Gontran lança à son ami un regard furieux et lui répondit, d'une voix

énergique, par ce significatif monosyllabe:

--Zut!

[Illustration: 175]

CHAPITRE VI

LES RAPPORTS ENTRE LES PASSAGERS SE TENDENT DE PLUS EN PLUS

[Illustration: 176]

Et je vous dis, moi, qu'il n'y a aucun doute à ce sujet...

--Pour vous peut-être, mais pour les autres...

--J'ai pour moi les travaux faits par tous ceux dont la science

s'enorgueillit à juste titre et qui tous ont déclaré que les Égyptiens

possédaient les connaissances les plus étendues dans les diverses

branches de la science, et tout particulièrement en astronomie.

--Mais je crois que j'ai avec moi, pour soutenir mon opinion, des hommes

non moins savants et non moins éminents que les vôtres.

--Et le zodiaque d'Esneh... et celui de Denderah,... alors, pour vous,

ils ne comptent pas?...

--Je ne prétends pas cela...

--Trouvez-m'en donc d'aussi anciens!... Savez-vous que dans celui

d'Esneh, le solstice d'été est dans le signe du Lion et, dans le

zodiaque de Denderah, il est dans le signe du Cancer.

--Et après, qu'est-ce que cela prouve? Biot n'a-t-il pas calculé que le

zodiaque de Denderah ne datait que de l'an 716 avant l'ère chrétienne;

tandis que l'Inde a quelque chose de mieux que cela à vous offrir...

Le vieil Ossipoff éclata d'un rire homérique.

--Oui... je sais... le fameux zodiaque trouvé dans les ruines de la

pagode du cap Comorin et qui remonterait à 30,000 ans avant notre ère,

disent les uns, à 10,000 seulement, disent les autres...

Il prit un air de condescendance pleine de pitié.

--Eh!... ne voyez-vous pas, mon pauvre monsieur de Flammermont, que

c'est précisément l'exagération de ces chiffres qui en démontre

l'inanité... Trente mille ans avant notre ère?... vous vous figurez qu'à

cette époque l'homme s'occupait d'astronomie!... c'est fou... vous

dis-je... c'est fou!... et je m'étonne qu'un esprit sérieux comme le

vôtre...

Gontran, mal préparé pour une controverse aussi âpre, crut devoir, pour

masquer une retraite indispensable et prudente, jouer la dignité

offensée; il se dirigea vers la porte, disant du ton froid de l'homme

qui se contient malaisément:

--Dans ces conditions, mon cher beau-père, il est préférable d'en

demeurer là; car j'estime que pour discuter sur un point, il convient

d'être, en principe, d'accord sur ce point... et nous en sommes loin...

Ossipoff tourna les talons et rejoignit en bougonnant son télescope.

[Illustration: 177]

--D'accord... d'accord... murmura-t-il; plus nous allons et moins nous

le sommes... Moi qui me figurais m'attacher par les liens du sang un

collaborateur avec lequel je serais en communion parfaite d'idées...

Gontran, avant de franchir le seuil de la cabine, lança ces mots d'une

voix indignée:

--Un collaborateur n'est pas un esclave!

Et il descendit l'escalier qui conduisait au logement commun, où il

trouva Fricoulet assis sur son hamac, se frottant les yeux gonflés de

sommeil et bâillant...

--Ce doit être le moment de mon quart? interrogea-t-il.

--Je crois que oui, répondit d'un ton sec M. de Flammermont, qui s'en

fut s'asseoir, morose, à l'écart.

Durant un moment, l'ingénieur regarda son ami.

--Allons! bon! fit-il, qu'arrive-t-il encore?

Gontran demeura quelques secondes sans répondre; mais tout à coup,

bondissant de son siège:

--Il arrive!... gronda-t-il... il arrive que la vie devient de plus en

plus impossible... À chaque instant ce sont des discussions nouvelles...

et, ma foi, si cela doit continuer...

--Eh bien! interrompit Fricoulet en se penchant vers lui...

Mais, subitement, comme si l'éclair du regard que lui jetait l'ingénieur

eût produit sur son irritation l'effet d'une douche d'eau glacée,

Gontran se calma et répondit avec un calme extraordinaire:

--Eh bien! si cela doit continuer... il faudra que je m'arme de

patience... plus encore que jusqu'à présent... et l'amour aidant, j'y

parviendrai...

Les paupières de Fricoulet battirent fébrilement, tandis que ses lèvres

se plissaient dans une involontaire grimace; il se tut un moment et

demanda:

--Vous avez eu encore un attrapage avec le père Ossipoff?... j'ai

entendu des éclats de voix...

--Eh! oui, au sujet de la plus ou moins grande antiquité de l'astronomie

en Égypte et dans l'Inde... Il tenait pour l'Égypte, et moi pour

l'Inde...

--Pourquoi ne pas dire comme lui?

M. de Flammermont se croisa les bras.

--Ah! celle-là est forte, par exemple!... Comment! mais n'est-ce pas

toi-même, ce matin, qui m'a dit que dans la pagode du cap Comorin...

--Assurément, je l'ai dit, et bien d'autres plus savants l'ont dit avant

moi;... mais du moment que ce pauvre homme tenait à son Égypte... il ne

fallait pas le contrarier...

--C'est cela... pour avoir l'air d'un écolier... ou d'un imbécile...

--Tu finiras par t'aliéner ses bonnes dispositions... tu verras...

--Et il verra, lui, que je l'enverrai promener...

--Seulement, tu oublies une chose: c'est que, dans ce cas, Ossipoff

n'irait pas seul à la promenade...

[Illustration: 179]

Fricoulet ajouta, ricanant:

--D'ailleurs, que tu le veuilles ou non, les choses finiront fatalement

comme ça... est-ce que tu es du bois dont on fait les astronomes,

voyons... rends-toi donc à l'évidence...

Mais, précisément, parce que peut-être, en dedans de lui-même, le jeune

homme s'y rendait, à l'évidence, il n'en était que plus irrité lorsque

l'ingénieur abordait cette question-là.

--Si cela était aussi évident que tu veux bien le prétendre,

répliqua-t-il, il y a beau temps que j'aurais renoncé à mes projets...

L'ingénieur haussa doucement les épaules.

--Entêté, va, murmura-t-il.

Il ajouta avec un accent tout particulier:

--Il est vrai que tu as une excuse: le charme de Mlle Ossipoff!

Flammermont se dressa devant lui.

--Alcide, déclara-t-il, tu m'énerves sensiblement et, si tu veux que

nous continuions à vivre bons amis, ne mets jamais la conversation sur

ce chapitre-là; pense ce que tu veux... c'est ton droit; mais garde tes

pensées pour toi..

Cette déclaration, très énergique, à peine faite, ils entendirent la

voix de Farenheit qui sortait de la machinerie.

--Monsieur de Flammermont!... si vous n'avez rien de mieux à faire, vous

seriez bien aimable de venir un instant...

Enchanté d'avoir un prétexte de fausser compagnie à Fricoulet, Gontran

sortit de la cabine; mais, en pénétrant dans la machinerie, il s'arrêta

tout surpris sur le seuil: Farenheit était penché en avant, les mains

crispées sur le télescope, à l'oculaire duquel son nez s'écrasait.

Farenheit regardait le ciel! Voilà, par exemple, qui était de nature à

causer au jeune homme une profonde stupéfaction.

[Illustration: 180]

--Vous cherchez quelque chose, monsieur Farenheit? demanda Gontran avec

une ironie non dissimulée.

--Mais oui, le Zodiaque.

--Et vous ne le trouvez pas?

--Non; alors comme je serais très curieux de voir ça...

Assez embarrassé, Gontran se grattait le bout du nez, ne sachant trop

comment s'y prendre pour satisfaire la curiosité de son compagnon de

voyage, sans lui avouer son ignorance totale en la matière.

[Illustration: Gontran, bercé par la voix de son ami, s'était assoupi

(p. 189). 181]

Du Zodiaque, il ne savait que ce que Fricoulet lui avait dit le matin,

assez succinctement d'ailleurs, c'est-à-dire que le Zodiaque est le nom

donné à une zone céleste idéale, large de 18° environ, qui fait le tour

du ciel et se trouve coupée en deux par l'écliptique; le nom de

Zodiaque lui vient de ce que presque toutes les constellations qui

l'occupent portent des noms d'animaux.

On a vu, par la discussion qui commence ce chapitre, à quelle haute

antiquité on fait remonter l'origine du Zodiaque et cela composait, avec

la nomenclature des douze signes ou parties en lesquelles cette zone se

trouve divisée, tout ce que Fricoulet avait eu le temps d'apprendre au

jeune homme.

--Mon Dieu, cher monsieur Farenheit, dit-il enfin, sans être indiscret,

je voudrais bien savoir ce qui peut exciter ainsi votre curiosité...

--Oh! ma foi, c'est très simple... depuis le commencement du voyage je

vous avouerai que la contemplation de vos visages à tous n'est pas que

de m'assommer par sa monotonie... alors, de voir des animaux, ça me

changerait un peu.

--Un peu... seulement!... vous êtes aimable!

--Je voulais dire;... enfin, vous me comprenez bien...

--Oui... seulement ce que je ne comprends pas... c'est comment vous

comptez voir des animaux.

Farenheit se retourna, tellement la question de Flammermont lui

paraissait étonnante et il le regarda un moment, comme s'il doutait

qu'il eût son bon sens.

--Des animaux!... eh bien!... dans le Zodiaque donc?...

--Dans le Zodiaque?

--Le Bélier, le Taureau, l'Écrevisse, le Lion!... est-ce que ce ne sont

pas des animaux?...

--Certes oui... mais...

--Et le Scorpion... le Capricorne... le Verseau... les Poissons... ce ne

sont pas des animaux, aussi?...

Gontran comprit alors combien énorme, invraisemblable était l'erreur de

l'Américain et il eut toutes les peines du monde à ne pas lui éclater de

rire au nez.

--Mais alors, vous devriez éprouver quelque plaisir à contempler la

physionomie de la Vierge, des Gémeaux, du Sagittaire... qui, avec la

Balance, complètent les douze signes du Zodiaque? demanda-t-il non sans

ironie.

Farenheit serra ses gros poings, tandis que ses sourcils touffus se

hérissaient.

--Dites donc, monsieur de Flammermont, grommela-t-il, est-ce que je me

trompe en me figurant que vous vous moquez de moi...

--Monsieur Farenheit, je ne me moque pas de vous; mais votre méprise est

si divertissante...

Et, cette fois, l'éclat de rire partit, d'autant plus formidable qu'il

était retenu depuis plus longtemps.

La riposte ne se fit pas attendre; la face empourprée d'un flot de sang,

Farenheit étendit le bras et son poing vint heurter en pleine poitrine

Flammermont qui chancela, et finit par tomber à la renverse sur le

plancher, où il demeura assis, ayant peine à retrouver son souffle.

Au bruit Fricoulet accourut et, voyant son ami à moitié pâmé, se

précipita, demandant:

--Gontran... monsieur Farenheit!... qu'arrive-t-il?

Le pauvre Flammermont, la respiration coupée en deux, était bien en

peine de répondre, et l'Américain, déjà honteux de sa violence,

balbutiait:

--Une discussion, mon cher monsieur, une simple discussion...

--Vous avez frappé?... c'est vous qui l'avez jeté à bas?... continua

d'interroger l'ingénieur.

--Monsieur de Flammermont s'est permis de se moquer de moi et nous

autres, Américains, ne permettons jamais cela... jamais...

Fricoulet regarda Gontran, comme pour lui demander la confirmation de

ces paroles et le jeune homme, encore incapable de parler, secoua la

tête.

--Alors, j'en ai menti! clama le marchand de suif, saisi de nouveau par

sa colère.

Gontran secoua la tête négativement.

--Alors, expliquez-vous...

--C'est vrai, explique toi...

M. de Flammermont, qui avait enfin réussi à ressaisir son souffle,

balbutia péniblement:

--Eh! que diable! pour s'expliquer, il faut pouvoir parler!... je veux

dire que M. Farenheit s'est trompé en croyant que je me moquais de

lui... alors que je riais simplement, tellement ce qu'il me disait me

semblait drôle...

--C'est bien subtil, grogna l'Américain.

Gontran, qui avait repris tout à fait possession de lui-même, se releva

alors et d'une voix nette:

--Au fait, déclara-t-il, prenez-le comme il vous plaira...

--Merci de la permission, riposta narquoisement l'Américain; je l'ai

déjà pris... et mal, comme vous avez pu le constater.

Cette allusion de mauvais goût à sa brutalité fit monter au visage du

jeune comte une légère rougeur.

--Vous n'entendez pas, je suppose, monsieur Farenheit, que cette affaire

en restera là?... dit-il en se maîtrisant.

--Parfaitement...

Puis, se frottant les mains:

--Un duel!... s'exclama-t-il subitement joyeux, very well!... voilà qui

va me désennuyer... Un petit duel à l'américaine!... hein!... ça vous

va... chacun une carabine et en chasse...

Il se frottait les mains, tandis que Fricoulet s'écriait:

--Ah! ça... vous perdez la tête!...

Le visage radieux de Farenheit s'assombrit.

--C'est vrai!... j'oubliais que la caisse d'armes a été jetée par-dessus

bord, pour alléger la sphère de sélénium lors de notre départ de

Mercure...

Mais ses traits s'éclairèrent à nouveau.

--Pas besoin de carabine... au couteau, ça peut marcher...

Gontran, impassible, répondit:

--Au couteau... soit!...

Fricoulet s'emporta.

--Ah! ça... vous avez perdu la tête tous les deux!... et vous croyez que

nous autoriserons une boucherie semblable?...

--Une boucherie! répéta Farenheit indigné... Aux États-Unis...

--Nous ne sommes pas aux États-Unis! interrompit brutalement

l'ingénieur; nous sommes à bord de l'_Éclair_, que M. Ossipoff commande;

un capitaine est maître à son bord et M. Ossipoff refusera d'autoriser

une chose semblable...

--J'ai été frappé et j'exige une réparation, dit Gontran.

--Je suis le premier à vous l'offrir, déclara impassiblement

Farenheit...

--C'est entendu, c'est convenu, fit l'ingénieur: mais c'est une chose

que vous réglerez à terre.

--Cependant, essaya de dire l'Américain.

--Je ne vous permets qu'une chose, c'est de m'écouter: les moeurs, en

France, ne sont pas les mêmes qu'aux États-Unis; chez nous, on se bat à

l'épée ou au pistolet, avec des témoins... avez-vous des épées?... non;

des pistolets? non; des témoins? pas davantage...

--Mais, M. Ossipoff? vous-même?...

Fricoulet sursauta.

--Êtes-vous fou!... d'ailleurs, les circonstances présentes à défaut de

ces impossibilités, vous font un devoir de remettre à plus tard le

règlement de cette affaire: chacun de nous se doit à ses compagnons pour

coopérer, dans les limites de ses moyens, au sauvetage général...

Et s'adressant plus particulièrement à Farenheit:

--Admettez, poursuivit-il, que nous prêtions les mains, M. Ossipoff et

moi, à un semblable duel; admettez que la chance vous favorise et que

vous tuiez M. de Flammermont, il faudra que vous renonciez à l'espoir de

revoir jamais et la Terre et New-York et la Cinquième Avenue... car lui

seul sait allier à la science pure un esprit suffisamment pratique pour

nous sortir du mauvais pas où nous a mis la folie d'Ossipoff.

Cet argument frappa vivement, comme bien on pense, l'Américain; et bien

qu'il lui en coûtât d'être obligé de devoir la vie à celui qu'il voulait

tuer, il murmura:

--Soit donc, monsieur Fricoulet.

Et à Gontran:

--N'oubliez pas, monsieur de Flammermont, que je suis à votre

disposition partout où il vous plaira et quand il vous plaira...

Il salua très correctement et sortit de la machinerie; mais tandis qu'il

s'en allait, l'ingénieur l'entendit soupirer:

--Cela aurait pourtant bien agréablement rompu la monotonie du voyage.

Quand les deux amis furent seuls, Fricoulet demanda:

--Maintenant, raconte-moi un peu ce qui s'est passé.

--Pas grand'chose de grave: Farenheit s'attendait à voir dans le ciel

toute une ménagerie composée des signes du Zodiaque et l'idée m'a paru

si cocasse que je n'ai pu m'empêcher de rire; c'est alors que, comme

une véritable brute qu'il est, il m'a détaché un coup de poing

formidable qui m'a jeté par terre...

Et le jeune comte grommela entre ses dents:

[Illustration: 186]

--Ah! décidément... l'astronomie, je commence à en avoir plein le dos,

tu sais...

--Tu ne fais que commencer! plaisanta Fricoulet.

--Examens d'Ossipoff... discussions avec toi... coups de poing avec

l'autre...

--Et, tout cela dans la balance, le charme de Séléna ne l'emporterait

pas?...

Gontran fronça les sourcils et murmura:

--Ah! s'il n'y avait pas cela.

--S'il n'y avait pas cela!... mais tu serais encore attaché d'ambassade

à Pétersbourg... mon pauvre vieux!... Il est vrai qu'avec tes relations,

tu pourras trouver, à ton retour, un poste équivalent...

L'autre se croisa les bras.

--Alors... j'aurais, pendant plusieurs années, roulé ma bosse dans

l'espace, à travers les aventures les plus incroyables, parcourant les

contrées les plus invraisemblables, supportant avec une patience

angélique la monomanie astronomique d'Ossipoff, avalant, jusqu'à en

avoir la nausée, des décoctions de quintessence scientifique, tout cela

pour avoir le plaisir de rédiger un journal de voyage qu'un éditeur

refusera peut-être de publier!... ah! non... mille fois non... je veux

avoir au moins la compensation légitime de toutes mes fatigues, de

toutes mes rancoeurs, de tous mes bâillements...

--Tu tiens à la prime,... quoi!

--Parfaitement... et la preuve, c'est que j'attends ta conférence sur le

Zodiaque qui fera probablement les frais du prochain examen d'Ossipoff.

Ce disant, le jeune comte s'asseyait et prenait une attitude si

parfaitement résignée que Fricoulet ne put s'empêcher de rire.

--Tu y tiens? interrogea-t-il.

--Comment!... si j'y tiens!... Parbleu! toi, tu ne demanderais pas mieux

qu'Ossipoff mette le nez dans le pot aux roses et me renvoie à ma

diplomatie,... mais, moi, c'est autre chose; j'en ai trop fait jusqu'ici

pour perdre le bénéfice des résultats acquis... Donc, au Zodiaque...

L'ingénieur le regarda un moment en silence d'un air quelque peu dépité,

car il s'attendait à chaque instant à ce que son rival--car Gontran

maintenant était son rival--renonçât à ses projets; mais, heureusement

pour lui, Fricoulet, quand il avait une idée en tête, ne l'abandonnait

pas facilement; en outre, c'était un sage qui savait que tout arrive à

point à qui sait attendre et qui comptait que le temps et Ossipoff

travailleraient pour lui.

--Ce qui est convenu est convenu, dit-il; je t'ai promis mon concours et

je tiens ma promesse... Tu veux faire connaissance avec le Zodiaque... à

ton goût... Mais, d'abord, comment cette discussion avec Ossipoff

est-elle venue?

--Comme sont venues jusqu'à présent toutes les discussions du même

genre, bougonna Gontran; j'ai voulu faire le malin avec ce que tu

m'avais dit, et, comme Ossipoff, en s'éveillant, me demandait la route

suivie par l'_Éclair_, je lui ai dit que nous traversions la

constellation du Bélier,--d'un mot en est venu un autre... et voilà...

Fricoulet hocha la tête.

--C'était bien imprudent, fit-il; car j'avais oublié de te prévenir que,

par suite de la précession des équinoxes, la position des signes ne

répond plus aux constellations de même nom; ainsi, au temps d'Hipparque,

les premiers points du _Bélier_ et de la _Balance_ répondaient aux

équinoxes de printemps et d'automne, comme ceux du _Cancer_ et du

_Capricorne_ aux solstices d'été et d'hiver... voici déjà un premier

point, et très important, sur lequel il était indispensable que tu

fusses fixé.

--Mais les noms donnés à ces constellations?...

--Oh! aucun rapport avec les constellations mêmes; les Chaldéens, les

Égyptiens et les Grecs les ont baptisées ainsi, soit à cause d'une forme

très vague avec les objets en question, soit pour perpétuer le souvenir

d'un héros... mais, à cela près...

Il s'interrompit, l'attention soudainement attirée vers le hublot par

lequel venait de pénétrer un rayon de lumière singulier qui paraissait

réunir toutes les couleurs de l'arc-en-ciel.

--Aldébaran! dit-il en se levant et allant mettre son oeil au télescope.

--Aldébaran! répéta Flammermont.

--Étoile de première grandeur qui sert d'oeil au _Taureau_; la tête est

formée par un assemblage d'étoiles connues, depuis la plus haute

antiquité, sous le nom de _Hyades_, et la queue par les _Pléiades_...

En donnant cette explication, l'ingénieur continuait de regarder

l'espace, vivement intéressé, malgré son scepticisme, par la vue de

cette étoile dont la teinte rougeâtre formait, tout autour d'elle, un

nimbe mystérieux.

--Sodium, magnésium, hydrogène, calcium, fer, tellure, bismuth, mercure,

antimoine, murmura-t-il, se rappelant la composition du spectre de cet

astre, si éloigné de la Terre qu'il a toujours été impossible d'établir

sa parallaxe...

Puis, il se prit à sourire, haussant les épaules.

--Elle est bien bonne!... poursuivit-il... du satellite découvert par

Herschell!... pas la moindre trace!... c'est-à-dire qu'il s'est laissé

prendre à un effet de perspective... tout bonnement...

Mais Gontran, que les études particulières de Fricoulet n'intéressaient

que médiocrement, vint le tirer par le bras.

--Dis donc, fit-il, si nous reparlions du Zodiaque; tu oublies que, d'un

moment à l'autre, Ossipoff peut me tomber sur le dos...

L'ingénieur abandonna à regret le télescope et revint prendre place

devant son ami.

--Inutile d'entrer dans des détails bien considérables sur les Pléiades,

car, depuis 3,400 ans avant l'ère chrétienne, tous les astronomes s'en

sont occupés, Ptolémée, Sûfi, Ulugh-Beigh, Copernic, Tycho-Brahé, et

bien d'autres, sans qu'aucun de leurs dessins coïncident entre eux...

--Passons, passons... fit Gontran...

--Dans le Taureau, je te signalerai encore le _Crab-Nébula_, ou

nébuleuse écrevisse, découverte en 1758 par Messier et ainsi baptisée

par les Anglais, en raison de ses franges et de ses curieux appendices

qui lui donnent une vague ressemblance avec le crustacé dont elle porte

le nom.

Fricoulet allait continuer, lorsque Gontran s'écria:

[Illustration: Qu'est-ce que cela? s'exclama Séléna (p. 196). 189]

--Dis donc!... mais s'il y en a autant sur chacun des signes du

Zodiaque, jamais je n'arriverai à me mettre tout cela dans la

cervelle...

--Tranquillise-toi; j'ai commencé par la constellation la plus

intéressante...

--Alors, que doivent être les autres? murmura Flammermont étouffant un

formidable bâillement.

[Illustration: 190]

--...Et par conséquent la plus chargée comme renseignements, poursuivit

Fricoulet en souriant: dans le _Bélier_, rien à signaler; plusieurs

systèmes d'étoiles doubles et l'étoile triple nº 14, blanche, bleue et

lilas, dans les _Poissons_, un certain nombre d'étoiles variables, des

couples en mouvement orbital rapide, tels que les nos 55 et 51, l'un

orange et bleu saphir, l'autre blanc de perle et lilas pâle; dans le

_Verseau_, qui se compose d'une multitude d'étoiles de cinquième

grandeur, à signaler [Grec: z], étoile double de troisième grandeur,

observée pour la première fois en 1777 par Christian Mayer et dont le

mouvement orbital s'effectue en mille ans, plus un fourmillement de

soleils, pris tout d'abord par Messier, en 1746, pour une nébuleuse et

résolu ensuite par Herschell, et enfin une nébuleuse, d'aspect

planétaire, composée de gaz incandescent, monde en formation que l'on

estime être 264 milliards de fois plus gros que le Soleil.

Ce chiffre parut formidable à Gontran, qui ne put retenir une

exclamation.

--Mais le Soleil étant lui-même 1.283.700 fois plus volumineux que la

Terre...

--...Tu vois ce que cela représente à peu près; du _Capricorne_, peu de

choses à dire; il contient très peu d'astres... jusqu'à présent, car il

se peut qu'avec la puissance chaque jour croissante des instruments

d'optique, on en découvre de nouveaux. Dans le _Sagittaire_, composé de

cinq étoiles disposées suivant une ligne courbe, ce qui a donné aux

anciens l'idée d'un arc dont serait armé un centaure--un grand nombre

d'étoiles rouges et d'éclat variable; d'après Jules Schmidt, d'Athènes,

ce seraient des soleils couverts de taches, commençant à s'oxyder; à

remarquer une étoile double et plusieurs systèmes triples et

quadruples... Nous arrivons maintenant au _Scorpion_...

Flammermont se prit le front à deux mains, avec une angoisse tellement

marquée que l'ingénieur s'arrêta.

--Tu souffres? demanda-t-il.

--... De la tête, oui, beaucoup; car tout ce que tu me racontes passe au

travers de ma cervelle comme l'eau à travers une écumoire... Il ne me

restera rien de ta conférence...

--Le fait est que c'est une nomenclature assez aride, constata

Fricoulet, et que pour quelqu'un qui n'est pas de la partie...

--Voilà un quart d'heure que tu parles et tu n'en es qu'au Scorpion!

observa le jeune comte avec découragement.

--Veux-tu que nous suspendions la séance?

--Non, continue... il vaut mieux avaler le remède d'un coup... on en

sent moins l'amertume...

Aventures extraordinaires d'un savant russe; IV. Le désert sidéral · 第 11 / 25 段