--Puisqu'il est convenu que je vais vous mettre ça par écrit...

Cependant l'Américain étirait sa longue barbe d'un air si visiblement

perplexe, que Fricoulet ne put faire autrement que de lui demander:

--Qu'y a-t-il encore?

--Il y a... il y a... que l'on me demandera peut-être, quand j'aurai

répété comme un perroquet ce que vous venez de me raconter là, dans

combien de temps les astronomes terriens pourront étudier les nouvelles

planètes à la naissance desquelles nous avons assisté tout à l'heure...

et qu'alors...

L'ingénieur leva les bras au plafond dans un geste d'ahurissement.

--Ah! ah! par exemple... Dieu seul le sait!... des millions d'années

peut-être... il se pourrait même que ce fût davantage...

--Tant que cela!

Fricoulet se croisa les bras narquoisement.

--Ah çà! monsieur Farenheit, s'exclama-t-il, vous imaginez-vous qu'il en

soit des astres comme de vos porcs de Chicago et de ce que le suif fondu

met une journée à se solidifier, concluez-vous qu'il en puisse être de

même des nébuleuses?

--Mais...

--Des millions d'années!... j'étais au-dessous de la vérité!... ce sont

des millions de siècles qu'il faudra sans doute pour que de la nébuleuse

primitive il ne reste plus que des planètes solidifiées...

L'Américain se grattait énergiquement le bout du nez, d'un air qui

trahissait une perplexité profonde.

--Vous croyez? murmura-t-il; mais enfin, en admettant que vous

n'exagériez pas, pourriez-vous préciser la durée?

[Illustration: Il eut la sensation de vivre les derniers siècles de

l'humanité terrestre (p. 224). 221]

Cette fois, les prétentions de Farenheit dépassaient par trop les

limites et l'ingénieur se mit à pousser de véritables cris.

--Fou!... vous êtes fou!... où voulez-vous que je prenne les éléments

nécessaires pour baser une semblable estimation?... Ai-je le poids, la

masse, la superficie de cette nébuleuse?... Je sais bien que, d'après

Helmholtz et Tyndall, en supposant que la chaleur spécifique de la masse

condensante ait été celle de l'eau, la chaleur ou la condensation aurait

suffi à produire une température de plus de 28 millions de degrés

centigrades... mais encore... et puis, non, ce n'est pas cela... vous

m'embrouillez avec vos questions abracadabrantes!

Farenheit était tout penaud.

--Croyez, cher monsieur Fricoulet, balbutia-t-il, que je regrette

infiniment...

--Et puis, ajouta l'ingénieur, de quel intérêt pourrait-il être pour vos

auditeurs de connaître la date d'un phénomène qui ne se produira que

dans un ou deux millions de siècles! il y a longtemps qu'à cette époque

la Terre aura été rejoindre les vieilles lunes... ou, du moins, que de

la rencontre de la Terre avec quelque autre monde, sera née une nouvelle

nébuleuse!

Instinctivement, le visage de Farenheit s'apeura.

--By god!... s'exclama-t-il.

L'ingénieur haussa les épaules.

--Bast!... fit-il, qu'on s'intéresse à ses petits-enfants et même à ses

arrière petits-enfants, très bien,... qu'on prenne même souci, quand on

appartient à l'histoire, de ce que deviendront, dans un siècle ou deux,

vos descendants, passe encore;... mais que peut vous importer, à vous,

gros commerçant en suifs, de Chicago, que l'humanité terrestre existe

encore ou disparaisse dans un ou deux millions de siècles?

Ce fut par ces paroles, très raisonnables au fond, que Fricoulet clôtura

sa petite conférence; il tourna les talons et s'en fut s'étendre sur son

hamac, sans paraître prendre garde à l'attitude hébétée de son auditeur,

qui semblait attendre encore quelque chose.

--Oh! oh! pensa-t-il en lui-même, il ne faut pas que l'Américain se

mette sur le pied, lui aussi, de vouloir prendre des répétitions

d'astronomie! tout mon temps ne suffirait pas et j'aurais plus vite fait

d'ouvrir un cours public et gratuit.

Ce dernier mot amena un sourire sur ses lèvres et il s'endormit, tandis

que devant ses paupières closes se dessinait vaguement la silhouette

charmante de Séléna.

L'_Éclair_, pendant qu'avaient lieu ces diverses conversations, avait

traversé la _Petite-Ourse_ et maintenant brillaient derrière lui les

sept étoiles qui la composent, parmi lesquelles l'étoile Polaire.

Il se trouvait alors, étant donné la parallaxe de cette étoile, calculée

par Peters en 1842 et estimée à 0"076, à environ cent trillions de

lieues du système solaire, distance fantastique qu'un express courant à

raison de 60 kilomètres à l'heure, mettrait plus de 720 millions

d'années à franchir.

Si Farenheit eût pu se douter de ce détail, sans doute eût-il été frappé

à nouveau de folie: mais, pour l'instant, il dormait profondément, le

cerveau fort fatigué par les explications que lui avait fournies

Fricoulet.

Celui-ci même reposait, tandis que Gontran, de quart, causait avec

Séléna et qu'Ossipoff, véritablement infatigable, continuait d'étudier.

Sur la petite table, placée près de lui, les feuillets s'entassaient,

surchargés de notes hâtivement prises, notes qui devaient servir au

grand ouvrage relatant la fantastique excursion accomplie depuis près de

trois ans...

En traversant le _Dragon_, le vieillard constata que [Grec: a], la

polaire d'autrefois, celle qui, en raison de la précession des

équinoxes, formait l'extrémité de l'arc du monde 2,700 ans avant notre

ère, brillait d'un éclat beaucoup moins considérable qu'il ne paraissait

aux yeux des astronomes terriens et, bien qu'il fût trop éloigné pour en

étudier les causes de visu, il n'hésita pas à noter que c'était là, sans

aucun doute, l'indice d'un soleil qui s'éteint.

Vainement, il chercha à découvrir le mystère dont est enveloppé le

système double de [Grec: n] (nu) dont le compagnon est, depuis deux

siècles, demeuré fixe par rapport à l'autre, bien qu'ils soient emportés

dans le Ciel par un mouvement propre assez rapide: l'éloignement était

trop grand et il dut conclure que la durée de révolution devait être,

comme pour l'étoile polaire, de six à sept mille ans.

Ah! s'il l'eût osé, il eût bien détourné l'appareil de sa route pour se

rapprocher davantage; mais il entendait le vague bourdonnement que

faisaient les voix de Gontran et de Séléna, causant dans la machinerie,

et il demeura à son télescope...

D'ailleurs, le panorama qui s'offrait à lui était tellement captivant

qu'il y eût regardé à deux fois avant de se déranger: ce fut d'abord

[Grec: o] (omicron) qui formait un couple ravissant jaune d'or et lilas,

puis les composantes de [Grec: ps] (psi) immuables depuis 1755, époque à

laquelle on les a étudiées pour la première fois, ensuite la fameuse

nébuleuse planétaire, de forme ellipsoïdale, au centre de laquelle

brille une petite étoile, qui semble être le centre de ce monde en

formation.

Cette nébuleuse, Ossipoff l'examina au spectroscope avec un soin extrême

et cet examen lui confirma les études qu'il avait faites à Poulkowa:

elle était de constitution essentiellement gazeuse et se trouvait dans

l'une des phases de transformation planétaire.

[Illustration: 224]

Mais ce qui, par-dessus tout, l'intéressa, ce fut la _Grande-Ourse_, la

plus populaire des constellations célestes, la plus reconnaissable entre

toutes, grâce aux sept étoiles brillantes qui la composent et dont

l'assemblage a reçu, plus particulièrement en France, le nom de «Chariot

de David».

Ce fut avec une joie extrême que, rapproché comme il l'était de la

constellation, il put surprendre le secret du système physique de

«Mizar» et «d'Alcor», chez lesquels les astronomes terriens n'ont pu

surprendre aucune trace de mouvement orbital.

Il attribua cette impossibilité à la lenteur du mouvement, si lent qu'il

faudrait des siècles pour le constater; peut-être se hasardait-il

beaucoup, mais, par emballement, il n'y regarda pas de si près.

Peut-être, au fond de lui-même, se disait-il qu'il ne risquait pas

grand'chose à être aussi affirmatif, personne ne devant venir contrôler

l'exactitude de ses dires.

D'ailleurs, c'était là une chose de peu d'importance auprès de

l'événement qui vint tout à coup mettre sa pauvre cervelle sens dessus

dessous.

Dans le champ du télescope, au moment où il s'y attendait le moins, une

étoile apparut, volant à travers l'espace avec une rapidité

inconcevable, rayant l'infini bleu d'une traînée irradiante et, dans un

premier mouvement de stupeur admirative, il joignit les mains,

s'écriant:

--Elle!... c'est elle!...

Ce n'était autre que l'étoile marquée au catalogue de Groombridge, sous

le nº1830, l'une des curiosités de la Grande Ourse, à laquelle elle

appartient, ou plutôt à laquelle elle semble appartenir.

Combien de fois, durant ses nuits d'observation, à Poulkowa, l'avait-il

examinée, cherchant à surprendre le secret de cet astre énigmatique,

dont la vitesse foudroyante défie tous les calculs, déconcerte toutes

les suppositions...

[Illustration: 225]

--Ah! cette fois, tu ne m'échapperas pas! grommela-t-il entre ses dents,

sa première surprise passée, du ton d'un lutteur dont l'adversaire s'est

dérobé pendant longtemps et qui se trouve enfin face à face avec lui.

Trois cents kilomètres à la seconde!

Est-ce qu'avec une vitesse semblable, il était possible d'admettre que

1830 Groombridge appartînt à notre univers? c'était de la folie! et une

supposition semblable se trouvait en opposition flagrante avec tous les

principes scientifiques admis!

«Parmi ces principes, notamment, il en est un d'après lequel un corps

arrivant de l'Infini vers la Terre, toucherait le sol de cette planète

avec une vitesse de 11 kilomètres 300 mètres, dans la dernière seconde!

«Si l'on connaissait exactement les masses de toutes les étoiles et leur

arrangement dans l'espace, on pourrait de même calculer la vitesse

maximum qu'un corps acquerrait, en tombant d'une distance infinie vers

un point quelconque du système stellaire!

«Eh bien! si nous trouvions qu'une étoile se meut plus vite que cette

vitesse, nous en conclurions, n'est-ce pas? que cette étoile

n'appartient pas à l'Univers visible, que c'est un simple voyageur,

arrivant de l'Infini et ne pouvant être arrêté par l'attraction combinée

de toutes les étoiles connues!

«N'est-ce pas le cas de l'étoile 1830 Groombridge! D'après Newcomb, un

corps tombant de l'Infini au centre de notre système serait animé d'une

vitesse de 40 kilomètres seulement dans la dernière seconde! or, ce

n'est là qu'un huitième de la vitesse propre de l'étoile en question.

«D'un autre côté, Flammarion établit qu'en supposant qu'il y ait dans

notre Univers cent millions de soleils, que chacun d'eux en moyenne soit

une fois plus lourd que le nôtre et que notre Univers ait pour diamètre

la longueur du chemin parcouru par la lumière en trente mille ans...

«Eh bien! messieurs, pour obtenir le chiffre de 300 kilomètres, vitesse

dont est animé l'astre en question, il faudrait admettre une masse

attractive 64 fois plus forte que celle supposée plus haut...

«Donc, ou bien les astres qui composent notre Univers visible sont plus

nombreux et plus lourds que le télescope ne semble l'indiquer, ou bien

1830 Groombridge n'appartient pas à notre univers: cette étoile le

traverse sans que les attractions réunies de tous nos soleils ne

puissent l'arrêter...»

Ces derniers mots, Ossipoff les avait prononcés d'une voix vibrante,

triomphante, tandis que, le visage empourpré, le regard étincelant, il

menaçait de son bras étendu un auditoire imaginaire.

Brusquement, l'espèce d'hallucination à laquelle il obéissait depuis

quelques minutes, cessa: il lui sembla entendre derrière lui un

ricanement moqueur et se retourna.

Il était seul, mais ce mouvement avait suffi pour rompre le charme; il

promena autour de lui un regard ahuri, passa la main sur son front

trempé de sueur, comme pour rappeler à lui ses idées un moment égarées

et parut tout surpris de se trouver là, debout et gesticulant.

--J'aurais juré qu'on avait ri, murmura-t-il.

Et, assez penaud, il retourna s'asseoir au télescope; mais à peine

eut-il mis l'oeil à l'objectif qu'il tressauta: là, dans l'espace, une

figure étrange rayonnait, sorte de tête humaine qui semblait le regarder

avec ses deux yeux louches inégaux, tandis que sa bouche se fendait

largement, comme pour se moquer de lui.

Mais il se mit à rire de lui-même; cette fois, il avait repris

possession de lui-même; il n'était le jouet d'aucune hallucination et

ce qu'il voyait là n'était autre que la petite nébuleuse qui porte le

nº97 sur le catalogue des nébuleuses de Messier.

Sans y prêter grande attention, d'abord parce qu'il était encore un peu

fatigué de ce qui venait de lui arriver, ensuite parce que, réellement,

ces contrées célestes n'offrent qu'un intérêt fort relatif, il vit

défiler devant lui, successivement, le _Petit lion_, les _Chiens de

chasse_ et la _Chevelure de Bérénice_.

Seulement, il recouvra toute sa présence d'esprit et secoua l'espèce de

torpeur cérébrale qui l'engourdissait lorsque apparut, dans le champ

télescopique, la belle nébuleuse découverte par Messier en 1772, mais

dont l'admirable forme en spirale n'a été reconnue que trois quarts de

siècle plus tard par lord Rosse.

Ce fut une joie sans mélange pour Ossipoff, de pouvoir admirer plus

nettement encore que de l'observatoire de Poulkowa les détails

véritablement surprenants de cet astre: les spirales présentaient deux

branches très brillantes et formées de plusieurs filets; les intervalles

de ces branches étaient remplis de lumière et une nébulosité presque

continue reliait l'un à l'autre les deux noyaux, tandis qu'étincelait

comme une lampe à incandescence le noyau, centre des grandes spirales.

Ce qui l'intéressa par-dessus tout, ce fut de pouvoir comparer l'astre

tel qu'il se présentait à lui--c'est-à-dire tel qu'il apparaîtrait dans

plusieurs siècles, à ses collègues de la Terre,--avec ce qu'il était

plusieurs années auparavant, non pas seulement à l'époque où lord Rosse

l'avait étudié, mais plus récemment avec les dessins exécutés en 1862

par Chacornac.

Dans ces dessins, les deux branches, signalées par lord Rosse, existent

encore, mais plus condensées; les intervalles sont moins lumineux, les

deux noyaux ont à peu près le même éclat, le noyau concentrique est

dégagé et la structure spirale des filets qui l'entourent est nettement

accusée.

En 1876, nouvelles observations de Wolff et nouveaux changements; les

spirales se sont condensées et réduites à trois, les intervalles sont

presque complètement obscurs, les filets secondaires n'existent plus et

l'intervalle des noyaux est absolument noir; le second noyau s'est

transformé en une brillante étoile d'éclat supérieur à celui du premier.

Outre l'intérêt que lui offrait ce côté de son étude, le vieux savant

trouvait là une occasion vraiment unique de s'assurer de l'existence

ancienne de la matière; ces spires d'astres brillants, tombant vers un

centre commun, lui permettaient de se rendre compte de la plus immense

période de durée que jamais l'intelligence humaine ait pu concevoir.

Que penser, en effet, d'une voie lactée qui s'est mise à pivoter et à

former des spirales d'étoiles se dirigeant toutes vers un foyer de

concentration future?

Combien de millions de siècles n'a-t-il pas dû falloir pour contourner

ces spires gigantesques!

L'imagination demeure confondue quand on songe que ces myriades de

soleils, éloignés de nous à une incommensurable distance, perdus, pour

ainsi dire, dans l'infini, peuvent être, chacun, le centre d'un système

planétaire.

Quel rang misérable dans l'ensemble de l'univers prend alors notre

Soleil dont la grandeur, cependant, nous effraie, avec tout son cortège

de mondes et de satellites.

C'est à peine si on se permet de le compter et de le comparer à ces

colossales créations qui gravitent imperturbablement dans le désert

sidéral.

Voilà ce que se disait Ossipoff, véritablement anéanti par ces pensées

philosophiques qu'avait fait naître dans son esprit la contemplation

trop prolongée des merveilles célestes.

Ses doigts avaient laissé rouler à terre le crayon dont il se servait

pour prendre des notes et, un peu écarté du télescope, le coude sur ses

genoux et le menton dans la paume de sa main, il tomba dans une rêverie

profonde qui, insensiblement, se transforma en assoupissement, puis en

sommeil.

Alors, un rêve bizarre, ou plutôt un cauchemar douloureux, vint le

torturer, contre-partie du spectacle inoubliable auquel l'avait fait

assister la rencontre des deux corps soudain transformés en nébuleuses.

La nature lui avait révélé le secret de la création et voilà que, devant

ses yeux épouvantés, se dévoilait le mystère de la destruction!

Par un miracle que son cerveau négligeait de pénétrer, car il se

contentait de constater les faits sans vouloir en rechercher les causes,

en moins de quelques minutes, il eut la sensation de vivre des siècles,

les derniers siècles de l'humanité terrestre...

[Illustration: Non!... rien ne meurt!... mais rien ne se crée!... (p.

229). 229]

L'atmosphère qui entoure la Terre, ainsi qu'une enveloppe gazeuse, après

avoir été diminuant chaque année, disparut soudain entièrement, laissant

la planète sans défense contre les rayons ardents du soleil, pompant les

mers, les fleuves et les ruisseaux.

[Illustration: 230]

Puis, ce fut l'écorce terrestre qui, desséchée, se mit à absorber, à son

tour, toutes traces d'humidité existant non seulement à sa surface, mais

encore dans l'espace; alors, les eaux se combinèrent chimiquement avec

les roches et l'absorption continua au fur et à mesure qu'augmentait le

refroidissement.

Peu à peu, l'azote, l'oxygène, la vapeur d'eau s'absorbaient, eux aussi,

et, bientôt, le sol se trouva exposé, sans protection, au froid glacial

des espaces, à 273 degrés au-dessous de zéro.

Alors, la mort qui, jusqu'à ce moment, s'était contentée de faucher

largement à travers l'humanité, couvrit de ses larges ailes la surface

entière de la planète et la vie cessa.

Un seul être était vivant, non sur le sol même, mais dans l'espace où

son esprit planait: cet être, c'était Ossipoff.

Dès que la dernière âme humaine se fut éteinte, une transformation

totale s'opéra sur la terre; ce n'était rien que cette âme, ou du moins

presque rien: l'âme d'un petit enfant nouveau-né et que la mort venait

de glacer sur le sein de sa mère morte et, cependant, aussi longtemps

que, dans ce corps minuscule, le coeur avait battu, il avait semblé que

la vie ne se fût pas encore retirée de la planète.

C'était à peine si, en prêtant l'oreille, on aurait pu entendre le

souffle léger qui sortait des lèvres violacées et, pourtant, il

paraissait que cette manifestation de vie était suffisante à donner le

change sur l'existence même de ce monde agonisant.

Mais, quand se fut tu, dans cette poitrine d'enfant, le dernier

battement du coeur, un silence effrayant régna soudain à la surface du

sol et dans l'espace.

La Terre était morte!

Ossipoff se sentit aussitôt envahi par un froid mortel, le froid qui

rayonnait de sa planète natale, un froid qui lui gelait le sang dans les

veines et qui faisait craquer sa peau, instantanément parcheminée, comme

si c'eût été une écorce d'arbre frappé par la gelée.

Oh! ce froid!... quelle épouvantable torture! au milieu de son

cauchemar, le vieux savant claquait des dents, frissonnait de tous ses

membres! et, pourtant, bien qu'il pût fuir, il restait là,

invinciblement immobilisé par sa curiosité.

La Terre était morte et la dernière famille humaine reposait, rigide,

dans un linceul de glace.

Qu'allait-il arriver?

La nature n'allait-elle pas lui dévoiler ses mystères et, de ce quelque

chose qui, tout à l'heure encore, existait, qui, maintenant, n'était

plus, qu'est-ce que Celui qui crée tout et détruit tout allait faire?

Desséchée, solidifiée, pierreuse jusqu'à son centre, la planète

terrestre continuait de rouler à travers l'espace, ne conservant plus

que par un miracle d'équilibre, juxtaposés les uns aux autres, les

matériaux dont elle se composait, et que, désormais, ne maintenait plus

soudés aucune agrégation.

Alors, un spectacle stupéfiant s'offrit aux regards d'Ossipoff: la Lune,

attirant à elle la planète, dont elle n'avait été jusque-là que le

satellite, provoquait une marée gigantesque; mais ce n'étaient plus des

flots liquides sur lesquels s'exerçait son attraction: c'étaient des

flots de roches et de terres.

Puis, à l'attraction de la Lune, se joignit celle de Mars, de Vénus et

des autres planètes avoisinantes et, peu à peu, roulant toujours sur

elle-même, la Terre continuait sa route dans l'espace, se détraquant de

toutes parts, semant, le long de son orbite, les fragments d'elle-même.

Alors, la Terre détruite, Ossipoff assista à la destruction du Soleil:

depuis des siècles déjà, le centre de notre système solaire allait se

refroidissant, abandonnant à l'espace sa chaleur extraordinaire; et un

moment vint où, solide et obscur, usé à son tour ainsi que l'avait été

sa planète, l'astre se désagrégea et s'éparpilla lui-même dans le vide

en poussière cosmique...

Haletant et terrifié, Ossipoff, que ce spectacle faisait

épouvantablement souffrir, ne pouvait cependant se décider à s'y

soustraire, bien que, cependant, cela ne dépendît que de sa seule

volonté: les Mondes étaient détruits! la Nature mourait-elle donc, ou

bien, ainsi qu'il en avait philosophiquement la prescience, ne

faisait-elle que se transformer?

C'était cela qu'il voulait savoir et c'est pourquoi, planant toujours,

il suivait d'un regard anxieux les molécules terrestres et solaires qui

voguaient dans le vide.

Soudain, sans qu'il pût se rendre compte du pourquoi, il se produisit

dans l'espace comme un ouragan, une sorte de tornade aérienne dans

laquelle se trouvèrent entraînés tous les débris terrestres et solaires,

peu à peu attirés vers un centre invisible qui, brusquement, se

transforma en un foyer incandescent.

Une nébuleuse nouvelle venait de naître, d'où devaient sortir les futurs

systèmes solaires.

En ce moment, Ossipoff s'éveilla: il était trempé de sueur et tous ses

membres étaient courbaturés comme s'il eût été roué de coups.

Les yeux grands ouverts, il vit, réunis autour de son hamac, Séléna,

Gontran, Fricoulet et Farenheit, qui le regardaient avec anxiété.

Il voulut se redresser sur un coude pour les mieux voir; mais aussitôt

les mains de Séléna et de Gontran, appuyées doucement sur ses épaules,

l'immobilisèrent.

Il voulut parler, mais, immédiatement, Fricoulet posa son doigt sur ses

lèvres, pour lui recommander le silence; en même temps, le vieillard

sentait un linge glacé lui envelopper le front.

--Cela va lui reprendre, entendit-il murmurer par Farenheit.

--Je ne pense pas, répondit l'ingénieur; regardez, l'oeil est plus net,

la pupille n'est plus dilatée, la respiration est moins oppressée...

--Croyez-vous, monsieur Fricoulet? demanda Séléna les mains jointes et

attachant sur l'ingénieur des regards inquiets.

Celui-ci haussa les épaules, et, prenant entre ses doigts le poignet du

vieillard, répondit:

--Parbleu!... le pouls est normal, la fièvre a disparu... dans deux

jours, il sera sur pieds...

Alors, Ossipoff demanda, mais tout bas, comme craintivement:

--Qu'ai-je donc eu?

Ses compagnons se regardèrent, semblant s'interroger.

--Hum... hum... murmura Gontran...

--Oh! mon Dieu! maintenant, on peut lui dire la vérité, opina

l'ingénieur...

Et, s'adressant au vieillard:

--Ce que vous avez eu, mon cher monsieur Ossipoff!... peu de chose, en

somme: rien autre chose qu'une petite congestion cérébrale...

Ossipoff essaya de rire, incrédule; mais il se sentit aussitôt au

cerveau une douleur telle que sa bouche demeura ouverte, les lèvres

distendues dans un sourire cruellement figé...

--Une congestion cérébrale! balbutia-t-il; mais c'est un simple

cauchemar que j'ai eu... un cauchemar horrible, c'est vrai... mais...

--À telle enseigne que nous avons dû nous mettre à trois, M. Farenheit,

Gontran et moi, pour vous retenir sur votre hamac!... Vous vouliez

courir à la salle des machines, dévisser un hublot et vous en aller par

l'espace voir ce qui se passait sur Terre...

Le vieillard était ahuri.

Aventures extraordinaires d'un savant russe; IV. Le désert sidéral · 第 14 / 25 段