spectroscope et demeura silencieux durant quelques secondes, tout
attaché à sa besogne; après quoi, appelant Gontran auprès de lui:
--Voyons, fit-il, si tu te souviens de ce que je t'ai appris;--lis-moi
un peu ce spectre.
Le jeune homme se tut un long moment.
--Troisième type de Secchi, propre aux étoiles rouges ou orangées...
apparence cannelée; les raies de l'hydrogène renversées, lumineuses,
avec celles du magnésium, du sodium et du fer très marquées...
--Très bien; tu viens d'établir l'état civil de l'une des plus curieuses
étoiles d'Hercule, «[Grec: a]»: Soleil bien étrange dont l'instabilité
doit, par des variations de chaleur et de lumière, rendre fort
malheureuses les planètes qui dépendent de lui;... ne perdons pas notre
temps à chercher son satellite; sache seulement qu'il est très rapproché
et que sa couleur est vert émeraude...
Comme, à ce point de son exclamation, Fricoulet faisait une pause,
Flammermont demanda, avec un petit sourire de soulagement:
--C'est fini... pour Hercule?
--Tu es trop pressé; je n'ai encore rien dit de «[Grec: ch]», double,
qui ressemble à Mizar et à Alcor; du nº95 jaune d'or et bleu clair; de
«[Grec: d]», bleu azur et violet; ni de «[Grec: z]», dont les
composantes gravitent autour de leur centre commun en trente-quatre ans
et demi... Ah!... une chose que j'oubliais et qui est très importante,
c'est que la constellation d'Hercule marque le point vers lequel se
dirige le Soleil et tout son système planétaire.
Il fit une nouvelle pause, orienta le télescope, disant simplement:
--Regarde...
Bien que fort sceptique, Gontran ne put retenir un geste admiratif:
dans le champ de la lunette venait d'apparaître un magnifique amas
stellaire, qui lui rappelait celui du Centaure, myriade de points
lumineux qui projetaient jusqu'au wagon un faisceau d'éclairs dont le
jeune comte était comme aveuglé.
--Hein? dit Fricoulet qui avait surpris le geste de son ami; c'est assez
réussi, n'est-ce pas?... et quand on pense qu'il y a là plus de cinq
mille Soleils dont chacun est peut-être plus volumineux que le nôtre...
tu peux te faire une idée de la distance qui les sépare de nous.
L'ingénieur étouffa un bâillement, se frotta les yeux, puis après un
silence:
--Sais-tu ce que tu devrais faire? dit-il en se levant; tu devrais
étudier tout seul _Ophiuchus_, le _Serpent_, la _Grande-Ourse_. Voici
près de dix-huit heures que je ne dors pas et je me sens un invincible
besoin de sommeil...
Gontran, qui ne voyait là-dedans qu'une excellente occasion de «couper»
au cours d'astronomie, répliqua avec empressement:
--Va donc, va, mon vieux; pendant ton sommeil, je jouerai du
télescope...
Fricoulet fouilla dans la poche de son pardessus et en tira un livre de
petit format, à couverture toute maculée, toute usée, qu'il tendit à son
ami.
--Tiens!... avec ce bouquin, comme guide Joanne, tu pourras circuler à
ton aise dans les pays étoilés; mais surtout ne t'amuse pas à lire
seulement: contrôle au moyen du télescope... sinon tu risques de faire
des gaffes énormes.
--Entendu...
L'ingénieur ayant quitté la machinerie, Gontran se mit
consciencieusement à la besogne et, complétant sa lecture à l'aide de la
lunette, il parvint à rédiger, sans trop de difficulté, de courtes notes
qui donnaient assez bien l'impression d'une science vraie.
Après avoir rappelé qu'_Ophiuchus_--que les cartographes personnifient
sous la forme d'un lutteur serrant dans ses mains un serpent--comprend
toutes les étoiles éparses dans la région du ciel située au Sud
d'Hercule, il passa en revue les curiosités de la constellation:
d'abord, les étoiles variables, puis A, avec ses quatre soleils, dont
l'un appartient au _Scorpion_.--Il établit, à ce sujet, que le compagnon
de l'étoile principale met 840 ans à parcourir son orbite; quant au
mouvement orbital des deux autres groupes, il estima qu'il ne lui
fallait pas, pour s'effectuer en entier, moins de plusieurs centaines de
milliers d'années.
Il confirma, grâce au _vade-mecum_ remis par Fricoulet, les études
d'Herschell sur le groupe nº70, composé de deux étoiles rougeâtres
évoluant l'une autour de l'autre en une période de 92 ans et 9 mois et
constata que l'orbite qui, de Terre, paraît elliptique--déformée qu'elle
est par la perspective--est circulaire.
Au moyen de la parallaxe qu'il trouva dans le bouquin de Fricoulet,
Gontran établit que la distance de cette étoile était égale à 45
trillions de lieues et que les deux composantes étaient séparées par
environ 1,100 millions de lieues. Le jeune homme alla même plus loin
dans ses observations et il posa--en se basant sur la durée de
révolution de son satellite--que ce soleil pèse trois fois plus que
celui qui éclaire la Terre, soit autant que neuf cent vingt-cinq mille
globes terrestres réunis ensemble.
Passant à d'autres curiosités de _Ophiuchus_, il parla de «[Grec: l]»
(lambda), dont le mouvement orbital, très rapide, s'effectue en 233 ans,
de «r», qui met 218 ans à tracer son orbite; du «nº67», couple orangé;
de «[Grec: r]» et «39», deux couples de couleur jaune et bleue.
Quant au Serpent qu'Ophiuchus tient à la main, Flammermont enregistra
quelques étoiles d'éclat variable, quelques systèmes binaires et
plusieurs amas stellaires dont il trouva les descriptions dans le fameux
petit bouquin.
--Ah! soupirait-il tout en écrivant, pourquoi cet imbécile de Fricoulet
ne m'a-t-il pas remis plus tôt ce catéchisme astronomique?... cela
aurait évité bien des discussions...
Il le trouva même si commode, ce catéchisme, que, pour en avoir plus
rapidement terminé avec la corvée imposée par le désir d'Ossipoff, il se
contenta de copier presque textuellement ce qui avait trait à la
_Grande-Ourse_, négligeant la recommandation que lui avait faite
l'ingénieur de se servir du télescope, pour contrôler l'exactitude de sa
lecture.
Seulement, par compensation, il joignit à ses notes un croquis décalqué
sur un dessin du volume et qui donnait une vue, assez nette en ses
détails, de la _Grande-Ourse_.
--Ouf! s'écria-t-il avec un énorme soupir de soulagement en refermant le
bouquin... le pensum est terminé.
Et, semblable à un véritable écolier, il envoya au plafond son chapeau
mou, manifestation joyeuse qui sortait absolument de ses habitudes de
correction diplomatique.
Après quoi, il monta à pas de loup l'escalier, entra dans la cabine
d'Ossipoff, remit à Séléna, toujours assise au chevet de son père, les
notes rédigées par lui et put ensuite s'étendre sur son hamac où il ne
tarda pas à s'endormir du sommeil d'un homme dont la conscience est
tranquille. Quand il s'éveilla, il constata que le hamac de Fricoulet
était vide.
--J'ai donc dormi bien longtemps! murmura-t-il.
Il jeta un coup d'oeil sur son chronomètre et constata que l'aiguille
avait, depuis qu'il s'était couché, fait le tour entier du cadran.
[Illustration: 251]
--Douze heures de sommeil!... faut-il que l'astronomie ait sur moi une
influence somnifère...
Mais, se frottant les mains, il ajouta d'un ton satisfait:
--N'empêche que la pilule est avalée! et si Ossipoff n'est pas
content...
Il achevait à peine ces mots que le vieillard entrait dans la cabine.
--Vous! s'écria le jeune homme en sautant en bas de son hamac et en se
précipitant au-devant du savant,... debout!... quelle imprudence!...
--Cela va mieux... riposta sèchement Ossipoff; même cela va tout à fait
bien... Mais, dites-moi...
Il tendit à Gontran des papiers tout froissés qu'il tenait à la main et
dans lesquels le jeune comte reconnut ses fameuses notes.
--C'est bien là le résultat des observations que je vous avais prié de
faire? interrogea le vieux savant, d'un ton agressif.
--Oui... répondit Gontran, saisi d'un vague malaise, en voyant le visage
contracté de son interlocuteur... Est-ce qu'elles ne vous satisfont
pas?
--Oui et non... Certaines parties sont exactes, tandis que d'autres...
--_Errare humanum est_... balbutia le jeune homme...
Ossipoff feuilleta les papiers d'une main nerveuse et montrant à son
interlocuteur le dessin de la _Grande-Ourse_:
--Eh bien? demanda le comte... c'est la Grande Ourse.
--Je vois bien, riposta l'autre avec un peu d'aigreur... Mais ce n'est
pas la constellation telle que vous avez pu la voir d'ici.
Se voyant pris en flagrant délit de supercherie, Gontran préféra ne rien
dire et se contenta de caresser nerveusement ses moustaches.
--Étant donné notre rapprochement dans l'espace, la perspective a changé
et la disposition des étoiles dont se compose la constellation n'est
plus la même que lorsqu'on la regarde de la Terre.
Le jeune homme conservait le même mutisme prudent; d'un seul mot mal à
propos il eût pu s'enferrer davantage; il préférait donc laisser
Ossipoff continuer sa petite conférence.
--Actuellement, déclara le vieillard d'un ton rogue, nous apercevons
presque de profil l'assemblage de soleils que les astronomes terrestres
voient de face sous la forme d'un quadrilatère suivi d'une ligne brisée;
du point où nous sommes et courant au-devant de la lumière, nous voyons
la Grande Ourse sous la forme d'une croix gigantesque...
Et croyant, à un mouvement de M. de Flammermont, qu'il voulait contrôler
par ses propres yeux ce qu'il lui disait, il s'écria:
--Oh! inutile... si je vous dis cela, c'est que je le sais, et, si je le
sais, c'est parce que je l'ai constaté de visu... ce que vous n'avez pas
fait...
Le ton sur lequel ces derniers mots venaient d'être prononcés était
empreint d'une telle aigreur que Gontran fut tenté de se rebiffer...
--Permettez, mon cher monsieur Ossipoff, vous pourriez, il me semble, me
donner vos explications d'autre manière;--je ne suis pas un écolier, que
diable!
--Vous n'êtes pas un écolier, c'est certain, riposta le vieillard; si
vous en étiez un, je hausserais les épaules et déchirerais votre dessin,
sans donner à l'incident plus d'importance qu'il n'en comporterait,
alors... Mais vous êtes un savant, mon collaborateur, le continuateur de
mes travaux, celui sur lequel je dois me reposer du soin de songer à ma
gloire...
Vibrant d'impatience, le jeune homme s'écria, se contenant à
grand'peine:
[Illustration: Zut!!! (p. 255) Zut!!! (p. 256), 253]
--Certes, je suis très flatté de l'honneur que vous me faites en me
confiant votre gloire... Cependant, si vous la trouvez en de mauvaises
mains, libre à vous d'en chercher d'autres...
Il pivota sur ses talons, laissant le vieux savant totalement interloqué
par cette réplique à laquelle il ne comprenait rien, lorsque, sur le
seuil de la cabine, il fut presque renversé par Fricoulet qui arrivait
en courant.
--Tu sors, dit l'ingénieur... reste...
Sa voix tremblait un peu et son visage était pâle.
--Ah! ah! monsieur Ossipoff, ajouta-t-il en se dirigeant vers le
vieillard, vous êtes levé!... tant mieux... j'ai une demande à vous
adresser...
Dans l'encadrement de la porte, la silhouette de Farenheit apparut, la
face inquiète, l'oeil égaré...
--Parlez, jeune homme, fit Ossipoff avec une dignité pleine de
condescendance, et si je puis vous être de quelque utilité...
--Vous serez utile à tous en même temps, car si je ne me trompe...
Mais voyant Séléna qui le regardait, cherchant d'un air angoissé à
deviner la nouvelle qu'il apportait, il prit le vieillard par le bras,
l'entraîna dans un coin de la cabine et, là, se penchant vers lui,
murmura à son oreille:
[Illustration: 254]
--Si je ne me trompe, nous sommes sous le coup d'un grand danger...
--Oh!
--Du plus grand danger que nous ayons couru depuis le commencement du
voyage...
--Expliquez-vous...
--Voici: cette nuit, étant de quart, j'ai constaté des perturbations
dans la marche de l'_Éclair_.
Le vieillard sursauta.
--Des perturbations! répéta-t-il: l'_Éclair_ ne suit plus la route?...
--Non, vous dis-je, et c'est vainement que j'ai cherché à le remettre
dans la ligne normale... il obéit à une force que je ne m'explique
pas... j'ai même faussé un levier...
Le visage d'Ossipoff s'assombrit.
--C'est grave... murmura-t-il.
--Aussi je voulais savoir de vous quelle est notre position exacte; car
il se pourrait fort bien que, sans le savoir, nous fussions à proximité
d'un monde dont l'influence s'exerçât sur l'_Éclair_.
Ossipoff réfléchit un instant.
--Nous sommes exactement, dit-il, juste à l'équateur de la Terre, entre
les petites constellations de l'_Écu de Sobieski_ et d'_Antinoüs_; quant
à l'astre le plus proche et dont la masse pourrait troubler notre
marche, je n'en vois pas d'autre que le Soleil situé au centre de la
Grande Nébuleuse qui marque la constellation de l'_Écu_.
Fricoulet demeura perplexe.
--C'est bien aussi cela que j'ai constaté... Mais nous sommes éloignés
de la Nébuleuse de plus d'un trillion de lieues... et je ne pense pas
que le danger puisse venir de là...
Bien que le vieillard eût pour l'ingénieur un certain penchant, depuis
les soins qu'il lui avait donnés, il ne le considérait cependant que
comme un apprenti ès-sciences et surtout ès-astronomie; aussi fût-ce
avec un petit sourire incrédule qu'il demanda:
--Vous êtes bien certain que nous dévions?
--Nous ne dévions pas, monsieur Ossipoff; nous tombons... nous tombons
avec une rapidité foudroyante.
Le vieillard se tourna vers son télescope en prononçant ces mots:
--Je vais vérifier ce que vous me dites... car, si ce que vous me dites
est vrai, il n'y a que la Nébuleuse de l'_Écu_ qui soit capable...
--Malgré cette énorme distance!...
--Malgré cette énorme distance, oui.
Et cela dit avec une placidité aussi grande que s'il eût été installé
dans l'observatoire de Poulkowa, Ossipoff s'assit et commença ses
observations, tandis que, voyant l'ingénieur seul, ses compagnons se
rapprochaient de lui.
--Qu'arrive-t-il encore? grommela Farenheit.
--Voyons, parle, dit à son tour Gontran; nous sommes des hommes, que
diable! et nous avons subi tant d'avaries depuis trois ans qu'une de
plus ou une de moins!...
Mais Séléna, surprenant le regard par lequel Fricoulet la désignait à
ses deux interlocuteurs, s'écria:
--Oh! ne craignez rien pour moi, monsieur Fricoulet; j'espère vous avoir
donné assez de preuves de courage pour que vous n'hésitiez pas à me dire
la vérité.
Alors, faisant sur lui un énergique effort pour dissimuler l'émotion
qui, malgré tout, le poignait:
[Illustration: 256]
--Mon Dieu, mes bons amis, dit alors l'ingénieur, il nous arrive en ce
moment ce qui arrive aux papillons qui ont l'imprudence de venir, durant
les soirées d'été, voltiger autour d'une lampe allumée... Nous courons
grand risque d'être brûlés.
--Brûlés! by god! s'exclama l'Américain, et comment cela?
--Du fait d'une étoile vers laquelle nous dérivons, depuis quelques
heures, avec une vitesse incroyable...
--Ce n'est pas une raison pour être brûlés, repartit Flammermont; tout
le risque que nous courons est d'être contraints d'aborder sur un monde
nouveau... Eh bien! ce sera une escale de plus, et voilà tout.
--Et voilà tout, répéta Farenheit, pour lequel Gontran possédait
toujours l'auréole scientifique...
Cette belle assurance mit l'ingénieur en gaîté.
--Je voudrais bien savoir comment nous aurions fait pour aborder sur le
Soleil, ricana-t-il; nous aurions, je crois, été rôtis plutôt deux fois
qu'une! et que dis-je? rôtis! c'est volatilisés que je devrais dire...
--Rien ne prouve que l'étoile en question soit un soleil...
--Tu as raison; rien ne prouve que ce soit un soleil; mais ça peut être
plusieurs soleils!
Il s'enfonça les mains dans les poches de son pardessus et ajouta:
--Pour moi, je vous déclare net que nous sommes dans la plus mauvaise
passe que nous ayons traversée depuis notre départ de la Terre. Pour
que, malgré sa rapidité, l'_Éclair_ ne puisse lutter contre la puissance
qui l'attire, il faut que la masse de cet astre soit colossale.
Il consulta sa montre et du ton le plus naturel du monde:
--D'ailleurs, il ne nous sert à rien de nous creuser la cervelle et même
de nous disputer; avant dix heures d'ici, nous serons fixés sur notre
sort...
--Parce que...
--Parce que, du train dont nous marchons, nous aurons, à ce moment-là,
pénétré dans le système planétaire auquel le soleil en question sert de
centre.
En ce moment, voyant Ossipoff se redresser sur son escabeau, comme si
ses jambes eussent contenu des ressorts soudain détendus, il alla vers
lui, les lèvres entr'ouvertes pour l'interroger; mais, avant qu'il eût
prononcé une syllabe, le vieillard lui avait pris les mains et, d'une
voix qui tremblait:
--Vous aviez raison, monsieur Fricoulet... dit-il.
--Votre avis, en ce cas?
Les regards d'Ossipoff se tournèrent vers Séléna, une grosse larme roula
sur ses joues flétries et l'ingénieur l'entendit murmurer:
--Elle est perdue...
Puis, sans rien ajouter de plus, il desserra l'étreinte qui unissait ses
mains à celles de Fricoulet et retourna à son télescope...
Son insatiable curiosité l'emportait sur l'angoisse de cette mort qui
guettait l'être le plus cher qu'il eût au monde.
--Eh bien! interrogèrent à la fois Gontran et Farenheit.
Les lèvres de Fricoulet se plissèrent dans une petite moue qui voulait
dire bien des choses; il regarda Séléna; mais la jeune fille, comme si
elle avait eu la prescience de ce que son père avait dit à l'ingénieur,
s'était écartée tout doucement et, maintenant, elle était à genoux sur
le plancher, dans un coin de la cabine, les mains jointes, les yeux
attachés sur une image sainte, salie, fripée, déteinte, qu'elle avait,
depuis le commencement du voyage, réussi à sauver de toutes les
catastrophes.
--Pauvre petite, dit-il à mi-voix, sincèrement pris de pitié; c'est ce
qu'elle a de mieux à faire.
--Est-ce que vraiment il n'y a plus d'espoir? interrogea Farenheit.
D'un geste de la tête, l'ingénieur fit signe à ses deux compagnons de le
suivre et descendit dans la machinerie...
--Vous voulez savoir la vérité, n'est-ce pas, fit-il; d'ailleurs, vous
êtes des hommes et je ne vois pas pourquoi vous montreriez moins de
stoïcisme que cette jeune fille... Eh bien! oui, nous sommes perdus...
Les deux autres demeurèrent silencieux, comme atterrés par cette
déclaration.
--Bast! s'exclama alors Fricoulet, dont le caractère insouciant reprit
le dessus, nous sommes perdus... en ce moment: rien ne prouve que, tout
à l'heure, nous ne serons pas sauvés!... Ce ne serait d'ailleurs pas la
première fois que semblable surprise nous arriverait... C'est si
étrange, les phénomènes naturels, qu'on ne sait jamais...
--C'est vrai, balbutia Farenheit qui se reprenait à espérer...
--D'ailleurs, poursuivit l'ingénieur, avec un haussement d'épaules plein
de philosophie, mourir pour mourir,--car il faut toujours en arriver là,
pas vrai,--mieux vaut être rôtis, ou pour mieux dire volatilisés, que de
souffrir les affres de la soif et de la faim...
--Vous êtes charmant, bougonna l'Américain, la question n'est pas là et
nous n'étions pas dans cette alternative...
--Je vous demande bien pardon: dans huit jours, nous n'aurions plus eu
ni une goutte de liquide nutritif, ni une molécule d'air comprimé...
donc, nous étions condamnés à mourir et d'inanition et d'asphyxie...
deux chances pour une de n'en pas revenir...
--Mais, dans huit jours, nous aurions pu être de retour chez nous!
insinua Gontran...
Fricoulet regarda son ami et partit d'un éclat de rire; puis il lui
frappa sur l'épaule, disant:
--Mon vieux, malheureusement la puissance attractive de la mairie du
VIIIe arrondissement ne peut lutter avec celle du Soleil, vers lequel
nous courons...
Flammermont fit la grimace.
--Ah! la mairie du VIIIe, murmura-t-il...
--Tu en as assez! s'exclama joyeusement l'ingénieur; tu passes la
main...
L'autre le regarda d'un air furieux.
--À quoi cela rime-t-il ce que tu dis là? grommela-t-il, que j'en aie
assez ou non, peu importe, puisque dans dix heures tout sera fini...
L'ingénieur dressa son index.
--À moins que... dit-il, un miracle...
--Nous ne sommes malheureusement ni au temps du Christ, ni au temps des
fées...
Il eut un mouvement nerveux de la tête et ajouta:
--Et puis, après tout, c'est peut-être un mal pour un bien!
--Tu dis! fit l'ingénieur surpris.
--Je dis que Séléna est bien charmante, bien adorable; mais que son
bonhomme de père...
Il dressa vers le plafond des bras désespérés, que terminaient des
poings furieusement crispés.
--Oh! ce père! grinça-t-il...
--Hein! ricana Fricoulet, si on pouvait faire deux lots, prendre la
fille et laisser le père... malheureusement, il faut prendre le tout...
--Ou rien... laissa échapper Gontran, que les plaisanteries de son ami
commençaient à énerver passablement.
Subitement, M. de Flammermont se pencha vers son ami, et nez à nez avec
lui:
--Zut! lui fit-il en pleine figure.
Et, après cette énergique déclaration, il fut s'asseoir dans un coin où
il s'immobilisa.
Nullement froissé de cette manifestation de mauvaise humeur, Fricoulet
demeura souriant, satisfait au fond et songeant:
--Il y vient... il y vient... Si seulement le bonheur voulait que nous
retournions sur Terre, je crois bien que l'ami Gontran ne ferait pas
connaissance avec l'écharpe tricolore du maire du VIIIe.
Ce fut à ce moment que Farenheit, le tirant par la manche, lui demanda:
--Pensez-vous vraiment que nous ne pourrons pas en réchapper?
À son tour, Fricoulet, énervé d'être interrompu au milieu de si
agréables rêveries, s'écria:
--Zut!
Et il alla prendre place devant le télescope installé à l'arrière de la
machinerie.
* * *
Au fur et à mesure que s'écoulaient les heures,--brèves pour les
voyageurs comme si elles n'eussent pas plus duré que des quarts,--le
disque apparent de l'étoile signalée par Fricoulet grossissait pour
ainsi dire à vue d'oeil. Sa lumière et sa chaleur s'accroissaient en même
temps, en sorte que, dans l'intérieur du wagon, les voyageurs enduraient
d'intolérables souffrances, contraints de fermer les yeux, en dépit des
voiles qui masquaient les hublots, impuissants à tamiser l'éclat des
rayons aveuglants qui pénétraient.
Seuls, Ossipoff et Fricoulet, avec une persistance incroyable,
demeuraient fixes à leurs postes d'observation, voulant regarder le
danger en face...
Et ce danger devenait à chaque instant de plus en plus inévitable:
maintenant le globe de feu offrait les dimensions de la pleine Lune vue
de la Terre, et une lueur d'un rouge sanglant inondait l'intérieur de
l'_Éclair_.
Le thermomètre qui, deux heures à peine auparavant, marquait 10 degrés
centigrades, en marquait alors près de 45!
Qu'est-ce que cela allait être, quand l'appareil aurait pénétré dans la
photosphère!
Malgré eux, les terriens étaient sortis de leur torpeur, et le visage
collé aux hublots, les lèvres closes, ils considéraient cette gueule de
four effroyable qui s'ouvrait, incandescente, pour les engloutir.
En même temps, la vitesse de l'appareil croissait encore et, avant que
les voyageurs eussent pu s'en rendre compte, l'_Éclair_ était emporté
dans un véritable tourbillon d'incendie.
[Illustration: Il avait cousu tout cela ensemble avec une solidité qui
défiait toute concurrence (p. 269). 261]
Mais alors, comme ils se croyaient perdus, le tableau changea soudain:
une épaisse nuée bleuâtre s'interposa entre le gouffre et l'appareil qui
se trouva baigné d'une lueur violacée: on venait de pénétrer dans la
grande nébuleuse de l'_Écu_ et on la traversait avec la rapidité de
l'ouragan, tombant vertigineusement vers le centre d'attraction, tandis
que des étincelles électriques, bleuâtres et livides, rayaient la
nébulosité phosphorescente.
Spectacle grandiose et sinistre, dont les terriens, fascinés, ne
pouvaient arriver à détacher leurs regards.
Une éruption de flammes de cent mille kilomètres de hauteur s'élançait
de la fournaise du soleil qui, maintenant, occupait tout l'horizon; une
pluie de feu retombait sur ce disque incandescent, agité de mouvements
tumultueux comme un océan en fusion et creusé en certains endroits par
des maëlstroms de matières liquéfiées, vaporisées par l'atmosphère
ambiante.
Le wagon était entouré d'étincelles et flambait comme un phare!