--Moi! moi!... murmurait-il.

--Oui, vous... un cauchemar!... vous voulez dire un joli accès de fièvre

chaude... Ah! vous en avez raconté des choses... La Terre... le

Soleil... l'observatoire de Poulkowa... vos instruments... le froid...

la glace... les nébuleuses...

--Une vraie salade russe, quoi! s'exclama Flammermont.

--Oui... oui; je me souviens maintenant...

Et, tandis que son visage s'illuminait soudain, Ossipoff s'écriait,

comme inspiré:

--Ah! je ne donnerais pas pour ma vie entière le cauchemar qui vient de

me torturer... C'est Dieu qui me l'a envoyé pour me permettre de

soulever le voile mystérieux dont la nature s'enveloppe... j'ai eu la

prescience de la fin des mondes... je...

Séléna prit la main de l'ingénieur.

--Monsieur Fricoulet, supplia-t-elle, calmez-le, sa fièvre le reprend...

--Laissez-le dire; tenter de l'arrêter lui ferait plus de mal...

Assis sur son séant, l'index levé dans une attitude prophétique, le

vieillard se mit à parler.

--Non, rien ne meurt, mais rien ne se crée... dans l'universelle nature,

la matière et l'énergie sont indestructibles... depuis la création des

Mondes, pas un atome de matière ne s'est détruit, pas une parcelle

d'énergie potentielle ne s'est perdue... Si, une fois les planètes

mortes et les Soleils éteints, leur poussière demeurait inerte et

inactive, l'Univers pourrait-il être ce qu'il nous paraît...

Il s'interrompit, poussa un petit rire moqueur en réponse à des

objections que son imagination enfiévrée faisait résonner à son oreille

et poursuivit:

--Est-ce que, s'il en était ainsi, les étoiles n'auraient pas eu

largement, depuis l'époque de leur formation, le temps de s'éteindre et,

relativement aux siècles écoulés, il n'y a que les plus récentes qui

brillent... Non... non... nous ne courons ni à l'anéantissement ni à la

mort universelle de tout ce que nous connaissons!... La création est la

loi de la nature... Quel est le but du créateur? il n'est pas donné à

notre infime intelligence de le percevoir... mais l'Infini est

éternel!...

Ces derniers mots, il les avait criés plutôt que prononcés, d'une voix

rauque et, en même temps, épuisé par ce suprême effort, il se renversa

en arrière, la tête immobilisée sur le traversin, la face empourprée,

les yeux désorbités, les regards vaguant dans l'espace...

Séléna s'était précipitée; mais Fricoulet l'écartant doucement de la

main, lui dit avec calme:

[Illustration: 234]

--N'ayez crainte; cette surexcitation va tomber et, dans quelques heures

d'ici, vous pourrez le voir calme et souriant comme autrefois; allez

prendre un peu de repos... Je suffirai pour le moment.

--Mais voilà quatre jours que vous n'avez dormi! s'exclama la jeune

fille.

Sans rien dire, l'ingénieur la poussa vers la porte ainsi que ses deux

compagnons et revint prendre sa place au chevet du malade.

CHAPITRE VIII

LA FIN DE TOUT

[Illustration: 235]

Bérénice, fille du roi Ptolémée Philadelphe, venait d'épouser son propre

frère, Ptolémée Evergète, quand la guerre, soudainement déclarée avec

Séleucus, roi de Syrie, amena la séparation des deux jeunes époux.

Dans son affliction, la princesse promit de faire à Vénus le sacrifice

de sa chevelure si son mari revenait victorieux, et la déesse, ayant

exaucé les voeux de Bérénice, celle-ci, le lendemain même du retour de

Ptolémée, faisait tomber sous le ciseau les plus beaux cheveux qui se

fussent jamais vus sur une tête de femme et les portait au temple de

Vénus.

Mais, quelques jours après, cet ex-voto d'un genre tout nouveau avait

disparu, volé sans doute par quelque amoureux de la princesse, à moins

que la chevelure n'eût tiré l'oeil d'un perruquier de l'époque qui y vit

matière à fabriquer des postiches superbes.

Quoi qu'il en fût, cela provoqua un gros scandale, d'autant que la

douleur de Bérénice se doubla de la fureur de son époux qu'un semblable

larcin mit hors de lui.

Pour calmer un peu le couple royal, il fallut alors qu'un astronome du

temps, dont la science était fort respectée, un nommé Conon, déclarât

que l'auteur du larcin n'était autre que Vénus, elle-même, laquelle,

pour honorer en la personne de Bérénice la fidélité conjugale dont elle

avait fait preuve en sacrifiant sa chevelure, avait transporté celle-ci

au ciel où elle brillait sous forme d'étoiles.

Et, à l'appui de son dire, l'astronome montra aux jeunes époux une

constellation nouvelle qui--leur affirma-t-il--venait d'apparaître.

De la sorte, tout le monde fut content et les époux flattés dans leur

amour-propre, et le voleur qui put jouir en paix de son larcin et

l'astronome qui dut récolter, du fait de cette aimable supercherie, un

joli cadeau; et les futurs astronomes eux-mêmes auxquels fut épargnée la

peine de choisir un nom à cette belle constellation, puisqu'ils l'ont

trouvée toute tracée et toute baptisée sur le globe céleste de

l'Observatoire d'Alexandrie.

Ayant terminé cet historique, du ton narquois et sceptique qui lui était

particulier, Fricoulet fit une légère pause et regarda Gontran:

celui-ci, le visage contre le télescope, semblait examiner avec

attention la constellation dont il était question, mais en réalité ses

paupières étaient closes.

--Tu dors! demanda l'ingénieur du ton le plus naturel qu'il lui fut

possible.

--Moi! s'exclama le jeune comte, comme si une semblable supposition

l'eût froissé...; pas le moins du monde! seulement, je ferme les yeux

pour me mieux entrer dans la mémoire ce que tu me racontes...

Fricoulet se mit à rire.

--Et comment, diable! veux-tu te fourrer dans la mémoire ce qu'il faut

voir?... ce n'est pas en jouant à l'aveugle que tu deviendras jamais

astronome! S'il prend fantaisie à Ossipoff de te demander le résultat de

tes observations?

--Je lui dirai que la _Chevelure de Bérénice_ se trouve au-dessous des

_Chiens de chasse_, qu'elle est formée par la réunion de plusieurs

étoiles que Tycho-Brahé a réunies en une constellation, vers l'année

1790... mais que Tycho-Brahé n'avait rien inventé plus haut, puisque...

et je raconterai la petite histoire de fidélité conjugale que tu viens

de me débiter...

[Illustration: Avec ce bouquin, comme guide, tu pourras circuler à

travers les étoiles (p. 245). 237]

Tout cela, Gontran l'avait récité d'un seul trait, sur un ton de voix

monocorde, tel un enfant qui récite une leçon apprise à la façon des

perroquets.

--D'accord; mais, s'il te demande quelle est la coloration du nº24 au

catalogue de Flamsteed, seras-tu capable de lui répondre?

--Oui, quand tu me l'auras montré!

L'ingénieur donna un léger coup de pouce au télescope qui pivota sur

lui-même et fut alors braqué dans la direction où se trouvait la

constellation en question.

--Regarde, maintenant, dit-il... que vois-tu?

--Deux étoiles; l'une qui jette des feux oranges et l'autre qui rayonne

couleur lilas...

--C'est le nº24...; je te signale, non loin, le nº42, également double

et dont le mouvement orbital est si rapide que la révolution de ces deux

soleils autour de leur centre de gravité ne demande que 25 ans pour

s'effectuer... Comme particularité, cette révolution se produisant juste

dans le plan de notre rayon visuel, on ne voit ce mouvement que de

profil, si bien que les deux composantes paraissent ne s'écarter que

très peu l'une de l'autre... Un peu sur ta droite, tu dois voir le nº35,

système triple qui, de Terre, n'est visible qu'à l'aide de puissants

instruments d'optique...

--Oui... je vois trois étoiles... eh bien?

--Rien à dire, si ce n'est qu'elles ont tourné de 45 degrés, en 70 ans;

ce qui permet de fixer à leur révolution complète une durée de quatre à

cinq cents ans...

Entendant un bruit de pas légers derrière lui, l'ingénieur se retourna

et vit Séléna qui entrait dans la machinerie sur la pointe des pieds.

--Eh bien?... demanda-t-il, comment va?

--Mieux... il est éveillé et désire parler à Gontran...

Le jeune comte se retourna et montra un visage tellement mécontent que

Mlle Ossipoff en fut tout affectée.

--Qu'y a-t-il encore? ne put-il s'empêcher de bougonner entre ses dents.

--Tranquillisez-vous, lui répondit la jeune fille d'une voix triste; mon

pauvre père se rend compte de son état et je ne crois pas que la

conversation qu'il désire avoir avec vous doive rouler sur les questions

astronomiques.

Alors, Gontran fut véritablement inquiet, et, avec sollicitude:

--Se sentirait-il plus mal?

--Au contraire; le cerveau est un peu dégagé, l'oppression de la

poitrine a diminué et il paraît avoir ses idées très nettes.

En ce moment, une sorte de gémissement plaintif s'entendit dans la cage

de l'escalier et Séléna ajouta:

--Mon père s'impatiente... venez-vous, monsieur Gontran?...

Celui-ci regarda Fricoulet.

--Cela ne va-t-il pas l'agiter et augmenter son malaise?

--Je ne crois pas; en tout cas, il serait plus dangereux encore de

l'énerver... Va avec mademoiselle... je vous suis et, si M. Ossipoff

veut se lancer dans des discussions scientifiques... halte-là!... moi,

son docteur ordinaire, j'interviens...

Hélas! les craintes de Gontran étaient chimériques: ainsi que l'avait

dit Séléna, le vieillard, bien qu'allant mieux, se trouvait encore sous

le coup de la commotion cérébrale qui l'avait jeté bas, trois jours

auparavant, ainsi qu'un vieil arbre abattu par la cognée du bûcheron.

L'oeil avait, il est vrai, repris sa lucidité, et dans le regard avaient

reparu des reflets d'intelligence; mais le masque était blême, à peine

plus coloré que le blanc oreiller sur lequel reposait la tête; la bouche

était pincée, les lèvres encore violacées et, sur la couverture, les

mains, extraordinairement amaigries, demeuraient immobiles.

Cependant, à la vue de M. de Flammermont, il sembla que les pommettes du

malade se teintaient, oh! très légèrement, et les doigts osseux

esquissèrent, très faible, un geste d'appel.

--Gontran,... mon enfant,... balbutia le malade, d'une voix douce comme

un souffle, quand le jeune homme se fut approché de lui... ne vous

inquiétez pas... cela va mieux... beaucoup mieux... je voudrais vous

demander un service...

--Parlez... parlez... répondit M. de Flammermont avec empressement...

Le vieillard garda le silence, durant quelques secondes, comme s'il

rassemblait ses forces; puis, enfin:

--D'abord... où sommes-nous? interrogea-t-il.

--Aux abords de la _Chevelure de Bérénice_, fit le comte.

--Bien... ah! bien, murmura le vieillard; alors, nous ne devons pas être

loin du _Bouvier_.

--Nous en approchons rapidement, monsieur Ossipoff, dit Fricoulet, qui,

jusqu'alors, était demeuré sur le seuil de la cabine; mais, vous savez,

il ne faut pas vous occuper de ces choses-là... pour le moment... sans

cela, vous guérirez beaucoup plus lentement...

Ossipoff inclina la tête faiblement.

[Illustration: 240]

--Je sais... je sais... bégaya-t-il; mais, pendant que je suis là, nous

marchons et je perds l'occasion de pouvoir étudier de près ces astres

merveilleux que l'on contemple si imparfaitement de la Terre...

Le vieillard s'animait, un feu vif lui était monté aux joues et ses yeux

s'étaient soudainement mis à briller d'un éclat extraordinaire.

--Monsieur Ossipoff, dit alors Fricoulet avec autorité, je vous défends

absolument de parler de ces choses et même d'y penser et si j'avais su

que vous aviez demandé Gontran pour cela...

--Non... non; s'exclama désespérément le vieillard du ton que prend un

enfant auquel on défend de jouer à son jeu favori.

Et, tendant vers le jeune homme ses mains tremblantes:

--Gontran, balbutia-t-il, mon enfant, mon fils... je voulais vous prier

de prendre des notes à ma place...

Et, la tête subitement renversée en arrière, les yeux vagues, il se mit

à parler comme dans un accès de délire.

--Le _Bouvier_... _Couronne Boréale_... le _Cocher_... le _Serpent_...

Impressionné, Gontran se pencha vers le lit.

--Mon cher monsieur Ossipoff, dit-il, je vous promets d'étudier au plus

près les constellations que nous trouverons sur notre route, de façon à

ce que, lorsque vous irez mieux, vous puissiez vous imaginer avoir vu

tout cela vous-même...

Mais déjà le vieillard était incapable d'entendre, la fièvre l'avait

ressaisi et, pendant que Fricoulet et Séléna s'empressaient autour de

lui, l'un lui faisant respirer des sels, l'autre lui faisant, sans

discontinuer, des applications d'eau glacée sur le front, le vieillard

se mit à parler tout haut, en proie à un état extraordinaire

d'exaltation.

--Arcturus!... Arcturus! s'exclama-t-il, tandis que son index levé vers

le plafond semblait indiquer dans l'espace l'astre que son imagination,

à défaut de ses regards, voyait.

Et, mentalement, M. de Flammermont se rappela, évoqués par ce seul nom,

les deux vers de Virgile:

_At sit non fuerit tellus fecunda, sub ipsum_

_Arcturum tenuit sat erit suspendere sulco_.

Par un phénomène étrange de l'association des idées, il lui semblait

entendre la voix du professeur de rhétorique, commentant ces deux vers,

expliquant qu'au temps d'Hésiode et d'Homère, Arcturus était consulté

comme un oracle de la vie champêtre; Virgile conseillait d'attendre le

coucher du Bouvier, dont Arcturus est la plus brillante étoile, pour

planter les lentilles et de labourer à l'époque où Arcturus brille au

plus haut du ciel.

Les astronomes de ces temps reculés associaient les étoiles aux travaux

des champs et Arcturus, particulièrement, était fort redouté, car son

retour coïncidait souvent avec l'époque des tempêtes...

Cependant, peu à peu, l'excitation d'Ossipoff était tombée et, grâce aux

soins empressés de sa fille, un calme relatif l'avait envahi, si bien

qu'il ferma les yeux et s'assoupit...

Alors, sur un signe de Fricoulet, Gontran sortit sans bruit de la cabine

et descendit dans la machinerie où l'ingénieur le rejoignit bientôt,

portant les différentes pièces du spectroscope qu'il avait démonté.

--Vois-tu, fit-il en réajustant les pièces les unes aux autres, ce qui

est un mal pour les uns est un bien pour les autres et l'indisposition

d'Ossipoff ne pouvait tomber plus à propos pour te permettre de jouer

sans danger ton petit rôle d'astronome en chambre...

--Quelle drôle d'idée, bougonna Gontran, a eue l'auteur des _Continents

célestes_ de n'y pas parler des étoiles?

--Drôle d'idée! non; fort logique au contraire... les étoiles n'ont rien

à voir avec les planètes. D'ailleurs, que t'importe... puisque tu m'as

sous la main et que tu peux me feuilleter à ton aise...

Et, comme Gontran accueillait ces mots par un hochement de tête,

l'ingénieur ajouta avec un petit ricanement:

--Oui... oui... je sais bien ce qu'il y a de désagréable pour toi à me

demander à moi, ton rival, les éléments nécessaires pour me faire

concurrence!... mais, que veux-tu, la situation est comme ça, et ni toi

ni moi n'y pouvons rien changer...

Il avait achevé de monter le spectroscope, et, tout en s'occupant de

l'orienter devant le télescope, il poursuivit:

--Il faut d'abord que tu saches que le _Bouvier_, l'une des plus

anciennes constellations du Ciel, a changé plusieurs fois de nom, depuis

les siècles: on l'a appelé «Arctophylon» ou _Gardien de l'ourse_, en

raison de sa proximité de la Grande-Ourse, _Gardien du Nord_, _Crieur_;

puis, les Arabes, qui regardaient les quatre étoiles du chariot comme

l'image d'un cercueil, l'appelaient _Fossoyeur_, parce qu'il semblait

marcher derrière le corbillard...

--C'est que nous appelons l'astronomie gaie! ricana le jeune comte.

--«Arcturus» qui est, avec «Véga», la plus magnifique étoile de

l'hémisphère boréal, a passé fort longtemps pour l'une des étoiles les

plus proches de la Terre, à cause de son éclat. Mais l'astronome Peters

étant parvenu, en 1842, à déterminer sa parallaxe, on constata, qu'au

contraire, Arcturus est fort éloigné de notre planète: environ 60

trillions de lieues...

En ce moment, M. de Flammermont souleva son chapeau de voyage et

montrant à l'ingénieur son front tout emperlé de sueur:

--Dieu, qu'il fait chaud! murmura-t-il.

Fricoulet sourit et écarta légèrement le voile qui masquait le hublot;

aussitôt, par l'ouverture, entra une clarté aveuglante dont la

machinerie se trouva inondée et dont les deux terriens demeurèrent

éblouis, durant quelques secondes, même après que le rideau, retombé à

sa place, eut refait l'obscurité.

--Arcturus! dit l'ingénieur; sans que tu t'en aperçoives, j'ai donné un

petit coup de levier et voilà un quart d'heure que nous piquons droit

sur le _Fossoyeur_... maintenant, tu peux constater par toi-même que son

spectre est identique à celui de notre Soleil... car voici les mêmes

raies qui trahissent dans cette étoile la présence des mêmes métaux que

dans le Soleil...

[Illustration: 243]

L'ingénieur força son ami à se courber sur l'appareil, et soulignant ses

explications d'indications données à l'aide de son doigt:

--Te rends-tu compte de la rapidité avec laquelle Arcturus marche à

travers l'espace? tu vois que son déplacement atteint 0'078 en ascension

droite vers l'Ouest et 1"97 en déclinaison vers le Sud, ce qui donne

2"25 par an, suivant un arc de cercle vers le Sud-Ouest... Eh bien!

sais-tu ce qu'il advient de cette rapidité?... tout simplement ceci:

qu'en huit cents ans, Arcturus parcourt sur la sphère céleste un espace

analogue à la largeur de la pleine Lune vue de la Terre et que, dans

quelques siècles, il n'appartiendra plus aux constellations de

l'hémisphère boréal; il aura franchi l'Équateur et se sera incorporé aux

groupes de l'hémisphère austral.

Gontran écoutait tout cela, d'un air absolument indifférent: que pouvait

lui faire, en effet, qu'Arcturus appartînt à tel ou tel hémisphère? À

son sens, il eût cent fois mieux valu qu'il n'existât pas du tout;

c'eût été une torture de moins à infliger à sa mémoire.

--Arcturus, continua impassiblement Fricoulet, marche dans le sens du

rayon visuel d'un observateur placé sur la Terre avec une rapidité de 66

kilomètres par seconde; en additionnant cette vitesse avec celle de son

déplacement sur la voûte céleste égale à 83 kilomètres, on arrive au

joli total de 149 kilomètres par seconde, 8,940 par minute...

Le jeune comte haussa les épaules, grommelant:

--Et comment veux-tu qu'on puisse s'y reconnaître avec des astres qui

sont continuellement en mouvement?... les constellations des anciens ne

sont plus les mêmes que les nôtres... ou du moins ne sont plus à la même

place; alors, qu'est-ce qui te prouve que ce soient les mêmes?

Sans faire attention à la boutade de son ami, l'ingénieur, le prenant

par le bras, le contraignit à mettre son oeil à l'objectif, disant:

--Au lieu de bougonner, admire donc «Pulcherrima».

--Qu'est-ce que c'est que ça? interrogea l'autre ahuri.

--Cette étoile double que tu aperçois en ce moment avec ses deux

composantes, l'une jaune d'or éclatant, l'autre bleu marine: c'est

[Grec: e] que l'astronome Struve a baptisée de ce nom significatif:

Pulcherrima!--pendant que tu y es, tu peux voir [Grec: d], moitié jaune

d'or et lilas clair; leur originalité est d'être fixes l'une par rapport

à l'autre, bien qu'un mouvement rapide les entraîne toutes deux dans

l'espace... Pour mémoire, rappelle-toi que, parmi les curiosités du

_Bouvier_, il faut retenir l'étoile [Grec: x], formée de deux astres de

couleur orangée,--fait assez rare, car presque dans tous les couples où

le soleil principal est jaune, le satellite est ordinairement blanc,

vert ou bleu,--l'étoile 44 _i_, curieuse par l'inclinaison de 70 degrés

de son plan orbital sur le rayon visuel, l'étoile [Grec: m], de

quatrième grandeur, qu'il dédouble d'abord en deux astres, dont le plus

petit lui-même est double; ensuite...

Cette fois, la patience de Gontran était à bout; il se dressa, croisa

les bras et s'écria avec colère:

--Ah! çà, t'imagines-tu que je m'en vais retenir tout cela?.... voilà

une heure au moins que tu parles et tu en es toujours à la même

constellation! Je n'ai pas envie de devenir fou, moi!...

--Veux-tu que je cesse? demanda Fricoulet très tranquillement. Moi, tu

sais, je n'ai pas la vocation du professorat...

[Illustration: Elle était à genoux sur le plancher, les yeux attachés

sur une image sainte (p. 254). 245]

--Peut-être; mais tu as maintenant celle du mariage, riposta

narquoisement M. de Flammermont, que ces mots avaient calmé comme par

enchantement.

Il reprit sa place et avec une douceur angélique:

--Continue, mon bon Alcide, dit-il, je suis tout oreilles.

[Illustration: 246]

L'ingénieur fit une légère grimace qui trahissait la déception que lui

causait cette soudaine résignation de son ami; puis il prit son parti et

d'un ton doctoral:

--Te rappelles-tu les vers d'Ovide, dans lesquels il raconte l'histoire

de Bacchus lançant vers les cieux la couronne d'Ariane?... non; eh bien!

fais comme si tu te les rappelais et souviens-toi que c'est à cette

légende que la constellation de la _Couronne Boréale_ doit son nom...

Maintenant, tu me demanderas peut-être pourquoi les Arabes donnent à

cette même constellation le surnom d'«écuelle des pauvres»...

--Non, plaisanta Gontran, je ne le demanderai pas, parce que je le

sais...

--Tu le sais? s'exclama Fricoulet ébahi...

--Je ne suis peut-être qu'un âne en matière astronomique; mais on se

plaisait à reconnaître au quai d'Orsay que je ne manquais pas de

logique; c'est pourquoi j'imagine qu'il en est des constellations comme

de la beauté et de la vertu sur lesquelles chaque peuple a des idées

spéciales et différentes de celles de son voisin... Les Arabes voient

une écuelle, là où les anciens ont vu une couronne et où les astronomes

de l'avenir verront quelque autre figure.

L'ingénieur approuva d'un signe de tête et, après avoir mis le télescope

au point; dit à son ami:

--Regarde maintenant... la _Couronne_ est formée de ces cinq étoiles qui

t'apparaissent dans le champ du télescope.

--Pas bien grosses, les étoiles... murmura Gontran.

--Il y en a une cependant--celle qui se trouve tout à fait sur la

droite--une étoile de dixième grandeur qui, le 12 mai 1866, tu vois que

je précise, a brillé à la deuxième grandeur, puis, en moins de trois

semaines, est retombée à sa petitesse primitive.

--Et depuis?...

--Depuis, elle est demeurée stationnaire; d'ailleurs, les cinq étoiles

que je te désigne sont variables périodiquement.

--Et comment explique-t-on cet éclat passager?

--De la manière la plus simple du monde: cet éclat est dû à une masse

d'hydrogène, qui a subitement fait explosion de l'intérieur de cet

astre, et il a duré tout le temps qu'a duré la combustion de

l'hydrogène. Mais ce qu'il y a de particulièrement curieux, c'est

qu'examiné au spectroscope, ce soleil éphémère a montré une espèce de

brouillard, une atmosphère vaporeuse qui se dissipa à mesure que l'éclat

allait diminuant. On constata également deux spectres superposés: l'un

formé d'un réseau de raies noires très serrées, l'autre de raies

lumineuses, ce qui prouve que la lumière de cette étoile provient de

deux sources différentes; une photosphère liquide ou solide serait l'une

de ces sources, émettant la lumière à travers des vapeurs absorbantes,

comme dans notre Soleil; l'autre source serait un gaz incandescent,

l'hydrogène, par exemple...

--Faut-il que je retienne cela? demanda Gontran qui trouvait

l'explication quelque peu embrouillée.

--Autant que possible, en raison de l'influence qu'une semblable

conflagration a pu avoir sur l'humanité des mondes éclairés par ce

Soleil... T'imagines-tu de ce que deviendrait la Terre, si, du jour au

lendemain, le Soleil prenait une intensité décuple de ce qu'elle est en

plein midi, au mois de juillet?

--C'est bien, bougonna le jeune comte, on fera son possible pour se

rappeler...

--La _Couronne Boréale_, poursuivit Fricoulet, renferme quelques beaux

spécimens d'étoiles doubles: «[Grec: z]», de quatrième grandeur, blanche

et verte; «[Grec: s]», blanche et bleue; «[Grec: ê]»... j'en passe et

des meilleures, pour arriver tout de suite à _Hercule_.

Comiquement, Flammermont prit entre ses mains les mains de son ami et

les serra avec effusion, en s'écriant:

[Illustration: 248]

--Tu en passes!... ah! que tu es bon!

Aventures extraordinaires d'un savant russe; IV. Le désert sidéral · 第 15 / 25 段