassadeurs d'informer

les gouvernements auprès desquels ils étaient accrédités que la Russie

offrait gratuitement le transport aux délégations de toutes les Sociétés

scientifiques.

Cela fait, le Président des Académies instruisit Sharp que les votes

avaient eu lieu d'urgence pour désigner les délégués chargés de

l'accompagner à Rio et que ces délégués se tenaient à sa disposition

pour s'entendre avec lui sur les mesures à prendre.

Pendant six jours, les réceptions, les repas recommencèrent avec

accompagnement d'ovations et de fleurs: de nouveau, Fédor Sharp

redevint le héros du jour, mais il n'écoutait plus les compliments

flatteurs que d'une oreille distraite et les parfums des fleurs

laissaient ses narines insensibles.

Il songeait au Brésil, à cette terre que les légendes se plaisent à

dorer et à endiamanter sur toutes les faces, et il se disait que,

là-bas, les honneurs avaient chance de le mener à la fortune.

Le sort de l'homme est de vivre d'espérance, et, l'espérance aidant, il

se fit dans la manière d'être de Sharp une révolution radicale: aimable,

souriant, il se montra plein d'entrain dans les préparatifs du départ.

D'abord, il s'agit de scier une assez notable partie de son propre

bolide, afin d'avoir un point de comparaison pour étudier celui dont il

allait, par delà les mers, dresser l'état civil; et ce ne fut pas une

petite affaire, car il fallut procéder, comme on procède pour les

pierres de taille, le corps savant ne voulant entendre parler ni de

pioches, ni de pics, encore moins de mines.

Ensuite, il s'agit de procéder à un emballage minutieux, car il fallait

que l'«échantillon», ainsi que disait Sharp, arrivât non brisé; il était

par-dessus tout urgent de mettre les différents éléments constitutifs du

précieux bradyte à l'abri des principes dissolvants de la brise marine;

et cela donna lieu à un emballage d'un genre spécial et coûteux.

Puis, il fallut transporter de Pétersbourg à Odessa cet encombrant

colis, et quatre trucks accouplés par un système de passerelle furent

nécessaires pour le contenir; ces trucks furent attelés au train spécial

que le ministre des Voies et Communications mettait à la disposition de

Sharp et de ses compagnons.

Une fois à Odessa, où l'on arriva l'avant-veille du départ,

l'explorateur céleste dut partager son temps entre les réceptions

auxquelles il lui fallut prendre part, et les soins nécessaires au

transbordement de l'«échantillon» du train sur le pont du navire.

Enfin, on appareilla, et ce fut vraiment un beau spectacle que ce

steamer pavoisé aux multiples couleurs de toutes les nations dont les

représentants se trouvaient à bord, franchissant la jetée aux

acclamations d'une foule en délire qui ne cessait d'applaudir et de

crier, que pour écouter, tête nue, toutes les fanfares de la ville

exécutant à l'unisson le «Boje Tsara Krani!...»

[Illustration: Sharp avait tellement supplié qu'il avait obtenu de

monter en croupe de l'un des cavaliers (p. 307). 301]

Une multitude d'embarcations firent même, pendant très longtemps, la

conduite au navire qu'elles n'abandonnèrent que fort avant, en pleine

mer, et parce que la nuit s'approchait et les contraignait à rejoindre

le port.

À partir de ce moment, Sharp mena une existence relativement tranquille;

bien qu'il lui fallût, tous les soirs, absorber du champagne, plus

peut-être que ne l'eussent comporté son caractère et sa dignité de

savant,--les délégués de chaque nation recevant leurs collègues à tour

de rôle--il avait encore suffisamment de temps pour se recueillir, dans

sa cabine, en tête-à-tête avec ses espérances et ses rêves.

Car, plus il y pensait, et plus il demeurait persuadé que c'était la

Providence qui avait machiné la féerie dans laquelle il jouait

actuellement le rôle principal: de temps en temps, il est vrai,

passaient devant ses yeux, mais tellement vagues, tellement estompées,

qu'avec un peu de bonne volonté il ne les aurait pas reconnues, les

silhouettes de Mickhaïl Ossipoff et de ses compagnons de voyage.

Les crimes dont il s'était rendu coupable à leur égard, lui semblaient

maintenant tellement lointains qu'à peine s'il conservait précis le

souvenir de quelques détails: sans doute eût-il été plus correct de ne

pas envoyer Ossipoff aux mines et, l'ayant retrouvé dans les solitudes

lunaires, de ne pas voler l'engin métallique sur lequel il comptait pour

continuer son voyage.

Mais, outre qu'il était de la catégorie des gens qui, dans la vie,

n'entrevoient que le but à atteindre, sans se préoccuper des moyens

employés pour y parvenir, il se disait, pour alléger sa conscience--oh!

pas bien chargée, on peut le croire--que ce n'était pas dans un intérêt

personnel de gloire ou de fortune qu'il avait agi.

Et cela était vrai, tout d'abord; lui aussi, tout comme son collègue de

l'observatoire de Poulkowa, était un affolé de science, un emballé des

astres, et le souci seul d'être utile à l'astronomie l'avait poussé à se

débarrasser d'Ossipoff.

On dira logiquement qu'il eût mieux fait de joindre ses efforts à ceux

de son collègue; à cela, il eût répondu que Mickhaïl Ossipoff était

plutôt un rêveur qu'un homme d'action et que, avant de passer de la

théorie à la pratique, des années et des années se fussent écoulées; en

outre, le père de Séléna était un exclusif, un jaloux de sa propre

science, et avec lui aucun accommodement n'eût été possible.

Tel avait été le sentiment premier qui avait fait germer dans la

cervelle de Sharp l'idée de se débarrasser de son collègue; puis, très

rapidement, sur le souci de l'intérêt de la science, en général, était

venu se greffer le souci de son intérêt propre, de sa gloire, de sa

fortune, et lorsqu'il avait réussi à convaincre Jonathan Farenheit,

Sharp était bien décidé à gagner la grosse somme, grâce aux actions

d'apport qui lui avaient été consenties lors de la formation de la

«Selene Company limited».

[Illustration: 303]

Maintenant, il lui avait fallu en rabattre de ses espérances premières;

les mines de diamants de la Lune étaient une chimère, comme aussi la

possibilité de jamais recommencer le hardi voyage qu'il venait de

terminer.

Comme un bon jobard, il s'était laissé, durant trois semaines, endormir

par les félicitations, les fleurs et les honneurs platoniques, mais,

puisque précisément au moment où il désespérait, naissait l'espoir de

trouver une occasion de battre monnaie avec sa gloire, cette occasion il

entendait bien ne la pas laisser échapper, sous quelque forme qu'elle se

présentât.

Ah! un barnum pouvait venir maintenant lui proposer un engagement pour

exhiber par les deux mondes le bolide en question et donner aux badauds

des explications plus ou moins scientifiques! il était son homme,

fallût-il pour cela remplacer sa sévère redingote noire et son

officielle cravate blanche par un vêtement baroque de clown.

Oui, oui, plus que jamais, Fédor Sharp avait honte de sa gueuserie; il

voulait être riche et il le serait.

Et quand il songeait, par hasard, à Mickhaïl Ossipoff, il

s'applaudissait du tour qu'il lui avait joué en le laissant en plan sur

Mercure; s'il avait suivi le vieux savant et ses compagnons dans la

sphère de sélénium sur laquelle ils comptaient pour poursuivre leur

voyage, il aurait, selon toutes probabilités, partagé leur sort;

c'est-à-dire que son être serait, comme les leurs, rentré dans le grand

Tout.

Tandis que, de la sorte, non seulement il était seul à récolter une

gloire dont une bonne partie, la meilleure (il se l'avouait _in petto_),

revenait à Mickhaïl Ossipoff, mais encore la Providence avait si bien

fait les choses qu'elle l'avait débarrassé d'une victime gênante.

Voilà dans quel esprit se trouvait Fédor Sharp lorsque le bâtiment qui

le portait, lui, ses compagnons de voyage et le fameux «échantillon»,

arriva en vue de Rio.

Aventures extraordinaires d'un savant russe; IV. Le désert sidéral · 第 19 / 25 段