Cependant l'Américain étirait sa longue barbe d'un air si visiblement
perplexe, que Fricoulet ne put faire autrement que de lui demander:
--Qu'y a-t-il encore?
--Il y a... il y a... que l'on me demandera peut-être, quand j'aurai
répété comme un perroquet ce que vous venez de me raconter là, dans
combien de temps les astronomes terriens pourront étudier les nouvelles
planètes à la naissance desquelles nous avons assisté tout à l'heure...
et qu'alors...
L'ingénieur leva les bras au plafond dans un geste d'ahurissement.
--Ah! ah! par exemple... Dieu seul le sait!... des millions d'années
peut-être... il se pourrait même que ce fût davantage...
--Tant que cela!
Fricoulet se croisa les bras narquoisement.
--Ah çà! monsieur Farenheit, s'exclama-t-il, vous imaginez-vous qu'il en
soit des astres comme de vos porcs de Chicago et de ce que le suif fondu
met une journée à se solidifier, concluez-vous qu'il en puisse être de
même des nébuleuses?
--Mais...
--Des millions d'années!... j'étais au-dessous de la vérité!... ce sont
des millions de siècles qu'il faudra sans doute pour que de la nébuleuse
primitive il ne reste plus que des planètes solidifiées...
L'Américain se grattait énergiquement le bout du nez, d'un air qui
trahissait une perplexité profonde.
--Vous croyez? murmura-t-il; mais enfin, en admettant que vous
n'exagériez pas, pourriez-vous préciser la durée?
[Illustration: Il eut la sensation de vivre les derniers siècles de
l'humanité terrestre (p. 224). 221]
Cette fois, les prétentions de Farenheit dépassaient par trop les
limites et l'ingénieur se mit à pousser de véritables cris.
--Fou!... vous êtes fou!... où voulez-vous que je prenne les éléments
nécessaires pour baser une semblable estimation?... Ai-je le poids, la
masse, la superficie de cette nébuleuse?... Je sais bien que, d'après
Helmholtz et Tyndall, en supposant que la chaleur spécifique de la masse
condensante ait été celle de l'eau, la chaleur ou la condensation aurait
suffi à produire une température de plus de 28 millions de degrés
centigrades... mais encore... et puis, non, ce n'est pas cela... vous
m'embrouillez avec vos questions abracadabrantes!
Farenheit était tout penaud.
--Croyez, cher monsieur Fricoulet, balbutia-t-il, que je regrette
infiniment...
--Et puis, ajouta l'ingénieur, de quel intérêt pourrait-il être pour vos
auditeurs de connaître la date d'un phénomène qui ne se produira que
dans un ou deux millions de siècles! il y a longtemps qu'à cette époque
la Terre aura été rejoindre les vieilles lunes... ou, du moins, que de
la rencontre de la Terre avec quelque autre monde, sera née une nouvelle
nébuleuse!
Instinctivement, le visage de Farenheit s'apeura.
--By god!... s'exclama-t-il.
L'ingénieur haussa les épaules.
--Bast!... fit-il, qu'on s'intéresse à ses petits-enfants et même à ses
arrière petits-enfants, très bien,... qu'on prenne même souci, quand on
appartient à l'histoire, de ce que deviendront, dans un siècle ou deux,
vos descendants, passe encore;... mais que peut vous importer, à vous,
gros commerçant en suifs, de Chicago, que l'humanité terrestre existe
encore ou disparaisse dans un ou deux millions de siècles?
Ce fut par ces paroles, très raisonnables au fond, que Fricoulet clôtura
sa petite conférence; il tourna les talons et s'en fut s'étendre sur son
hamac, sans paraître prendre garde à l'attitude hébétée de son auditeur,
qui semblait attendre encore quelque chose.
--Oh! oh! pensa-t-il en lui-même, il ne faut pas que l'Américain se
mette sur le pied, lui aussi, de vouloir prendre des répétitions
d'astronomie! tout mon temps ne suffirait pas et j'aurais plus vite fait
d'ouvrir un cours public et gratuit.
Ce dernier mot amena un sourire sur ses lèvres et il s'endormit, tandis
que devant ses paupières closes se dessinait vaguement la silhouette
charmante de Séléna.
L'_Éclair_, pendant qu'avaient lieu ces diverses conversations, avait
traversé la _Petite-Ourse_ et maintenant brillaient derrière lui les
sept étoiles qui la composent, parmi lesquelles l'étoile Polaire.
Il se trouvait alors, étant donné la parallaxe de cette étoile, calculée
par Peters en 1842 et estimée à 0"076, à environ cent trillions de
lieues du système solaire, distance fantastique qu'un express courant à
raison de 60 kilomètres à l'heure, mettrait plus de 720 millions
d'années à franchir.
Si Farenheit eût pu se douter de ce détail, sans doute eût-il été frappé
à nouveau de folie: mais, pour l'instant, il dormait profondément, le
cerveau fort fatigué par les explications que lui avait fournies
Fricoulet.
Celui-ci même reposait, tandis que Gontran, de quart, causait avec
Séléna et qu'Ossipoff, véritablement infatigable, continuait d'étudier.
Sur la petite table, placée près de lui, les feuillets s'entassaient,
surchargés de notes hâtivement prises, notes qui devaient servir au
grand ouvrage relatant la fantastique excursion accomplie depuis près de
trois ans...
En traversant le _Dragon_, le vieillard constata que [Grec: a], la
polaire d'autrefois, celle qui, en raison de la précession des
équinoxes, formait l'extrémité de l'arc du monde 2,700 ans avant notre
ère, brillait d'un éclat beaucoup moins considérable qu'il ne paraissait
aux yeux des astronomes terriens et, bien qu'il fût trop éloigné pour en
étudier les causes de visu, il n'hésita pas à noter que c'était là, sans
aucun doute, l'indice d'un soleil qui s'éteint.
Vainement, il chercha à découvrir le mystère dont est enveloppé le
système double de [Grec: n] (nu) dont le compagnon est, depuis deux
siècles, demeuré fixe par rapport à l'autre, bien qu'ils soient emportés
dans le Ciel par un mouvement propre assez rapide: l'éloignement était
trop grand et il dut conclure que la durée de révolution devait être,
comme pour l'étoile polaire, de six à sept mille ans.
Ah! s'il l'eût osé, il eût bien détourné l'appareil de sa route pour se
rapprocher davantage; mais il entendait le vague bourdonnement que
faisaient les voix de Gontran et de Séléna, causant dans la machinerie,
et il demeura à son télescope...
D'ailleurs, le panorama qui s'offrait à lui était tellement captivant
qu'il y eût regardé à deux fois avant de se déranger: ce fut d'abord
[Grec: o] (omicron) qui formait un couple ravissant jaune d'or et lilas,
puis les composantes de [Grec: ps] (psi) immuables depuis 1755, époque à
laquelle on les a étudiées pour la première fois, ensuite la fameuse
nébuleuse planétaire, de forme ellipsoïdale, au centre de laquelle
brille une petite étoile, qui semble être le centre de ce monde en
formation.
Cette nébuleuse, Ossipoff l'examina au spectroscope avec un soin extrême
et cet examen lui confirma les études qu'il avait faites à Poulkowa:
elle était de constitution essentiellement gazeuse et se trouvait dans
l'une des phases de transformation planétaire.
[Illustration: 224]
Mais ce qui, par-dessus tout, l'intéressa, ce fut la _Grande-Ourse_, la
plus populaire des constellations célestes, la plus reconnaissable entre
toutes, grâce aux sept étoiles brillantes qui la composent et dont
l'assemblage a reçu, plus particulièrement en France, le nom de «Chariot
de David».
Ce fut avec une joie extrême que, rapproché comme il l'était de la
constellation, il put surprendre le secret du système physique de
«Mizar» et «d'Alcor», chez lesquels les astronomes terriens n'ont pu
surprendre aucune trace de mouvement orbital.
Il attribua cette impossibilité à la lenteur du mouvement, si lent qu'il
faudrait des siècles pour le constater; peut-être se hasardait-il
beaucoup, mais, par emballement, il n'y regarda pas de si près.
Peut-être, au fond de lui-même, se disait-il qu'il ne risquait pas
grand'chose à être aussi affirmatif, personne ne devant venir contrôler
l'exactitude de ses dires.
D'ailleurs, c'était là une chose de peu d'importance auprès de
l'événement qui vint tout à coup mettre sa pauvre cervelle sens dessus
dessous.
Dans le champ du télescope, au moment où il s'y attendait le moins, une
étoile apparut, volant à travers l'espace avec une rapidité
inconcevable, rayant l'infini bleu d'une traînée irradiante et, dans un
premier mouvement de stupeur admirative, il joignit les mains,
s'écriant:
--Elle!... c'est elle!...
Ce n'était autre que l'étoile marquée au catalogue de Groombridge, sous
le nº1830, l'une des curiosités de la Grande Ourse, à laquelle elle
appartient, ou plutôt à laquelle elle semble appartenir.
Combien de fois, durant ses nuits d'observation, à Poulkowa, l'avait-il
examinée, cherchant à surprendre le secret de cet astre énigmatique,
dont la vitesse foudroyante défie tous les calculs, déconcerte toutes
les suppositions...
[Illustration: 225]
--Ah! cette fois, tu ne m'échapperas pas! grommela-t-il entre ses dents,
sa première surprise passée, du ton d'un lutteur dont l'adversaire s'est
dérobé pendant longtemps et qui se trouve enfin face à face avec lui.
Trois cents kilomètres à la seconde!
Est-ce qu'avec une vitesse semblable, il était possible d'admettre que
1830 Groombridge appartînt à notre univers? c'était de la folie! et une
supposition semblable se trouvait en opposition flagrante avec tous les
principes scientifiques admis!
«Parmi ces principes, notamment, il en est un d'après lequel un corps
arrivant de l'Infini vers la Terre, toucherait le sol de cette planète
avec une vitesse de 11 kilomètres 300 mètres, dans la dernière seconde!
«Si l'on connaissait exactement les masses de toutes les étoiles et leur
arrangement dans l'espace, on pourrait de même calculer la vitesse
maximum qu'un corps acquerrait, en tombant d'une distance infinie vers
un point quelconque du système stellaire!
«Eh bien! si nous trouvions qu'une étoile se meut plus vite que cette
vitesse, nous en conclurions, n'est-ce pas? que cette étoile
n'appartient pas à l'Univers visible, que c'est un simple voyageur,
arrivant de l'Infini et ne pouvant être arrêté par l'attraction combinée
de toutes les étoiles connues!
«N'est-ce pas le cas de l'étoile 1830 Groombridge! D'après Newcomb, un
corps tombant de l'Infini au centre de notre système serait animé d'une
vitesse de 40 kilomètres seulement dans la dernière seconde! or, ce
n'est là qu'un huitième de la vitesse propre de l'étoile en question.
«D'un autre côté, Flammarion établit qu'en supposant qu'il y ait dans
notre Univers cent millions de soleils, que chacun d'eux en moyenne soit
une fois plus lourd que le nôtre et que notre Univers ait pour diamètre
la longueur du chemin parcouru par la lumière en trente mille ans...
«Eh bien! messieurs, pour obtenir le chiffre de 300 kilomètres, vitesse
dont est animé l'astre en question, il faudrait admettre une masse
attractive 64 fois plus forte que celle supposée plus haut...
«Donc, ou bien les astres qui composent notre Univers visible sont plus
nombreux et plus lourds que le télescope ne semble l'indiquer, ou bien
1830 Groombridge n'appartient pas à notre univers: cette étoile le
traverse sans que les attractions réunies de tous nos soleils ne
puissent l'arrêter...»
Ces derniers mots, Ossipoff les avait prononcés d'une voix vibrante,
triomphante, tandis que, le visage empourpré, le regard étincelant, il
menaçait de son bras étendu un auditoire imaginaire.
Brusquement, l'espèce d'hallucination à laquelle il obéissait depuis
quelques minutes, cessa: il lui sembla entendre derrière lui un
ricanement moqueur et se retourna.
Il était seul, mais ce mouvement avait suffi pour rompre le charme; il
promena autour de lui un regard ahuri, passa la main sur son front
trempé de sueur, comme pour rappeler à lui ses idées un moment égarées
et parut tout surpris de se trouver là, debout et gesticulant.
--J'aurais juré qu'on avait ri, murmura-t-il.
Et, assez penaud, il retourna s'asseoir au télescope; mais à peine
eut-il mis l'oeil à l'objectif qu'il tressauta: là, dans l'espace, une
figure étrange rayonnait, sorte de tête humaine qui semblait le regarder
avec ses deux yeux louches inégaux, tandis que sa bouche se fendait
largement, comme pour se moquer de lui.
Mais il se mit à rire de lui-même; cette fois, il avait repris
possession de lui-même; il n'était le jouet d'aucune hallucination et
ce qu'il voyait là n'était autre que la petite nébuleuse qui porte le
nº97 sur le catalogue des nébuleuses de Messier.
Sans y prêter grande attention, d'abord parce qu'il était encore un peu
fatigué de ce qui venait de lui arriver, ensuite parce que, réellement,
ces contrées célestes n'offrent qu'un intérêt fort relatif, il vit
défiler devant lui, successivement, le _Petit lion_, les _Chiens de
chasse_ et la _Chevelure de Bérénice_.
Seulement, il recouvra toute sa présence d'esprit et secoua l'espèce de
torpeur cérébrale qui l'engourdissait lorsque apparut, dans le champ
télescopique, la belle nébuleuse découverte par Messier en 1772, mais
dont l'admirable forme en spirale n'a été reconnue que trois quarts de
siècle plus tard par lord Rosse.
Ce fut une joie sans mélange pour Ossipoff, de pouvoir admirer plus
nettement encore que de l'observatoire de Poulkowa les détails
véritablement surprenants de cet astre: les spirales présentaient deux
branches très brillantes et formées de plusieurs filets; les intervalles
de ces branches étaient remplis de lumière et une nébulosité presque
continue reliait l'un à l'autre les deux noyaux, tandis qu'étincelait
comme une lampe à incandescence le noyau, centre des grandes spirales.
Ce qui l'intéressa par-dessus tout, ce fut de pouvoir comparer l'astre
tel qu'il se présentait à lui--c'est-à-dire tel qu'il apparaîtrait dans
plusieurs siècles, à ses collègues de la Terre,--avec ce qu'il était
plusieurs années auparavant, non pas seulement à l'époque où lord Rosse
l'avait étudié, mais plus récemment avec les dessins exécutés en 1862
par Chacornac.
Dans ces dessins, les deux branches, signalées par lord Rosse, existent
encore, mais plus condensées; les intervalles sont moins lumineux, les
deux noyaux ont à peu près le même éclat, le noyau concentrique est
dégagé et la structure spirale des filets qui l'entourent est nettement
accusée.
En 1876, nouvelles observations de Wolff et nouveaux changements; les
spirales se sont condensées et réduites à trois, les intervalles sont
presque complètement obscurs, les filets secondaires n'existent plus et
l'intervalle des noyaux est absolument noir; le second noyau s'est
transformé en une brillante étoile d'éclat supérieur à celui du premier.
Outre l'intérêt que lui offrait ce côté de son étude, le vieux savant
trouvait là une occasion vraiment unique de s'assurer de l'existence
ancienne de la matière; ces spires d'astres brillants, tombant vers un
centre commun, lui permettaient de se rendre compte de la plus immense
période de durée que jamais l'intelligence humaine ait pu concevoir.
Que penser, en effet, d'une voie lactée qui s'est mise à pivoter et à
former des spirales d'étoiles se dirigeant toutes vers un foyer de
concentration future?
Combien de millions de siècles n'a-t-il pas dû falloir pour contourner
ces spires gigantesques!
L'imagination demeure confondue quand on songe que ces myriades de
soleils, éloignés de nous à une incommensurable distance, perdus, pour
ainsi dire, dans l'infini, peuvent être, chacun, le centre d'un système
planétaire.
Quel rang misérable dans l'ensemble de l'univers prend alors notre
Soleil dont la grandeur, cependant, nous effraie, avec tout son cortège
de mondes et de satellites.
C'est à peine si on se permet de le compter et de le comparer à ces
colossales créations qui gravitent imperturbablement dans le désert
sidéral.
Voilà ce que se disait Ossipoff, véritablement anéanti par ces pensées
philosophiques qu'avait fait naître dans son esprit la contemplation
trop prolongée des merveilles célestes.
Ses doigts avaient laissé rouler à terre le crayon dont il se servait
pour prendre des notes et, un peu écarté du télescope, le coude sur ses
genoux et le menton dans la paume de sa main, il tomba dans une rêverie
profonde qui, insensiblement, se transforma en assoupissement, puis en
sommeil.
Alors, un rêve bizarre, ou plutôt un cauchemar douloureux, vint le
torturer, contre-partie du spectacle inoubliable auquel l'avait fait
assister la rencontre des deux corps soudain transformés en nébuleuses.
La nature lui avait révélé le secret de la création et voilà que, devant
ses yeux épouvantés, se dévoilait le mystère de la destruction!
Par un miracle que son cerveau négligeait de pénétrer, car il se
contentait de constater les faits sans vouloir en rechercher les causes,
en moins de quelques minutes, il eut la sensation de vivre des siècles,
les derniers siècles de l'humanité terrestre...
[Illustration: Non!... rien ne meurt!... mais rien ne se crée!... (p.
229). 229]
L'atmosphère qui entoure la Terre, ainsi qu'une enveloppe gazeuse, après
avoir été diminuant chaque année, disparut soudain entièrement, laissant
la planète sans défense contre les rayons ardents du soleil, pompant les
mers, les fleuves et les ruisseaux.
[Illustration: 230]
Puis, ce fut l'écorce terrestre qui, desséchée, se mit à absorber, à son
tour, toutes traces d'humidité existant non seulement à sa surface, mais
encore dans l'espace; alors, les eaux se combinèrent chimiquement avec
les roches et l'absorption continua au fur et à mesure qu'augmentait le
refroidissement.
Peu à peu, l'azote, l'oxygène, la vapeur d'eau s'absorbaient, eux aussi,
et, bientôt, le sol se trouva exposé, sans protection, au froid glacial
des espaces, à 273 degrés au-dessous de zéro.
Alors, la mort qui, jusqu'à ce moment, s'était contentée de faucher
largement à travers l'humanité, couvrit de ses larges ailes la surface
entière de la planète et la vie cessa.
Un seul être était vivant, non sur le sol même, mais dans l'espace où
son esprit planait: cet être, c'était Ossipoff.
Dès que la dernière âme humaine se fut éteinte, une transformation
totale s'opéra sur la terre; ce n'était rien que cette âme, ou du moins
presque rien: l'âme d'un petit enfant nouveau-né et que la mort venait
de glacer sur le sein de sa mère morte et, cependant, aussi longtemps
que, dans ce corps minuscule, le coeur avait battu, il avait semblé que
la vie ne se fût pas encore retirée de la planète.
C'était à peine si, en prêtant l'oreille, on aurait pu entendre le
souffle léger qui sortait des lèvres violacées et, pourtant, il
paraissait que cette manifestation de vie était suffisante à donner le
change sur l'existence même de ce monde agonisant.
Mais, quand se fut tu, dans cette poitrine d'enfant, le dernier
battement du coeur, un silence effrayant régna soudain à la surface du
sol et dans l'espace.
La Terre était morte!
Ossipoff se sentit aussitôt envahi par un froid mortel, le froid qui
rayonnait de sa planète natale, un froid qui lui gelait le sang dans les
veines et qui faisait craquer sa peau, instantanément parcheminée, comme
si c'eût été une écorce d'arbre frappé par la gelée.
Oh! ce froid!... quelle épouvantable torture! au milieu de son
cauchemar, le vieux savant claquait des dents, frissonnait de tous ses
membres! et, pourtant, bien qu'il pût fuir, il restait là,
invinciblement immobilisé par sa curiosité.
La Terre était morte et la dernière famille humaine reposait, rigide,
dans un linceul de glace.
Qu'allait-il arriver?
La nature n'allait-elle pas lui dévoiler ses mystères et, de ce quelque
chose qui, tout à l'heure encore, existait, qui, maintenant, n'était
plus, qu'est-ce que Celui qui crée tout et détruit tout allait faire?
Desséchée, solidifiée, pierreuse jusqu'à son centre, la planète
terrestre continuait de rouler à travers l'espace, ne conservant plus
que par un miracle d'équilibre, juxtaposés les uns aux autres, les
matériaux dont elle se composait, et que, désormais, ne maintenait plus
soudés aucune agrégation.
Alors, un spectacle stupéfiant s'offrit aux regards d'Ossipoff: la Lune,
attirant à elle la planète, dont elle n'avait été jusque-là que le
satellite, provoquait une marée gigantesque; mais ce n'étaient plus des
flots liquides sur lesquels s'exerçait son attraction: c'étaient des
flots de roches et de terres.
Puis, à l'attraction de la Lune, se joignit celle de Mars, de Vénus et
des autres planètes avoisinantes et, peu à peu, roulant toujours sur
elle-même, la Terre continuait sa route dans l'espace, se détraquant de
toutes parts, semant, le long de son orbite, les fragments d'elle-même.
Alors, la Terre détruite, Ossipoff assista à la destruction du Soleil:
depuis des siècles déjà, le centre de notre système solaire allait se
refroidissant, abandonnant à l'espace sa chaleur extraordinaire; et un
moment vint où, solide et obscur, usé à son tour ainsi que l'avait été
sa planète, l'astre se désagrégea et s'éparpilla lui-même dans le vide
en poussière cosmique...
Haletant et terrifié, Ossipoff, que ce spectacle faisait
épouvantablement souffrir, ne pouvait cependant se décider à s'y
soustraire, bien que, cependant, cela ne dépendît que de sa seule
volonté: les Mondes étaient détruits! la Nature mourait-elle donc, ou
bien, ainsi qu'il en avait philosophiquement la prescience, ne
faisait-elle que se transformer?
C'était cela qu'il voulait savoir et c'est pourquoi, planant toujours,
il suivait d'un regard anxieux les molécules terrestres et solaires qui
voguaient dans le vide.
Soudain, sans qu'il pût se rendre compte du pourquoi, il se produisit
dans l'espace comme un ouragan, une sorte de tornade aérienne dans
laquelle se trouvèrent entraînés tous les débris terrestres et solaires,
peu à peu attirés vers un centre invisible qui, brusquement, se
transforma en un foyer incandescent.
Une nébuleuse nouvelle venait de naître, d'où devaient sortir les futurs
systèmes solaires.
En ce moment, Ossipoff s'éveilla: il était trempé de sueur et tous ses
membres étaient courbaturés comme s'il eût été roué de coups.
Les yeux grands ouverts, il vit, réunis autour de son hamac, Séléna,
Gontran, Fricoulet et Farenheit, qui le regardaient avec anxiété.
Il voulut se redresser sur un coude pour les mieux voir; mais aussitôt
les mains de Séléna et de Gontran, appuyées doucement sur ses épaules,
l'immobilisèrent.
Il voulut parler, mais, immédiatement, Fricoulet posa son doigt sur ses
lèvres, pour lui recommander le silence; en même temps, le vieillard
sentait un linge glacé lui envelopper le front.
--Cela va lui reprendre, entendit-il murmurer par Farenheit.
--Je ne pense pas, répondit l'ingénieur; regardez, l'oeil est plus net,
la pupille n'est plus dilatée, la respiration est moins oppressée...
--Croyez-vous, monsieur Fricoulet? demanda Séléna les mains jointes et
attachant sur l'ingénieur des regards inquiets.
Celui-ci haussa les épaules, et, prenant entre ses doigts le poignet du
vieillard, répondit:
--Parbleu!... le pouls est normal, la fièvre a disparu... dans deux
jours, il sera sur pieds...
Alors, Ossipoff demanda, mais tout bas, comme craintivement:
--Qu'ai-je donc eu?
Ses compagnons se regardèrent, semblant s'interroger.
--Hum... hum... murmura Gontran...
--Oh! mon Dieu! maintenant, on peut lui dire la vérité, opina
l'ingénieur...
Et, s'adressant au vieillard:
--Ce que vous avez eu, mon cher monsieur Ossipoff!... peu de chose, en
somme: rien autre chose qu'une petite congestion cérébrale...
Ossipoff essaya de rire, incrédule; mais il se sentit aussitôt au
cerveau une douleur telle que sa bouche demeura ouverte, les lèvres
distendues dans un sourire cruellement figé...
--Une congestion cérébrale! balbutia-t-il; mais c'est un simple
cauchemar que j'ai eu... un cauchemar horrible, c'est vrai... mais...
--À telle enseigne que nous avons dû nous mettre à trois, M. Farenheit,
Gontran et moi, pour vous retenir sur votre hamac!... Vous vouliez
courir à la salle des machines, dévisser un hublot et vous en aller par
l'espace voir ce qui se passait sur Terre...
Le vieillard était ahuri.