--À ton aise... Le _Scorpion_, ainsi que tu pourras t'en rendre compte

de visu, dans quelques heures, est, de tous les signes du Zodiaque,

celui qui rappelle le plus exactement la forme de l'animal qui lui a

servi de parrain; c'est lui qui possède, à la place du coeur, la fameuse

étoile Antarès, dont les composantes sont: rouge orange et vert

émeraude, toutes deux sont des soleils en voie de refroidissement, ainsi

que l'indique leur spectre dans lequel domine l'oxyde de carbone:

variations fréquentes dans la lumière et dans la chaleur; mouvement

propre peu rapide. Ce qu'il y a de particulier dans le Scorpion, c'est

la façon dont se comportent vis-à-vis les unes des autres les

composantes des nombreux systèmes ternaires qu'on y remarque: tandis que

les deux premières, très rapprochées, tournent autour l'une de l'autre

en 98 ans dans une orbite elliptique, la troisième a un mouvement

rétrograde relativement à celui des deux autres... Comment cela se

fait-il? comment expliquer un mouvement si étrange, si contraire aux

lois de la nature? On n'en sait rien! on se contente de constater le

phénomène sans l'expliquer.

--Ce qui est plus simple et plus commode, murmura Gontran.

--À signaler aussi beaucoup d'étoiles temporaires et une nébuleuse en

forme de rayon cométaire, située non loin de l'étoile Alpha et enfin,

parmi les systèmes multiples, V, qui est quadruple et dont les

composantes, assemblées deux à deux, sont animées d'un mouvement assez

rapide.

--Mais on trouve de tout, dans ce Scorpion! s'exclama Flammermont, c'est

le bazar de l'astronomie...

--Maintenant, nous passons à la _Balance_, fabriquée vers le IIIe

siècle, avec les serres de Scorpion; peu de choses à dire, car on n'y

compte que 21 étoiles visibles au télescope et 8 seulement à l'oeil nu...

La _Vierge_ contient la fameuse constellation de l'«Épi» qui, au mois de

mai, brille en plein sud; l'«Épi» jouit d'une grande notoriété, car

c'est grâce à lui et à «Régulus» que, 127 ans avant notre ère, Hipparque

découvrit la loi de la précession des équinoxes... C'est une des

constellations dans lesquelles il s'est produit, depuis trois mille ans,

le plus de changements, ainsi que l'atteste un simple coup d'oeil jeté

sur les anciennes cartes; dans ce district céleste, on a relevé plus de

500 nébuleuses, dont beaucoup sont doubles, en mouvement autour l'une de

l'autre, et notamment celle qui porte le matricule M 99, qui a l'aspect

des soleils tournants des feux d'artifices; elle compte plusieurs

milliers d'étoiles... enfin, j'aurai tout dit sur la Vierge, lorsque

j'aurai ajouté, à la nomenclature de ces curiosités, la très

intéressante étoile double [Grec: g] (gamma), l'une des premières

découvertes à l'aide du télescope et dont la période de rotation est de

175 ans; on a constaté que les deux soleils qui la composent tournent

sur eux-mêmes et autour de leur centre commun de gravité: en raison de

leur éloignement, ils n'offrent pas de parallaxe et...

Fricoulet s'arrêta net et regarda Gontran: le jeune homme, bercé par la

voix de son ami, s'était assoupi et c'était le souffle régulier, un peu

fort, qui s'échappait, semblable à un bourdonnement, de ses lèvres

entr'ouvertes, qui avait attiré l'attention de l'ingénieur.

Il se mit à rire, haussa les épaules et, se levant:

--Si c'est là l'effet que lui produit le Zodiaque, du diable s'il sera

capable de tenir tête à Ossipoff... Tant pis pour lui, je suis en règle

avec mes engagements et, s'il se fourvoie, il n'aura à s'en prendre qu'à

lui-même.

Cela dit, il sortit de la machinerie, gagna la cabine dans laquelle

Farenheit dormait, étendu sur son hamac et il allait sans doute imiter

l'exemple que lui donnait l'Américain, lorsqu'il fut pris d'un remords.

Est-ce qu'il n'aurait pas dû éveiller le jeune comte et le contraindre à

écouter le reste de sa conférence?

En toute autre circonstance, il l'eût laissé goûter en paix les douceurs

du sommeil; mais, à son réveil, Gontran ne serait-il pas en droit de lui

reprocher ce qu'il pourrait, à la grande rigueur, considérer comme une

trahison de sa part?

L'intérêt de l'ingénieur n'était-il pas, en effet, de le livrer, sans

défense, aux interrogatoires d'Ossipoff? certes, et pour l'honneur de

Fricoulet, il devait agir de manière à ce que son ami ne pût formuler un

semblable reproche.

D'un autre côté, Gontran avait le réveil mauvais et rien ne prouvait que

Fricoulet fût accueilli de façon aimable, même étant donné ses bonnes

intentions...

Le jeune homme demeura un moment perplexe: un secret pressentiment lui

disait que la Providence seconderait ses projets. Mais, précisément à

cause de ce pressentiment, il ne voulait pas que ni sa conscience ni

Gontran pussent rien lui reprocher...

Alors, il prit un moyen terme: au lieu de se coucher, il s'assit sur le

bord de son hamac et, prenant son carnet, il se mit à rédiger hâtivement

quelques notes en lesquelles il résuma le plus succinctement possible ce

qu'il lui parut indispensable d'incruster dans la cervelle de son ami,

pour le mettre à même de répondre victorieusement au vieux savant, au

cas où il lui prendrait fantaisie de disserter sur le Zodiaque avec son

jeune «collègue».

Voici ces notes:

«Le _Lion_. L'étoile maîtresse de cette constellation est «Régulus»,

dont l'éclat est magnifique; distance du système solaire: environ 100

trillions de lieues, eu égard à la lumière dont elle rayonne, volume

gigantesque--elle s'éloigne de nous à raison de 37 kilomètres à la

seconde, escortée d'une étoile double de huitième grandeur, connue

seulement depuis une centaine d'années.--À remarquer: plusieurs

nébuleuses d'aspect bizarre, notamment le nº65 de Messier, en spirale

elliptique, et le 56 de forme ovale.

«Le _Cancer_, le plus petit et le plus pauvre des signes du Zodiaque: on

n'y aperçoit à l'oeil nu qu'une pâle nébulosité laiteuse, agglomération

d'étoiles de faible éclat, désignée par les anciens sous le nom de: «La

Crèche».

«Les _Gémeaux_, remarquables par «Castor» et «Pollux», deux étoiles

considérées pendant fort longtemps comme liées l'une à l'autre, théorie

dont la spectroscopie a démontré la fausseté. Tandis que Pollux arrive

vers la Terre avec une vitesse de 64 kilomètres par seconde, Castor s'en

éloigne à raison de 45 kilomètres; depuis Hipparque, ces deux soleils se

sont écartés l'un de l'autre de plus de 2 trillions 500 milliards de

lieues et leur intensité lumineuse n'a pas varié pendant ces vingt

siècles,--dans leur course Castor et Pollux sont suivis par un autre

astre plus éloigné, ce qui induit à penser qu'on est en présence d'un

système non pas double, mais triple.--D'après les études d'Herschell,

l'évolution de Castor et de Pollux autour l'un de l'autre ne demanderait

pas moins de mille ans.--Dans les Gémeaux, à signaler plusieurs étoiles

doubles colorées, un certain nombre d'étoiles variables, plusieurs

nébuleuses.

«_Persée_. L'étoile principale est «Algol», qui marque, dans le ciel, la

place de la tête de la «Méduse»; étoile variable, descendant de la 2e

à la 4e grandeur en deux jours, 20 heures, 40 minutes, 53 secondes,

et cette sorte d'éclipse ne dure que 6 minutes, sans doute à cause du

passage d'un corps obscur devant le disque de l'étoile.--Grand nombre

d'étoiles doubles et deux petites nébuleuses.

«_Le Cocher et la Chèvre_, visible surtout au retour du printemps, ce

qui l'a fait associer, dès la plus haute antiquité, aux travaux

agricoles.--«Capella», étoile de première grandeur, presque aussi

blanche que Véga, à une distance de 170 trillions de lieues, la

principale du groupe, plane en décembre et janvier au zénith de

Paris;--rien d'intéressant à signaler, si ce n'est, non loin de ce

groupe, la constellation du _Lynx_, où brillent un grand nombre

d'étoiles doubles fort intéressantes et particulièrement les nos 38,

15, 12, 19 et 20, systèmes ternaires à révolution très lente.»

Fricoulet en était là de la rédaction de ses notes, lorsque, par la cage

de l'escalier, la voix d'Ossipoff se fit entendre, formidable,

tonitruante.

[Illustration: 195]

--Gontran!... Gontran!... appelait-il.

L'ingénieur tressaillit en même temps que Farenheit, éveillé en sursaut,

se jetait au bas de son hamac.

--By god! grommela-t-il en regardant son voisin d'un air effaré.

--Tranquillisez-vous, lui dit Fricoulet en souriant, c'est M. Ossipoff

qui appelle M. de Flammermont, pas autre chose...

En ce moment, le jeune comte entrait en se frottant les yeux.

--Tu as entendu, fit-il.

--Cette question...

--Encore une dissertation qui se prépare! maugréa Gontran.

--Probable.

Le vieillard appela de nouveau:

--Gontran!... Gontran!...

Flammermont se croisa les bras.

--Ah! tu es encore gentil, toi! fit-il; tu m'as laissé dormir...

--C'était ce que j'avais de mieux à faire...

Le jeune homme eut un hochement de tête vers le plafond, où l'on

entendait trépigner d'impatience les pieds du savant.

--Qu'est-ce que je vais lui dire? murmura-t-il d'un ton navré.

--Tiens! répondit l'ingénieur en lui remettant les notes qu'il venait de

griffonner à la hâte... parcours ça,... moi, je vais le faire

patienter...

Et il s'élança dans l'escalier.

En entendant le bruit de ses pas, le vieux savant, courbé vers le

télescope, demanda, sans se retourner:

--Arrivez donc vite, Gontran... vous dormiez donc?

--M. de Flammermont ne dort pas, monsieur Ossipoff, répondit alors

Fricoulet... mais il tient en ce moment _Andromède_ au bout du télescope

et il m'envoie vous dire qu'il ne peut se déranger en ce moment...

Le vieillard eut un frisson qui lui agita le corps tout entier.

--C'est précisément au sujet d'Andromède que je voulais l'interroger,

car, moi aussi, je m'en occupe et j'ai des incertitudes que j'aurais

voulu éclaircir, en causant avec lui...

Séléna, debout près de son père, tourna vers l'ingénieur un visage tout

assombri par l'inquiétude, et, dans le regard qu'elle attachait sur lui,

il y avait, nettement compréhensible, cette question:

--Est-il prêt?

Fricoulet secoua négativement la tête; mais, en même temps, il lui fit

de la main un signe rassurant, car une idée venait de lui traverser la

cervelle.

--Il serait, en effet, très rassurant, dit-il en s'adressant à Ossipoff,

de contrôler vos observations par les siennes; mais il y a, pour cela,

un moyen fort simple qui vous permettra de ne vous déranger ni l'un ni

l'autre.

Et, à Séléna:

[Illustration: L'audace de Thésée et le féerique Pégase (p. 205). 197]

--Mademoiselle, ajouta-t-il, seriez-vous assez aimable pour aller

trouver M. de Flammermont et lui demander de vous dicter ce qu'il a

déjà observé d'Andromède; vous remettrez la note à M. Farenheit en le

priant de nous l'apporter.

--Pas mal imaginé, murmura Ossipoff, d'un ton satisfait, tandis que sa

fille, après avoir remercié l'ingénieur par un charmant sourire,

s'enfuyait hors de la cabine, légère comme un oiseau.

Fricoulet, lui, ne perdit pas son temps, et, sur une feuille arrachée à

son carnet, écrivit quelques lignes; il avait fini au moment où

Farenheit arrivait avec un papier qu'il lui remit.

--Voici, dit l'ingénieur en tendant à Ossipoff la feuille de son carnet

substituée à ce qu'envoyait Gontran.

--Lisez... lisez... dit Ossipoff qui, pour rien au monde, n'eût

interrompu son observation.

--«[Grec: g] (gamma), avec son soleil orangé et ses deux satellites

émeraude et saphyr!... quelle merveille!... les yeux éblouis... le

cerveau fatigué...»

--Passez, s'écria le vieillard... ce pauvre Gontran s'arrête à des

considérations qui n'ont aucun intérêt!... on connaît cela depuis

1777... Gontran oublie que Bradley est venu avant lui pour dédoubler

Gamma...

Puis, sur un ton d'ardente curiosité:

--Et la nébuleuse!... il ne dit rien de la nébuleuse de Lucien Marius de

Franconie?

--Ma foi, non... mais...

Et, à Farenheit:

--Courez vite dire à M. de Flammermont que nous attendons ses

observations sur la nébuleuse.

L'Américain sortit bougonnant de ce rôle de commissionnaire auquel on

l'astreignait et Fricoulet dit au savant:

--Si, pendant ce temps, vous notiez vos observations... M. de

Flammermont pourrait les contrôler pendant que vous contrôlez les

siennes...

--Écrivez donc... murmura le vieillard d'une voix fébrile; d'ici, comme

de Poulkowa, la nébuleuse a l'apparence d'une immense lentille de gaz,

vue par la tranche, de silhouette par conséquent elliptique... je

remarque un foyer central de condensation et deux foyers secondaires...

l'un rond, l'autre ovale... avec deux fissures noires longitudinales...

Farenheit rentrait en ce moment et tendait un papier à Fricoulet qui

s'écria:

--Attendez... attendez... monsieur Ossipoff... Ce cher Gontran vous

envoie quelque chose de très intéressant...

--En vérité...

--Il a étudié le spectre de la nébuleuse... nulle trace d'étoiles... pas

la moindre trace ou raie caractérisant une masse gazeuse...

--C'est bien cela... c'est bien cela, poursuivit le vieillard en proie à

une agitation extraordinaire;... spectre continu, sans raies

transversales...

--... En résumé, poursuivit Fricoulet, feignant toujours de lire les

notes de Gontran, M. de Flammermont n'est pas plus avancé que sur

Terre... il compte bien, dans les environs de la nébuleuse, plus de

1,500 étoiles; mais, en dépit de tous ses efforts, il ne peut s'assurer

si leur proximité est réelle ou seulement due à la perspective.

Ossipoff poussa un soupir à fendre l'âme.

--Et j'espérais qu'il serait plus heureux que moi...

--Par exemple, il a réussi à mesurer la superficie de ce monde étrange:

il a trouvé pour la longueur un minimum de 300 milliards de lieues... ce

qui lui fait estimer, à vue de nez, les dimensions à trois cents fois

celles du système solaire tout entier...

[Illustration: 199]

Bien qu'Ossipoff eût constaté, de visu, tous ces détails, il leva les

bras au plafond, dans un geste désordonné, balbutiant:

--Fabuleux!... Fabuleux!

--... En admettant, dit encore l'ingénieur, que cette nébuleuse ne soit

pas plus éloignée de nous que les étoiles les plus voisines--ce qui

n'est nullement prouvé...

Ossipoff laissa retomber sa tête sur la paume de ses mains, l'air

profondément accablé, tandis que ses lèvres murmuraient:

--À quoi bon... alors... à quoi bon?...

Depuis plusieurs heures déjà--trente-trois, pour être

exact--l'«_Éclair_» naviguait à travers le zodiaque; le truc inventé par

Fricoulet pour permettre à M. de Flammermont d'esquiver l'interrogatoire

d'Ossipoff sur la nébuleuse d'_Andromède_, avait remis un peu de

cordialité dans les rapports des deux jeunes gens; quant à l'altercation

de Gontran et de Farenheit, il avait été décidé, d'un commun accord,

qu'on n'en soufflerait mot, afin de ne pas inquiéter Séléna.

On réglerait cette question-là à Terre--si toutefois le bonheur voulait

que les voyageurs revissent jamais leur planète natale; mais, jusque-là,

on ferait comme si rien ne s'était passé.

L'ingénieur, qui achevait son quart, venait de signaler la constellation

des _Chiens de chasse_, dont les étoiles s'apercevaient, brillantes, à

l'avant du wagon, lorsque Flammermont, qui venait prendre la place de

son ami dans la machinerie, aperçut un dessin étrange à côté de

l'ingénieur; il ouvrait la bouche pour demander une explication, quand

Fricoulet le devançant:

--C'est bien en 1863 que tu es né, n'est-ce pas? interrogea-t-il.

--Oui... mais pourquoi?...

--Le 28 septembre, si je ne me trompe?...

--Encore, oui!... mais est-ce que tu aurais l'intention de me souhaiter

ma fête?...

Pour toute réponse, Fricoulet se mit à rire, en considérant le dessin

qui avait, dès son entrée dans la cabine, attiré l'attention du jeune

comte.

Et son hilarité était telle que Séléna et Farenheit accoururent.

--Y aurait-il indiscrétion, monsieur Fricoulet, fit la jeune fille, à

vous demander la permission de rire un peu avec vous?...

L'ingénieur parut un peu déconcerté et tenta de dissimuler derrière son

dos la feuille de papier qu'il tenait à la main; mais l'oeil malin de

Séléna avait surpris son mouvement.

--Ah! qu'est-ce que c'est que cela? s'exclama-t-elle.

--Rien... une chose que j'ai crayonnée, tantôt, pour me tenir

éveillé...

--Peut-on voir?...

Fricoulet eût eu mauvaise grâce à se dérober plus longtemps; il tendit

le papier à Mlle Ossipoff, se disant qu'après tout il ne courrait pas

grand risque à leur mettre sous les yeux une chose à laquelle elle ne

comprendrait sans doute rien.

Aussi, sa stupéfaction et aussi son désappointement furent-ils grands en

entendant Séléna s'écrier:

--Mais c'est un thème de nativité, cela!...

--Le mien alors! s'exclama à son tour Gontran...

L'ingénieur parut embarrassé et balbutia, tendant la main, pour

reprendre le papier:

--Une plaisanterie, je vous dis... une simple plaisanterie...

Cependant, Séléna qui étudiait le dessin de très près s'exclama:

--Vous êtes né sous l'influence de Mercure, qui était alors à 17°

exposant dans les Poissons, Vénus se trouvant dans la Balance, Mars dans

les Gémeaux et Saturne dans le Cancer.

--Mais vous êtes très forte! balbutia Fricoulet avec un sourire

contraint.

--Vous y connaissez donc quelque chose? interrogea Gontran incrédule.

--Comment!... tenez, ces douze triangles-là représentent les douze

maisons du ciel, avec leur situation dans l'espace, au moment de votre

naissance...

Farenheit qui, jusqu'alors, était demeuré silencieux, se haussant sur la

pointe des pieds pour regarder par-dessus l'épaule de la jeune fille,

dit alors:

--Alors, par ce procédé-là, on peut connaître l'avenir?

--Mais parfaitement, répondit l'ingénieur sans sourciller; vous avez

déjà entendu parler de l'astrologie, n'est-ce pas?... Eh bien! c'est ça!

--Il y a eu autrefois, au siècle dernier, je crois, un homme très

savant... qui s'appelait Cagliostro, et qui lisait dans les astres...

Gontran, éclatant de rire, s'écria:

--Mais non, sir Farenheit, mais non; ne croyez donc pas tout ce que vous

raconte Fricoulet; autrefois, oui, on croyait--parce que certains malins

le faisaient croire--à l'influence faste ou néfaste des astres sur

l'existence humaine, suivant qu'ils occupaient, l'un par rapport à

l'autre, telle ou telle situation; c'était là une aimable plaisanterie

de laquelle vivaient grassement les ancêtres de nos tireuses de cartes

et de nos somnambules modernes...

L'ingénieur regardait son ami, railleusement, durant qu'il parlait, et

un petit sourire moqueur courut sur sa lèvre quand il eut fini; sourire

qui signifiait clairement: «Mon bel ami, nous verrons tout à l'heure, si

ton scepticisme est aussi résistant qu'il le paraît...

Séléna, alors, intervint.

--Permettez-moi de vous dire, cependant, mon cher Gontran, qu'une foule

de prédictions, basées sur la connaissance des astres, se sont réalisées

de point en point;... voyez l'histoire...

Le jeune homme haussa les épaules.

--Parbleu!... vous figurez-vous que ceux qui faisaient métier

d'astrologie, fussent des imbéciles?... loin de là! ils alliaient à une

très grande finesse, à une très grande profondeur de vue, une

connaissance très étendue des hommes et du coeur humain... sans compter

qu'ils avaient dans les milieux politiques des espions qui les tenaient

au courant de ce qu'on disait, même le plus secrètement... En sorte

qu'il ne leur était guère difficile, sachant ce qui se méditait contre

tel ou tel personnage, ce qui se préparait concernant tel ou tel

événement, de prédire l'avenir, presqu'à coup sûr... en ayant l'air de

baser leurs prédictions sur leurs combinaisons charlatanesques...

--Permets, cependant, essaya de dire Fricoulet.

Mais l'autre était lancé et, lui coupant la parole:

--La meilleure preuve que je suis dans le vrai, c'est que la clientèle

des astrologues ne se recrutait que parmi les personnages, ceux sur le

compte desquels il était facile d'avoir des «tuyaux». C'est ce qui a

fait dire à Voltaire qu'il n'y avait d'étoiles que pour les grands, le

reste étant de la canaille dont les astres ne se mêlaient pas.

Fricoulet répliqua ironiquement:

--Il faut donc croire que tu es un personnage, car voilà un thème de

nativité tel que bien des grands de la terre n'en ont jamais eu.

Mais, sans doute, Gontran avait-il comme un pressentiment que ce thème

cachait quelque tour nouveau de son ami, car il s'empressa d'ajouter:

--Et il n'y a pas que Voltaire qui ait affirmé, non seulement son

incrédulité, mais son mépris, en ce qui concerne la manière dont les

astrologues jonglent avec les astres... Bien avant lui, Shakespeare a

dit...

--Shakespeare!... observa narquoisement Fricoulet... tu es sûr?

--Comment! si j'en suis sûr! alors que j'étais attaché à l'ambassade

d'Italie, nous avons joué chez l'ambassadeur d'Angleterre un acte du

_Roi Lear_...

--En anglais!...

--Parbleu!... nous vois-tu jouant du Shakespeare en français chez

l'ambassadeur d'Angleterre!

--À la grande rigueur, je pourrais te voir... mais enfin... et alors?...

--Alors... je me souviens que je débitais cette tirade: «Quoi! lorsque

nous sommes malades ou dans l'infortune (ce qui nous vient souvent de

notre mauvaise conduite) nous rendrons responsables de nos souffrances

le Soleil, la Lune et les étoiles!... comme si nous étions méchants par

nécessité! fous par ordre du ciel! fripons, voleurs et traîtres par une

prédominance des astres! buveurs et menteurs par une obéissance forcée à

l'influence d'une planète!... comme si tous nos vices descendaient d'en

haut!... admirable invention que de mettre nos passions sur le compte

d'une étoile!... Mon père et ma mère furent unis sous le signe du

«Dragon» et je naquis sous la «Grande-Ourse»... de sorte que je dois

être rude et sans honte!... Bah! j'aurais été ce que je suis... alors

même que la plus petite étoile n'aurait pas présidé à ma naissance!»

Emporté par son sujet, le jeune homme avait débité cette tirade, tout

d'une haleine, comme s'il eût été en scène, avec le feu et l'apparente

conviction qu'y eût mis un véritable acteur.

--Merci de nous avoir dit cela en français! ricana Fricoulet; car, sans

cela, j'eusse été incapable d'apprécier le grand dramaturge anglais dans

sa langue natale...

Puis, tendant la main vers le papier que Séléna ne cessait d'examiner

curieusement:

--Cela, d'ailleurs, n'a aucune importance, quoique, sans croire à

l'astrologie, j'ai, sur les lois qui président aux destinées humaines,

une opinion diamétralement opposée à celle de feu Shakespeare...

--Oui... oui... la théorie nouvelle... l'irresponsabilité humaine, qui

permet aux avocats des Assises de défendre la tête de leurs clients,

arrêtés un couteau sanglant à la main, en disant que, s'ils ont tué,

c'est parce qu'ils sont nés avec l'instinct du crime...

Et il éclata de rire.

--Vous croyez, cependant, objecta Farenheit, que l'on naît avec telle ou

telle faculté... témoin, vous, qui, bien qu'ayant embrassé la carrière

diplomatique, êtes venu au monde avec la bosse de l'astronomie...

À ces mots, prononcés sur un ton de conviction admirative, le jeune

homme ne put s'empêcher de rougir un peu, d'autant plus qu'il sentait

peser sur lui les regards moqueurs de Fricoulet et ceux, quelque peu

malicieux, de Séléna.

Celle-ci, s'approchant de l'ingénieur, dit alors:

--Vous seriez bien aimable de me traduire ce que vous avez mis là...

--Mais je vous assure que ce n'est pas sérieux; et, le fût-ce, du moment

que vous ne croyez pas à l'astrologie...

--Qu'importe?...--et puis on croit toujours à ces choses-là... sans y

croire; cela dépend...

--Comment! cela dépend... de quoi?

--De ce que les astres nous prédisent...

L'ingénieur ne put s'empêcher de rire.

--Parfaitement: on est bien plus crédule pour les prédictions qui

s'accordent avec vos secrets désirs que pour les autres...

Séléna, se voyant devinée, baissa les yeux en rougissant.

--Dans ces conditions-là, poursuivit Fricoulet, mieux vaut que je ne

vous traduise pas l'horoscope de Gontran.

--Parce que?

--Parce que les astres et vous n'êtes pas d'accord...

--Allons donc! s'exclama Flammermont dont les sourcils se froncèrent.

--Dites toujours, insista la jeune fille.

Fricoulet poussa un soupir et déclara:

--Vous vous rappellerez, en tous cas, si vous n'êtes pas contents, que

c'est vous qui l'aurez exigé...

Aventures extraordinaires d'un savant russe; IV. Le désert sidéral · 第 12 / 25 段