--M. de Flammermont étant né sous l'influence de Mercure, expliqua-t-il,
a une propension marquée pour les sciences exactes, Mercure étant le
dieu des mathématiciens...
[Illustration: La nature a fabriqué une nébuleuse, embryon de mondes
futurs (p. 213). 205]
Sans la présence de Farenheit, Gontran eût donné libre cours à son
hilarité; il se contenta de sourire, tandis qu'une flamme amusée
s'allumait dans les prunelles de Mlle Ossipoff.
--En revanche, poursuivit l'ingénieur, il a un caractère changeant,
capricieux, et nullement fait pour constituer, ce qu'on appelle sur
Terre, un bon père de famille, un bon citoyen, un bon garde national.
[Illustration: 206]
--Dis donc... dis donc... protesta Gontran avec un sourire pincé, il me
semble que les astres vont un peu loin dans leur appréciation.
--M. de Flammermont a un tempérament aventureux...
--Cela n'est pas malin à deviner, ricana le jeune comte, ce que je fais
depuis plusieurs années ne prouve pas des habitudes casanières...
Imperturbablement l'ingénieur poursuivit.
--Quant à l'avenir, il résulte du groupement des différentes
constellations qui t'intéressent, que tu occuperas un jour une situation
prépondérante...
--Directeur d'observatoire, déclara hardiment Farenheit.
--Non pas... les astres parlent d'une situation politique.
--Politique! se récria Séléna... mais mon père...
--Les astres disent encore que ta race périra avec toi...
--Et c'est tout? grommela Gontran d'un air furieux, tandis que Séléna,
boudeuse, sortait de la pièce.
--Mon Dieu, oui, c'est tout...
--Eh bien! cria Flammermont, en colère, je croirai à ton astrologie
lorsqu'elle t'aura prédit que tu seras un jour riche et marié.
--Cela se pourrait, répondit Fricoulet impassible.
CHAPITRE VII
LE CAUCHEMAR D'OSSIPOFF
[Illustration: 208]
Cependant l'_Éclair_ poursuivait sa route à travers l'espace, suivant
imperturbablement une ligne conforme à sa force de propulsion et à la
puissance d'attraction qui le contraignait à aller de l'avant, toujours
de l'avant: tel un projectile, échappé de l'âme d'un canon, trace dans
l'air une trajectoire mathématique, jusqu'au moment où les forces
auxquelles il obéit l'abandonnant, il touche enfin, inerte, le sol d'où
il est parti.
Déjà l'Étoile polaire était signalée et, dans le fond de la voie lactée,
aux environs du point imaginaire où aboutit le prolongement de l'axe
terrestre, une constellation singulière apparaissait, formant très
nettement, en soleils étincelants, un W gigantesque.
C'était _Cassiopée_, et ce nom éveilla chez Gontran des souvenirs
mythologiques remontant à l'époque où il étudiait sur les bancs du
lycée, sans se douter le moins du monde qu'un jour luirait où il
pourrait admirer de si près la filleule de la malheureuse mère
d'Andromède.
Un à un lui revenaient les vers charmants par lesquels Ovide, dans ses
_Métamorphoses_, raconte les malheurs de la princesse d'Éthiopie qui,
victime de la présomption de sa mère assez audacieuse pour comparer sa
beauté à celle des Néréides, filles de Neptune, avait été attachée sur
un rocher pour y être dévorée par un dragon marin.
Et l'audace de Thésée, et le féerique Pégase, et les détails du duel
entre le héros et le monstre, et la victoire de l'antique chevalier,
tout cela réapparaissait aux yeux de M. de Flammermont, aussi clair,
aussi net que si une baguette de fée l'eût ramené de vingt ans en
arrière, à cet âge d'or si méconnu, que l'on appelle «l'époque du
Lycée».
Et, bercé par ses souvenirs, il écoutait d'une oreille distraite les
explications que lui donnait Fricoulet, trouvant autrement plus
captivants que ces démonstrations astronomiques, les commentaires dont
le professeur accompagnait autrefois la poésie d'Ovide.
L'ingénieur avait beau déclarer, en homme convaincu, que, sur les trente
étoiles que renferme Cassiopée, il en est de très intéressantes, et
notamment [Grec: ps], étoile triple, variable, jaune d'or, bleu d'azur
et rose pâle, Gontran fermant les yeux, revoyait Persée, chevauchant
Pégase et accourant délivrer Andromède.
--Puisque la nature est toute-puissante, songeait-il, pourquoi
n'a-t-elle pas retracé au ciel ces charmantes et héroïques figures?...
cela donnerait à l'astronomie un charme qu'elle n'a pas...
Mais Fricoulet poursuivait, voulant tenir jusqu'au bout la promesse
qu'il avait faite de mettre son ami à même de faire bonne figure en
présence d'Ossipoff; bien que ne croyant pas à l'astrologie, il croyait
à la destinée et, si la sienne était réellement qu'il devînt le mari de
Séléna, il ne voulait pas que sa conscience pût rien lui reprocher.
Et il continuait son cours, parlant successivement de [Grec: ê],
quatrième grandeur, double, jaune d'or et rouge, tournant autour l'une
de l'autre en deux cents ans, aperçue pour la première fois par
Herschell en 1779, éloignée du système solaire d'environ cinquante
trillions de lieues, distance que sa lumière met vingt et un ans à
parcourir; puis ce fut l'étoile 3032 du catalogue de Struve, qui forme
un couple très serré et dont la révolution est une des plus rapides que
l'on connaisse, car elle s'accomplit en cent quatre années terrestres;
ensuite, la triple _Iota_, jaune d'or, pourpre et lilas, formant un
système ternaire en mouvement; [Grec: m] est remarquable par sa vitesse
propre qui s'élève à 1,700 millions de lieues par an; enfin, un
magnifique amas d'étoiles, découvert, en 1783, par miss Caroline
Herschell...
--La fille de l'astronome, sans doute, murmura Gontran, arraché soudain
à sa rêverie...
--Précisément.
--Ô délicieuse vie de famille! s'exclama ironiquement M. de Flammermont,
que celle de ces gens qui passent leur temps, l'oeil collé à un
télescope.
--On ne peut pas dire, en tout cas, que ce soit une vie terre à terre.
--Pas assez, à mon sens; car pendant que la maîtresse de maison est dans
les étoiles, la maison marche comme elle peut... mais continue...
Il y eut un silence, durant lequel Fricoulet examina curieusement son
ami, lisant, aussi clairement que dans un livre ouvert, ce qui se
passait dans son âme, puis d'un ton résigné:
--Ensuite, nous passons à _Céphée_, voisine de la _Petite-Ourse_ et qui,
entre autres curiosités, renferme [Grec: s], étoile double de cinquième
grandeur, couleur jaune orange et bleu turquoise, puis [Grec: m]
qu'Herschell désigne sous le nom de «garnet sidus», astre grenat, en
raison de son rayonnement qui semble projeté par un rubis que frapperait
une lumière électrique; dans le même _Céphée_, nous avons [Grec: d], R,
variable, [Grec: b] double, blanche et bleue...
L'ingénieur s'interrompit un moment, se leva et, après avoir jeté un
coup d'oeil dans le télescope, dit à M. de Flammermont:
--Tiens!... si tu veux voir un joli spectacle, regarde...
Et comme, en disant ces mots, il poussait Gontran par les épaules, force
lui fut bien d'abandonner ses rêvasseries mythologiques, de dire adieu à
Persée et à Pégase, pour venir coller son oeil à l'appareil d'optique.
--Eh bien! demanda-t-il au bout d'un instant...
--_La Croix du Cygne_, expliqua l'ingénieur.
Et, après avoir laissé à son ami le loisir d'admirer tout à son aise, il
poursuivit:
--Tu vois, n'est-ce pas, d'après la disposition des étoiles qui
composent cette constellation, à quoi elle doit son nom... celle qui
brille là, juste en face de toi, d'une lumière jaune d'or, c'est
_Albireo_, qui se double de cette autre, un peu sur la droite, et qui
est bleu saphir... Si nous avions là un spectroscope, je te ferais voir
l'énorme différence qui existe dans la constitution de ces deux
mondes-là; tandis que le premier présente un spectre de second type, le
deuxième, au contraire, laisse apercevoir un fin réseau de lignes très
serrées confinant au rouge et au jaune, d'où l'on conclut que sa
température est plus basse; son volume étant plus petit, il y a chance
pour qu'il se refroidisse plus vite et que, dans quelques siècles, il
continue à tourner, solidifié en planète, autour d'Albiréo... Tu
m'écoutes?
[Illustration: 211]
--Je ne fais que ça... balbutia Gontran.
--J'appelle tout particulièrement ton attention sur le nº61: c'est la
première étoile dont on ait calculé la distance et c'est en raison de
son mouvement propre très rapide qu'on a eu l'idée de mesurer sa
parallaxe, laquelle, fixée par Bessel, en 1840, à 0',511, donne environ
une distance de quinze trillions de lieues; elle marche à raison d'un
million de lieues par jour, au minimum... Je passe plusieurs étoiles
doubles et je te signale un groupe désigné sous le nom de _Petit
Renard_, dans lequel on remarque une nébuleuse découverte en 1764 par
Messier et qui se présente avec la silhouette d'une haltère de
gymnastique... les Anglais...
En ce moment, un cri échappé des lèvres de Gontran coupa la parole à
l'ingénieur qui demanda:
--Qu'arrive-t-il?
--Une éclipse!... une éclipse d'étoile!...
--Qu'est-ce que tu chantes là! fit Fricoulet en haussant les épaules..
--La vérité, pas autre chose, répondit Flammermont qui n'avait pas
quitté le télescope; il y avait là, à l'instant, une étoile blanche très
éclatante et, tout d'un coup, elle a disparu ou plutôt s'est éteinte,
comme une chandelle qu'on aurait soufflée...
--Invraisemblable!... des étoiles ne se soufflent pas comme des
chandelles!...
--C'est pourquoi, riposta Gontran, aigri par les moqueries de son ami,
je t'ai parlé d'éclipse... d'ailleurs, la voilà qui reparaît...
Comme le jeune homme achevait ces mots, la voix d'Ossipoff se fit
entendre.
--Gontran!... avez-vous vu, là-bas, dans la direction de _la Lyre_?...
--Oui... oui... une éclipse... sans doute une planète qui passe devant
l'étoile autour de laquelle elle gravite...
On entendit le vieillard dégringoler l'escalier comme une avalanche et
il entra dans la machinerie, semblable à un ouragan.
--Non... non... s'écria-t-il, ce n'est pas cela! Dans cette direction,
il n'y a pas d'étoile double!... Nous sommes en présence de quelque
phénomène céleste qu'il ne tiendrait qu'à nous d'approfondir.
Le jeune comte jeta sur son ami un regard inquiet.
--Quelle nouvelle folie médite-t-il? songea-t-il.
Et sans doute Fricoulet eut la même pensée que lui, car il s'écria:
--Ah! non... vous savez, monsieur Ossipoff,... pas de bêtises...
--Un petit coup de levier, mon bon Fricoulet, implora le vieillard; un
simple petit coup de levier qui nous fasse obliquer un peu à droite, de
manière à nous rapprocher de ce point. Cela ne nous écartera nullement
de notre route et j'ai idée que nous assisterons à un spectacle
intéressant.
L'ingénieur eut un haussement d'épaules et répondit:
--Mon Dieu!.... s'il n'y a que cela pour vous rendre heureux...
Il saisit un levier, l'abaissa d'un cran ou deux et ajouta:
--Voilà qui est fait.
Sans remercier, Ossipoff tourna les talons et on l'entendit qui
regagnait sa cabine, en courant.
--Qu'est-ce que tu supposes que ce puisse être? interrogea M. de
Flammermont, après le départ du vieillard.
[Illustration: 212]
Fricoulet allongea les lèvres, dans une moue dubitative.
--Je ne m'en fais aucune idée... Je ne vois guère d'autre raison que
l'occultation de l'étoile par une planète qui lui sert de satellite...
D'ailleurs, inutile de nous creuser la cervelle, puisque nous serons
fixés tout à l'heure. Donc, ne nous occupons plus de cela et, comme on
dit au théâtre, enchaînons.
[Illustration: Gontran, de quart, causait avec Séléna (p. 219). 213]
--Enchaînons, répéta Gontran, d'un ton mélancolique, plein de
résignation.
--La constellation de _la Lyre_, dans le voisinage de laquelle s'est
produit le phénomène en question, doit sa réputation à Véga dont le
parallaxe a été établi par Brunnow, en 1870, et son chiffre 0",18
correspond à un éloignement de 42 millions de lieues... Véga est l'une
des étoiles les plus brillantes de l'univers céleste, mais sa
température n'est pas en raison de l'intensité de sa lumière; son
spectre trahit la présence de l'hydrogène, du sodium et du magnésium
dans sa photosphère... Véga s'approche du système solaire avec une
vitesse de 71 kilomètres par seconde et, dans douze mille ans, elle
reviendra prendre au pôle nord du monde la place qu'elle occupait, il y
a quatorze mille ans.
--Oui, oui, je sais, murmura Gontran qui s'assoupissait, la précession
des équinoxes.
--Bien que _la Lyre_ soit l'une des plus petites constellations, elle
renferme plusieurs curiosités sidérales, notamment un système quadruple
magnifique: le premier couple paraît tourner en 1,800 ans et le second
en 3,700 ans et on évalue à dix mille siècles la durée de révolution de
ces deux couples autour de leur centre commun de gravité;... à signaler
aussi ce que Herschell a appelé la nébuleuse perforée et dont la
superficie est au moins égale à celle du système solaire tout entier...
Dans les environs de la Lyre, nous avons du menu fretin astronomique:
_La Flèche_, _l'Écu de Sobieski_, _l'Aigle_, sur lesquels il n'y a pas
grand'chose à dire, si ce n'est que ces constellations se trouvent dans
une contrée très riche en étoiles, puisque Herschell en a compté, sur
une étendue de 5 degrés, trois cent trente mille...
--Quelle patience!...
Au-dessus de leur tête il y eut un bruit formidable produit par
plusieurs escabeaux renversés sur le plancher et, de nouveau, les pas
d'Ossipoff firent trembler les marches de l'escalier.
Quand il apparut, il était pâle, ses yeux brillaient d'un éclat
extraordinaire et ses mains s'agitaient au-dessus de sa tête,
fébrilement.
Les deux amis crurent que quelque danger inconnu menaçait l'appareil et,
angoissés, ils se précipitèrent vers lui.
--Elle est jolie, votre éclipse! s'exclama le vieillard en se croisant
les bras et en les toisant tous les deux, d'un regard dédaigneux... En
fait de planète, c'est un globe obscur, énorme, emporté par un
mouvement d'une incroyable rapidité... car je l'ai vu occulter
successivement plusieurs étoiles...
Fricoulet ouvrait la bouche pour répliquer; Ossipoff ne lui laissa pas
le temps de prononcer une syllabe.
--Et savez-vous ce qui se passe?... eh bien! ce globe se dirige en
droite ligne vers un autre corps obscur, dont la marche est plus lente,
mais dont la masse attire irrésistiblement le premier, dont la vitesse
va s'accélérant, chaque seconde...
--Nous allons assister à un choc, alors! s'écria l'ingénieur.
Le vieillard se frotta énergiquement les mains.
--Je l'espère bien.
Une ombre inquiète passa sur le front de Gontran.
--N'y a-t-il pas à craindre, murmura-t-il, que l'_Éclair_ n'obéisse à
l'attraction de ces deux masses et qu'un péril quelconque...
--Nous sommes trop éloignés... répondit le vieillard.
Pendant qu'ils causaient, Fricoulet s'était assis au télescope.
--Voilà un spectacle qui ne sera pas banal, déclara-t-il; la rencontre
de deux mondes lancés l'un vers l'autre avec une vitesse de plusieurs
centaines de kilomètres par seconde... Il n'y a pas d'accidents de
chemin de fer qui puissent donner une idée de ça...
Et appelant à tue-tête:
--Monsieur Farenheit!... Monsieur Farenheit!...
[Illustration: 215]
L'Américain arriva en se frottant les yeux et l'ingénieur lui dit en
souriant, faisant allusion à son altercation avec Gontran:
--Vous qui aimez les duels... il y en a un qui se prépare, comme vous
n'en aurez jamais vu et qui rompra certainement la monotonie du
voyage...
Tout en parlant, il griffonnait sur son carnet.
--Monsieur Ossipoff, déclara-t-il, si vous voulez retourner à votre
télescope, la chose va se produire dans une dizaine de minutes...
Le savant s'enfuit avec une rapidité dont on n'aurait pu croire capables
ses vieilles jambes.
Et l'ingénieur, qui calculait toujours, ajouta:
--Une vitesse de cinq cents kilomètres dans la dernière seconde!... quel
cataclysme!... mes amis!... cela va produire un petit feu d'artifice
auprès duquel ceux de Ruggieri ne sont que des jeux d'enfant...
Farenheit, Gontran, Séléna avaient pris place devant les hublots, tandis
que Fricoulet, son chronomètre à la main, comptait à haute voix les
minutes qui s'écoulaient.
Enfin, d'une voix qui tremblait légèrement, il dit:
--Encore une seconde.
Après cela, il remit le chronomètre dans sa poche et colla son visage au
télescope.
Il était temps: les deux corps dont les masses s'étaient augmentées au
point d'envahir l'horizon tout entier, s'étaient abordés et
instantanément, de ces deux sphéroïdes obscures, surgit un immense
soleil, une gigantesque nébuleuse, incandescente, au centre de laquelle
un tourbillon d'étincelles plus lumineuses, plus aveuglantes que les
plus puissantes lumières à arc voltaïque, montait, montait toujours,
envahissant l'espace où elles dispersaient en tous sens des éclairs
radieux.
Ainsi que l'avait prédit Fricoulet, on eût dit un bouquet de feu
d'artifice, mais poussé à la cent millième puissance, avec des
intensités telles que jamais cervelle humaine ne les eût pu concevoir.
En un clin d'oeil l'infini se trouva illuminé, et de ce foyer
d'incandescence une chaleur telle se dégageait, que les Terriens durent
se retirer des hublots, que l'on masqua de nouveau pour éviter des
accidents semblables à celui dont avait été frappé Farenheit.
--Et voilà comment, des vieilles lunes, on fait de nouveaux soleils!
s'écria plaisamment Fricoulet.
--Les astronomes terrestres doivent être dans un état! s'exclama
l'Américain.
L'ingénieur secoua la tête.
--Pas tant que vous croyez, répliqua-t-il, par la bonne raison qu'ils
n'auront connaissance du fait que dans quelques années.
--Dans quelques années!...
--Dame, vous oubliez que nous marchons plus vite que la lumière et que
le rayon lumineux projeté par cette nouvelle lumineuse n'arrivera à la
Terre que dans vingt-cinq ou vingt-six ans...
Cette explication parut fort égayer Farenheit.
--En sorte, dit-il, que nous pourrions très bien, nous, revoir ce qui
vient de se passer...
--Dans tous ses détails, non; mais nous pourrons prévoir à un jour, à
une heure, à une minute près, le moment où, au point précis que nous
aurons désignés d'avance, un nouvel astre apparaîtra dans le ciel.
Fricoulet ajouta, quelque peu railleur:
--Ce qui pourrait assurer votre élection à la présidence de
l'«Excentric-Club».
Et se tournant vers Gontran:
--Voilà qui rendrait crédules ceux qui ne croient pas l'astrologie! Te
vois-tu, prédisant à un congrès de savants, plusieurs années à l'avance,
la naissance d'un monde!... il y aurait là de quoi te faire nommer
d'emblée membre de toutes les académies possibles et imaginables!
--Merci bien, répondit narquoisement le jeune comte.
Mais comme, sans vouloir l'avouer, le spectacle auquel il venait
d'assister l'avait profondément frappé, il demanda:
--Et les dessous de ce phénomène, quels sont-ils?
--Très simples, comme tu vas voir: tu sais que la chaleur n'est qu'un
des modes d'action du mouvement, comme la lumière et le son; les ondes
sont seulement différentes et agissent différemment. L'équivalence,
d'ailleurs, est parfaite entre la chaleur dépensée pour produire un
travail mécanique et le travail nécessaire pour développer du calorique:
ainsi, la chaleur nécessaire pour élever d'un degré la température d'un
kilogramme d'eau correspond au travail que nécessiterait l'élévation à
un mètre de haut un poids de 424 kilogrammes et réciproquement...
--Avocat, passons au déluge, dit plaisamment Gontran.
--Partant de ce principe, il est très compréhensible que, de l'arrêt
brusque des deux corps obscurs que nous examinions, soit résultée une
élévation fantastique de température: le mouvement dont ils étaient
animés s'est transformé en chaleur et de deux mondes pierreux, usés, la
nature a fabriqué une nébuleuse, embryon de mondes futurs, qui donnera
un jour naissance à un soleil, puis à des planètes et ainsi de suite,
_in secula seculorum_.
--C'est un éternel recommencement.
--Tu l'as dit...
--Alors, murmura Séléna, voilà la méthode employée par la nature pour la
création?
--Ou, du moins, l'une des méthodes, mademoiselle, car il est à supposer
que l'arsenal des procédés usités par le surnaturel pouvoir qui régit
les Soleils est inépuisable... En tous cas, il est certain que c'est
toujours d'une nébuleuse, formée en un point de l'espace pour une raison
quelconque--et elles ne manquent pas--que proviennent les Soleils, les
Étoiles et les Mondes: rien ne se perd, rien ne se crée!
Flammermont se mit à rire.
--Voilà une belle phrase!
--Qui n'est pas de moi! je l'ai ramassée, je ne sais plus dans quel
bouquin; quelque part que ce soit, en tous cas, elle est juste...
Fricoulet pensait qu'il en avait fini des explications, mais il avait
compté sans l'Américain, dans l'oreille duquel était tombé fort à propos
ce qu'il avait dit quelques instants auparavant, relativement à
l'«Excentric-Club».
Assurément, ce serait là une originalité propre à assurer son élection à
la présidence, que de faire, dès son retour à New-York, une conférence
dans laquelle il prédirait la naissance d'un monde.
Lui, Jonathan Farenheit, de Chicago, marchand de porcs, et pas autre
chose, s'occuper d'astronomie!
À coup sûr, ce ne serait pas banal!
Mais il s'agissait de ne pas faire de bêtise et de combiner ses effets
avec le plus grand nombre de chances possible; pour cela, le concours de
l'ingénieur lui était indispensable.
Aussi, comme Fricoulet regagnait la cabine commune, l'Américain lui
emboîta-t-il le pas, et, comme le jeune homme allait s'étendre sur son
hamac:
--Un moment, monsieur Fricoulet, fit Farenheit, j'aurais quelques mots à
vous dire,... quelques mots seulement...
L'ingénieur attachait sur lui un regard interrogateur; alors l'Américain
ajouta:
--C'est à propos de ce qui vient de se passer...
Fricoulet était à cent lieues de supposer que son interlocuteur pût
encore penser à la naissance de la nébuleuse, dont ils venaient d'avoir
le spectacle; aussi demanda-t-il ingénument:
--Et... que vient-il de se passer, mon cher monsieur Farenheit?
--Mais... la nébuleuse!
--Ça vous intéresse donc!... s'écria Fricoulet, tout surpris.
--By god!... si ça m'intéresse!... mais à cause de l'«Excentric-Club!»
[Illustration: 219]
Cette fois, l'ingénieur comprit tout de suite et dit:
--Vous voudriez des renseignements plus précis?...
--Dame! vous comprenez: je ne peux pas me borner à faire une prédiction;
je voudrais, autant que possible, donner quelques détails, quelques
explications... Voyez-vous qu'on me pose des questions... qu'on me
demande des explications... je serais joli!... alors, si vous vouliez...
--Vous expliquer... je ne demande pas mieux.
--Je préférerais que vous me rédigiez une petite note; j'ai la tête dure
et je craindrais de mal retenir vos explications.
--Je vais toujours vous dire cela de vive voix; ensuite je vous ferai
une petite note... Donc, sachez d'abord que l'attraction est une force
inhérente à tout atome de matière: dans ce nuage gazeux, produit par la
rencontre de deux monde usés, il existe des parties plus ou moins denses
qui attireront à elles les autres portions de la nébuleuse et dans la
chute lente des particules lointaines vers cette région plus attractive,
il se produit un mouvement général de rotation qui entraîne la masse
tout entière... Vous avez bien saisi?
--Quand ce sera écrit, je le comprendrai et surtout je le retiendrai
mieux.
--Par suite, la forme arrive à être celle de la sphère, forme naturelle
à toute substance, gazeuse ou liquide, abandonnée à elle-même. Les lois
de la mécanique prouvent que cette sphère gazeuse, en se condensant et
en se rapetissant, a dû tourner de plus en plus vite sur elle-même, en
s'aplatissant aux pôles; la force centrifuge, développée par ce
mouvement de rotation, a pu alors dépasser la force d'attraction du
centre et détacher de l'équateur un anneau gazeux, conséquence
inévitable de cette rupture d'équilibre. Cet anneau s'est lui-même
condensé en sphère, tandis que la nébuleuse continuait à se resserrer et
à tourner de plus en plus vite... Comprenez-vous?
--Pour comprendre, ça n'est pas difficile: mais c'est pour retenir...