Cette fois, c'était bien la mort, le néant absolu et final!

Les aventures surhumaines de ces audacieux explorateurs des vides

éternels allaient se terminer dans la photosphère d'une étoile encore

inconnue et qui devait consumer, en moins d'une seconde, l'_Éclair_ et

ceux qu'il portait.

Et les astronomes terrestres qui, cinquante mille ans plus tard,

apercevraient, dans le champ de leur télescope, ce monde nouveau, ne se

douteraient pas que la lumière irradiante dont elle serait nimbée était

le tombeau de ces âmes glorieuses!

[Illustration: 262]

CHAPITRE IX

OÙ LE MONDE SCIENTIFIQUE EST DANS LA JOIE... ET FÉDOR SHARP AUSSI

[Illustration: 263]

Il n'est pas de météore dont l'apparition soudaine ait, de tous temps,

causé à l'humanité autant d'effroi que les bolides et les comètes.

Il faut bien convenir qu'au premier aspect, l'uniformité des cieux

paraît dérangée par l'arrivée inattendue de ces astres et c'est pourquoi

les anciens regardaient les comètes comme des monstres effrayants,

précurseurs des cataclysmes les plus épouvantables, de la mort d'un

grand personnage, d'une guerre sanglante et même simplement de la fin du

monde.

En ce qui concerne ce dernier fléau, on pourrait relever une douzaine au

moins de prédictions dans ce sens, notamment en 1456, 1538, 1577, 1680,

1770, 1833, 1857 et jusqu'en 1872.

En 1456, il y avait trois ans que les Turcs s'étaient emparés de

Constantinople, mettant tout à feu et à sang, faisant craindre que les

derniers jours de la Chrétienté fussent proches, lorsqu'une immense

comète apparut tout à coup, indice certain, aux yeux de tous, de la

colère divine.

Pour conjurer le danger et implorer la miséricorde du Seigneur, le pape

Calixte III ordonna que toutes les cloches du monde chrétien fussent

sonnées à midi pour que les fidèles, réunis à la même heure,

suppliassent Dieu d'un même coeur.

Ce fut là, dit-on, l'origine de l'Angelus.

Veut-on maintenant avoir quelque idée des impressions produites par la

comète de 1538, sur des cerveaux qui n'étaient certes pas les plus

vulgaires? voici ce qu'en dit un des hommes les plus intelligents du

temps, au point de vue scientifique, Ambroise Paré:

«Cette comète estait si épouvantable et elle engendrait de si grande

terreur au vulgaire, que d'aucuns moururent de peur et que d'autres

tombèrent malades. Elle apparaissait être de longueur excessive, et si

estait de couleur de sang: à la sommité d'icelle, on voyait la figure

d'un bras courbé tenant une grande espée à la main, comme s'il eust

voulu frapper. Au bout de la pointe, il y avait trois étoiles: aux deux

côtés des rayons de cette comète, il se voyait un grand nombre de

haches, de couteaux, espées colorées de sang, parmis lesquels on

apercevait des fasces humaines hideuses, avec les barbes et les cheveux

hérissez.»

On juge, d'après cette description, due à un esprit éclairé, de l'effet

que devait produire sur les imaginations populaires et naturellement

crédules, l'apparition soudaine dans le ciel d'un astre inconnu.

Au siècle dernier, encore, une épouvante générale secoua les esprits, à

la suite de la publication, par l'observateur Lalande, d'une brochure

dans laquelle ce savant annonçait les probabilités d'une rencontre d'une

comète avec la Terre; l'humanité se méprit sur le sens de ce travail,

crut que l'astronome prédisait la destruction de la Terre et Lalande

dut, par ordre du roi, publier un second mémoire destiné au public et

dans lequel il réfutait énergiquement la prédiction qu'on lui prêtait.

Même, au cours même du siècle présent, en 1833, une émotion profonde ne

s'était-elle pas emparée des populations, à la suite d'une communication

faite au monde scientifique par un astronome connu, M. Damoizeau: il

avait calculé que la comète de Biéla couperait l'orbite terrestre le 29

octobre 1833, à minuit, et le public en avait conclu que la fin du monde

était proche, la Terre devant forcément être pulvérisée dans cette

rencontre.

Les calculs des savants étaient exacts; seulement M. Damoizeau avait

oublié de dire--un savant ne saurait penser à tout--que, le 29 octobre,

la planète ne se trouverait pas au point par lequel devait passer la

comète, qu'elle n'y arriverait que le 30 novembre suivant; ce qui

mettait entre les deux mondes un éloignement assez respectable de plus

de vingt millions de lieues.

Bien que le niveau général de l'instruction se soit considérablement

élevé, surtout depuis la deuxième moitié de ce siècle, la crainte de la

fin du monde par le choc d'une comète s'est cependant manifestée à

plusieurs reprises et notamment en 1857.

Un plaisant avait annoncé, pour le 13 juin de cette année-là, le retour

de la grande comète de Charles-Quint et sa rencontre avec la Terre; les

populations rurales étaient réellement plongées dans l'effroi et, à

Paris même, on parlait avec terreur du cataclysme prochain; certaines

personnes même, prenant Vénus pour l'astre en question (lequel

d'ailleurs n'eut garde de se montrer, en dépit des prédictions),

soutenaient qu'elles apercevaient la queue de la comète.

Aujourd'hui, grâce à la vulgarisation toujours croissante des

connaissances scientifiques, on ne se préoccupe plus guère de

l'éventualité d'une rencontre cométaire, bien que--rationnellement

parlant--il n'y aurait rien d'impossible à ce qu'un de ces corps

chevelus, à marche vagabonde, heurtât notre globe au passage, le

défonçât, le pulvérisât ou tout au moins empoisonnât toute l'humanité

par les exhalaisons délétères de son atmosphère caudale.

[Illustration: 265]

Mais, s'il en est ainsi chez nous, si nos populations agrestes, même

celles les plus éloignées des grands centres, se préoccupent plus des

nuages noirs annonçant la pluie, au moment de la moisson, que des

comètes plus ou moins chevelues signalées par les instruments puissants

des observatoires, il est des contrées en Europe où les notions exactes

de la science n'ont pas encore pénétré et où l'esprit populaire en est

au même point où se trouvait le nôtre, à l'époque du moyen âge.

Aussi peut-on juger de l'émotion qui s'empara des provinces centrales

et orientales de la Russie, lorsque fut soudain signalée, dans le ciel,

la présence d'un astre nouveau, brillant d'un insoutenable éclat, suivi

d'un appendice vaporeux, et paraissant se diriger vers le Soleil.

C'est un pope d'Orenbourg, homme d'instruction assez avancée et ayant

quelques notions de la science astronomique, qui, levant par hasard les

yeux vers la voûte étoilée, découvrit ce point brillant dans la

direction du _Bouvier_.

Cette remarque n'eût peut-être eu aucun résultat scientifique, si le

hasard n'avait voulu que le collège impérial d'Orenbourg eût pour

recteur un homme intelligent, admirateur passionné des choses célestes,

et conséquemment possesseur d'une petite lunette à l'aide de laquelle il

aimait à étudier les mondes de l'Infini.

Grâce à sa lunette, le digne Ivan Zarichkine constata que l'astre

signalé par le pope était un globe planétaire, en mouvement rapide,

devant appartenir au genre comète... à moins que ce ne fût tout

simplement un bolide en promenade à travers le ciel.

Quoi qu'il en fût, il crut de son devoir d'appeler l'attention du monde

savant sur cet événement, d'autant plus que cela ne pouvait être

qu'utile à son avancement, et, sans tarder, il télégraphia à Pétersbourg

les résultats de sa constatation sommaire.

Il était environ dix heures du soir et le vénérable Streiloff, directeur

de l'observatoire de Poulkowa, revenant de soirée, changeait son habit

noir pour les vêtements de travail avec lesquels il passait une partie

des nuits, dans la coupole, lorsqu'on lui remit le télégramme du recteur

d'Orenbourg.

On juge de son émoi! une comète nouvelle se lèverait à l'horizon de

l'empire des tzars!... Quelle nouvelle! et de quelles conséquences

pouvait être cette nouvelle! pour lui d'abord,--car nul doute que

l'Empereur ne récompenserait dignement une telle découverte--pour la

science ensuite.

Son premier mouvement fut de convoquer son personnel, astronomes et

élèves, et, leur annonçant le fait, de leur ordonner de le vérifier;

mais son second mouvement, conforme à un égoïsme bien naturel, on en

conviendra, fut de ne rien dire du tout; bien au contraire, il gagna la

coupole, engagea d'un ton bienveillant les élèves en étude à s'aller

coucher et, demeuré seul, s'empara du grand équatorial qu'il braqua dans

la direction indiquée.

Il avait observé à peine durant un quart d'heure, qu'avec sa grande

expérience, il était fixé: cette prétendue comète se dirigeait en plein

sur la Terre et son mouvement paraissait s'accélérer considérablement;

mais ce n'était qu'un bolide, dont le noyau ne semblait pas mesurer plus

d'un demi-kilomètre de diamètre, présentant une forme très irrégulière,

et entouré d'une vague nébulosité.

Poursuivant son étude, il établit la trajectoire de l'astre à travers

l'espace et il constata que cette trajectoire était parabolique,

aboutissant au soleil, et devant couper l'orbite terrestre vers une

heure du matin.

Il était certain, qu'au moment où le recteur du collège d'Orenbourg

avait télégraphié, la distance du bolide ne devait pas être inférieure à

plusieurs milliers de lieues de hauteur, vers la Perse, mais elle allait

sans cesse diminuant et il arriverait un moment peut-être...

Un petit frisson désagréable passa dans le dos de l'astronome, à la

pensée d'une rencontre possible entre ce monde errant et sa planète

natale; mais c'était un véritable savant et, dégageant aussitôt son

esprit de ces préoccupations intérieures, il poursuivit sa besogne.

La trajectoire s'effectuant du Sud-Est au Nord-Ouest, le respectable

Streiloff estima que le bolide en question avait passé à 2200 lieues au

Zénith d'Orenbourg, vers huit heures et demie; à 1380 lieues au-dessus

de Sunburock, à neuf heures; à 515 lieues de Nijni-Novgorod, à neuf

heures trente cinq; et à 310 lieues au-dessus de Kostroma, à dix heures

dix minutes.

Le savant jeta les yeux sur l'horloge: elle marquait exactement onze

heures et il inscrivit que l'astre passait en ce moment au zénith de

Vologda, à moins de quarante lieues de hauteur.

Cette constatation de distance si rapidement décroissante faillit

plonger de nouveau le digne homme dans un état voisin de la terreur: il

serait minuit quarante-cinq, quand le bolide passerait au-dessus

d'Olonetz... dont il serait distant de 60000 mètres, pas davantage; mais

il poussa un soupir de satisfaction quand ses calculs eurent constaté

que ce serait là la distance verticale de l'astre qui, s'échappant

ensuite par la tangente, s'élèverait progressivement pour se trouver,

vers huit heures du matin, à 1500 lieues de haut au-dessus du Pôle Nord

et, de là, reprendre le chemin de l'infini.

Le savant en savait assez maintenant pour avoir acquis sans conteste la

priorité de la découverte et aussitôt il appuya sur les boutons qui

correspondaient aux sonnettes électriques, établies dans les chambres et

où logeait le personnel savant de l'observatoire.

Un quart d'heure plus tard, il annonçait la grande nouvelle aux

professeurs et aux élèves groupés autour de lui et, après leur avoir lu

les notes succinctes prises par lui au cours de sa rapide observation,

il les invita à jeter successivement un regard sur le nouvel astre,

ajoutant:

[Illustration: 268]

--Sa vitesse est au moins de vingt mille mètres par seconde; mais comme

son mouvement s'effectue précisément dans le sens de translation de la

Terre, il en résulte une apparente lenteur, par rapport au sol...

Cependant, depuis quelques instants, le bolide avait grandi dans des

proportions extraordinaires, en même temps que son éclat avait pris une

incroyable intensité; au point qu'il paraissait aux rares personnes qui

rentraient chez elles après avoir passé une partie de la nuit au bal,

devoir tomber à pic sur la capitale de toutes les Russies.

De là un émoi qui, bien avant l'aube, se propagea par toute la ville,

faisant se coller aux fenêtres les visages des plus curieux et

s'agenouiller devant les icônes la majeure partie de la population,

craintive et superstitieuse.

Quant au digne Zarichkine et aux autres astronomes de Poulkowa, ils

étaient sortis de la coupole et, accoudés sur la rambarde du balcon qui

courait circulairement au sommet de l'observatoire, suivaient avec un

intérêt, à chaque instant croissant, la marche de ce corps étrange à

travers le ciel silencieux.

Soudain, un cataclysme parut se produire à la surface de ce monde

mystérieux: on eût dit qu'il se disloquait, des jets de lumière verdâtre

s'élancèrent du noyau central, des flammes orangées se tordirent,

enveloppées de volutes noires produites par une sorte de fumée

fuligineuse, et, brusquement, comme une chandelle que l'on souffle, la

traînée lumineuse qui suivait l'astre s'éteignit.

Et ils demeuraient tous là, le nez en l'air, bouche bée et les yeux

écarquillés, stupéfaits, désappointés.

[Illustration: L'appareil venait de se retourner et il apercevait,

au-dessous de lui, la terre (p. 277), 269]

--Évaporée, dissoute! la comète! murmura un élève, qui cherchait

vainement dans le ciel la place que, quelques instants encore

auparavant, occupait le bolide.

En ce même moment, ceux qui se trouvaient là eurent la perception de

l'écho affaibli d'une lointaine canonnade et quelques étoiles filantes

sillonnèrent, de jets de feu, le rideau sombre de la nuit.

--Voilà le bouquet du feu d'artifice! conclut le professeur

Zarichkine...

Et, comme ceux qui l'entouraient, le regardaient, semblant lui demander

son sentiment sur cet événement étrange, inexplicable en apparence, il

ajouta, parlant doctoralement:

--Des étoiles?... peuh! des parcelles arrachées à la masse principale;

du bolide par l'attraction de la Terre et portées à l'incandescence par

leur frottement sur les couches atmosphériques... elles tomberont sans

doute non loin d'ici et nul doute que demain nous n'en entendions

parler... Quant à cette sorte de canonnade, elle est certainement due à

la fragmentation du bolide... et voilà... Sur ce, messieurs, vous pouvez

aller vous coucher.

Et, les ayant salués, il regagna son appartement où il se mit au lit

incontinent, pour s'endormir du sommeil d'un homme qui n'a pas perdu son

temps.

Peut-être le sommeil eût-il été un peu plus long à venir, si le savant

avait pu se douter de ce qu'était vraiment l'astre dont il venait de

s'occuper une partie de la soirée et, surtout, s'il avait pu prévoir les

étranges événements que lui réservait la journée du lendemain.

Plus heureux que M. Streiloff, nos lecteurs n'auront pas besoin, pour

satisfaire leur curiosité, d'attendre vingt-quatre heures; mais, pour

comprendre les choses bizarres qui devaient révolutionner, à bref délai,

les savants du monde entier, force leur est de revenir avec nous de

quelque temps en arrière et de rattraper, dans l'espace, le fragment

cométaire sur lequel nous avons laissé Fédor Sharp, chevauchant à

travers les mondes célestes.

On se souvient que, la dernière fois que nous avons eu l'occasion de

nous occuper de l'ancien secrétaire perpétuel de l'Institut des

Sciences, c'est à l'occasion de la rencontre de l'_Éclair_ avec l'épave

cométaire qui le portait.

Vainement avait-il cherché sur toute la surface de la colline

mercurienne dont l'obus--le fameux obus volé à Ossipoff--formait le

sommet la moindre trace du corps dont le choc avait tout bouleversé dans

l'intérieur de son habitation, et il avait conclu, du résultat négatif

de ses recherches, que le bolide étranger avait pénétré dans le fragment

de Tuttle assez profondément pour que l'écorce, vitrifiée par la

chaleur, se fût refermée sur lui.

[Illustration: 271]

Il avait bien cherché à faire des fouilles; mais, outre qu'il manquait

des instruments nécessaires, ses forces allaient diminuant chaque jour,

et il préférait conserver ce qui lui restait d'air respirable pour

vivoter parcimonieusement jusqu'à l'instant où il pourrait rejoindre la

Terre.

C'était avec terreur qu'il avait constaté qu'il ne restait plus que

quelques kilos de ses boules nutritives dans les soutes et que cinquante

mètres cubes d'oxygène dans les réservoirs.

Mais, dès l'instant où le bolide eut coupé l'orbite de Jupiter, Fédor

Sharp, avec une énergie extraordinaire, s'arracha à l'espèce de coma

dans lequel il s'immobilisait depuis plusieurs mois; il recouvra toute

son énergie et toute sa présence d'esprit, et songea au système de

sauvetage dont il lui faudrait user pour le cas où la Providence le

mettrait à même de rejoindre le sol natal.

Il se mit à calculer--en y apportant la précision la plus

rigoureuse--les perturbations de toutes sortes que devaient causer à la

marche de son astéroïde les diverses planètes à proximité desquelles il

devait fatalement passer, et il parvint à établir, d'une façon

absolument précise, le moment où il lui faudrait, coûte que coûte,

abandonner d'une manière ou d'une autre le fragment de Tuttle qu'il

habitait depuis si longtemps.

Les calculs auxquels il s'était livré lui avaient démontré que

_Russia_--il avait baptisé ainsi son bolide--ne rencontrerait pas la

Terre, et que, par conséquent, il n'avait à redouter aucun danger

résultant d'un heurt entre les deux corps: ceux-ci devaient passer à

plus de soixante kilomètres l'un de l'autre; après quoi _Russia_

reprendrait à tout jamais la route de l'espace.

Il lui fallait donc trouver un moyen de s'en séparer au moment précis où

cette distance minima serait atteinte, et ce fut à trouver ce moyen que

s'appliqua, pendant bien des jours, l'esprit inventif de l'ancien

secrétaire perpétuel; enfin il arriva à cette conclusion: qu'un

parachute seul pouvait le tirer d'affaire, un parachute auquel il se

suspendrait au moment opportun, pour rejoindre le sol de sa planète

natale.

Assurément, une descente de soixante kilomètres cela compte et il y

avait grande chance, peut-être, pour que Fédor Sharp se rompît quelque

chose; mais, entre deux maux, la sagesse recommande de choisir le

moindre, et comme il n'avait le choix qu'entre tenter ce moyen hardi ou

reprendre le chemin de l'infini...

Toutes réflexions faites, et après avoir examiné la situation sous

toutes ses faces, Sharp reconnut que le meilleur moyen était de se

séparer tout à fait du fragment cométaire et d'aborder seul le sol;

autrement, la rapidité d'abord avec laquelle tomberait la parcelle à

laquelle il s'attacherait, et ensuite la violence avec laquelle se

produirait le choc, rendraient sa mort fatale.

Or, ce qu'il voulait, ce n'était pas revenir sur le sol natal pour y

être enterré, mais pour y récolter la gloire due à ses longs et

périlleux travaux.

Ce fut donc à l'idée d'un parachute qu'il s'arrêta, parachute auquel il

se suspendrait au moment voulu, c'est-à-dire lorsque _Russia_ aurait

atteint le point le plus proche de la terre.

Nous avons dit plus haut que ce point--d'après les calculs du

savant--devait être situé à soixante kilomètres de la planète; une

descente de soixante kilomètres, c'était quelque chose... et, en toutes

autres circonstances...

Mais auparavant, il lui fallait songer au moyen à l'aide duquel il se

dégagerait de l'attraction du bolide, dont la vitesse ne serait pas

moindre de vingt kilomètres à la seconde, et qui le retiendrait

indéfiniment collé à sa surface, s'il ne s'arrachait pas brutalement à

son influence.

Ayant calculé la force de résistance de la très mince couche gazeuse qui

enveloppait l'astéroïde, il estima qu'elle était cependant suffisante

pour servir de point d'appui à des fusées qui lui permettraient de

s'élever dans l'espace.

Cette marche étant irrévocablement arrêtée, Sharp s'était mis sans

tarder à la besogne; il avait vidé les soutes de l'obus de tout ce

qu'elles contenaient d'étoffes, quelle que fût la nature de ces étoffes,

couvertures, vêtements, draps, jupes, etc., et avait cousu ensemble tout

cela, moins élégamment, peut-être, qu'une ouvrière parisienne, mais, en

tout cas, avec une solidité qui défiait toute concurrence.

Cela formait un assemblage hétéroclite, assez vaguement comparable à un

vêtement d'arlequin, dans lequel il tailla ensuite des bandes fusiformes

qu'il réunit ensemble de nouveau, ce qui lui donna une orbe multicolore

ressemblant vaguement à un vaste parapluie qui eût mesuré huit mètres de

diamètre.

C'était là l'élément principal de son parachute: au centre, il attacha

solidement un cercle de bois, fait d'une branche souple arrachée à l'un

des arbres de la colline mercurienne, et, à ce cercle, il fixa quatre

cordelettes, longues d'environ douze mètres, destinées à soutenir une

simple et mince planchette de bois, servant de siège; vingt-quatre

autres cordelettes, passant dans les coutures des fuseaux d'étoffe, se

réunissaient à cette planchette pour empêcher que le parachute, par

l'effet de la résistance et du refoulement de l'air, se retournât au

cours de la descente.

Le parachute une fois terminé, Sharp passa à la confection des fusées

destinées à l'enlever et à le soustraire à la faible attraction du

mondicule qui le portait.

Tout le carton, tous les papiers contenus dans l'obus d'Ossipoff,--à

part, bien entendu, les volumineux cahiers de notes formant le journal

astronomique, quotidiennement tenu par l'astronome--fut employé à la

fabrication d'une cartouche monstrueuse, mesurant près d'un mètre et

demi de hauteur sur trente centimètres de diamètre, en tous points

semblable--sauf les dimensions--à celles dont se servent les

pyrotechniciens pour les fusées de feu d'artifice.

L'enveloppe une fois fabriquée--ce qui lui demanda une huitaine de jours

au moins--il fallait la remplir, et ce ne fut pas une mince affaire pour

le savant que de composer le mélange fusant, c'est-à-dire 16 parties

d'azotate de potasse, 10 parties de charbon dur et 4 parties de soude

pulvérisée.

Pour l'azotate de potasse, il s'en tira assez aisément: les soutes de

l'obus contenaient une certaine provision de sélénite, l'explosif

inventé par Ossipoff pour atteindre la lune, et comme dans la

composition de la sélénite, l'azotate de potasse entrait pour une

certaine part, Sharp s'en procura au moyen d'un lessivage qu'il fit

suivre d'une cristallisation.

La fabrication du charbon fut plus difficultueuse et lui coûta la plus

grande partie de cet oxygène qu'il conservait si parcimonieusement

depuis de longues semaines, respirant à peine pour pouvoir faire durer

sa provision le plus de temps possible.

[Illustration: 274]

Il brisa dans l'intérieur du wagon, tous les meubles dont il ne s'était

pas encore servi pour bourrer son poêle; il arracha les planchers, les

cloisons, et, avec les débris de tout cela, forma une meule à laquelle

il mit le feu, suivant les procédés des charbonniers du Morvan, et,

l'ayant allumée, il l'alimenta d'oxygène pur, venant du réservoir.

En moins de dix heures, Fédor Sharp obtint deux boisseaux environ d'un

charbon très dur, à cassure cristalline d'un noir bleuâtre, et qu'il

écrasa ensuite patiemment entre deux pierres, jusqu'à ce qu'il l'eût

amené à l'état de poussière grossière.

Avec ces deux éléments, qu'il mélangea à quatre kilogrammes de poudre,

oubliés au fond d'un baril, le savant composa son explosif fusant; cela

fait, il procéda au bourrage de sa cartouche.

Il commença par placer à l'intérieur, dans l'axe de la fusée, une tige

de fer autour de laquelle il tassa son mélange de poudre, de salpêtre et

de charbon; après quoi, il remplaça le barreau de fer par une longue

mèche de coton, fabriquée avec sa dernière chemise, étirée brin à brin

et imprégnée de poudre; le rôle de cette mèche était de mettre le feu,

instantanément et sur toute sa longueur, au mélange.

Cette dernière opération terminée, l'artificier d'occasion étrangla sa

cartouche au moyen d'une corde et y attacha ensuite la «baguette»

indispensable pour assurer la direction parfaitement verticale de

l'engin pyrotechnique.

Aventures extraordinaires d'un savant russe; IV. Le désert sidéral · 第 17 / 25 段