En outre, le spectroscope démontrant dans la lumière de cet astre la

prédominance de l'hydrogène, on en conclut que Rigel est un soleil

naissant, tandis que [Grec: a] (ou Bételgeuse) avec sa teinte jaune

orange et son spectre à colonnes fondamentales dans lequel domine

l'oxyde de carbone, est considéré comme à son déclin.

--Je donnerais gros, murmura en ce moment Gontran, pour savoir dans quel

calendrier les astronomes sont allés chercher des noms semblables...

Bételgeuse!... Rigel!... ça n'existe pas!...

--Dans un calendrier, non; mais autrement ça s'explique, puisqu'en

langue arabe _ridj-al-jauzà_, ou Rigel signifie: jambe du géant et

_ibt-al-jauzà_, dont on fait Bételgeuse: épaule de géant...

Poursuivant toujours sa démonstration à la craie, Fricoulet ajouta:

--Maintenant, voici, parmi les étoiles les plus intéressantes de la

constellation d'Orion, le nº31, de couleur orangée, type très rare, en

raison des caractères spéciaux de son spectre à bandes jaune, verte et

bleue, indices presque certains d'un monde très refroidi; dans les

environs, au milieu d'autres, d'éclat variable et presque toutes de

teinte rougeâtre, je te signale plus particulièrement celle que je

marque là, au sud de Rigel, dans la constellation du Lièvre et qui

ressemble à une véritable goutte de sang. Elle a été découverte par Hind

en 1845; étoile variable, allant de la huitième à la sixième grandeur en

une période de 438 jours... Nous avons encore l'étoile E, double, dont

le satellite est de si étrange couleur que, pour le qualifier, William

Struve dut inventer un qualificatif spécial: _olivaceasubrubicuda_.

--Pas mal; plaisanta Gontran, pas commode à prononcer, mais d'une

puissance descriptive considérable.

--Nous avons aussi, sous le nº14, un sujet non moins remarquable par sa

rapidité, car, depuis 1842, époque de sa première observation, l'angle a

tourné de 50 degrés; c'est le seul, d'ailleurs, de tous les compagnons

de Rigel dont le mouvement ait été bien démontré, car tous les autres,

récemment découverts, ne forment aucunement un système avec ces étoiles.

--En ce cas, pourquoi les associer en une même constellation?

--Parce qu'elles paraissent être liées ensemble par un simple effet de

perspective; mais, en réalité, elles se trouvent bien loin derrière

elles...

Gontran haussa les épaules.

--Je ne comprends pas bien; je croyais que l'astronomie était une

science exacte, et tu m'apprends que les apparences jouent un grand

rôle.

--Ne cherche donc pas la petite bête; d'autant que ce n'est pas cela qui

changera rien aux lois inexorables de l'Univers; de même, s'il avait plu

aux anciens de voir dans les étoiles qui couvrent Orion la silhouette

d'un cheval, en place de celle d'un homme, je veux que le diable me

croque si cela aurait modifié en rien le mouvement de Rigel et de

Bételgeuse... Il faut prendre les savants tels qu'il sont et

l'astronomie telle qu'elle est...

--C'est-à-dire sous forme de pilule joliment amère à avaler! murmura le

jeune comte avec une significative grimace...

Puis se levant, il ajouta d'une voix comiquement enthousiaste:

--Et, maintenant que me voici bardé de science, des pieds à la tête,

j'ai hâte d'aller appeler Ossipoff en champ clos.

Il s'élança hors de la machinerie, suivi par le regard anxieux de

Fricoulet qui, à le voir si vibrant, si plein d'ardeur, pensait que,

peut-être, n'était-ce pas le vieux savant que Gontran avait hâte de

revoir, mais sa fille.

Il poussa un gros soupir.

--C'est stupide, tout de même, songea-t-il tout haut, quand il eut

entendu se perdre dans l'escalier le bruit des pas de son ami. Moi,

Alcide Fricoulet, amoureux!... et dans de semblables conditions...

presque sans espoir... ou du moins si peu que ce n'est pas la peine d'en

parler.

Il s'interrompit, hocha la tête et ajouta:

--Si peu... qu'en sais-je?... la patience de ce bon Gontran est

peut-être arrivée à ses dernières limites et Ossipoff, d'ici la fin du

voyage, a suffisamment le temps de le saturer et le sursaturer

d'astronomie, pour le dégoûter tout à fait.

Il se mit à rire tout doucement, réconforté par cette perspective.

--Oui... cela se pourrait... et même, dans l'intérêt des uns comme des

autres, ne serait-il pas à souhaiter qu'il en fût ainsi?... assurément,

ce pauvre Gontran n'est pas plus fait pour être le gendre d'Ossipoff que

je ne suis fait, moi, pour être diplomate... Séléna serait

malheureuse... lui aussi... tandis que, s'il renonçait à ses projet...

je doute qu'Ossipoff puisse jamais rencontrer un gendre qui fasse mieux

que moi son affaire.

[Illustration: 162]

Et, secoué par une hilarité de plus en plus forte, il ajouta

comiquement:

--Plaise aux dieux qu'Ossipoff l'écrase sous une pluie d'étoiles, de

comètes, de nébuleuses telle qu'il ne s'en relève pas...

Il dit encore en haussant les épaules:

--Vraiment, est-ce vivre que d'avoir continuellement un astre de

Damoclès suspendu au-dessus de la tête?

Néanmoins, et quoi qu'on puisse penser des sentiments de Fricoulet pour

son ami, d'après ce qui précède, nous devons dire qu'il était aussi

fermement résolu qu'auparavant à tenir la promesse faite; aussi fut-ce,

non seulement par curiosité mais par intérêt, qu'il quitta la

machinerie pour s'en aller voir, dans la cabine d'Ossipoff, comment les

choses se passaient.

Quand il entra, un silence profond régnait et les deux jeunes gens,

Séléna et son fiancé, assis l'un près de l'autre, se tenant les mains,

indiquèrent, d'un double hochement de tête, au nouveau venu, Ossipoff, à

demi dressé sur son escabeau, sondant l'espace avec une fièvre dont il

avait rarement, jusqu'à ce jour, donné l'exemple.

Devant lui, sur un carré de papier, ses doigts armés d'un crayon

dessinaient une figure étrange, sans contours précis et au milieu de

laquelle deux groupes de points--des étoiles sans doute--l'un de quatre

l'autre de trois, étaient indiqués.

Et tout autour, sur la marge blanche du papier, c'était une accumulation

folle de chiffres algébriques, des dessins géométriques à faire

trembler.

Comme Fricoulet, faisant mine d'avancer, le plancher avait légèrement

craqué sous son poids, la main du vieillard eut un petit mouvement sec

et autoritaire, pour lui intimer l'ordre de demeurer en place, le

moindre bruit pouvant le troubler dans ses calculs.

Mais l'ingénieur, outre les différentes qualités dont le lecteur a eu

les échantillons au cours de ces aventures, était doué d'une certaine

dose d'entêtement; si bien qu'au lieu de s'immobiliser, il poursuivit sa

route jusqu'à ce qu'il fût tout contre le dos du vieillard.

Alors, il s'arrêta, se pencha par-dessus son épaule et durant quelques

secondes examina attentivement le dessin.

Quand il se redressa, il avait sur le visage les traces d'une évidente

perplexité qu'il traduisit plus clairement encore en tortillant

nerveusement les poils follets qui ornaient son menton.

--Hein? souffla tout bas Gontran, qu'est-ce que c'est que ça?

Les lèvres de l'ingénieur se plissèrent dans une moue dubitative.

--Encore une étoile pour moi, au moins? murmura le comte.

--J'en ai peur, répondit de même Fricoulet.

Les traits de son ami se contractèrent et il dit d'une voix légèrement

inquiète:

--Tu sais ce que tu m'as promis?...

--C'est convenu... mais encore faut-il que je sache moi-même sur quelle

matière doit porter le prochain examen... et puis je n'ai pas la science

universelle, moi...

Gontran le regarda fixement.

--Alcide, dit-il, tu me lâches...

--Moi! s'exclama Fricoulet, tu ne me connais pas.

Cet entretien avait lieu à voix basse entre les deux jeunes

gens--l'ingénieur étant allé rejoindre son ami--et Séléna les regardait,

les yeux agrandis, ne comprenant pas bien ce dont il était question.

L'ingénieur eut un petit haussement d'épaules plein de pitié.

--Te lâcher! répéta-t-il, mais, si j'avais dû le faire, il y a longtemps

que cela serait fait, mon pauvre ami.

Ayant dit, il retourna, toujours sans bruit, vers Ossipoff, reprit sa

place derrière lui, se baissa et, après avoir cherché quelques instants,

parvint à placer un rayon visuel dans l'axe du télescope.

[Illustration: 164]

Il eut un brusque tressaut et murmura:

--C'est bien cela.

Mais il demeura à sa place, subitement immobile, silencieux, l'oeil

dilaté, les lèvres pincées, le visage empreint d'une expression

singulière, indéfinissable, conquis par le merveilleux et mystérieux

spectacle qui s'offrait à lui, l'esprit saisi de vertige tandis que le

traversaient les multiples considérations suggérées en lui par la

contemplation de ce qui s'offrait à ses yeux.

[Illustration: Le jeune homme l'empoigna par le bras (p. 167). 165]

C'était, envahissant l'horizon presque tout entier, comme un immense

nuage, ou plutôt comme un amas gazeux, sans contours précis, qui

paraissait se fondre avec l'infini même et qui, cependant, sans offrir

de limites précises, en donnait la sensation.

Fricoulet avait le sentiment d'un foyer incandescent qui brûlait

derrière ce voile de gaze dont le tissu apparaissait lui-même fait de

points lumineux, tellement léger, ce tissu, que par derrière lui, et en

dépit de l'incandescence intérieure, d'autres points lumineux, mais

placés dans le fin fond de l'infini, transparaissaient.

[Illustration: NÉBULEUSE D'ORION, 166]

Il comprenait que, cette fois, il n'était pas le jouet d'une illusion

lui montrant une agglomération de taches, formant comme un rideau tendu

en travers des cieux; cette masse gazeuse était elle-même un corps,

corps bizarre, mystérieux, dont les composantes ne paraissaient avoir

entre elles aucun système d'attache, et que reliaient cependant entre

elles des liens cachés.

Ce monde extraordinaire n'était autre que la fameuse nébuleuse d'Orion,

et la lumière des astres composant cette dernière constellation située

bien au-delà, à l'horizon de l'infini, empruntait à cette masse gazeuse

qu'elle traversait une teinte verte, lavée de rouge, de fort singulier

aspect.

C'étaient des étoiles qu'Ossipoff avait représentées dans son croquis,

par les petits points noirs situés au milieu du dessin.

Vue de la Terre, la nébuleuse d'Orion semble aussi éloignée--quoiqu'en

réalité elle le soit moins--que Rigel; et sa grandeur apparente étant de

5 degrés, cela permet de croire à une étendue de plus de 10 trillions de

lieues de gaz phosphorescent ou de matière cosmique incandescente.

Un train express, faisant 60 kilomètres à l'heure, mettrait plus de cent

millions d'années à aller d'un bout à l'autre de ce singulier et

mystérieux brouillard.

On juge, étant donné le grand rapprochement de l'_Éclair_, de quel

prodigieux effet devait être, pour les Terriens, la grande nébuleuse.

C'est-à-dire que Fricoulet, assez sceptique cependant, en matière

astronomique, en était abasourdi; il réfléchissait mentalement à ces

mondes qui gravitent dans l'infini, si étranges que la raison de l'homme

n'en peut comprendre ni la genèse, ni le but, et en même temps

enveloppés d'un si grand mystère que l'humanité doit perdre à jamais

l'espoir de voir satisfaits ses appétits curieux.

Un monde tellement grand qu'il faudrait des millions d'années pour en

parcourir la surface!

Un monde tellement éloigné que sa lumière met des millions d'années à

nous parvenir!

Mais qui lui affirmait, qu'au moment même où il la contemplait, avec des

yeux si ardents, cette nébuleuse existait encore? ne pouvait-il supposer

que le corps duquel était parti, plusieurs milliers d'années auparavant,

le rayon lumineux qui le frappait, avait changé non seulement d'aspect

mais encore de constitution?

N'était-il pas, à l'heure présente, résolu en étoiles? était-ce, plutôt,

un embryon de soleil ou un système planétaire en formation?

Il était plongé dans ces réflexions lorsqu'un appel discret de Gontran

détourna son attention; il vit alors son ami qui, du doigt, lui faisait

signe de le rejoindre.

--Eh bien? interrogea le comte.

--C'est la grande nébuleuse d'Orion que M. Ossipoff examine.

--Celle aperçue par Gysatus? interrogea Séléna.

--En 1618?... oui, mademoiselle; seulement je vous ferai observer que

c'est à un Français, Picard, que sont dus les premiers dessins de cette

nébuleuse.

--Bast! riposta la jeune fille en riant, cela n'a pas grande importance,

puisque tous les dessins, faits jusqu'à nos jours, n'ont pas entre eux

la moindre ressemblance et qu'il a fallu les perfectionnements de la

photographie pour parvenir à fixer la silhouette de ce monde étrange...

Fricoulet haussa les épaules.

--Cela n'a, comme vous le dites, qu'une importance très relative,

mademoiselle; d'autant plus que ce que vous voyez n'est qu'une illusion,

une pure illusion et nullement la réalité des choses... En des milliers

d'années, l'aspect des mondes change... Croyez-vous, par exemple, que

s'il existe une humanité sur les astres dont se compose la constellation

d'Orion, cette humanité a la perception de la Terre telle que nous la

connaissons?... jamais de la vie! les habitants d'Orion aperçoivent

l'amas gazeux incandescent qu'était notre planète natale, le lendemain

de sa création...

--Et les Ossipoff d'Orion se demandent en regardant la Terre: sera-t-il

dieu, table ou cuvette? ricana Gontran...

--Sans se douter qu'un collègue à eux se pose une question semblable en

ce qui les concerne, répliqua Fricoulet.

En ce moment, le vieillard abandonna le télescope et se mit à arpenter

la cabine, gesticulant et monologuant, absolument comme s'il avait été

seul: le visage congestionné, les yeux hors la tête et luisant d'une

flamme fiévreuse, il agitait les bras, au bout desquels les doigts

noueux se crispaient, comme s'ils eussent voulu saisir dans l'espace un

corps invisible.

Par moments ils s'arrêtait, se saisissait la tête à deux mains, dans un

geste fou et poussait un gémissement douloureux; puis il reprenait sa

promenade, passant et repassant, sans les voir, devant Séléna et les

deux amis qui le considéraient, tout ahuris, ne comprenant rien à cette

exaltation croissant, d'instant en instant.

Soudain, il fit halte devant le hublot où se trouvait braqué le

télescope et dressant, menaçant l'espace, son poing fermé:

--Oh! interrogation folle! s'exclama-t-il, d'une voix qui vibrait; oh!

mystère insondable!... oh! Univers trop vaste pour ma cervelle trop

étroite!... qui soulèvera pour moi les voiles qui l'enveloppent?... qui

me dira le pourquoi des choses?... qui m'apprendra la fin de tout!...

Inquiète, Séléna s'approcha de lui, posa sa petite main sur son épaule

et, sans qu'il opposât d'ailleurs la moindre résistance, l'écarta du

hublot.

--Mon père, dit-elle avec cette douceur angélique qui avait le pouvoir

de calmer les colères du vieillard et d'apaiser ses exaltations, mon

père, vous êtes très fatigué et il serait bon que vous prissiez quelques

heures de repos!

--Du repos! répéta-t-il, du repos! mais c'est du temps perdu, un temps

précieux et que jamais plus je ne pourrai retrouver...

--Et si vous tombez malade!

--Dieu me donnera la force de résister... je veux savoir... oui,

savoir...

Il tremblait en disant ces mots, ses jambes fléchissaient sous lui et

ses paupières battaient fébrilement, masquant et démasquant le regard,

dont la pupille brillante décelait une fièvre intense.

--Monsieur Fricoulet!... Gontran!... appela la jeune fille qui eut peur.

Le vieillard, à peine Séléna avait-elle appelé, se trouva soutenu sous

les bras par les deux jeunes gens qui le portèrent jusqu'à son hamac où

il demeura étendu dans un état voisin du coma.

--Est-ce dangereux? interrogea Séléna.

Fricoulet, qui tenait le poignet du vieillard entre ses doigts, l'index

appuyé sur son pouls, secoua négativement la tête.

--Une fièvre assez forte motivée par une surabondance de travail... le

surmenage, comme on dit en langage universitaire; mais un peu de repos

effacera tout cela.

Puis, se tournant vers Gontran qui avait pris la place du vieillard

devant l'objectif de la lunette, il dit en souriant à Séléna:

--Le voilà qui mord à l'astronomie...

Elle poussa un petit soupir.

--Si vous pouviez dire vrai, murmura-t-elle; moi, j'en doute...

--L'amour est un grand prestidigitateur, répondit l'ingénieur: vous lui

donnez un diplomate et il le transforme en savant.

--Je ne pense pas...

Fricoulet eut un petit claquement de langue et, avec un accent

singulier, répliqua:

--L'amour est capable de bien d'autres miracles; ainsi, moi...

Il s'arrêta, se mordant les lèvres, rougissant un peu.

--Vous? interrogea curieusement la jeune fille.

--Rien, répliqua l'ingénieur avec une brusquerie destinée à masquer son

trouble.

Il tourna les talons, s'approcha de Flammermont et, ricanant:

--Qu'est-ce que tu fais là?

--Je cherche le bonhomme que tu m'as dessiné en bas... et je ne trouve

rien du tout.

--Il est certain que si tu cherches un bonhomme, tu dois avoir de la

peine à le trouver...

Gontran se retourna, mécontent.

--Me prends-tu pour un imbécile? Quoique n'ayant pas l'honneur

d'appartenir au docte corps des astronomes, je n'ai pas encore celui de

compter au nombre des gâteux et il faudrait être gâteux, dis-je, pour

s'attendre à voir dans le ciel des images d'Épinal...

Fricoulet se mit à rire.

--Tu es dur pour moi! image d'Épinal, une académie qu'un élève des

Beaux-Arts eût signée!... Enfin... Alors tu cherches les étoiles

d'Orion?

[Illustration: 170]

--Oui, le fameux quadrilatère... Où est-il?... et Rigel et Bételgeuse...

Les épaules... les jambes... parties chacune d'un côté. C'est à croire

que le géant est écartelé... Quant aux trois étoiles qui forment la

ceinture... inconnues...

Puis, se frappant le front:

--Que je suis bête!... la perspective, parbleu!... n'est-ce pas ce qui

cause la déformation de la constellation?

L'ingénieur hocha la tête d'un air de doute.

--Il y a peut-être de ça, dit-il; mais ce qu'il y a de plus important,

c'est que tu vois Orion, tel qu'il est actuellement, tandis que sur

Terre nous ne le voyons que tel qu'il était il y a des milliers

d'années, c'est-à-dire lorsque est parti le rayon lumineux que nous

enregistrons...

Notre wagon court en sens inverse de la lumière et avec une vitesse

beaucoup plus grande, c'est ce qui t'explique ce phénomène...

--Mais alors, dit le jeune comte, plus nous avancerons...

--Et plus l'aspect du ciel changera; c'est-à-dire plus nous aurons la

sensation de la vérité céleste.

Il ajouta en riant:

--Les collègues terriens de M. Ossipoff me font l'effet, toutes

proportions gardées, de ces coquettes de province qui étonnent les bons

habitants des sous-préfectures, avec les modes portées à Paris, quatre

ou cinq ans auparavant. Au point de vue astronomique, c'est la même

chose, et ton digne homonyme lui-même est d'un arriéré qui le ferait

rougir, s'il en avait le sentiment...

Cette comparaison excita l'hilarité des deux compagnons de l'ingénieur;

mais bientôt Gontran revint à la situation.

--Une nébuleuse, interrogea-t-il, ça a-t-il quelque rapport avec les

autres astres... j'entends au point de vue constitution?

Comiquement, Fricoulet leva les bras au plafond.

--Malheureux! s'exclama-t-il, si Ossipoff t'entendait... je crois que tu

pourrais bien dire adieu à tout jamais à la mairie du VIIIe.

Séléna pâlit légèrement, tandis que Gontran, que la seule évocation de

l'arrondissement où devait se faire son mariage suffisait à mettre de

mauvaise humeur, bougonnait:

--Au lieu de jouer la comédie, tu ferais bien mieux de tenir tes

engagements.

--La comédie!... mes engagements!... répéta l'ingénieur, quelque peu

ahuri... que veux-tu dire?

Le jeune comte l'empoigna par le bras, l'entraîna dans un coin et avec

un hochement de tête furieux vers le hamac sur lequel reposait Ossipoff:

--Crois-tu, fit-il, que je ne lise pas dans ton jeu?... gros malin,

va!... tu feins de t'intéresser à mon bonheur conjugal... et tu

donnerais... ce que tu pourrais pour qu'il s'éveille et t'entende.

Fricoulet, amusé par l'allure tragique de son ami, éclata de rire.

--Mais, mon pauvre vieux, répondit-il, si c'était véritablement mon

intention qu'Ossipoff s'aperçût de ta nullité...

--Alcide!... interrompit Gontran froissé.

--... De ta nullité scientifique, bien entendu, rectifia l'ingénieur, je

n'aurais qu'à te laisser barboter, tout simplement, la première fois

qu'il te «poussera une colle».

--Et tes engagements! répliqua le jeune comte.

En même temps, Séléna, qui avait entendu, s'approcha, suppliante, de

Fricoulet.

--Ah! vous ne feriez pas une chose semblable, monsieur Alcide, dit-elle

de sa voix caressante et en attachant sur lui ses beaux yeux, humides de

pleurs...

L'ingénieur prit un air digne.

--Fi! mademoiselle, c'est bien mal me connaître que me supposer de

semblables pensées; je puis n'être qu'un ingénieur mécanicien... mais,

dans la partie, nous avons le coeur aussi bien placé que dans la

diplomatie...

Et frappant narquoisement sur l'épaule de Gontran, il ajouta:

--Tranquillise-toi, mes engagements je les tiendrai jusqu'au bout; mais

la rupture ne viendra pas d'Ossipoff... c'est toi qui la provoquera!...

--La rupture!... s'exclama la jeune fille, quelle rupture?

--Ne faites pas attention à ce qu'il dit, ma chère Séléna, s'empressa de

répondre Flammermont, c'est un fou!...

Et à Fricoulet:

--Si tu comptes là-dessus, tu peux t'apprêter à déchanter, mon vieux;

maintenant que je sais à quoi m'en tenir sur ton compte, je vais jouer

serré... Je serai savant, astronome, tout ce qu'on voudra... plutôt que

de te céder ma place...

Il avait parlé suffisamment bas pour que la fille d'Ossipoff n'entendît

qu'un chuchotement vague; Fricoulet, lui, pinça les lèvres et se tut,

tandis que sous ses paupières mi-baissées, il attachait sur son ami un

regard perçant, inquisiteur.

--Cela dit, poursuivit Gontran, parle-moi des nébuleuses.

L'ingénieur passa la main sur son front, comme pour chasser les

mauvaises pensées qui obscurcissaient son cerveau.

[Illustration: Farenheit étendit le bras et son poing vint frapper en

pleine poitrine (p. 179). 173]

--Tu me demandais, il n'y a qu'un instant, si les nébuleuses avaient

quelque rapport avec les autres astres: je te répondrai qu'il n'y en a

aucun; Huggins a constaté dans le spectre des nébuleuses, dans celui de

la nébuleuse du Dragon qu'il a particulièrement étudiée, trois raies

brillantes, ce qui prouvait son état gazeux et la présence de l'azote

comme principal élément constitutif, le second élément était

l'hydrogène; quant à la troisième, elle n'a pu être identifiée avec

celle d'aucun corps connu.

--Probablement un corps qui n'existe que dans cet astre... observa

Gontran... mais, au fait, est-ce un astre, une nébuleuse?

Les sourcils de Fricoulet se haussèrent.

--Tu touches là, sans t'en douter, à l'un des problèmes astronomiques

les plus discutés: les uns prétendent que les nébulosités remarquées

autour de certaines étoiles, au lieu de faire corps avec elles, sont des

amas de matière parcourant le ciel d'un mouvement propre et venant, à

certains moments, s'interposer entre les étoiles et nous; les autres,

tels que Herschell, Kant, voient dans les nébuleuses les types des états

successifs par lesquels passe la matière cosmique pour former, par sa

condensation, des soleils semblables au nôtre... est-ce tout ce que tu

voulais?

Gontran haussa les épaules.

--Comment veux-tu que je sache, moi?... c'est à toi de me dire ce qui

est nécessaire... Ainsi, pour la forme... eh bien?

--Ah! la forme... la forme... très variable et très différente: les unes

ont des allures de disques arrondis ou elliptiques, uniformément

éclairés, tantôt pleins, tantôt percés comme des écumoires; les autres

offrent au milieu ou sur certains points du disque un noyau où la

lumière se condense; d'autres apparaissent comme une véritable étoile

ayant un spectre semblable à celui du soleil, tandis que le nimbe

nébuleux projette une lumière presque simple.

--C'est tout?...

--C'est assurément plus qu'il ne t'en faut pour répondre victorieusement

à M. Ossipoff.

Puis, baissant la voix, il ajouta railleusement:

--Mais, je te le répète, tout cela est inutile, car, lorsque tu te seras

bien farci la mémoire d'étoiles, de soleils, de comètes, de nébuleuses,

tu en auras une telle indigestion que tu seras le premier à demander

grâce...

Aventures extraordinaires d'un savant russe; IV. Le désert sidéral · 第 10 / 25 段