Cette «baguette», Sharp la fabriqua au moyen d'un jeune arbre de la

comète de Tuttle; elle ne mesurait pas moins de vingt centimètres de

diamètre et de dix mètres de long... À son extrémité, au moyen d'un

crochet de fer, fut suspendu l'anneau du parachute.

À l'une des extrémités du polyèdre qui constituait tout le domaine du

voyageur, se dressait le squelette grêle et dépouillé d'un autre arbre

desséché par la chaleur solaire et brûlé par les froids de l'espace.

Ce fut le tronc de cet arbre, droit comme un mât, que Sharp utilisa en

guise de guide et de support pour sa gigantesque fusée: il lui suffit

pour cela d'enfoncer dans le bout du tronc une tige de fer à laquelle il

fixa sa fusée, dont il fit se dérouler la mèche jusqu'au sol; il devait

suffire d'une étincelle pour que cette mèche, s'enflammant, portât la

combustion presque instantanément au centre du mélange fusant, dont

était bourrée la cartouche.

Ces choses si simples en apparence, et que nous avons mis seulement

quelques lignes à décrire, Fédor Sharp employa près de deux mois à les

accomplir; outre que l'expérience lui manquait, qu'il était fort

maladroit de ses doigts, il ne possédait aucun des outils nécessaires à

une fabrication aussi spéciale, et il ne procédait que par tâtonnements;

aussi, lorsque le parachute se trouva gréé et mis en place, ne put-il

s'empêcher de pousser un soupir de profond soulagement.

[Illustration: 276]

Il était véritablement exténué, n'étant habitué à aucun travail manuel,

sans compter qu'il n'usait de son respirole qu'avec la plus grande

parcimonie et ne mangeait qu'à la dernière extrémité.

C'était avec une terreur véritable que, chaque matin, il sortait des

soutes ce qui lui était nécessaire pour sa journée, comme air et comme

nourriture, et il se demandait avec une anxiété toujours croissante s'il

n'arriverait pas un moment où ses poumons et son estomac manqueraient à

la fois de nourriture.

Si ce moment-là arrivait avant que le point fixé par lui pour son départ

de l'astéroïde fût atteint, il était perdu, et son cadavre reprendrait à

tout jamais le chemin de l'espace; aussi avait-il vécu avec une avarice

sordide, respirant à peine, ne mangeant pour ainsi dire pas. Aussi,

lorsque, tout étant paré, il rentra dans l'obus, tomba-t-il plutôt qu'il

ne s'assit sur le plancher, où il demeura quasiment évanoui durant de

longues heures, cherchant vainement à se ressaisir, à dompter la matière

pour lutter quand même jusqu'au dernier instant.

[Illustration: Oui... oui... il était bien vivant et bien éveillé! (p.

280). 277]

Vainement chercha-t-il à examiner ses instruments et à faire les calculs

nécessaires pour se fixer sur le chemin qu'il lui restait encore à

parcourir; son anémie cérébrale était telle, que pendant plusieurs

heures il n'y put parvenir. Mais quand, à force d'énergie, il fut

parvenu à trouver suffisamment de lucidité pour tenir un crayon, il

poussa un véritable cri de désespoir en constatant qu'il avait encore

huit jours à attendre.

Huit jours, et c'est à peine si, en procédant avec la parcimonie la plus

grande, il avait pour quatre jours de vivres!

Mais alors, c'était la ruine de ses espérances... c'était la mort!

Il réduisit de moitié sa ration de vivres et d'air; il se condamna, afin

de moins respirer, à une inactivité absolue, mettant à portée de sa

main, pour n'avoir pas à se déranger, l'infinitésimale quantité

d'aliments qui lui restaient, ayant le courage--bien qu'une faim

intolérable torturât cruellement ses entrailles--de ne pas tout dévorer

d'un seul coup.

Mais il voulait vivre, et, malgré la faim, malgré la soif qui lui

desséchait la gorge, malgré la lente asphyxie à laquelle l'astreignait

l'absorption d'un air de plus en plus raréfié, de plus en plus vicié, il

vécut.

Enfin arriva le moment où la planète terrestre, boulet énorme, envahit

de son disque l'horizon tout entier, et Sharp, qui suivait d'un oeil

éteint la marche des aiguilles de son chronomètre, sentit soudain un

frisson de bonheur lui courir par tous les membres.

Dans cinquante-cinq minutes, _Russia_ allait atteindre le point que

Sharp, dans ses calculs, avait fixé comme le plus proche de la Terre;

et, bien qu'en tentant ce qu'il allait tenter, ce fût à la mort,

peut-être, qu'il courait, il attendit avec une impatience, à chaque

instant croissante, le moment du départ.

Subitement, miraculeusement, son énergie s'était comme galvanisée;

oubliées, la faim, la soif et les tortures de l'asphyxie! ce n'était pas

le moment de se laisser aller ni au découragement, ni à la faiblesse. Il

lui fallait être fort, il serait fort.

Ayant mis dans le réservoir caoutchouté dont était muni son respirole

tout ce qui restait d'air respirable, il assujettit soigneusement sur

ses épaules les bretelles de l'appareil et se glissa hors de l'obus.

Le ciel était noir, d'un noir d'encre absolu, la Terre masquant le

Soleil; seule, une lueur vague flottait dans l'espace, reflet de la

lumière douce et pâle dont la Lune, alors dans son premier quartier,

baignait le sol de l'astéroïde.

Spectacle étrange et plein de poésie qui, en toute autre circonstance,

eût arrêté certainement les regards de l'astronome; mais, pour

l'instant, il avait en tête trop de préoccupations pour songer même à

envoyer un salut amical à ce monde lunaire que, trois ans auparavant,

il avait visité dans de si étranges conditions.

Il rampait lentement vers l'arbre auquel était suspendue sa fusée, se

guidant à l'aide d'une lanterne, dans laquelle se consumait tout ce qui

restait d'huile dans l'obus; c'était à la flamme de cette lanterne qu'il

devait allumer la mèche dont l'inflammation avait pour but de mettre le

feu au mélange fusant de la cartouche.

La mèche avait été calculée pour brûler exactement deux minutes, de

manière à ce que le savant eût le temps de s'amarrer solidement à la

planchette du parachute.

[Illustration: 279]

Son chronomètre à la main, il attendit que l'aiguille marquât l'heure

fixée par ses calculs; dans cent vingt secondes, _Russia_ devait

reprendre le chemin de l'espace. Il était temps d'agir.

D'une main ferme, Sharp approcha de la lueur tremblotante de la lanterne

l'extrémité de la mèche, qui commença à se consumer durant que le savant

s'asseyait sur la planchette, à laquelle il se fixait par une série

d'ingénieuses courroies.

L'astéroïde--nous avons déjà eu l'occasion de le dire d'autre

part--était animé d'un lent mouvement de rotation autour de son grand

axe, ce qui procurait des jours et des nuits, de quatre heures chaque, à

son unique habitant; or, au moment précis où l'ancien secrétaire

approchait de la lanterne l'extrémité de la mèche, la face de

l'astéroïde où se trouvait le fameux arbre auquel était suspendu le

parachute, regardait la Terre, qui formait au-dessus de la tête de Sharp

comme un vaste plafond sombre.

Soudain, de l'ouverture inférieure de l'immense fusée, une flamme claire

jaillit tout à coup, une gerbe d'étincelles s'éparpilla dans l'air,

tandis qu'avec une violente secousse l'appareil s'élevait obliquement

dans l'espace, qui parut s'embraser.

Et, tandis qu'il filait avec une vitesse incroyable, Sharp regardait

avec stupéfaction un foyer énorme d'incendie, allumé au-dessous de lui

par la déflagration de la fusée.

C'était, sans aucun doute, sous l'influence de celle-ci que s'était

enflammé l'hydrogène renfermé dans les flancs de l'astéroïde, et

dégagé,--il ne pouvait comprendre encore sous l'influence de quelles

raisons cosmiques. Ce qu'il y avait de certain, c'est que les flammes

ravageaient la surface du dernier fragment de la comète de Tuttle.

L'air, trop raréfié à ces hauteurs, ne conduisait pas le son, et l'oeil

seul pouvait être impressionné par ce déchaînement des forces de la

nature.

Brisé en morceaux énormes par l'explosion du gaz qu'il contenait dans

ses flancs, l'astéroïde continuait sa marche dans l'espace, au milieu

d'une fauve lueur rouge, rayonnée par son incendie; des fragments

radieux montaient, descendaient au milieu d'un tourbillon d'étincelles

incandescentes.

C'était la fin d'un monde.

Sans doute, Sharp se fût intéressé à la sublimité de ce spectacle s'il

n'eût été inquiet de se voir suivi ou plutôt escorté dans l'espace par

des débris, dont quelques-uns monstrueux, qui semblaient graviter autour

de lui, et dont le plus petit eût suffi à le broyer et jeter aux quatre

coins de l'univers céleste ses membres déchirés et pantelants.

Et puis, il n'était pas sans se demander ce qui allait se passer dans

quelques instants, lorsqu'il aurait pénétré dans la zone d'attraction

terrestre; les étoffes dont était composé son parachute seraient-elles

assez fortes pour lutter victorieusement contre la résistance de l'air?

Brusquement, la flamme de la fusée s'éteignit: le mélange fusant avait

épuisé toute sa puissance de propulsion, et Sharp, cramponné

convulsivement aux cordelles de son parachute, se sentit précipité dans

le vide avec une force inouïe, tel un projectile échappé à l'âme d'un

engin.

Mais l'espace que, jusqu'à présent, une pluie de feu avait zébré

jusqu'aux confins de l'horizon céleste, changea d'aspect, ou plutôt, il

sembla au voyageur qu'un voile venait d'être tiré sur le paysage.

L'appareil venait de se retourner, et maintenant, en baissant les yeux,

Sharp apercevait au-dessous de lui, à moins de cinquante kilomètres, la

Terre, qui étendait indéfiniment son panorama, tout argenté par les

rayons lunaires.

Une joie immense gonfla le coeur de l'ancien secrétaire perpétuel; après

trois ans d'absence, enfant prodigue, il allait toucher le sol de sa

planète natale, et lui, aujourd'hui encore ignoré, soldat obscur dans la

grande armée des savants, il aurait demain le front nimbé de gloire, et

son nom serait inscrit en lettres d'or sur le livre où s'enregistrent

les faits et gestes des héros.

Mais le parachute se déploya et s'étendit comme une voile immense

au-dessus de la tête du savant; instantanément, la chute qui durait

depuis près de vingt minutes se ralentit et se transforma en descente;

dans le sillage de l'appareil, des fragments cométaires descendaient

aussi, et le problème, pour Sharp, consistait en ceci: ces roches

atteindraient-elles le sol avant ou après lui? Avant, c'était le salut;

après, c'était l'écrasement, c'était la mort.

Heureusement, l'angoisse qui résultait pour Sharp de l'impossible

solution du problème, cessa brusquement: ce n'était plus sous forme

d'écrasement que se présentait la mort, c'était sous forme d'asphyxie;

le réservoir de son respirole était vide, et, après quelques hoquets

convulsifs, le savant, dont les doigts étaient désespérément cramponnés

à l'appareil, laissa aller sa tête sur sa poitrine, sans conscience et

sans mouvement.

Le petit jour naissait quand il revint à lui et, tout d'abord, quand ses

paupières, alourdies par le commencement d'asphyxie qui avait failli

avoir raison de lui, se soulevèrent, il n'eut pas une conscience très

nette de ce qu'il voyait, il crut plutôt être le jouet d'une de ces

hallucinations auxquelles, si souvent, il avait été en proie, au cours

de son voyage.

Cette hallucination ne variait guère: c'était toujours, ou à peu près,

un paysage terrestre dans lequel il lui paraissait se trouver; tantôt de

vastes steppes recouvertes de neige à l'aspect désolé, qu'un froid

soleil, rond comme un globe de feu, éclairait d'une lueur morne; des

traîneaux passaient dans une course rapide, égrenant dans le grand

silence les tintinnabulements des sonnettes de leur attelage, montés par

des hommes emmitouflés dans des vêtements de fourrures... qui ne

laissaient apercevoir de leur visage que de longues barbes flottantes;

ou bien le soleil était haut à l'horizon et versait sur la plaine, toute

jaunissante de moissons, des torrents de feu, tandis que des paysans en

chemisette rouge, manches retroussées, col et tête nus, jouaient de la

faucille avec ardeur, tout en chantant des mélopées étranges, qui lui

rappelaient les refrains du pays natal...

Et lorsque Sharp s'éveillait alors, après avoir passé plusieurs heures

de ses nuits à vivre une vie factice dans ces paysages que créait son

imagination, il en avait pour plusieurs heures à se bien persuader qu'il

n'avait fait que rêver et que ce n'était pas, au contraire, l'intérieur

de l'obus qui était la fiction.

[Illustration: 282]

Trop souvent, il avait été désillusionné de la sorte, pour que cette

fois-ci il s'y laissât prendre et, les membres encore engourdis,

inertes, l'intelligence cependant quelque peu sortie de l'état comateux

dans lequel elle était plongée quelques instants encore auparavant, il

gardait les yeux grands ouverts, mais vitreux encore et sans éclat, sur

le paysage qui se déroulait devant lui, ou plutôt au-dessous de lui;

car, par un phénomène qu'il ne pouvait comprendre, il se trouvait, ou

plutôt il lui semblait être (car, pour lui, il rêvait) au sommet d'une

sorte de monticule, élevé de quelques mètres au-dessus du niveau du sol:

une prairie verdoyante, avec des arbres dont les feuilles, toutes

trempées encore de la rosée de la nuit, se vernissaient aux premières

lueurs de l'aube; dans l'herbe, des troupeaux paissaient et, au loin,

se profilaient, perdues encore dans un brouillard léger, des silhouettes

indécises de maisons.

En même temps, des formes humaines s'empressaient autour de lui, debout,

courbées, agenouillées, dont les regards étaient attachés sur sa

personne avec curiosité; il avait la sensation qu'on lui parlait,--car

il voyait les lèvres remuer,--mais il ne pouvait entendre; et il lui

semblait bien qu'on le palpait doucement.

Mais tout cela, paysage, bêtes, gens, sensations, n'était pour lui qu'un

cauchemar, comme il en avait eu beaucoup déjà, mais plus torturant que

les précédents.

Pourtant, comme l'un de ceux qui se trouvaient là venait de lui

introduire doucement, entre les lèvres, le goulot d'une gourde, il

sentit quelque chose de frais qui lui humectait le palais, puis qui,

descendant le long de sa gorge, lui tombait soudain dans l'estomac vide,

y produisant la sensation d'un ruisseau de feu.

Et la douleur fut si vive, que ses membres frissonnèrent et qu'une

exclamation sourde s'échappa de ses lèvres.

Alors, à ses oreilles, bruirent soudain ces mots:

--Vous voyez bien qu'il vit...

Ces mots, Sharp en eut soudain la compréhension nette, si nette même

qu'il douta qu'un cauchemar pût avoir une semblable netteté et,

instinctivement, pour comprendre mieux encore, il allongea les lèvres,

dans un geste goulu, vers la gourde.

Une seconde, puis une troisième gorgée lui produisirent dans les

entrailles une sensation semblable à la première, mais atténuée, en même

temps que le sang congelé dans ses veines se remettait à circuler à

nouveau, que son cerveau, dégagé des limbes mortelles dans lesquelles

avait failli sombrer son intelligence, se ressaisissait.

Il voulut parler, mais depuis trois ans qu'il vivait seul, en

tête-à-tête avec lui-même, il avait pour ainsi dire oublié le mécanisme

des lèvres et de la langue; aussi ne commença-t-il par émettre que

quelques sons gutturaux et inarticulés, assez semblables à des

aboiements.

Néanmoins, il entendit parfaitement qu'autour de lui, les gens

murmuraient, tout joyeux:

--Il vit!... il vit!...

Alors, il mit, à parler, toute l'énergie dont, ressuscité depuis

quelques instants à peine, il était capable et il balbutia, en russe,

car les mots prononcés par les gens qui l'entouraient l'avaient été dans

son idiome natal:

--Où suis-je?...

--À Priajenskoï...

Et celui qui lui répondait, étendit le bras vers les isbas dont les

toitures s'apercevaient au loin, plus distinctement...

Cela ne lui apprenait rien, à Sharp; d'autant plus que ses facultés

n'étaient pas encore bien éveillées et que, malgré les sensations

pourtant bien réelles qu'il éprouvait, il avait toujours

l'arrière-pensée d'être le jouet d'un rêve.

--Priajenskoï? répéta-t-il avec effort.

--Province de Planetz, lui fut-il répondu encore...

Planetz!... ce mot, résonnant à son oreille, sembla déchirer soudain les

voiles qui enveloppaient sa compréhension; et, en même temps, sous le

coup de fouet cérébral, ses membres parurent recouvrer leur force, leur

agilité.

Planetz! mais il connaissait cela, c'était un gros bourg de trois à

quatre mille âmes, servant de chef-lieu à la province, et situé à deux

cents verstes à peine de Pétersbourg.

Alors, le souvenir lui revint, très net, de tout ce qui s'était passé;

et son départ du fragment de Tuttle, et l'éclatement du _Bradyte_, et sa

descente en parachute et son évanouissement.

Oui... oui... il était bien sur sa planète natale! Dieu avait permis ce

grand miracle, qu'il pût revoir ses compatriotes et terminer désormais,

dans une apothéose de gloire, une vie de travail et de privations.

Oui... oui... il était bien vivant et bien éveillé! cette fois, ce

n'était pas le mirage d'un cauchemar qu'il avait devant lui: ses yeux

voyaient, ses oreilles entendaient, ses mains palpaient.

D'ailleurs, là, à quelques pas de lui, il venait d'apercevoir les

lambeaux d'étoffe qui avaient constitué son parachute et il tenait

encore dans ses doigts crispés les ficelles qui avaient rattaché, à

l'appareil, la planchette sur laquelle il était assis.

Il n'était pas jusqu'à la masse pierreuse sur laquelle il se trouvait

étendu, en laquelle il ne reconnût un des débris de la comète de Tuttle

par lesquels il avait été accompagné dans sa chute.

[Illustration: Il lui arracha l'une des feuilles qu'il tenait à la main

(p. 294). 285]

Comment se faisait-il qu'il fût là, précisément, et non ailleurs!

c'était là une question assurément intéressante, au point de vue de la

science, et qu'il se réservait d'élucider plus tard; mais, pour

l'instant, pouvait-il y avoir quelque chose de plus intéressant que la

constatation de son existence?

Il fit un effort violent pour se remettre sur pieds; mais, à sa grande

surprise, il lui sembla tout d'abord être tellement lourd, qu'il lui

parut impossible de se détacher du sol; mais, presque aussitôt, il se

mit à sourire, comprenant que l'effort produit n'était pas suffisant

pour amener le résultat désiré.

Privés de pesanteur, pendant près de trois ans, ses membres s'étaient

forcément déshabitués d'énergie et, maintenant qu'il reprenait

instantanément son poids primitif de 70 kilos, son corps avait besoin,

pour se mouvoir comme primitivement, d'une sorte d'entraînement, pour

ainsi dire d'une éducation nouvelle.

Mais cela n'était qu'un détail; le principal était qu'il pût, sans

tarder, se rendre à Pétersbourg.

Il avait hâte de jouir du triomphe qui l'attendait.

Est-il bien utile de donner, ici, les détails qui accompagnèrent son

retour dans la capitale? fort heureusement pour ses projets, l'ancien

secrétaire perpétuel avait retrouvé dans un vieux portefeuille quelques

roubles papiers au moyen desquels il put se payer une place en troisième

classe jusqu'à Pétersbourg et, une fois là, descendre dans un misérable

hôtel; car il ne doutait pas que le logement, autrefois habité par lui,

ne fût occupé.

Il aurait pu, c'est certain, employer les quelques roubles qui

composaient toute sa fortune à télégraphier d'Olonetz au président de

l'Académie des Sciences pour lui annoncer sa présence et lui demander

des secours; mais il avait jugé qu'il ferait mieux de s'y prendre

autrement: il était trop, et depuis trop longtemps, affamé de gloire,

pour qu'il ne voulût pas assister aux premiers moments d'émotion que

provoquerait sa présence.

Il avait eu soin de faire rédiger par le pope de Priajenskoï, un papier

établissant dans quelles conditions les habitants du village l'avaient

trouvé et, sur ce papier, le pope avait dessiné tant bien que mal, mais

plutôt mal que bien, le fragment cométaire sur lequel il avait été

trouvé étendu.

Ce papier dans sa poche, et portant sous le bras le paquet volumineux

que représentaient ses notes de voyage, Sharp, le lendemain de son

arrivée à Pétersbourg,--c'était un mercredi, jour de grande séance à

l'Académie des Sciences,--se dirigea vers le monument qui servait d'abri

à la quintessence intellectuelle de la Russie.

Tant qu'il circula à travers les rues étroites du quartier où il avait

passé la nuit, les choses se passèrent normalement; mais quand il mit le

pied dans un quartier un peu mieux fréquenté, sa silhouette maigre,

décharnée, sa barbe inculte, ses cheveux tombant sur ses épaules en

longues mèches graisseuses, ses vêtements en lambeaux, soulevèrent une

telle curiosité que bientôt il entraîna à sa suite plusieurs milliers de

curieux qui se figuraient avoir affaire à un fou.

Naturellement, les gardawoï ou agents intervinrent et parlèrent de mener

au poste de police l'individu qui faisait scandale dans les rues; mais

quand ils le virent marcher bien tranquillement, du pas d'un homme qui

se rend à ses affaires, n'ayant absolument contre lui que son aspect

misérable, ils ne crurent pas avoir en mains les éléments suffisants

pour l'incarcérer et ils se contentèrent d'inviter la foule à circuler.

[Illustration: 287]

Ce fut en vain, et la foule vit, au contraire, dans cette invitation, un

motif de plus à ne pas abandonner l'individu; ce fut donc traînant sur

ses talons toute une armée de curieux, que Fédor Sharp arriva à

l'Académie des Sciences.

Force fut bien aux individus qui le suivaient de le laisser entrer seul,

mais ils continuèrent à stationner devant la porte, formant un groupe

nombreux et silencieux, attendant qui... attendant quoi? ils ne

savaient... mais ils avaient comme le pressentiment que quelque chose

allait se passer, de fort extraordinaire, à quoi ils regretteraient

toute leur vie de n'avoir pas assisté.

Quant à Sharp, il avait franchi hardiment le seuil du monument, avait

passé d'une manière impassible devant la loge du portier, sans se

soucier des cris du redoutable fonctionnaire, courant après lui pour lui

faire rebrousser chemin, avait gravi, toujours imperturbable, le grand

escalier qui conduisait à la salle des séances.

Vainement, les huissiers avaient-ils tenté de l'arrêter: d'un bras

nerveux, il s'était débarrassé d'eux et, avant qu'ils eussent pu le

rejoindre, poussant la double porte à vantaux capitonnés, il avait

pénétré dans le lieu sacro-saint où les sommités scientifiques de

l'Empire des Tzars délibéraient.

À la vue de cet être à face étrange, minable d'allure, l'immortel qui

tenait la parole s'arrêta net, tandis que, suivant la direction de ses

regards, l'assemblée entière se retournait.

Ce fut un cri de stupéfaction et d'horreur, en même temps que le

président, désignant à l'appariteur, d'un doigt nerveux, l'intrus,

commandait de le jeter à la porte.

Mais Sharp, continuant de s'avancer de son même pas tranquille et pour

ainsi dire automatique, écarta l'appariteur et marcha vers l'estrade où

se tenait l'orateur.

Celui-ci, peu rassuré, croyant avoir affaire à un fou, jugea prudent de

regagner sa place.

Fédor Sharp monta imperturbablement les trois degrés de la tribune et,

redressant sa haute taille, que sa maigreur famélique faisait paraître

démesurée, il promena, durant quelques secondes, ses regards assurés sur

l'assemblée, dont les yeux ahuris, apeurés, convergeaient vers lui.

Puis, il prit en main les notes laissées sur la tribune par le savant

qu'il en avait chassé, et un sourire de triomphe éclaira son visage, le

rendant plus sinistre encore.

--Messieurs et chers collègues, dit-il enfin d'une voix dont l'accent

métallique fit passer un frisson dans le dos de tous ceux qui se

trouvaient là, permettez-moi de me féliciter d'arriver juste à temps

pour pouvoir apporter dans la discussion que j'ai interrompue, une

lumière éclatante...

Ici, Sharp fit une pause et put constater dans quelle stupeur ces mots:

«chers collègues», avaient jeté les membres de l'Académie.

[Illustration: 289]

--Je vois que vous vous occupiez du bolide qui a traversé le ciel de la

Russie, pendant l'avant-dernière nuit et je me permets de vous dire que

vous êtes dans l'erreur la plus complète.

Un murmure vague s'éleva, coupé net par la voix stridente de l'orateur.

--J'ose même dire, déclara-t-il d'un ton qui décelait en quelle

supériorité il se tenait vis-à-vis de ces gens-là, que vous pataugez...

Aventures extraordinaires d'un savant russe; IV. Le désert sidéral · 第 18 / 25 段